XX
Etienne Castel, heureux de voir s'éloigner la fille du millionnaire, la reconduisit jusqu'à la porte de la rue où attendait la voiture, et regagna son atelier.
Paul Ilarmant s'était avancé vers Lucien Labroue.
— Mon cher enfant, — lui dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, — vous faites de moi le plus heureux des hommes et surtout le
Duchemin la reconnut et poussa une exclamation de surprise...
plus heureux des pères i — A partir de cette heure je considère Mary comme hors de danger. — Votre indifférence la tuait! Je la voyais lentement mourir, et, malgré moi, je vous maudissais ! — Voyez-vous, messieurs, — ajouta l'industriel en essuyant du revers de sa main de grosses larmes qui coulaient sur son visage. — je chéris mon enfant plus que tout au monde... il n'y a qu'elle pour moi sur la terre. — Elle aimait Lucien 4 en mourir... — j'attendais que Lucien eût pitié d'elle... — J'attendai»
qu'il se décidât à la sauver, et je me demandais s'il ne se déciderait pas trop tard... — J'ai attendu bien longtemps... et Dieu sait ce que je souffrais... — Je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi de souffrir autant! ! — Mais enfin aujourd'hui la souffrance est passée... — Je renais... je me sens revivre... — Merci ! !
Lucien serra machinalement les mains que lui tendait le millionnaire.
Il se posait très sérieusement cette question :
— Suis-je endormi et ne vais-je pas me réveiller?...
Georges Darier avait pitié de ce père rattachant la vie de son enfant à cette union qui semblait peser à Lucien.
Etienne Caslel, très calme, regardait Paul Harmant et se disait :
— Est-il vraisemblable, est-il admissible que cet homme admiré et estimé de tous, ce père excellent, soit le dernier des misérables? — Non... non.. . je dois me tromper...
Paul Harmant reprit son sang-froid.
— Ce jotfr est un jour heureux pour moi entre tous... — fit-il. — Pardonnez à mon émotion... La joie m'étouffait...
— Je me félicite que cette joie vous soit arrivée dans mon atelier... — répliqua l'artisle. — Puisse-t-elle durer toujours!... — ajouta-t-il à voix
basse.
Tout en causant, Etienne Castel s'était dirigé vers la toile couverte d'une serge verte, occupant le panneau central de son atelier.
Georges Darier, pour changer la conversation qui avait pris une nuance de mélancolie, demanda :
— Est-ce que vous avez enfin terminé votre tableau, mon cher tuteur? Vous m'avez autorisé à dire : mon tableau.
Presque... — Il ne me reste que quelques petits détails à mettre au
point, et j'aurai fini...
Paul Harmant avait relevé la tête et il écoutait.
— S'agit-il d'une nouvelle œuvre que vous menez à bonne fin, mon
cher artiste?... — dit-il.
— A peu près nouvelle, mais pas tout à fait cependant.
— Ce qui veut dire?
— Que si j'achève maintenant ce tableau, je l'ai commencé il y a vingt et un ans...
— C'est un paysage?
— Non, c'est une scène très dramatique, dontj'aifaitle croquis d'après nature à un moment bien rapproché de la mort de votre père, mon cher Lucien...
En'entendant ces mots Paul Harmant tressaillit, mais d'une façon si imperceptible que l'artiste lui-même ne put remarquer ce tressaillement
LA PORTEUSE DE PAIiN 903
— Gomment cela? — demanda le fils de Jules Labroue.
— J'ai dessiné cette scène le surlendemain du crime d'Alfortville, et la femme condamnée à la réclusion comme assassin de votre père en est le personnage principal...
Etienne Gastel, tout en parlant, rivait ses yeux sur le visage du grand industriel.
Celui-ci restait impassible, quoiqu'un frisson passât sur sa chair Lucien s'avança.
— Jeanne Fortierestle principal personnage de ce tableau? — répétat-il.
— Oui, et je crois pouvoir affirmer que la ressemblance est parfaite... En même temps l'artiste découvrait la toile, et par conséquent la composition décrite antérieurement par nous.
Les trois visiteurs s'absorbèrent à la fois dans la contemplation de l'œuvre du maître.
Etienne observait toujours le père de Mary.
Il vit ses sourcils se contracter, mais cette contraction n'eut que la durée d'un éclair, et le visage du faux Paul Harmant reprit son calme habituel.
Le peintre poursuivit :
— Cette scène rappelle le moment où Jeanne Portier, qui s'était réfugiée au presbytère de Ghevry, chez l'oncle de Georges, fut arrêtée par les gendarmes que le maire du village accompagnait.
— Et, cet enfant? — demanda le millionnaire du ton le plus naturel.
— Cet enfant est le- fils de M™^ Darier, que vous voyez là, sœur de l'ecclésiastique qui se trouve ici... c'est Georges Darier, aujourd'hui votre avocat... — Ge petit cheval de carton lui-même n'est point un accessoire de pure fantaisie... — C'est un jouet dont M""® Darier avait fait cadeau à son fils.
— Ainsi, — s'écria l'ex-Jacques Garaud avec un effrayant aplomb, — ainsi voilà la femme qui a rendu Lucien orphelin ! !
— Oui, monsieur...
— C'est un singulier hasard, convenez-en, qui l'a conduite en un endroit où vous vous trouviez vous-même, et vous a permis de reproduire l'image de cette misérable!...
— En effet, certains hasards sont étranges.
Lucien Labroue n'avait d'yeuxi que pour la figure de Jeanne, tandis que Georges ne cessait de regarder celle de M°' Darier, qu'il croyait sa mère.
— C'est singulier I — dit Lucien tout à coup.
— Quoi donc? — demanda l'artiste.
— Une ressemblance me frappe...
— Celle de Jeanne Fortier avec une jeune fille que vous connaissez, M"* Lucie, sans doute? — Cette ressemblance n'a rien d'étonnant puisque Lucie est sa fille...
— C'est d'une autre ressemblance que je parle...
— Une autre?...
— Oui... — Je puis m'abuser d'ailleurs, car la différence d'âge est f^rande... — Il s'agit d'une femme de cinquante et quelques années...
— A quelle classe appartient cette femme? — demanda vivement le grand industriel.
— A la classe des j^ravailleuses... — C'est une pauvre créature honnête entre toutes, pleine de courage et d'énergie, et qui n'a certes rien de commun avec Jeanne Fortier...
— Elle habite Paris?
— Oui, depuis fort longtemps, je crois... — Autrefois elle habitait Alfortville, où elle a, m'a-t-elle dit, connu mon père...
— Que faisait-elle alors?...
— Ce qu'elle fait aujourd'hui encore... Elle était porteuse de pain...
— Et elle se nomme?
— Lise Perrin... —Mais décidément je m'abusais, et je reconnais mon erreur en regardant mieux... La ressemblance était sans doute dans mon imagination, quoique certains traits offrent une vague analogie.
Paul Harmant, très préoccupé sans le vouloir paraître, se disait :
— Voilà une toile qui rappelle trop de souvenirs... — Il faut qu'elle m'appartienne...
Etienne Castel venait de recouvrir son œuvre.
— Ce tableau est à vendre, sans doute? — lui dit le millionnaire.
— Permettez-moi de vous demander pourquoi vous m'adressez cette question... — répliqua le peintre.
— Parce que je le trouve admirable, parce que c'est uue œuvre de premier ordre, qui serait l'honneur de ma galerie et que je désire l'acheter...
— Ah çà! mais, cher monsieur Ilarmant, — fit Etienne avec un sourire, — pour un homme qui, disiez-vous, ne se connaît point en peinture, voilà de l'enthousiasme!
— C'est vrai - Votre œuvre produit sur moi une impression pro fonde... - Le dessin, la couleur, l'expression, tout me semble partait.. — Bref, je vous achète ce tableau, quel qu'en soit le prix...
— Il y a une difficulté, cher monsieur...
— Laquelle '?
— Le tableau ne m'appartient plus...
— Celui à qui il appartient consentirait peut-être à me le céder...
ÉLicnne Caslel passa la ruain sur son front chargé de nuages.
LjV. 114. — H. GliFFROY. édll. — ReproductIOQ Interdite.
— J'en cloute, ou pour mieux dire je suis certain du contraire... — Mon pupille Georges n'avait ni le portrait de sa mère, ni celui du curé Laugier, son oncle... —Je lui ai donné cet/,e toile, et je crois que pour une fort^ine il ne s'en séparerait pas.
— Vous pouvez en jurer hardiment, mon ami! — s'écria Georges. — Je regrette vivement qu'un motif sacré m'empêche de saisir l'occasion d'être agréable à M. Paul Ilarraant... — Mieux que personne il est capable d'apprécier le sentiment qui me fait agir...
— Je le comprends, je l'apprécie, — répliqua le ci-devant Jacques Garaud, — mais je n'en suis pas moins fort contrit de voir une belle œuvre m'échapper... —Enfin, n'en parlons plus... — Maintenant, messieurs, ne pensez-vous pas qu'en attendant l'heure du dîner il serait bon d'aller faire un tour au Bois?...
Les trois hommes appuyèrent la motion de l'industriel et, juste à ce moment. ïe valet de chambre annonça que M"^ Mary venait de renvoyer le landau.
— Voilà qui se trouve à merveille... — dit le millionnaire. — Cela nous évitera ae chercher un véhicule pouvant nous contenir tous les quatre, et nous irons prendre des apéritifs à la Cascade.
Etienne Castel avait reçu ses amis et ses visiteurs en veston datélièr.
— Permettez-moi d'aller m'habiller plus correctement, — fit-il, — et je serai à vous.
Tout en modifiant sa toilette, il pensait:
— Décidément, cet homme m'est suspect à bon droit ! A deux ou trois reprises j'ai vu sa p'hysionomie changer, quoiqu'il possède sur luimême un prodigieux empire... — C'est un gredin ! J'en ai la conviction absolue, mais les preuves me manquent... — Où les trouver?
Tandis que l'artiste s'habillait en monologuant ainsi, Paul Harmant, quoique très préoccupé de ce qu'il venait de voir et d'entendre, affectait une gaieté qui trompa Lucien Labroue et Georges Darier.
Il parlait haut; — il faisait des projets merveilleux pour l'avenir de Lucien et de sa fille; — il voyait l'usine d'Alfortville prête à renaître de ses cendres, et voulait que dès la semaine suivante le fils de Jules Labroue s'occupa des plans de constructions à exécuter.
Le retour d'Etienne Castel coupa court à cet entretien qui mettait Lucien à la torture.
Les quatre hommes quittèrent l'atelier et gagnèrent le landau bien attelé qui les attendait à la porte, le long du trottoir de la rue d'Assas, et qui les conduisit au bois de Boulogne.
Rue Murillo, le dîner devait être 'servi à sept heures.
Dans une maison montée comme l'était celle de Paul Harmant il suffit de donner des ordres au chef de cuisine pour improviser en quelque sorte un dîner des plus fins.
Or, le temps ne manquait point, non plus que les ressources de toute sorte, et le c/ie/ avait promis de faire des merveilles en exécutant le menu dicté par Mary.
Celle-ci, bercée de douces illusions, se sentait absolument heureuse*
A six heures et demie, l'impatience avec laquelle elle attendait soh mari futur, son père et ses invités, fut satisfaite.
Le landau, retour du Bois, entrait dans la cour de l'hôtel.
Mary, le visage illuminé par les flammes de la joie intérieure, les lèvres souriantes, se tenait sur la plus haute marche du perron, prête à recevoir les nouveaux venus.
Elle semblait avoir reconquis en quelques heures la moitié des forces perdues depuis le moment de son arrivée à Paris.
Etienne Gastel franchissait pour la première fois le seuil de l'hôtel du grand industriel.
]\jiie Harmant voulut lui montrer les pièces de réception, et surtout la galerie de tableaux dont ses conseils avaient dirigé la formation.
Il se prêta de bonne grâce à la fantaisie de la jeune fille, et la félicita très sincèrement du goût parfait déployé par elle dans tous les aménagements intérieurs.
Ce petit voyage d'exploration se terminait à peine quand le maître d'hôtel, superbe en sa tenue de diplomate ou de ministre plénipotentiaire, vint solennellement annoncer que mademoiselle était servie.
Le repas fut gai, quoique d'une gaieté parfois un peu forcée, surtout en ce qui concerne Paul Harmant, Lucien et Etienne.
Après le dîner on passa dans un petit salon où le café, les liqueurs, les cigares se trouvaient servis.
Vers dix heures du soir Paul Harmant fit apporter du papier et des plumes, installa Georges Darier devant une petite table, s'assit à côté de lui et lui dit :
— Mon cher avocat, je sollicite de votre obligeance le projet de contrat que je porterai demain à mon notaire, et que nous signerons dans quinze jours...
Le jeune homme prit une piume.
— Me voici prêt à officier... — fit-il avec une gravité comique. — Mais point n'est besoin de dresser un acte en bonne et due forme... — Les expressions techniques du notariat peuvent, d'ailleurs, me faire défaut. . . — Je vais simplement jeter des notes que vous remettrez à votre tabellion afin qu'il les encadre dans son jargon réglementaire.
— C'est cela.
— D'abord, et en première ligne, — fit observer Etienne Castel qui fumait lentement un cigare derrière son ex-pupille, — il faut placer les noms du père de la future, ceux de la future et ceux du futur...
— Bien entendu... — Voulez-vous, mon cher client, me dicter votre état civil...
Le milionnaire dicta :
— Paul E armant, fils de Césaire H armant, et de Désirée-Claire Soliveau, $071 épouse, tous deux décédés, né à Dijon, Côte-d'Or, le 21 aunV 1832, veuf de Noémi Mortimer, née aux États- U?iis d'Amérique à New- York, mécanicien constructeur et propriétaire, demeurant à Paris rue Murillo...
Etienne Castel écoutait avec attention et commandait à sa mémoire d'être fidèle...
— Fort bien, — dit Georges. — Maintenant, l'état civil delà future...
— Mary-Noémi Harmant, fille de Paul Harmant et de Noémi Mortimer^ son épouse décédée. — Née à New- York, le 30 juillet 1864.
— Parfait! — Au futur, maintenant!
Lucien, qui croyait vivre dans un rêve, et qui subissait toujours l'ascendant d'Etienne Castel, prit la parole à son tour et dicta :
— Jules-Lucie?! Lahroue, né à Alfortville {Seine), le 9 octobre 18oo, fils de Jidès-Adrien Labroue, et de Marie Berthier, soîi épouse, tous deux décédés.
— Voilà qui est écrit, — dit l'avocat. — Maintenant, veuillez m'apprendre quelles sont les clauses du contrat de mariage que vous voulez faire... Et d'abord sous quel régime mariez-vous votre fille?
— Sous celui de la communauté, le seul qui prouve au mari une absolue confi^!lce... — Je donne à ma fille un million de dot, espèces, et je reconnais à Lucien un apport d'un million, sans compter les terrains d' Alfortville...
— Cette grande fortune que vous m'olîrez, monsieur, qu"ai-je donc fait pour la mériter? — s'écria Lucien en se levant.
— Ce que vous avez fait? — répondit Paul Harmant. — Vous assurez le bonheur de ma bien-aimée Mary!... N'est-ce pas tout pour moi?
Puis il ajouta :
; Oati'e ce contrat, un acte d'association sera signé entre nous, et la
moitié de tous les bénéfices vous appartiendront... — Ne me dites rien...
— Ne clierchez pas à me prouver que j'agis trop grandement avec vous...
— Supposez si vous voulez que je ne songe point à vous, mais uniquement à ma fille... — Donnez-moi la main, mon cher Lucien, tout est convenu...
Le jeune homme prit machinalement la main du grand industriel et la trouva froide comme de la glace, mais il ne songea même pas à s'en étonner.
— En vérité, monsieur, vous faites royalement les choses!! — dit Etienne Gastel. —J'en suis très heureux pour Lucien Labroue, auquel vous rendez généreusement ce qu'un misérable lui avait arraché en tuant son père!
Le ci-devant Jacques Garaud, en entendant ces mots devint très pâle, mais il se pencha brusquement vers Georges qui écrivait toujours, et l'artiste ne put constater sa pâleur.
— Voilà qui est terminé, — fit le jeune avocat en déposant sa plume sur la table, — à moins que vous n'ayez àm'indiquer d'autres dispositions...
— Une seule...
— Laquelle?
— Celle-ci : — Lucien Labroue serait héritier des biens de sa femme si celle-ci mourait sans enfants.
— Inutile d'écrire cette clause, elle résulte forcément de la communauté... — Maintenant il serait bon, je crois, d'évaluer les terrains d'Alfortville.
— Mettez deux cent mille francs...
— Mais, monsieur, — commença Lucien, — ils ne valent pas... L'industriel lui coupa la parole.
— C'est écrit! — dit-il, — j'estime ces terrains deux cent mille francs EU moins, et je suis sûr de ne pas me tromper.
Georges Darier posa de nouveau sa plume et lut à haute et intelligible voix un projet de contrat très clair et très court, que le plus habile notaire n'aurait pas désavoué.
Etienne Castel écoutait, tout en examinant à la dérobée la physionomie du millionnaire, et cette physionomie lui paraissait si calme qu'un revirement inattendu se produisait dans ses idées.
— Décidément il est impossible que je ne me sois point fourvoyé dans mes suppositions ! — pensait-il. — Si cet homme n'était pas le vrai Paul Harmant, il n'oserait agir avec une telle audace, qui le perdrait au lieu de k sauver... — Cependant, si absurde que ce soit, j'éclaircirai mes doutes...
A partir de ce moment il cessa d'être question d'affaires, et la causerie devînt générale.
Vers onze heures et demie l'artiste donna le signal du départ.
— Messieurs, — dit Paul Ilarinant, — n'oubliez pas que la signature du contrat aura lieu ici, d'aujourd'hui en quinze... —Nous comptons sur vous pour dinar, un dîner tout à fait intime, et ensuite aura lieu une grande soirée. — Je vous enverrai des invitations en blanc pour vos amis...
Mary tendit la main à Lucien en prononçant tout bas ces mots :
— A demain, n'est-ce pas? à déjeuner...
— Oui, mademoiselle... — répondit le jeune homme en prenant U main de Mary et en la portant à ses lèvres.
Sous ce baiser, M"« Harmant sentit son cœur bondir. .
Le sang afflua violemment à ses joues.
Ses yeux devinrent élincelants.
Mais en même temps une toux sèche ébranla sa frêle poitrine et arracha de ses lèvres un gémissement douloureux.
Etienne, Georges et Lucien la regardèrent avec une compassion profonde.
Rien n'était plus navrant en effet que cette jeune fille qui se croyait k deux pas du bonheur, et qui ne voyait pas entre elle et ce bonheur l'infranchissable obstacle, — la mort...
On se sépara.
Paul Harmant, resté seul avec Mary, lui tendit les bras.
— Enfin, tu es heureuse, n'est-ce pas, chère mignonne? — lui demanda-t-il.
— Oh! oui, père, bien heureuse...— Absolument heureuse... — répondit l'enfant dont la toux faisait trêve depuis quelques secondes. — Ma joie est trop grande, trop intense, elle me fait mal... — J'ai besoin d'un peu de repos.
— Va te reposer, ma chérie... — Le sommeil te calmera... — Les émotions si vives ne valent rien pour toi... Mais les voilà finies, et le moment d'un paisible bonheur approche, puisque Lucien sera bientôt ton mari... — Va, ma mignonne...
Le millionnaire embrassa sa fille et, prenant le brouillon du contrat rédigé par Georges Darier, il rentra dans son appartement.
Aussitôt la porte refermée derrière lui, l'expression de son visage changea comme si le masque dont il était couvert venait de se détacher.
Il se laissa tomber sur un siège.
— Qu'ai-je donc à redouter encore et quel nouveau danger me menace ? — murmura-t-il avec décourageaient. — Au moment où Lucien Labroue entre dans ma famille; où j'ai tué dans son cœur son amour pour Lucie Fortier et creusé entre elle et lui un abîme infranchissable; à 1 heure oà son mariage avec ma fille me rend maître de lui, pourquoi ce fantôme du
passé qui se nomme Jeanne Fortier vient-il soudainement m'apparaître?...
«Ce peintre connaît Jeanne... illa connaît bien puisqu'il a tracé d'elle une image merveilleusement ressemblante. . .
« Jeanne Fortier évadée de sa prison pourrait le rencontrer... il la reconnaîtrait ! ! — Elle pourrait se trouver, par lui, en rapport avec Lucien. . . et qui sait si Lucien ne l'a pas vue déjà? — Cette femme dont il a parlé, cette porteuse de pain, cette Lise Perrin dont la ressemblance avec Jeanne l'a frappé, si c'était Jeanne elle-même se cachant sous un faux nom? — Jeanne si près de lui, et qui pourrait d'une heure à l'autre devenir menaçante...
« N'aurai-je donc jamais de repos complet? — La peur troublera-t-elle donc éternellement mon sommeil?
Paul iïarmant quitta le siège sur lequel il s'était laissé tomber.
— La peur! — répéta-t-il. — Mais c'est de la folie! — De quoi ai-je peur? — Je me nomme Paul Harmant, et je possède des papiers en règle que j'opposerais à quiconque viendrait me dire : — Vous êtes Jacques Garaud. — Jacques Garaud est mort... —Un seul homme sait la vérité, c'est Ovide, et Ovide est trop étroitement lié à moi par le crime et l'intérêt, pour témoigner jamais contre moi ! — Allons donc ! — L'épouvante serait insensée ! — Je ne crains rien, ni personne 1
En sortant de l'hôtel de la rue Murillo où, quoiqu'il cherchât à se rassurer, le faux Paul Harmant restait en proie à des angoisses qui devaient singulièrement troubler son sommeil, Lucien Labroue appuya sa main sur le bras d'Etienne Castel.
— Ah! monsieur, qu'avez-vous fail? — lui demanda- t-il d'une voix agitée. — Où m'avez-vous conduit?...
— Où vous refusiez d'aller, mon cher ami, et où vous attend la fortune... — répondit simplement l'artiste.
— Mais je ne puis épouser cette enfant mourante, presque morte! 1
— Allons, n'exagérons rien... — M"' Harmant peut guérir...
— Vous savez bien le contraire...
— Elle peut guérir... — répéta le peintre sans paraître tenir compte de l'interruption. — Vous serez riche... — Vous êtes intelligent... l'avenir est à vous... un magnifique avenir...
— En précipitant ce mariage, ainsi que vous cherchez à le faire, vous avez un motif...
Il offrit ^011 bras à Mary, et tous doux gagneront ralolier. LlV. llo. — " tilIl'HOY. édit. — Reproduction inlerJite.
LA PORTEUSE DE PAIN 9io
— Sans doute...
— Un motif que vous me cachez...
— Le désir d'assurer votre bonheur ne vous paraît-il pas suffisant?
— Ce n'est point cette pensée-là qui vous guide.
— Soyez certain, mon cher enfant, que j'agis exclusivement dans votre intérêt; ayez confiance, et, je vous en prie, cessez de m'interroger... — Dites-vous que, comme Georges, mon ex-pupille, vous avez en moi un ami sincère et dévoué... — Suivons tous les deux notre route... — Laissez-vous conduire, vous vous en trouverez bien... — Nous voici arrivés en face de chez vous, je crois...
— Oui, monsieur, voilà bien la maison que j'habite... — répondit Lucien.
— Allez donc vous reposer, et bonne nuit! — Ah!... n'oubliez pas de m'apporter ou de m'envoyer dès demain la pièce que je vous ai demandée...
— Je ne l'oublierai point.
Etienne et Georges serrèrent la main de Lucien Labroue et le laissèrent rentrer chez lui. •
— Ma foi, mon cher tuteur... — dit l'avocat au peintre en lui prenant le bras et en s'acheminant avec lui vers une station de voitures, car ils avaient parcouru à pied la distance de la rue Murillo à la rue de Miromesnil, — j'avoue que moi-même, complètement désintéressé dans la question, je ne comprends absolument rien à ce qui se passe.
L'artiste eut un sourire.
— Ah!... — fit-il. — Qu'est-ce que tu ne comprends pas?
— Je vous ai entendu, chez vous, parler pour Lucien à M"^ Harmant; je vous ai vu vous mettre en avant près du millionnaire et solliciter au nom de votre ami la main de sa fille...
— Eh bien?...
— Voilà la première énigme... Arrivons à la seconde... — D'autre part, j'entends Lucien s'écrier d'un air désespéré : — Quavez-vous fait? — Où m avez-vous conduit? Il vous harcèle de questions pour savoir quelle arrièrepensée cache votre initiative en tout ceci... et vous nous échappez par la tangente, en esquivant fort adroitement la réponse catégorique et en lui donnant des raisons qui sentent d'une lieue le mystère... — Qu'est-ce que tout cela signifie?
— Mais je l'ai dit à Lucien... — Cela signifie que je veux son bonheur.
— Oh! de cela je suis convaincu...
— Eh bien ! j'ai fait ce qu'il m'a semblé devoir faire pour assurer ce bonheur...
— Permettez-moi de vous le répéter, cher tuteur, l'oracle de Delphe»
lui-même était moins mystérieux que vous dans ses réponses... — Vous marchez à un but...
— Oui.
— 'Ne pouvez-vous m'apprendre quel est ce but, à moi le meilleur ami
de Lucien?...
— Je cherche l'assassin du père de ton ami... — répondit l'artiste d'un ■ ton grave, presque solennel.
Georges s'arrêta.
— Je continue à ne pas comprendre... — dit-il. — Vous cherchez l'assassin... — Avez-vous donc la preuve que Jeanne Fortier n'était pas coupable?...
— La preuve me manque encore, mai^ j'ai la conviction...
— Et c'est en hâtant le mariage de Lucien avec M"« Harmant que vous espérez découvrir celui qui, selon vous, aurait frappé Jules Labroue et fait condamner à sa place Jeanne Fortier innocente?...
— Peut-être...
— Mais qui accusez-vous donc?
— Tu vas trop vite, mon cher enfant... — Je n'accuse personne... — Je cherche et je puis ne pas trouver; mais, au moins j'aurai fait tout ce qui dépendra de moi pour arriver à un résultat.
-— Et vos recherches vous conduisent rue Murillo, dans la maison du millionnaire?
— Oui.
— Alors, c'est Paul Harmant que vous soupçonnez?... Etienne Castel fit un geste d'impatience.
— Je ne soupçonne personne encore... — répliqua-t-il. — Combien de fois faudra-t-il te le répéter?...
— Vos réticences me désolent! — N'avez-vous plus confiance en moi?
— Mon cher enfant, toi qui es avocat, et de plus intelligent, tu dois savoir qu'il suffit parfois de la moindre chose pour mettre brusquement en lumière la vérité la plus obscure... — Un mot, un geste, un silence, une attitude, un sourcil qui se fronce, un regard qui se dérobe, montrent tout à coup la piste vainement cherchée jusque-là... — Cette piste, je crois l'avoir trouvée, mais je n'en suis pas sûr... — Je crois fermement que Jacques Garaud n'est point mort et que lui aussi a vécu à New-York... — Si cela est, Paul Harmant a dû le connaître...
— Mais cela n'a rien de commun avec le mariage de Lucienst de Mary...
— Tous les chemins sont bons quand ils conduisent à l'endroit où on
veut se rendre...
— Allons, — murmura Georges avec découragement, — je n'insiste plus... — Gardez votre secret, mon cher tuteur... — La seule chose que je
Elle prit le train de Bois-le-Roi et descendit à l'hôtel du Bendez-Vous des Chasseurs.
désire, c'est que vous puis-siez sauver cette pauvre enfant innocente, Lucie Fortier, qui pleure son rêve brisé, son amour dédaigné, et qui mourra peut-être de désespoir en apprenant le mariage de Lucien... — Espérezvous obtenir ce résultat?
— Qui vivra verra... —répondit sentencieusement l'artiste que cette formule vague n'engageait pas beaucoup.
On était arrivé à une place de fiacres.
Etienne Castel prit une voiture, déposa Georges rue Bonaparte, et se fit conduire rue d'Assas.
Le lendemain, dès le matin, son valet de chambre lui remit une enveloppe cachetée que venait d'apporter un commissionnaire.
Cette enveloppe contenait le procès-verbal donné, ou plutôt vendu à Ovide Soliveau par Raoul Duchemin, l'employé de la mairie de Joigny.
L'artiste étudia ce procès-verbal avec beaucoup d'attention.
— Pour obtenir cette pièce, — se dit-il après avoir longuement réfléchi, — il a fallu fournir des dates et des noms précis, sans cela les recherches n'auraient pu se faire... — Donc, Paul Harmant connaissait ces noms et ces dates, puisqu'il les a cités... — Voilà qui devient grave pour lui. . . — Il n'a point quitté Paris, donc il a envoyé quelqu'un à Joigny, et ce quelqu'un est certainement un complice à qui il ne cache rien... — Voilà l'homme qu'il faut trouver...
Etienne s'habilla rapidement, quitta son logis, prit le.chemin du ministère de l'intérieur et fit passer sa carte par un huissier au secrétaire particulier du ministre, qui le connaissait beaucoup et le reçut sur-le-champ avec des marques de haute déférence et de vive sympathie.
Une demi-heure après il sortait du cabinet, tenant à la main une lettre que fermait le large cachet ministériel.
Il la serra dans son portefeuille et retourna rue d'Assas oà l'attendait son déjeuner.
Tout en déjeunant il dit au valet de chambre qui le servait :
— Prenez la plus petite de mes valises et mettez-y le strict nécessaire en linge et en vêtements pour une absence de deux ou trois jours...
— Bien, monsieur... — Dois-je préparer une valise aussi pour moi? — Monsieur m'emmènera-t-il?
— Non... — Vous resterez ici, et à quiconque viendrait me demander, vous répondriez simplement que je suis sorti...
— Même à M. Georges Darier?
— A M. Georges Darier comme aux autres...
Etienne acheva de déjeuner, passa dans sa chambre, y prit quelques papiers, vérifia le contenu de sa valise, la boucla, et donna l'ordre d'aller lui chercher une voiture.
Cette voiture étant arrivée, il descendit et se fit conduire à la gare da P.-L.-M.
Après la scène qui s'était passée entre Lucie et M"« Harmant, dans le salon d'essayage de M"^ Augustine, la jeune ouvrière, — (nos 'locteurs s'en souviennent), — brisée par le dernier coup l'atteignant en plein cœur
et succédant à tant d'autres coups douloureux, s'était mise au lit avec une fièvre si violente que maman Lison, la porteuse de pain, avait cru devoir aller chercher un médecin.
Ce médecin avait déclaré la maladie très grave.
En entendant ces mots, Jeanne Portier s'était sentie frissonner d'épouvante.
Sa fille, sa Lucie, son enfant bien-aimée, courait un danger de mort!
Ne l'aurait-elle donc retrouvée que pour la perdre?...
Alors commença pour elle une existence terrible, effrayante, qui semblait au-dessus des forces humaines.
Le matin elle se rendait à la boulangerie Lebret, après avoir embrassé Lucie et lui avoir administré la potion ordonnée par le médecin.
Son service fini, elle revenait en toute hâte s'installer au chevet de la jeune malade, surveillant avec une indicible angoisse chacun de ses mouvements, jusqu'à l'heure où la distribution du soir la rappelait rue Dauphine.
Pendant ses absences M'"^ Dominique, la concierge de la maison, brave femme et très serviable, la suppléait de son mieux.
Jeanne passait ses nuits entières à pleurer et à prier, ne fermant pas l'œil un instant et n'ayant même point la pensée d'aller se jeter sur son lit pour y goûter un peu de repos.
Eunfin, about de quatre jours de mortelles angoisses, le docteur annonça aue le danger n'existait plus et que la convalescence commençait.
Jeanne put respirer enfin !
Alors elle songea au passé qui avait conduit Lucie jusqu'aux portes du tombeau...
Elle pensa à ces gens qui avaient insulté, diffamé, meurtri la pauvre enfant...
Elle se souvint qu'elle était allée faire une démarche près d'un avocat, près de ce Georges Darier auquel elle avait à remettre des papiers trouvés dans une enveloppe qui portait son nom.
Jeanne avait oublié tout cela pendant les jours où la vie de sa fille se trouvait en danger.
Maintenant que, grâce à Dieu, le péril était passé, il fallait chercher à punir ceux qui, en révélant la condamnation jadis prononcée contre la
mère, avaient fait tant de mal à la fille innocente et, après lui avoir brisé le cœur, la' réduisaient à la misère.
Nous avons entendu la servante de Georges Darier répondre à la porteuse de pain que l'avocat ne serait de retour que dans cinq ou six jours.
Jeanne Fortier s'était dit, après avoir compté les jours écoulés :
— Lundi j'irai chez M. Darier... — Je ferai tout pour venger ma fille.,. Le lundi suivant, après avoir porté son pain, Jeanne rendit vivement
ses comptes à M. Lebret, retourna chez elle, embrassa Lucie, se munit des papiers trouvés par elle sur le quai, près de l'Institut, et prit le chemin de la rue Bonaparte.
Il était un peu plus de dix heures quand elle sonna à la porte de l'appartement de Georges.
Madeleine vint lui ouvrir.
— M. Darier est-il de retour? — demanda la porteuse de pain.
— Oui, madame...
— C'est moi qui suis venue le soir il y a six jours...
— Je vous reconnais bien, madame...
— Et je reviens aujourd'hui afin de lui parler...
— Pour affaires, sans doute?
— Oui, pour affaires.
— Entrez, madame... — Monsieur est dans son cabinet... —Je vais le prévenir...
Et Madeleine introduisit Jeanne dans le salon précédant le cabinet de ' l'avocat.
Celui-ci, assis à son bureau, compulsait des dossiers.
En franchissant le seuil du salon, Jeanne se sentit prise d'une émotion étrange.
Son cœur heurtait à coups pressés les parois de sa poitrine devenue
trop étroite.
Elle tremblait de tous ses membres.
Madeleine frappa doucement à la porte du cabinet de son maître, entra et referma derrière elle.
— Qu'y a-t-il, ma bonne Madeleine? — lui demanda le jeune homme 'en levant la tête.
— Monsieur, c'est une brave femme qui est venue pendant votre absence et qui revient... —Elle voudrait vous consulter pour affaires... — Elle ne paraît pas bien riche.
— Raison de plus pour ne point la faire attendre... — Je vais la recevoir tout' de suite.
La vieille servante sortit du cabinet.
— Venez, madame, — dit-elle à Jeanne. — M. Darier vous attend...
Le visage du iaux l'aul Harmaut reprit son calme. LlV. IIG, — H. GEFFROY, édit. — Keproduction iiiterdile.
L'émotion de Jeanne redoubla.
Pourquoi?
Il lui était impossible de s'en rendre compte. - Elle ne pouvait que constater son trouble intérieur sans le pouvoir attribuer à une cause quel-
""""Tl! entra dans le cabinet et se trouva en face de Georges Darier, -
son fils!...
Celui-ci s'était levé.
Il jeta un regard sur la visiteuse.
En recevant ce regard, en voyant le visage du jeune avocat, Jeanne Portier sentit comme un étrange frisson effleurer sa chair, en même temps que des larmes obscurcissaient ses yeux.
Georges vit son embarras, qu'il attribua tout naturellement à la Umidite, et voulut venir en aide à sa visiteuse dont les vêtements annonçaient une condition très humble.
— Vous désirez me parler, madame? - lui dit-il du ton le plus bienveillant et de la voix la plus douce.
La porteuse de pain éprouva comme une défaillance en entendant cette voix. - Il lui fallut s'appuyer sur le dossier dune chaise qui se trouvait à portée de sa main.
— C'est à peine si elle eut la force d'articuler ces mots :
— Oui, monsieur... oui... je désire vous parler...
— Veuillez vous asseoir, —reprit Georges en désignant un siège près de son bureau, — et dites-moi ce qui voas amène...
Jeanne fit un pas en avant et balbutia :
— Ily a quelques jours, monsieur... vous avez perdu... des papiers...
— Eneflfet, madame — répliqua vivementlejeunehomme.— Despapiers d'une très haute importance... — Les auriez-vous trouvés par hasard?...
— Je les ai trouvés, oui, monsieur...
— Où donc?
— Sur le trottoir... en face de l'Institut... Votre nom était écrit sur l'enveloppe... —Je me suis présentée ici le jour même, afin de vous les remettre... Mais vous veniez de partir en voyage...
— Quelques heures auparavant j'avais quitté Paris pour aller à Tours... — Et la perte de ces papiers m"a fait, bien malgré moi, reculer la plaidoipie d'un procès d'où dépendent des intérêts considérables...
Jeanne tira de la poche de son tablier l'enveloppe renfermant les papiers en question, et la tendit à Georges.
— Voici ce quevous aviez perdu, monsieur... —fit-elle. — Assurez-vous
que rien n'y manque...
Le jeune avocat s'empressa de vérifier les pièces.
Aucune ne faisait défaut.
~ Tout y est bien, madame, — dit-il, — et vous me readez un service immense en me rapportant ce dossier... — Vous me permettrez, n'est-ce pas, de vous remettre une récompense... Celle que je fais offrir par voie d'affichage...
— Non, non, monsieur... — s'empressa de répondre Jeanne. —Je n'accepterai rien... — Ces papiers sont à vous... Je les ai trouvés... Je vous les rends... C'est mon devoir... il n'y a pas lieu de me donner pour cela une récompense...
Georges écoutait parler la porteuse de pain, et la voix de cette femme produisait sur lui un effet singulier; —elle éveillait dans sa mémoire un souvenir indistinct ; il lui semblait Vavoir entendue déjà, à une époque très reculée.
— Je n'ose insister, madame, — dit-il, — je.craindrais de blesser une délicatesse, exagérée peut-être, mais devant laquelle je m'incline avec respect... — Je m'empresse d'ajouter que si jamais je puis vous être utile, de quelque façon que ce soit, je serai très heureux de vous payer ma dette... Mettez-moi à contribution, je vous en prie... C'est toujours moi qui resterai votre obligé...
— Ces bonnes paroles m'enhardissent, monsieur, — répliqua Jeanne, qni en effet se trouvait plus à l'aise en face du jeune homme. — Je vais donc prendre la liberté de vous demander un conseil.
— Je tâcherai d'être digne de votre confiance... — De quel conseil avez-vous besoin?
— 11 ne s'agit point de moi, monsieur, mais d'une pauvre enfant orpheline et bien malheureuse.
— Je suis prêt à l'aider de toutes mes forces, — répondit Georges, remué de plus en plus parla voix de sa visiteuse. — Comment puis-je lui être utile?
Jeanne touchait au moment attendu par elle avec tant d'impatience depuis six jours.
L'émotion la paralysa; — elle sentit ses idées devenir confuses.
— Mon Dieu, — bégaya-t-elle, — en venant ici j'avais préparé ce que j'avais à vous dire... et voilà que je ne sais plus... tout s'embrouille dans mon cerveau...
— Remettez-vous, madame... calmez-vous... rassemblez vos souvenirs et vous vous expliquerez ensuite facilement...
Jeanne se recueillit pendant quelques secondes, puis brusquement elle demanda :
— Peut-on, monsieur, sans violer laloi, reprocheràun enfant le crime de sa mère? — A-t-on le droit de lui briser le cœur, d'empoisonner sa vie.
de lui faire perdre son unique moyen d'existence, le travail, en révélant le passé de sa mère? — A-t-on le droit de faire cela, monsieur, sans mériter un châtiment?
Georges regarda son interlocutrice avec autant de curiosité que d'étonnement, puis il répondit :
— C'est à coup sûr un crime que de tuer moralement une personne innocente en dévoilant ses secrets de famille, mais ceux qui commettent ce crime, lâche entre tous, ne tombent point sous le coup de la loi... — On nepeutmême, s'ils ne mententpoint, leur reprocher une diffamation...
— Ainsi, — reprit Jeanne avec fièvre, — une enfant vient au monde...
— Elle a quelques mois à peine quand on lui enlève sa mère, condamnée à la réclusion pour un crime épouvantable... — La petite fille dont on ne paye plus les mois de nourrice, est mise aux Enfants-Trouvés... — Elle grandit sans qu'on lui révèle le terrible secret. . . — Elle ignore qu'une honte imméritée pèse sur elle. — Une fois élevée, on la jette dans le monde où elle travaille honnêtement pour vivre, restant pure comme les anges et digne de tous les respects...
« Sur sa route, elle rencontre un honnête garçon, pauvre comme elle.
« Ils s'aiment... ils se le disent... Le bonheur, malgré la pauvreté, leur sourit... — L'avenir leur appartient... — Ils vont s'unir.
« Hélas ! ils avaient compté sans la mauvaise chance et sans les méchants I
« Écoutez un peu, monsieur... écoutez et jugez!
« Un industriel, un millionnaire, est père d'une fille unique...
« Cette fille s'éprend du fiancé de la pauvre enfant élevée à l'hospice ; le millionnaire dit au jeune homme : — Je vous offre la fortune, une grande fortune. . . Épousez ma fille. . .
« Le jeune homme est un garçon loyal, désintéressé, et d'ailleurs il aime... — Il refuse.
« La fille du millionnaire ne se tient pas pour battue, sachant le pouvoir de la richesse. — Elle va trouver son humble rivale, et lui propose de l'argent, beaucoup d'argent, si elle consent à lui céder son fiancé, et à s'en aller loin de France...
« Naturellement l'offre est repoussée avec le dédain qu'elle mérite...
« Que font alors le père et la fille, et quel démon conduit ces misérables?
— Ils fouillent dans le passé, non de l'orpheline, mais de sa mère; ils découvrent la flétrissure et, forts de cette découverte, ils vont trouve le jeune homme etlui crient : — Pauvre fou, malheureux aveugle, celle que tu aimes e* que veux épouser est fille de V infâme créature qui i bubi sa peine dam une maisoîi centrale pour avoir comtnis le crime d'assassinat, ei celui quelle a tué. c'est ton père!
Jeanne s'interrompit.
Elle était haletante. — La respiration lui manquait.
Au bout d'une seconde elle reprit :
— Vous comprenez, n'est-ce pas, monsieur? Non seulement le mariage est devenu impossible, mais encore des deux jeunes gens qui s'aimaient on a fait des ennemis... Et ce n'est pas tout!... — Après avoir frappé la jeune fille dans son cœur et dans son âme, il fallait la frapper dans son existence matérielle...
« Une grande maison lui donnait du travail.
« On alla trouver la maîtresse de cette maison et, devant la malheureuse enfant, on lui dit : — Cette fille dune femme condamnée pour le triple crime d'assassinat, de volet d'incendie déshonore vos ateliers... Si vous la conservez, vos clientes vous quitteront... Ce sera la ruine de votre industrie... Chassez-la!.,..
« Et on l'a chassée! !
«Le désespoir alors s'est emparé d'elle; —sous la violence de ce dernier coup elle est tombée gravement malade et vient de passer plusieurs jours aatre la vie et la mort... — La blessure saignante de son cœur ne se cicatrisera que si celui qu'elle aimait, qu'elle aime encore, qu'elle aimera toujours malgré tout, revient à elle.
« Elle souffre autant que peut souffrir une créature humaine, et vous dites que la loi est impuissante contre les misérables qui martyrisent ainsi une enfant innocente, et qui la tueront!!
« Eh bien ! si la loi est ainsi, je vous le dis, monsieur, la loi est infâme ! I
Jeanne se tut.
— Mais de qui parlez-vous donc? — demanda Georges, ému, agité, oppressé par le récit qu'il venait d'entendre.
— De qui je parle? — répliqua la porteuse de pain. —Je parle de Lucie Fortier.
— Je m'en doutais... je l'avais deviné... — Mais a-t-on vraiment fait ce que vous venez de me dire?
— Votre ami, M. Labrcue, ne vous a-t-il donc rien raconté?
— Une séparation douloureuse a eu lieu, je le sais. — Mais a-t-on poussé la cruauté jusqu'à faire perdre à Lucie son travail?
— On l'a poussé jusque-là...
— Oh! c'est monstrueux ! I
— Oui^ n'est-ce pas, c'est monstrueux? — Et on ne peut pas putir des actes pareils?
— On peut les flétrir, mais non les punir...
— Ainsi on arrache à cette enfant la vie avec le travail... On l'assassine en lui prenant son pain... et on ne peut pas rendre responsables les meurtriers?
— Non... — fit Georges, les dents serrées.
— Mais elle se meurt, la pauvre Lucie! — Voyons, monsieur, vous êtes jeune, vous devez être bon... Je lis la bonté dans vos yeux! Trouvez quelffiie chose qui rende à cette enfant le bonheur... — Vous êtes l'ami, le meilleur ami de M. Lucien... Lui-même me l'a dit... — Vous êtes le conseiller de M, Harmant, je le sais. — Vous pouvez les voir tous les deux et les prier d'épargner Lucie... — Que IVr^® Harmant fasse rendre à Lucie la position qu'elle lui a fait perdre!... que M. Lucien revienne à elle et lui pardonne une faute qu'elle n'a point commise, elle sera sauvée... — La pauvre enfant n'est pas responsable du passé de sa mère... et sa mère, d'ailleurs, pouvait être innocente... — Sauvez-la, monsieur, sauvez-la! — Il me semble que si j'étais à votre place, je trouverais un moyen de la sauver...
Georges regardait la porteuse de pain avec une attention dévora':» te. — ■ Il paraissait étudier les lignes de son visage.
— Y a-t-il longtemps que vous connaissez M"® Lucie, madame/ — demanda-t-il.
— Non, monsieur.
— Vous vous nommez Lise Perrin, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, et j'aime Lucie comme si elle était ma fille à moi... — Pour la sauver, pour la rendre heureuse, je donnerais sans hésiter mon sang jusqu'à la dernière goutte...
En ce moment, on frappa doucement à la porte du cabinet.
— Entrez... — dit l'avocat.
Madeleine parut.
— Monsieur, — fit-elle, — c'est quelqu'un pour monsieur... -Qui?
— M. Paul Harmant...
— Lui !... — s'écria la porteuse de pain éperdue.
— C'est lui qu'il faut prier... — répliqua Georges en prenant Jeanne par la main. — C'est à lui qu'il faut demander de laisser vivre l'enfant que vous aimez...
Et il entraîna l'évadée de Glermont dans le salon où se trouvait le faux Paul Harmant.
Celui-ci, en voyant paraître Georges accompagné d'une femme du
peuple, fut un peu surpris, mais sa surprise prit des proportions faciles à comprendre lorsque cette femme, qui semblait affolée, se laissa tomber à deux genoux devant lui, la tête basse, les mains étendues et suppliantes.
— Qui êtes-vous? que me voulez-vous? — demanda-t-il.
Ce fut le jeune avocat qui répondit : \
— Cette pauvre créature se nomme Lise Perrin, monsieur. — Elle a voué une affection profonde, presque maternelle, à une jeune fille qui se meurt de désespoir, et elle est venue ce matin me prier d'intercéder auprès de vous pour sauver cette jeune fille.
— Oui... oui... — balbutia Jeanne dont les sanglots éclatèrent. — Sauvez-la!...
En entendant prononcer le nom de Lise Perrin, en écoutant la voix qui venait de parler, le millionnaire sentit une sueur froide perler sur ses tempes.
Après vingt et un ans, Jacques Garaud et la veuve de Pierre Fortier se retrouvaient en présence, mais tous les deux si changés qu'ils étaient devenus méconnaissables.
En outre l'accent américain, contracté pendant un long séjour à New- York, modifiait singulièrement la voix del'ex-contremaître.
Jeanne releva la tête et vit à travers un nuage de larmes celui à qui elle demandait le salut de Lucie.
La figure pâle de l'industriel, qu'encadraient des cheveux et des favoris blancs, n'éveilla dans sa mémoire aucun souvenir.
Jacques, lui, du premier coup d'œil, retrouva sous les traits flétris de la porteuse de pain le visage de la belle créature qu'autrefois il avait aimée d'un amour de fauve.
Il frissonna de la tête aux pieds.
Pendant un instant il se jugea perdu. — Il crut que Jeanne allait le reconnaître comme il la reconnaissait, et s'écrier :
— Voilà Jacques Garaud! — Voilà l'assassin de Jules Labroue! — Voilà l'incendiaire d'Alfortville!...
Son épouvante fut d'ailleurs de courte durée.
Il comprit qu'il courait à sa perte s'il ne tenait résolument tète à l'orage grondant autour de lui.
Reprenant son aplomb habituel, quoique son visage fût livide et ses lèvres tremblantes, il répondit en exagérant encore son accent étranger :
— Intercéder près de moi pour une jeune fille!... — La sauver?... — Je ne comprends pas... — Que signifie cela?...
— Cher monsieur Harmant, — dit Georges. Il s'agit de Lucie Fortier...
— De Lucie Fortier? — répéta le millionnaire. — Eh bien! que puis-
M"'^ Haniianl voulut lui montrer la galerie de UiLlcuUX LlV. 117. H. GEFFROY, édit. — ReproducUoQ inlerdile.
LA POixTEUSE DE PAIN 931
je faire pour cette enfant qui a le malheur d'être fille d'une mère flétrie par la justice?
— Vous pouvez lui rendre la vie, monsieur! — s'écria Jeanne. — Vous avez réduit au désespoir, à la misère, une pauvre créature qui n'est point responsable du crime qu'on impute à sa mère. — Vous lui avez pris pour votre fille celui qu'elle aimait, et votre fille lui a enlevé sa seule ressource, le travail! — Lucie, frappée en plein cœur, s'éteint lentement... — Vous la tuez! — Que vous avait-elle fait?... — Aviez-vous le droit de fouiller dans le passé de sa mère; de l'abreuver, elle innocente, d'humiliations et d'outrages? — N'est-ce pas cruel? — Votre fille va vivre heureuse et riche, et Lucie va mourir désespérée... — C'est trop injuste cela, monsieur... ne le permettez pas!
Le faux Paul Harmant frissonnait à la fois d'impatience et de peur, et Dieu sait s'il regrettait amèrement sa visite à Georges Darier.
— Eh! — répliqua-t-il avec violence, — que puis-je à cela, moi?...
— Est-ce ma faute si cette Lucie est fille d'une condamnée?
— Et vous ne trouvez pas d'autre remède à son mal que de l'insulter de nouveau? — dit Jeanne, se relevant presque menaçante.
Une inspiration diabolique traversa l'esprit de Jacques Garaud.
— Je trouve que vous le prenez de bien haut! — fit-il. — On pourrait croire, savez-vous, que des liens plus étroits qu'une amitié banale vous attachent à cette fille!... — De quoi venez-vous me demander compte? — D'avoir obéi aux inspirations de ma conscience ! — Que me reprochez-vous ?
— D'avoir empêché Lucien Labroue de marcher à l'abîme!... — Aurais-je agi en honnête homme en le laissant épouser une malheureuse dont la mère a tué son père?... — En rendant impossible ce monstrueux mariage, j'ai rempli mon devoir! j'en suis fierl! — Maintenant il m'en reste un autre tout tracé, et M. Darier m'aidera, s'il le faut, à l'accomplir... — La façon dont vous plaidez la cause de Lucie Portier m'a révélé votre identité... — Vous n'êtes pas Lise Perrin... vous êtes la condamnée d'Alfortville... vous êtes î'évadée de Glermont... vous êtes Jeanne Fortier.
En entendant son nom, Jeanne se sentit chanceler. Toute frémissante elle jeta autour d'elle un regard eifaré, cherchant une issue.
Jacques Garaud poursuivit en s'adressant à Georges :
— Ce sera rendre à la société, ainsi qu'à la justice, un signalé service que de faire arrêter cette femme sur-le-champ, et je vais moi-même chepcher les agents...
Déjà le misérable se dirigeait vers îa porte.
Georges s'élança pour lui barrer le passage et lui dit :
— Un moment, monsieur, je vous prie!
— Vous vous opposez à ce que je livre à qui de droit cette- prisonnière en rupture de geôle? — demanda le millionnaire très surpris.
— Je m'y oppose...
— Pourquoi?
— Cette femme se nomme Lise Perrin... — Je ne lui connais et je ne veux pas lui connaître d'autre nom... Mais fût-elle la malheureuse créature dont vous parlez, fût-elle Jeanne Fortier, elle est sous ma protection... — Entrée ici librement, elle en sortira libre... — Mon cabinet n'est pas une souricière ! I
Puis, se tournant vers Jeanne, il ajouta :
— Retirez-vous, madame... Retirez-vous sans crainte... — Que Dieu, vous conduise et vous garde ! !
Jeanne tremblante d'émotion, les mains tendues vers Georges comme pour le remercier et le bénir, fit quelques pas en chancelant.
— Mais, — s'écria le faux Paul Harmant, — c'est insensé! c'est... Il n'acheva pas.
— Vous êtes chez moi, monsieur, — interrompit Georges, — et je n'admettrais de votre part aucun commentaire sur ma conduite dont je suis seul juge! — Allez, Lise Perrin! Allez en paix!
L'évadée de Clermont se précipita sur la main de Georges qui idi désignait la porte, et l'appuya contre ses lèvres avec une reconnaissance exaltée, puis elle s'élança dehors»
Paul Harmant voulut faire un pas pour la suivre. Pour la seconde fois Georges lui barra le passage.
— Vous veniez me parler d'affaires, je crois, — lui dit-il en souriant.
— Pourquoi avez-vous laissé partir cette femme? — demanda l'industriel avec violence.
— Mais, cher monsieur, que vous importe? — Est-ce que, par hasard,
elle vous fait peur?
Ces mots firent comprendre à Paul Harmant l'imprudence qu'il venait de commettre en montrant contre Jeanne un acharnement que rien ne semblait justifier.
— Peur! ! A moi II... — balbutia-t-il.
~ Je vous affirme qu'on le pourrait croire! — Si la pauvre femme esi véritablement Jeanne Fortier, elle a retrouvé sa fille malheureuse et mourante, et le désespoir lui a suggéré l'idée, folle assurément mais tou-
Georges et Lucien admirèrent le portrait d^ la jeune fille, dont la ressemoiance était frappante
chante, de venir me demander la promesse que j'intercéderais auprès de vous, dans l'intérêt du salut de son enfant... - Il faut pardonner uns telle démarche à une mère, même criminelle ! - Si, au contraire, elle n'est point Jeanne Fortier, ce qui peut être...
Jacques Garaud interrompit à son tour.
— L'épouvante peinte sursa figure quand j'ai prononcé son nom aurait dû vous prouver que je ne me trompais pas! ■— dit-il.
Sans paraître tenir compte de l'interruption, Georges conjtinua :
— Si au contraire elle n'est point Jeanne Fortier, mais Lise Perrin, ia brave femme qui s'est prise de pitié et d'affection pour une enfant seule, souifrante, désolée, non seulement nous ne devons pas blâmer sa démarche, mais nous devons l'admirer... — Elle prouve un grand cœur! — Vous avez agi comme votre conscience vous engageait à le faire pour le bonheur de 3jiie Mary. Cela ne regarde que vous... Mais ce qui nous regarde tous les deux, c'est que, n'étant ni l'un ni l'autre des agents de police, nous ne devons point en faire le métier!
Le millionnaire avaiteu le temps de reprendre son sang-froid.
— Vous avez raison, cent fois raison, mon cher avocat, — répondit-il; — je n'ai pas été maître de ma colère, vous devez le comprendre, en ayant, ou, si vous le préférez, en croyant avoir devant moi la misérable créature qui a tué le père de Lucien Labroue, mon gendre futur...
— Je le comprends, mais vous pouviez vous tromper, et votre erreur causerait à la pauvre Lise Perrin un préjudice irréparable...
— C'est encore vrai, et ceci prouve une fois de plus que la colère est mauvaise conseillère.
Pour changer le cours de l'entretien, Georges demanda :
— Comment M"" Mary se porte-t-elle ce matin?...
— Le mieux du mQnde... — Cette maudite toux qui l'a prise hier soir avec persistance, au moment où vous alliez nous quitter, n'est point revenue...
— Je suis heureux de l'appprendre... — A bientôt le mariage, je suppose...
— Sans doute, mais pas aussi tôt que je l'aurais souhaité...
— Pourquoi donc?
— Il me manque une pièce indispensable...
— Laquelle?
— Ce matin, en classant les papiers relatifs à cette grande affaire, je me suis aperçu que je n'avais point l'acte de naissance de ma fille, indispensable pour la publication des bans que je voulais faire immédiatement...
— Et vous êtes obligé de le demander à New-York?
— Parfaitement... — Ce matin même j'ai envoyé une dépêche à ce sujet à Davidson, mon ancien banquier... — 11 ne perdra pas une minute pour faire droit à ma requête et m'envoyer la pièce nécessaire, mais cela fera forcément quelques jours de retard, ce qui d'ailleurs ne noue empêchera pas de signer le contrat d'aujourd'hui en quinze, à moins de circonstances tout à fait imprévues. — Je sors de chez mon notaire et je lui ai remis le projet rédigé par vous hier soir...
— Il a dû le trouver informe?...
— Il l'a trouvé parfait, au contraire. — Je ne vois pas un mot à changer!... m'a-t-il dit.
— Ceci est flatteur pour mon amour-propre... ~ Maintenant, quelle est l'affaire qui vous amène?
— Nous allons en causer...
— Je suis à vos ordres... — Venez...
Georges et son client passèrent ensemble dans le cabinet où ils s'enfermèrent.
Jeanne, en sortant de chez le jeune avocat, semblait de nouveau frappée de folie.
Elle descendit l'escalier en bondissant par-dessus les marches, suivit en courant la rue jusqu'aux quais, et là, haletante, éperdue, hors d'état de faire un pas de plus sans tomber suffoquée, elle s'abattit sur son banc. — Ce Paul Harmant m'a devinée, — se dit-elle alors, tout en reprenant haleine, — et sans l'intervention de ce loyal jeune homme, il me livrait! J'étais arrêtée... conduite à la préfecture... réintégrée dans ma prison sans môme revoir Lucie...
« Oh ! ce Paul Harmant, ce riche sans âme et sans cœur, cause du désespoir de ma Lucie, je n'aurais pas dû tomber à ses genoux et implorer sa pitié, j'aurais dû lui sauter à la gorge et l'étrangler.
« Que va-t-il faire à présent, cet homme? — Me chercher, et s'il ne me cherche pasiui-même, donner des indices à la police, qui bien vite découvrira ma retraite auprès 4e Lucie, et je serai prise!
<c Mon Dieu! Seigneur mon Dieu! être innocente, être condamnée pour un crime qu'on n'a point commis, et ne pouvoir se justifier! c'est horrible! « Que décider? quel parti prendre? — Je ne puis cependant pas abandonner ma fille, la laisser seule, malade et désespérée ! — Si j'avais de l'argent, au moins, je pourrais emmener Lucie et me cacher quelque part avec elle... mais pour vivre et pour la faire vivre, je n'ai rien... rien que mon travail.
« La situation est sans issue... la lutte est impossible... Eh bien! je m'abandonne!... — Je retourne auprès de ma fille... C'est là qu'on viendra m'arrêter. — Du moins ainsi je verrai Lucie jusqu'à la dernière minute...
Et Jeanne reprit, d'un pas chancelant, le chemin du quai Bourbon.
Elle trouva la convalescente un peu moins faible, et dans les tortures
sans nom que souff'rait la malheureuse mère, un rayon de joie se glissa, et
l'humble martyre eut le courage de montrer à sa fille un visage souriant.
Pendant les quelques jours que Lucie avait passés abattue par une fièvre
violente, elle ne s'était point souvenue de la visite que la porteuse de pain devait faire à Georges Darier.
La fièvre tombant, la mémoire était revenue.
Lucie se disait que l'avocat, momentanément absent de Paris, devait être de retour.
— Maman Lison, — demanda la jeune fille, — est-ce que vous avez pensé à voir M. Darier comme vous comptiez le faire?
Cette question remit sous les yeux de Jeanne tout ce qu'elle venait d'endurer.
Elle résolut aussitôt de cacher à l'enfant la vérité terrible.
— Oui, chère mignonne, j'y ai pensé... — répondit-elle.
— Et vous l'avez vu?...
— Je l'ai vu...
— Quand?
— Ce matin même...
— Ah ! — fit Lucie avec une expression de découragement. — Et il vous a éconduite, n'est-ce pas?
— Non, mon enfant... M. Darier est un honnête homme... il m'a reçue avec bienveillance... il m'a conseillée...
— Enfin, que vous a-t-il répondu?...
— Que ceux qui s'acharnaient à vous persécuter étaient des monstres... Mais que vous ne pouviez rien contre eux, et que la loi ne punit point les infâmes qui reprochent à une fille la honte de sa mère...
Lucie sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Ma mère... — balbiitia-t-elle. — Elle est peut-être encore plus à plaindre que moi! — Ah! je souffre bien, et cependant je ne me sens pas le courage de la maudire, elle, l'auteur de ma souffrance !
Jeanne suffoquait d'émotion et d'attendrissement. Incapable de prononcer une parole, elle serra Lucie contre son cœur.
— Pourtant, — ajouta la jeune fille, — je regrette qu'elle m'ait mise au monde...
La porteuse de pain gvait eu la pensée de crier : Je suis ta mère !1 en l'entendant dire qu'elle ne maudissait pas cette mère inconnue...
Les derniers mots que nous venons de produire arrêtèrent ce cri sur ses lèvres.
Sa fille ne voulait point la maudire, mais elle ne lui pardonnait pas de lui avoir donné l'existence!!
Lucie se plongea dans une de ces rêveries douloureuses si fréquentes chez elle depuis le jour de l'abandon de Lucien.
Jeanne respecta cette rêverie, tout en s'occupant des soins du ménage.
son valet de chambre lui remit une enveloppe cachetée que venait (rapporter un
coiiunissionnaire ..
LlV. 118 H. GEFFROY. édit — Reproduction inleivilt-j
lis
La pauvre femme se trompait, d'ailleurs, en croyant que Paul Ilarmant essayerait de la livrer à la justice.
Une fois l'affaire qui l'amenait chez Georges Daner terminée, le millionnaire regagna sa voiture et se fit reconduire à la rue Murillo
Aussitôt seul, il envisagea la situation qui lui était faite par la présence de Jeanne à Paris, Jeanne ayant retrouvé sa fille, Jeanne mise par le hasard face à face avec lui.
La veuve de Pierre Portier aurait pu le reconnaître et prononcer son
véritable nom !...
A cette pensée, le faux Paul Harmant sentit son sang se glacer dans
ses veines.
- J'ai eu tort de me laisser emporter, - se dit-il. - J'ai eu tort de laisser voir que j'avais deviné Jeanne Fortier sous Lise Perrin
^ «La faire arrêter, comme je le voulais dans une minute d'égarement eut été la pire des maladresses...
« Si la réflexion m'était venue en temps utile, j'aurais trouvé des mots habiles pour tout atténuer, pour tout pallier... J'aurais écouté ses doléances... - Je lui aurais persuadé que cette Lucie m'inspirait une sérieuse compassion et que je chercherais un moyen de le lui prouver A cette heure il est trop tard pour l'amadouer, mais non pour l'empêcher de menacer plus longtemps mon repos... - Jeanne Fortier à Paris est un danger permanent suspendu sur ma tête, il faut que ce dan^^er d.
raisse
spa-
La voiture arrivait à l'hôtel au moment où le millionnaire formulait en im-meme cette dernière pensée.
Il trouva Lucien Labroue auprès de Mary.
Le jeune homme continuait à jouer consciencieusement le rôle imposé par son ex-tuteur Etienne Gastel.
Paul Harmant lui serra la main et lui demanda :
— Êtes-vous allé aux ateliers, mon ami?
— J'en arrive, monsieur. . .
— Rien de nouveau?
— Absolument rien... - Tout va comme il faut...
— Vous retournerez seul à Courbevoie après le déjeuner, — reprit le millionnaire, -j'ai des courses à faire dans Paris... -Il p. ^ut se présenter telle circonstance qui me retienne plus tard que je ne h^. voudrais... -Si
par hasard je ae rentrais pas dîner, je compte sur vous pour tenir compagnie à Mary.
— Père, — dit la jeune fille, — il était déjà convenu que M. Lucien viendrait dîner.
— Eh bien! déjeunons d'abord...
— On n'attendait que toi, père... tout est prêt...
En gagnant la salle à manger Paul Harmant, s'adressant au jeune homme, ajouta :
— N'oubliez pas, mon cher Lucien, de réunir sans retard et de me remettre les pièces nécessaires pour la publication de vos bans. — J'ai, moi, déjà réuni une partie de celles exigées pour Mary...
— Dans peu de jours, monsieur, je vous apporterai ces pièces. On se mit à table. »
Le déjeuner fut court.
Lucien ne pouvait laisser longtemps l'usine sans surveillance. — Une voiture attendait, tout attelée, pour le conduire à Côurbevoie.
Paul Harmant, de son côté, ne tarda guère à quitter l'hôtel, mais contre son habitude il sortit à pied, gagna le boulevard Malhesherbes, le suivit jusqu'au boulevard de Courcelles, puis, passant par les derrières des Batignolles, s'engagea dans l'avenue de Clichy.
Il s'arrêta en face de la demeure d'Ovide Soliveau et sonna à trois reprises, sans obtenir de réponse.
Évidemment le pseudo-baron Arnold de Reiss n'était pas chez lui.
Paul Harmant traça quelques mots sur une feuille blanche de son carnet, détacha cette feuille et la glissa dans la boîte aux lettres destinée à recevoir la correspondance du locataire du petit pavillon.
Ceci fait, le millionnaire remonta l'avenue de Clichy jusqu'à un café d'assez bonne apparence où il entra, et se fit servir une absinthe qu'il dégusta lentement en lisant les journaux.
C'est là qu'il venait de donner rendez-vous à son exécuteur des basses œuvres.
Nous laisserons ce misérable attendre son misérable complice, et nous retournerons chez l'avocat Georges Darier.
En entendant les ardentes supplications, en écoutant la voix brisée par l'émotion de Lise Perrin, le jeune homme avait parfaitement deviné qu'un sentiment plus fort que la simple amitié inspirait la pauvre femme, mais il s'était bien gardé de le lui faire voir, et, s'il avait pris la défense de Jeanne Portier en face de Paul Harmant, c'est qu'il ressentait une immense pitié pour cette malheureuse créature, condamnée, mais non coupable peut-être, et qu'il ne voulait point prêter les mains à son arrestation.
Cette arrestation opérée dans son logis lui causerait, — il le sentait l3ien, — un remords éternel.
Georges ne se doutait point, d'ailleurs, que le millionnaire avait reconnu Jeanne Fortier à ses traits, au son de sa voix; il ne soupçonnait nullement le vrai motif qui le faisait agir, et ne devinait pas que Jacques Garaud fût
près de lui.
Si Jeanne en voyant Paul Harmant avait tressailli, si la stupeur et l'épouvante s'étaient peintes sur sa figure, il aurait peut-être pu se rendre compte de la situation du père de Mary, mais la veuve de Pierre Fortier n'avait point reconnu, elle, l'assassin de Jules Labroue.
A plus forte raison Georges ne pouvait deviner celui-ci sous un masque d'honnête homme, très riche et très considéré.
Quoique son tuteur lui eût dit, la veille, certaines paroles mystérieuses, aucune supposition hostile à Paul Harmant ne germait dans son esprit.
Tout en trouvant cruelle la conduite du millionnaire à l'endroit de Lise
Perrin, il se disait :
— Le père ne pense qu'à sa fille... — L'égoïsme de sa tendresse paternelle le rend implacable pour tout ce qui, directement ou indirectement, s'attaque à son enfant bien-aimée...
Une autre pensée s'imposait aussi par moments à l'esprit de Georges. — Peut-être cette pauvre femme qu'ils croyaient tous deux être Jeanne Fortier, n'était-elle en réalité que Lise Perrin.
Le jeune avocat l'avait attentivement regardée, — il avait cru trouver dans les lignes de son visage une vague ressemblance avec les traits de Jeanne Fortier, peinte par son tuteur.
Mais cela ne suffisait point pour lui former une conviction.
Il se dit néanmoins que, sachant quel intérêt Etienne Castel portait à Lucien, et devinant qu'il s'occupait de chercher le véritable assassin de Jules Labroue, il ferait bien de le mettre au courant de ce qui s'était passé, et de lui parler de ses doutes.
Si Lise Perrin était en effet Jeanne Fortier, peut-être, en l'interrogeant, en lui prêtant un appui qui toujours, jusqu'alors, lui avait fait défaut, arriverait-on à trouver des indices qui conduiraient à la découverte
de la vérité.
Enfin, — nous le répétons, — Georges ne pouvait s'empêcher de ressentir pour Jeanne une immense pitié, une profonde sympathie.
Un instant il eut l'idée d'aUer prévenir aussi Lucien, mais la réflexion l'arrêta.
Un mot imprudent pouvait modifier du tout au tout l'avenir de son ami, lui faire manquer la position splendide offerte par Paul Harmant
Il s'abstint et décida qu'il ne s'ouvrirait qu'à son tuteur.
Après déjeuner il se rendit rue d'Assas.
Nos lecteurs savent déjà qu'il ne devait point trouver Etienne Castei chez lui.
Obéissant à la consigne donnée, le valet de chambre répondit à l'avocat que son maître était sorti.
— Pour longtemps? — demanda Georges.
— Je l'ignore, monsieur.
— Reutrera-t-il dîner?
— Monsieur ne l'a pas dit.
Georges, qui connaissait l'extrême régularité des habitudes de son ex-tuteur, trouva cela un peu singulier, mais il n'en laissa rien paraître et se retira.
Le soir vers neuf heures, il revint.
Etienne Castei n'était point de retour.
L'avocat comprit alors qu'il se passait quelque chose qu'on voulait cacher à tout le monde, même à lui.
— Aussitôt que mon tuteur rentrera, — dit-il au valet de chambre, — prévenez-le que j'ai une communication très pressée et très importante à lui faire.
— Je n'y manquerai pas, monsieur...
L'absence de l'artiste contrariait singulièrement Georges.
— Je ne crois pas que Paul Harmant aille dénoncer cette pauvre femme, — pensa-t-il, — mais j'aurais été heureux qu'on s'assurât sans retard si elle est bien l'évadée de Clermont.
<( Si je l'interrogeais, moi? — fit-il tout à coup. — Mais de quel droit irais-je m'immiscer dans sa vie? — se répondit-il... — D'ailleurs, si elle est Jeanne Portier, comme le lui a dit Paul Harmant, prise d'épouvante elle se sera enfuie, cachée, afin de se soustraire aux recherches, dissimulant même à Lucie, à sa fille, le lieu de sa retraite.
« Où la trouver?
« Si Lucie connaît le secret de sa mère, elle ne livrera pas ce secret, surtout à moi qui suis un inconnu pour elle.
« Décidément je ne puis rien, absolument rien ! . . . C'est à mon tuteur seul qu'il faut confier le soin de porter la lumière au milieu de ces ténèbres...
a Attendons mon tuteur...
Et Georges retourna chez lui, un peu triste et très préoccupé.
Paul Harmant avait vainement attendu pendant trois heures son prétendu cousin Ovide Soliveau.
II ne l'avait vu qu'une seule fois depuis que le pseudo-baron de Reiss
avait quitté Mi'« Amanda, à Bois-le-Roi, et il ignorait ce qu'il était devenu à^ partir de cette entrevue.
Connaissant la nature vagabonde de son complice, il se demandait avec inquiétude s'il n'avait point par hasard quitté Paris tout à coup.
A cette inquiétude s'en joignait une autre.
Qui sait si Ovide n'avait pas commis quelque crime, ou tout au moins quelque délit, et ne se trouvait pas arrêté ?
Or, Ovide en prison, c'était pour le millionnaire un danger de toutes les heures, une épée de Damoclès incessante.
Il retourna à la petite maison de l'avenKe et sonna de nouveau à plusieurs reprises.
Gomme la première fois la porte resta close.
Nous savons que le pavillon était entièrement isolé.
Paul Harmant aurait bien pu questionner les voisins d'en face, mais c'eût été se mettre en évidence, se compromettre peut-être, et cela pour un résultat plus que douteux.
Il rebroussa chemin, impatienté, énervé, presque furieux.
Sa montre, qu'il consulta, marquait cinq heures et demie.
Il rentra dans le café où il venait de faire une pose de trois heures, demanda un second verre d'absinthe et se plaça près du vitrage, de manière à voir depuis l'intérieur les personnes qui passaient dans la rue.
Pendant une heure encore il resta là, perplexe, anxieux.
Enfin, à bout de patience, il prit le parti de retourner chez lui, et il allait franchir le seuil du café lorsque tout à coup il poussa une faible exclamation de joie.
Sur le trottoir, de l'autre côté de la rue, il venait dapercevoir Ovide Soliveau marchant très vite dans la direction de sa demeure.
Il traversa la chaussée et, pressant le pas, rejoignit Ovide.
— Pas si vite donc ! — lui dit-il en lui touchant le bras. Soliveau se retourna.
— Tiens! tiens! tiens! — s'écria-t-il en tendant la main à son prétendu cousin. — En voilà une rencontre:... — Parquelhasard dans ce quartier?
— Ce n'est point par hasard... — Je viens de passer quatre heures au café d'en face!
— Sapristi! le temps a dû te paraître bigrement long! — Tu attendais quelqu'un?
— Oui... — Toi...
— Nous avons donc à causer?
— A causer sérieusement, oui...
— Où?
— Chez toi, si c'est possible...
— Très possible, — répondit Ovide, — mais c'est comme un fait exprès, tu arrives toujours au moment où j'ai une faim de loup. — En aurons-nous pour longtemps.
— Oui.
— Alors, mon cher parent et excellent ami, — dit le Dijonnais en faisant halte, — rebroussons chemin et allons dîner... — Nous causerons ensuite... — à moins qu'il n'y ait péril en la demeure, et qu'un retard d'une heure ou deux puisse amener de graves conséquences...
— Nous n'en sommes pas là... — Nous avons le temps de dîner...
— Eh bienl allons nous mettre à table...
Les deux hommes entrèrent ensemble dans un restaurant voisin de la place Glichy et demandèrent un cabinet.
Ovide commanda le menu et s'installa en face du millionnaire.
— Ah çà! que fais-tu? que deviens-tu? —lui demanda celui-ci.
— Je mène une existence vraiment charmante, mon bien cher; —je
joue...
— Encore! — Tu es donc incorrigible?
— Que veux-tu?... — Les uns aiment les femmes... d'autres les voyages ou les collections de bibelots, toutes choses coûteuses... — Moi j'aime le jeu... il n'y a que ça qui me dise...
— Et naturellement, tu perds...
— Voilà ce qui te trompe... je gagne..
— Beaucoup?
— Eh! ehl... pas trop mal... — J'ai fini par mettre la guigne en déroute... — D'ailleurs je ne fais plus comme autrefois, où je m'emballais... Je joue maintenant avec sagesse, avec réflexion... en homme qui connaît son affaire...
— Alors, tu vas devenir riche...
— Que tu es bête! — Je joue pour m'amuser et non pour m'enrichir! — D'ailleurs, qu'ai-je besoin d'être riche puisque tu l'es, mon excellent cousin!... - Et, à propos de ça, j'allais t'écrire d'un moment à l'autre, afin de te prier de m'envoyer mon moi? d'avance...
— Je te le donnerai aujourd'hui même...
— Fort bien... tu m'obligeras...
-- Seulement une chose m'intrigue...
— Laquelle?
Madeleine frappa doucement à la porte du cabinet de son maître...
LlV. 119. H. GEFFROY, édit. — Reproduclion interdite.
— Comment se fait-il, qu'heureux au jeu, lu aies besoin de ton mois
d'ava!ic;3?
— La vie a des mystères qu'il ne faut point sonder! — répondit le
Dijonnais d'un ton sentencieux.
Tout en échangeant avec son prétendu cousin les répliques qui précèdent, Ovide faisait preuve d'un appétit formidable.
C'est à peine, au contraire, si le millionnaire touchait aux mets placée devant lui.
Soliveau s'en aperçut.
— Ah çà! mais, mon très bon, tu ne manges pas! — lui dit-il. — Estce qu'il y aurait, par hasard, quelque nouveau cheveu dans ton existence?
Paul Ilarmant jeta un coup d'œil sur la porte du cabinet, pour s'assurer qu'elle était bien close, puis se penchant vers son convive il lui dit à
voix basse :
— J'ai grand'peur que cette fois nous ne soyons perdus sans ressources...
Ovide déposa sur son assiette la fourchette qu'il allait porter à sa bouche, et prit une physionomie consternée.
— Voyons... voyons... qu'est-ce que tu me chantes là? — s'écria-t-il. Tout à coup il se souvint de M"« Amândaqui pouvait bien avoir fait des
siennes, et son visage se rembrunit de plus en plus...
— Je te dis la vérité... — répliqua l'industriel.
On a découvert que nous avions un intérêt direct à la mort de Lucie?
— demanda Soliveau d'une voix tremblante.
— Non.
•— Quoi donc alors? — Ne me fais pas ainsi languir! ! 1 explique-toi.
— Quatre mots suffiront : — Jeanne est à Paris! ^ Jeanne Fortier?
— Oui.
— Ah! diable!!!
— Et elle a retrouvé sa fille.
— Pas possible ! ! !
— Ça paraît impossible et cependant c'est vrai.
— N'as-tu point été abusé par quelque faux rapport?
— Aucun rapport ne m"a été fait... — Je me suis rencontré avec cette fem-me chez mon avocat Georges Darier !
— Elle t'a reconnu? — balbutia Soliveau pris de frissons et devenant tout pâle.
— Heureusement non, mais sa seule présence à Paris constitue le plus grand de tous les dangers... — Elle ne m'a pas reconnu hier; il n en faut rien conclure...— La mauvaise chance peut la placer de nouveau
948 LA PORTEUSE DE PAIiN
sur ma roule... — Peut-être me reconnaît ra-t-elle alors, et tu vois d'ici quel scandale... quel écroulement...
Ovide se mit à rire.
— Ah çà! deviens-tu fou? — lui demanda i'ex-Jacques Garaud, trouvant son hilarité incompréhensible dans un cas qui lui paraissait si grave.
— Oui, je ris, et bien malgré moi, de la facilité avec laquelle la venette te gagne... —Mais, mon excellent bon, du moment que Jeanne Fortier, nez à nez avec toi, ne t'a point reconnu, tout péril est passé...
— Je te répète que, ne m'ayant pas reconau hier, elle peut me reconnaître demain...
— Bien sûr... si on n'y mettait ordre.
— As-tu donc un moyen de l'en empêcher?
— Parbleu! et simple comme bonjour...
— Quel est ce moyen? — Rassure-moi vite, car je deviens foui
— Parole d'honneur, tu me fais de la peine, mon pauvre vieux! — 1 e moral s'affaiblit positivement!! — Allons, allons, ne t'emballe pas, et compte sur moi... — Jeanne Fortier est à Paris, tu en es sûr puisque tu Tas vue... — Elle a changé de nom, bien entendu?
— Oui.
— Comment se fait-elle appeler?
— Lise Perrin.
— Où demeure-t-elle?
— Je l'ignore, mais on peut la trouver chez sa fille Lucie.
— Quai Bourbon, n° 9?... Ça me connaît... — Elle ne vit pas de ses rentes, je suppose... Quel métier a-t-elle pris?
— Celui de porteuse de pain...
— Ce qui la force à être du matin au soir par voies et parchemins... — Sapristi ! ! elle a du toupet, par exemple, car son signalement est répandu de tous les côtés, et le premier agent venu peut la conduire au poste d'où on la réexpédierait franche de port à la centrale !! — Eh bien! mon très bon, ne tremble plus, rassure-toi au contraire, et buvons une vieille bouteille de pomard ou de volnay à la santé de la Bourgogne, notre berceau commun... — Demain, Jeanne Fortier ne te gênera plus.
— Que vas-tu faire?
— Moi, rien du tout, mais toi...
— Moi ? — répéta le millionnaire inquiet.
— Naturellement... Tu vas écrire de ta meilleure encre de Tolède à M. le procureur de la République que la nommée Jeanne Fortier, évadée de la prison de Clermont, se ballade à Paris sous le nom de Lise Perrin. et qu'on est certain de la trouver ou de trouver sa piste chez sa fille Lucie, quai Bourbon, n» 9. — Tu seras libre de ne pas signer.
'''M|i|||iij|'fi/ji(ii,îi|,,|iy|i^,ijjjji,ii^^
Je donne à ma tilJe un million de dot espèces et je reconnais à Lucien un apport d'un mijj
— C'est impossible! — répliqua l'ex-Jacques Garaud. — Je n'écrirai point cela.
— Pourquoi?
— Parce qu'on ne manquerait pas de m attnl)uer l'arrestation de Jeanne.
— Qui donc?
— Georges Darier... — Je voulais la faire arrêter chez lui ; mais il la protège, et il s'est interposé entre elle et moi.
— Ah! ah! Cet avocat du diable la protège! - La scène a dû être curieuse... — Mets-moi au courant...
Paul Harmant raconta ce que nos lecteurs connaissent déjà. En l'écoutant, 'Ovide se grattait l'oreille d'un air vexé.
— Tù dois comprendre maintenant, — poursuivit le millionnaire, — que l'on ne peut opérer ainsi, sous peine de grave imprudence. — Georges Darier, en apprenant l'arrestation de Jeanne dont les journaux ne manqueraient pas de donner la nouvelle, devinerait à l'instant que j'en suis l'unique auteur... —Déjà, sans doute, il a trouvé fort étrange ce que je voulais faire chez lui... — Des soupçons naîtraient à coup sûr dans son esprit. — Jeanne elle-même pourrait échapper aux recherches, car elle doit être sur ses gardes, et venir lui demander asile et protection... Lucie peut aller trouver Lucien Lahroue, son ex-fiancé... l'accompagner chez l'avocat... — Que sais-je? Je vois trouble au milieu de tout cela; mais je pressens le danger, et mon pressentiment ne me trompe pas... — Il me semble qu'autour de moi et contre moi se forme une ligue de jour en jour et d'heure en heure plus menaçante... — Lucien Labroue croit à l'innocenct de Jeanne Fortier... — il doiite de la mort de Jacques Garaud... — L'avocat Georges Darier, le neveu du prêtre chez qui Jeanne a été arrêtée, est du même avis... — Le peintre Etienne Castel partage leur opinion. — Pour eux tous, Jacques Garaud est vivant, et Jeanne Fortier subit la peine qu'il devrait subir...
— Je vous demande un peu de quoi se mêlent ces gens-là? — murmura Soliveau. — Quelle déplorable indiscrétion !1I
Le faux Paul Harmant continua :
— Une étincelle au milieu de ces ténèbres, et le passé s'éclaire ! ! — Un mot imprudent et tout est perdu... tout s'écroule, et cela, juste au moment oh Lucien Labroue allait entrer dans ma famille, et se trouver par cela même réduit au silence sous peine de recueillir pour lui-même une partie de la honte qui jaillirait sur moi !! — Faire naufrage au port, c'est horrible! ! cela m'affole! !
Et Paul Harjnant, avec un geste de fou, prit sa tête entre ses deux mains.
— Voyons, voyons, du calme! — dit Ovide. — Pourquoi jeter ainsi le manche après la cognée? — Rien n'est désespéré, mon très cher. — Les catastrophes que tu prévois peuvent se produire, j'en conviens, mais le contraire est possible aussi... — Jeanne peut parler... Mais que dira- i-elle? — Qu'elle est innocente, pardieu!!... — Toujours la même rengaine. — Elle l'a dit et répété autrefois jusqu'à satiété, et n'en a pas moins été con-
damnée hA et bien! - Elle peut te reconnaître, d'accord, mais tu n'as point ta langue dans ta poche et tu sauras répondre : — Cette femme extravague! — Jacques Garaud est mort et bien mort... Je me nomme, moi: Paul Harmant! et je peux en donner la preuve...
— Ehî — répliqua le millionnaire avec découragement, — tu as bien découvert que Paul Harmant était mort à Genève... — Pourquoi d'autres ne le découvriraient-ils pas?...
Cette réflexion, absolument logique, ne pouvait se discuter.
Ovide Soliveau ne répondit pas.
- Je te dis que le péril est immense! ~ poursuivit l'ex-Jacques Garaud; - il ne cessera de grandir encore, tant que Jeanne Fortier sera vivante!...
- Tu veux donc qu'elle meure?- demanda Soliveau d'une voix basse et sifflante, en se penchant vers son complice.
- Ce serait le salut.
- Réfléchis bien... Un crime ne peut-il avoir pour toi des conséquences plus graves encore que celle d'une dénonciation?... -Si Georges Darier, si Lucie savent que tu as menacé Jeanne Fortier, l'idée ne leur viendra-t-elle point de t'attribuer sa fin tragique?
- Cette idée pourrait leur venir, en effet, après ce qui s'est passé, s'il s agissait d'un meurtre...
- De quoi s'agit-il donc?
- D'amener adroitement une mort accidentelle dont le hasard seul serait coupable.
-Ta-ra-ta-ta!- C'est bientôt dit!... - La justice est très soupçonneuse! - Quand elle se défie, elle fouille, et, flairant un crime sous l'accident prétendu, elle finit presque toujours par découvrir le pot aux roses ~ C est bigrement dangereux, tout ça! !
- Alors, tu ne peux rien, tu ne veux rien tenter?
- J'hésite...- Aucun moyen ingénieux ne m'apparaît distinctement. . Faire ce que tu demandes, c'est prendre un tram de grande vitesse à destination de l'échfffaud !
- C'est risquer beaucoup, je le sais, mais à n'importe quel prix il faut éviter la catastrophe qui me semble imminente... - Songe que ta fortune est toujours attachée à la mienne... - Marume est ta ruine.. - Adieu tes rentes si je croule !...
- Halte-là! — Pas de bêtises ! — La misère, à cette heure, me semblerait trop dure!... - S'il fallait gagner ma vie, je me laisserais mourir
de faim!...
— Risque donc alors le tout pour le tout... - Es-tu décider...
— C'est à voir... — Tu n'as pas d'autres renseignements sur Jeanne Fortier que ceux que tu me donnais tout à l'heure?
- Pas d'autres. Elle est porteuse de pain. Elle se fait arppeler Lise Perrin; elle a retrouvé sa fille, auprès de laquelle, sans aucun doute, elle habite. — Je ne sais rien de plus...
Pas même le nom de la boulangerie pour laquelle Jeanne travaille? Paul Harmant secoua la tête d'une façon négative.
- Allons, -'reprit Ovide, - je suppléerai à insuffisance des indications.
~ Tu vas agir?
— Il le faut bien.
— Surtout pas d'assassinat! ni couteau!... ni revolver!
- Sois tranquille! -Un meurtre gentiment déguisé, un meurtre avec un faux nez qui lui donnera l'air d'un accident... - Allons, cette fois encore, j'espère nous tirer de là... - Quitte donc cette figure de l'autre monde et mets-toi à manger et à boire comme une personne naturelle.
Paul Harmant, pour témoigner de la liberté renaissante de son esprit, tendit son verre à Ovide, qui le remplit jusqu'au bord d'un vm de Bourgogne généreux.
Le moment de se séparer approchait.
L'union fait la force, - dit Ovide, - mais l'argent est encore beaucoup plus fort que l'union! - As-tu des fonds sur toi, cousin?
Paul Harmant tira son portefeuille; -il y prit des billets de banque et les remit à son complice qui les fit disparaître prestement, et demanda, en
sirotant un verre de chartreuse : . ,. ,
Avons-nous encore quelque chose de tout à fait particulier à nous
dire?
— Non...
Dans ce cas, inutile de retourner chez moi, ainsi que tu en avais exprimé l'intention au moment de notre rencontre... - Règle l'addition et fais-y ajouter cette boîte de cigares que tu m'offres, ou plutôt que je m'offre à tes frais... -Hs sont parfaits! !... - Jolie marque, ces Morales I! -^ Je rentre — J'ai besoin de combiner un plan... »
Le misérable besoigneux serra la main de son complice millionnaire,
et se retira. , . , , ^ i ■
Ainsi qu'on vient de le voir, Ovide Soliveau se décidait à donner à plein
collier dans les idées de Jacques Garaud.
Elle se laissa tomber à genoux devant lui, la tète basse, les mains étendues et suppliantes.
LlV. 120. — H. GEFFROY, édil. — Reproduction interdile. 120
h se fiait à l'étoile de ce dernier, et il se disait que plus serait lourde la chaîne du crime qui les unissait, plus il lui serait facile de parler en maître et de se faire payer à leur juste valeur les services rendus.
Ovide était un homme de tête et d'action tout à la fois. — Il se plaisait aux trames bien noires et bien compliquées qui lui rappelaient les mélos savourés au temps de la jeunesse, du haut des troisièmes galeries de la Gaîté et de l'Ambigu.
Aussitôt rentré chez lui, il se déshabilla et se mit au lit, non pour dormir, mais pour réfléchir.
— Pas d'assassinat... — disait-il, — je suis de cet avis, mais il est plus difficile de préparer et d'amener à bien un accident suffisamment vraisemblable, que d'enfoncer un couteau entre deux épaules... — 11 faut, en outre, que les circonstances s'y prêtent...
« Si malin que je sois, — et je crois l'être, — j'ai agi avec une déploracle maladresse dans l'affaire de Lucie, puisque j'ai laissé cette grue d'Amanda me soupçonner...
« Il s'agit de montrer aujourd'hui plus de tact et plus de prudence, et surtout d'agir vite, le péril en la c?eme^<re pouvant se déclarer d'un moment à l'autre.
« Avant toutes choses, il faut connaître le gîte de la porteuse de pain... — Cela, dès demain matin, j'espère le savoir... — Ensuite nous verrons...
« Puisque Jeanne Fortier a retrouvé sa fille, c'est au quai Bourbon, près de Lucie, que j'ai toutes chances de réussir, mais il va falloir se transformer de la tête aux pieds pour aller dans ce quartier où j'ai déjà rôdé pas mal, et oîi, par conséquent, on pourrait me reconnaître... Heureusement j'ai plus d'un tour dans mon sac, et pour me faire une tête je ne crains personne...
Ces réflexions et d'autres du même genre tinrent Ovide Soliveau éveillé pendant une bonne partie de la nuit.
A trois heures du matin il sauta en bas de son lit, alluma une bougie, fouilla dans une malle de laquelle il tira un vêtement usé, fané, panne, qui se composait d'un pantalon de velours à côtes, d'un gilet déchiré et d'une vieille vareuse rapiécée.
Il revêtit ces loques, endossa par-dessus une mauvaise blouse dont il retroussa jusqu'aux coudes les manches effilochées, se mit du rouge de brique sur les joues et du bistre autour des paupières, avachit d'un coup de crayon gras les coins de sa bouche, se coiffa d'une casquette plate dont il enfonça la visière sur ses yeux, mit sous son bras un sac de toile d'assez grande dimension, prit une petite canne fiexible, en coupa la tète dans laquelle il enfonça fort adroitement un clou à crochet, pour la transformer
^'^t^ LA PORTEUSE DE PAIN
en I outil classique à l'usage de- messieurs les chiffonniers; puis, amsi déguisé, il sortit de sa demeure et se dirigea vers le centre de Paris. Tout en marchant, il se disait :
— Les porteuses de pain, ça se met de bonne heure au travail... — Il faut prendre Jeanne Fortier au saut du lit. — Je ne la connais pas, mais le costume me guidera...
Il gagna l'île Saint-Louis et, faisant mine de fouiller les tas d'ordures avec la pointe de son crochet improvisé, il surveilla la maison du quai Bourbon portant le numéro 9.
Jeanne Fortier, — maman Lison, — malgré les préoccupations graves qui l'obsédaient, n'oubliait point son service et s'en acquittait avec une exemplaire régularité.
A cinq heures et demie elle devait aller à la boutique de son patron, vérifier les commandes de la veille, apprêter ses tailles et ses paniers, et pendant qu'on les chargeait elle se rendait avec les porteuses de sa maison et celles des environs au Rendez-vous des boulangers, où les unes prenaient une tasse de café au lait, les autres un verre de vin blanc ou un petit verre d'eau-de-vie.
Assiégée par de continuelles angoisses, Jeanne aurait bien voulu se soustraire à cette coutume, mais c'était impossible, à moins de passer pour une sauvage et d'être regardée d'un mauvais œil.
Donc il fallait se plier aux exigences du métier et faire preuve de bonne camaraderie.
Pour arriver à cinq heures et demie à la boulangerie Lebret, Jeanne était obligée de quitter le quai Bourbon vers cinq heures; aussi se levaitelle à quatre heures, afin de mettre vivement un peu d'ordre dans sa chambre, de passer son large tablier et de partir.
Cinq heures sonnaient.
La porte du numéro 9 s'ouvrit et la veuve de Pierre Fortier sortit de la maison.
Ovide fouillait en ce moment un tas d'immondices précisément en face, et pour jouer au naturel le personnage de chiffonnier, entassait dans son sac force morceaux de papier et débris d'étoffe.
En entendant la porte se refermer, il leva la tête.
Le jour commençait seulement à poindre.
Cependant il reconnut du premier coup d'œil le tablier traditionnel des porti^uses de pain de Paris.
— (^e doit être elle, — se dit-il; — allons, je uo rentrerai pas bredouille...
Jeanne, plongée dans ses réflexions, marchait d'un bon pas, sans trop se hâter.
LA PORTEUSE DL rAiiN 957
Ovide la suivit, tout en inspectant les tas d'ordures placés sur son chemin.
La porteuse de pain ne pouvait supposer que le chiffonnier qu'elle avait vu en sortant, mais sans le regarder, la filait.
Ovide, pour éviter tout soupçon, ralentissait par instants son allure, seulement il avait grand soin de ne jamais perdre de vue son gibier, ce qui d'ailleurs n'offrait aucune difficulté, les rues, à cette heure matinale, étant presque désertes.
Jeanne arrivait à la maison Lebret juste au moment où Ovide tournait le coin de la rue Dauphine et du quai des Augustins.
Vingt-cinq pas tout au plus les séparaient l'un de l'autre.
La boutique n'étant point encore ouverte, Jeanne entra dans une allée sombre et disparut.
— Voilà, — se dit Soliveau, — la boulangerie pour laquelle elle porte le pain. — Mais cette porteuse est-elle bien la femme qui me préoccupe?... — Le contraire m'étonnerait bigrement! — Il faudrait un hasard singulièrement improbable pour qu'une porteuse de pain qui ne fût pas Jeanne Fortier habitât justement la maison de Lucie!!
Ovide s'engagea dans la rue Dauphine jusqu'en face de la boutique de Lebret.
Il s'occupa à ramasser des papiers aux alentours, tout en fouillant du regard l'allée par laquelle venait de disparaître Jeanne.
En ce moment la porte de la boutique s'ouvrait, et Jeanne venait aider la servante à enlever et à rentrer les volets.
Deux porteuses de pain parurent en même temps, sortant de l'arrièreboutique.
L'une était une jeune fille de vingt-deux ans environ, l'autre une femme de trente.
— M'ame Perrin, — dit la jeune fille à Jeanne, — nous allons au Rendez-vous des boulangers. — C'est notre tournée ce matin...
— Allez, mes enfants, — répondit Jeanne. — Je vous suis... Ovide avait entendu.
— M'ame Perrin. c'est bien elle... — murmura-t-il. — C'est elle positivement... — Elle va au Rendez-vous des boulangers... — Il faut savoir où se trouve la maison... Ça peut servir...
Et au lieu d^attendre Jeanne Fortier, Ovide suivit les deux femmes.
Elles prirent un passage qui les conduisit, en traversant la ime Guénégaud, rue de Seine, presque en face de rétablissement où les gens de la boulaîige se réunissaient et dont elles franchirent le seuil.
En un tour de main Ovide enleva sa blouse qu'il fourra dans son sac, — il enfonça sa casquette encore plus sur ses yeux et pénétra chez le marchand de vin à son tour.
La salle du comptoir était à peu près vide, mais au delà, dans la vaste pièce que nous avons précédemment décrite, grouillait tout un monde d'ouvriers boulangers, des porteurs et de porteuses de pain.
Quelques hommes n'avaient pour tout costume qu'une sorte de jupon de toile les serrant à la ceinture et descendant jusqu'aux genoux.
La poitrine et le visage étaient enfarinés; — les bras éclaboussés de pâte sèche.
Des filles de service allaient et venaient dans la grande salle, au fond de laquelle, — nous l'avons expliqué déjà, — se trouvait la cuisine.
Une partie de cette agglomération buvait; l'autre mangeait.
Le patron trônait au comptoir de la salle d'entrée, où se trouvait un cabinet prenant jour sur la grande salle par un vitrage.
De p^,tits rideaux jadis blancs fermaient à demi ce vitrage dans lequel s'ouvrait un vasistas. — Les habitués prononçaient : vagistas.
Ovide se fit servir sur le comptoir un verre de vin blanc qu'il but debout.
Jeanne arriva et passa derrière lui pour pénétrer dans la grande salle.
Dès qu'elle parut elle fut entourée.
— Bonjour, maman Lison... — disaient les uns,
— Bonjour, m'ame Perrin... — disaient les autres.
Et on lui serrait les mains avec la plus franche cordialité.
Jeanne Portier était fort aimée, nous le savons, et Ovide put le constater en voyant la façon dont tout le monde l'accueillait.
Il paya le verre de vin blanc qu'il avait bu, sortit, reprit son sac, son crochet, et retourna chiffonner consciencieusement dans les alentours de la boutique du boulanger Lebret.
Les boutiques des environs et les portes des maisons commençaient à s'ouvrir.
Les concierges et les ménagères apportaient sur les trottoirs les boîtes et les paniers dont les tombereaux du service municipal de la voirie enlèvent chaque matin le contenu.
Ovide n'aurait pu mieux choisir, pour passer inaperçu, que le métier dont il avait pris le costume et les outils.
Il allait d'une boîte à l'autre, fouillant, crochetant de-ci, de-là, et surveillant toujours.
Enfin Jeanne reparut en compagnie des deux autres porteuses faisant partie du personnel de la maison Lebret.
Au bout de quelques minutes le guetteur les vit sortir toutes les trois de la boutique, poussant chacune devant elle un énorme panier à roulettes chargé de pains, qu'elles manœuvraient, grâce à un conducteur fixe pareil à celui que possèdent les voitures d'enfant.
Jeanne commença sa tournée en remontant jusqu'àlarue Saint-Andrédes-Arts, distribuant du pain de maison en maison, et allégeant petit à petit sa voiture d'osier.
Successivement elle passa dans toutes les rues qui se greffaient sur la rue Saint-André-des-Arts, rue Séguier, rue Gît-le-Cœur, puis elle desservit la place Saint-Michel, le quai Saint-Michel, les rues adjacentes, la place Maubert, et enfin l'île Saint-Louis.
A huit heures et demie elle avait terminé et s'arrêtait en face de sa demeure, où nous savons qu'elle distribuait le pain en dernier lieu.
Ovide ne l'avait pas perdue un seul instant de vue, marchant quand elle marchait, faisant halte quand elle entrait quelque part.
— Voici sa dernière station, — se dit-il, quand elle fut arrivée au quai Bourbon. — Maintenant elle va retourner par le même chemin à la boulangerie, rendre ses comptes, et selon toute apparence elle reviendra chez elle.
« Sans doute elle doit avoir une distribution dans la soirée, mais ça m'importe peu. — II faut tirer parti de ce que je sais, et baser mon plan sur l'itinéraire qu'elle a suivi et qu'elle doit suivre tous les jours.
« A l'heure où elle part, le chemin qu'elle parcourt pour se rendre à la boulangerie est à peu près désert... — Ceci est un atout dans mon jeu. ^ C'est au cours de ce trajet que se produira l'accident, si je viens à bout de le faire naître...
Ovide descendit alors sur les bords de la Seine et se débarrassa des p^iers et des chiffons qui remplissaient son sac.
Ceci fait, il roula le sac vide autour de son crochet, remit sa blouse et remonta sur le quai Bourbon.
Il aperçut de loin Jeanne qui s'en allait.
N'ayant aucune raison pour la suivre, il reprit le chemin de l'avenue de Clichy, se demandant comment il allait faire pour rentrer chez lui. dans son bizarre accoutrement, sans attirer l'attention.
Il eut la chance de n'être vu, ou tout au moins remarqué, par aucun
voisin.
Laissons-le changer de costume et rejoignons le peintre Etienne Cas-tel qui, la veille, s'était fait conduire à la gare de Lyon.
Là, il s'adressa à un employé et demanda à quelle heure partirait un train po<:r Dijon.
— Un train express à sept heures quinze minutes, monsieur. .. — lui futil répondu. — Il arrive à Dijon à minuit trente-neuf...
— Pas d'autre auparavant?
— Non, monsieur...
Etienne regarda sa montre
Elle marquait quatre heures et demie.
— J'aurais dû consulter un indicateur avant de m'embarquer, — murmura-t-il ; — enfin, ce qui est fait est fait.
Il déposa sa valise à la consigne, alla flâner dans les environs pour tuer le temps, revint dîner au buffet de la gare, y but une bouteille de ce joli vin blanc d'Yvorne qu'on ne trouve que là, mais qu'on est sûr d'y trouver, et à sept heures quinze minutes partit pour le chef-lieu de la Gôte-d'Or, département des grands vins et de la fine moutarde.
A minuit et demie un des omnibus faisant le service de la gare le menait à l'hôtel du Chapeau- Rouge, où il dormit d'un profond sommeil jusqu'à neuf heures du matin.
Il fit une toilette très correcte, annonça qu'il viendrait déjeuner entre onze heures et midi, et après s'être renseigné il se rendit à la préfecture.
— Veuillez faire passer ma carte à M. le préfet, — dit-il au concierge, — et ajoutez que le secrétaire du ministre de l'intérieur m'a chargé pour lui d'une lettre.
— Je vais faire conduire monsieur au secrétaire de M. le préfet, — répondit le concierge, — car M. le préfet est depuis quatre jours en tournée.
— Quand doit-il revenir? — demanda l'artiste très désappointé.
— Je n'en sais rien, mais M. le secrétaire pourra sans doute renseigner monsieur.
Le secrétaire apprit en effet à Etienne que le préfet reviendrait le soir même, et qu'il pourrait être reçu le lendemain, à dix heures. •
A l'heure indiquée, le lendemain, l'artiste se trouvait en face du fonctionnaire, et lui remettait sa lettre d'introduction.
— Notre ami commun, le secrétaire de Son Excellence, nie prie de me mettre à votre disposition, monsieur... — dit le préfet après avoir lu. — Je serai très heureux d'obliger un homme de votre valeur... Veuillez m'apprendre en quoi je puis vous être utile...
— Je voudrais avoir des renseignements précis sur une personne .'jée à Dijon...
— Un homme ou une femme?
— Un homme.
— Qui s'appelle?
— Pas si vite donc !... lui dit il, en lui touchant le bras...
LlV. 121. — H. GEFFROY, édlt. — Reproduction interdiie. 121
— Paul Harmant.
— Ce nom m'est inconnu, mais si vous avez la date exacte de sa naissance, il sera facile de vous renseigner en demandant communication deson casier judiciaire au procureur de la République. .
— Gela ne suffira certainement pas, mais il est toujours bon de consulter cette pièce...
— Veuillez me donner le nom et la date.
Le préfet se prépara à écrire, et l'artiste, ouvrant son portefeuille et parcourant des yeux une page sur laquelle se trouvaient un grand nombre de notes, dicta :
— Paul E armant, né le 21 avril 1832 à Dijon, fils de Césaire Barmant ei de Désirée-Claire Soliveau...
— Son état?
— Mécanicien.
— C'est à merveille...
Le préfet frappa sur un timbre.
Un huissier parut aussitôt.
— Ceci au procureur de la République ou à son substitut, — lui dit ie fonctionnaire en lui donnant le papier sur lequel il venait d'écrire, — et vous rapporterez la pièce en question...
— Bien, monsieur.
L'huissier sortit.
— Vous avez besoin, m'avez-vous dit, de renseignements plus détaillés que ceux du casier judiciaire? — reprit le préfet.
— Oui, monsieur...
-- De renseignements intimes?,..
— C'est cela...
— Eh bien! j'ai sous la main la seule personne peut-être qui puisse vous les donner... — C'est un vieil employé de la préfecture, un homrae de soixante-dix ans, doué d'une mémoire prodigieuse et que je garde dan s les bureaux malgré son grand âge car il mourrait certainement le lendemain du jour de sa mise à la retraite... — Rien ne s'est passé à Dijon, depuis plus de cinquante ans, qu'il n'ait su et dont il ne se souvienne...
Le préfet sonna de nouveau et dit au garçon de bureau qui se présenta : — Envoyez-moi M. Rouget.
Un instant après, le vieil employé entrait dans le cabinet, après avoir frappé discrètement à la porte.
C'était un petit homme maigre qui paraissait plus jeune que son âge, malgré ses cheveux blancs comme de la neige.
Il avait les yeux vifs; — sa figure creuse, soigneusement rasée, dénotait l'intelligence.
— Monsieur le préfet m'a fait l'honneur de me mander auprès de lui? —
fiL-il en saluant.
Oui, monsieur Rouget... — Je voudrais avoir de vous des renseignements...
Sur une personne ou sur une chose?
— Sur une personne née dans ce pays...
— Aux ordres de monsieur le préfet... — De qui s'agit-il?
— D'un nommé Paul Harmant... — répondit Etienne Castel. Rouget, pendant quelques secondes, consulta sa mémoire, puis il dit
sans hésiter :
— Paul Harmant, si je ne me trompe, est né à Dijon en 1832...
— Vous ne vous trompez pas...
— Sa mère était une Soliveau... Couturière, je crois?...
— C'est cela...
— Son père et sa mère sont morts à peu de distance l'un de l'autre... Sa mère la dernière... — il y a vingt -quatre ans environ. — Paul Harmant était fils unique...
— Il habitait Dijon?...
— Non, monsieur... — Ses parents, lui trouvant une intelligence rare, le mirent à l'école de Gliâlons, d'oii il sortit dans un bon rang. — C'était un brave garçon, un franc Bourgaignon... — la tète seulement un peu près du bonnet. . . — Il partit à l'étranger. . .
— Où il est mort; n'est-ce pas?
— Du tout, monsieur... Du tout!...
— Qu'est-il devenu?
V a fait fortune en devenant l'associé d'un grand industriel améri- -in à New-York. - Ce sont les journaux qui m'ont appris cela, car on parle de lui dans les journaax, oui, monsieur... - Dans ce moment il est à Paris où il a créé, paraît-il, une usine merveilleuse... - Ah. c est un homme qui fait honneur à son pays ! - J'avais prédit cela à son père...
— Vous avez connu personnellement Paul Harmant?
Je rai connu quand il était jeune... - il promettait de devenir un gaillard remarquable... — et il a tenu parole.
— Et vous êtes certain que le Paul Harmant de Paris est bien celui que
vous avez connu?
.-Parfaitement certain, puisqu'il était le seul de son nom...
— N'avait-il point de famille à Dijon... ou ailleurs?
.Miiii'iini.: "'vniini
llllljilf-i'iiijiiillljn
Jeanne tira de la poche de son tablier l'enveloppe et la tendit à Georges.
— Il avait un cousin... le neveu de sa mère Désirée Soliveau... Etienne Castel devint particulièrement attentif.
— Et ce cousin? — demanda-t-il.
— Ovide Soliveau, un chenapan, monsieur, qui a été condamné par contumace à trois ans de prison pour vol, il y a vingt-quatre ans, et qui, depuis, a dû aller au bagne.. . - Voilà toute sa parenté. . . - Triste parenté.
vous le voyez, monsieur... —Est-ce qu'on vous avait dit que Paul Harmant était mort?
— On me l'avait affirmé.
— On se trompait en l'affirmant...
Au moment où remployé prononçait ces mots, l'iiuissier rentra. Il apportait l'extrait du casier judiciaire de Paul Harmant. La feuille était blanche.
— Avez-vous d'autres questions à poser, monsieur?— demanda le préfet à l'artiste qui répondit :
— Non, monsieur... — Je sais tout ce que je désirais savoir, et je remercie M. Rouget des renseignements qu'il a bien voulu me donner...
— Ces renseignements vous ont-ils satisfait?
— Oui, car j'ai ét-ëMureiix d^apprendre que Paul Harmant n'était point mort.— Il ne me reste, monsieur le préfet, qu'à vous témoigner toute ma vive .gratitude pour votre bon accueil, et à prendre congé de vous...
— Vous repartez immédiatement?
— Par le premier train.
— Pour Paris sans doute?
— Non, pour Joigny.
Après un échan^ de politesse, feeque Castel sortit reconduit par le préfet jusqu'au seuil de -bdii cabinet.
— 11 n'y a plus à en douter, — se dit-il ^n Tegagnant l'hôtel où il était descendu. — Paul Harmant n'e-st point Jacques Garand... — lEn imaginant cette identité, je commettais une lourde erreur...— Ce n'est -pas lui qui a tué le père de Lucien... — Il n'a pas d'autre raison pour agir comme il le fait que son désir de satisfaire toutes les volontés de Mary... —Mais pourquoi cet acharnement contre la fille de Jeanne Fortier? — Gomment s'est-il procuré ce procès-verbal de dépôt à l'hospice des Enfants-Trouvés? — IDe quel complice s'est-il servi?... — De cet Ovide Soliveau, peut-être...
Après un instant de réflexion, l'artiste ajouta :
— J'ai heaume déclarer convaincu... J'ai beau avoir devant les veux un semblant d'évidence..*. — Tout en me disant que je n'ai plus à douter, je doute encore... — Nous verrons...
Etienne, ayant devant lui pas mal de temps à employer, déjeuna fort longuement, et à cinq heures et demie il prit le train qui"^le mit à Joigny à huit heures et demie.
Le hasard le conduisit à l'hôtel où, un mois auparavant, Ovide Soliveau était descendu sous le pseudonyme aristocratique du baron Arnold de Reiàs...
H était trop tard pour continuer l'œuvre secrète commencée par lui, et qui à Dijon n'avait produit que déception.
En conséquence, il remit ses investigations au lendeïnain.
Quittons-le momentanément, et rejoignons Ovide.
Nous avons laissé le misérable coquin au moment où, revenant de ses pérégrinations matinales, il s'habillait pour aller déjeuner.
Sa toilette finie, il descendit jusqu'à ce que le chef de l'école naturaliste appelle le Ventre de Paris, et s'attabla dans un restaurant des Halles.
De là, l'estomac bien lesté, il se rendit rue Dauphine après avoir allumé un cigare.
Il passa devant la boulangerie Lebret à laquelle il jeta un coup d'œil, et poursuivit son chemin.
Au bout de la rue Dauphine il s'engagea dans la rue Saint-André-des- Arts, marchant avec lenteur, inspectant la largeur des trottoirs, les étranglements produits par les assises irrégulières des vieilles bâtisses datant d'une époque où on se préoccupait peu de l'alignement, passant enfin partout où, le malin, Jeanne avait passé.
La rue Gît-le-€œur, par suite d'un accident, se trouvait barrée.
Un tuyau ayant éclaté, le service municipal des eaux faisait opérer la réfection complète des conduites.
En conséquence, une tranchée profonde avait été pratiquée sur toute la longueur de la voie, et les terres rejetées à droite et à gauche.
Les trottoirs seuls restaient libres.
De distance m distance des passerelles avaient été établies afin de rendre possibles les communications d'un côté à l'autre de la rue
Cet état de choses existait déjà depuis cinq ou six jours.
En suivant Jeanne Portier, Ovide avait fait la remarque qu'elle s'était engagée avec son panier à roulettes sur le trottoir de droite de la rue Gît- !e-Gœur, afin de faire dans cette rue sa distribution de pains et de ga^^ner le quai pour se rendre à la place Saint-Michel.
Ovide suivit le trottoir opposé à celui que Jeanne avait pris le matin.
Il regardait les travailleurs dans la tranchée.
Presque au milieu de la rue il s'arrêta pour écouter chanter un peintre qui se trouvait sur un échafaudage mobile appuyé au mur de la maison qui lui faisait face.
Ce peintre et deux de ses camarades blanchissaient la façade.
Ils étaient à la hauteur d'un deuxième étage.
Du haut en bas les logements semblaient vides, à en juger par les fenêtres ouvertes laissant voir des ouvriers à l'intérieur.
La boutique du rez-de-chaussée paraissait seule occupée
C'était une petite épicerie.
En" ce moment, la physionomie mobile duDijonnais exprima la satisfaction la plus vive.
Nos lecteurs ont vu souvent ces échafaudages suspendus aux flancs des maisons en réparation par un assemblage de cordes et de poulies.
Les ouvriers, sans se déranger, peuvent les faire mouvoir, descendre et monter; mais il suffit d'une manœuvre maladroite pour les précipiter sur le sol, oîi ils écrasent tout ce qu'ils rencontrent.
Les cordes qui retenaient l'échafaudage par les crampons de fer fixés à chaque extrémité se trouvaient attachées aux barres d'appui de deux fenêtres du cinquième étage.
Qu'une main criminelle ou maladroite détachât ces cordes qui rouleraient alors librement dans leurs poulies, et l'échafaudage s'écroulerait. — Le peintre chanteur possédait une jolie voix et un répertoire inépuisable. — Quelques passants faisaient comme Soliveau et s'arrêtaient pour l'écouter.
Fier de son succès, il lançait ses notes avec un entrain superbe.
Tout à coup il s'arrêta net au milieu d'une roulade et regarda sa
montre.
— Quatre heures, — dit-il en déposant ses pinceaux. — Hél les coteries, c'est l'heure d'aller casser une croûte!
Et, enjambant les croisées des appartements vides, les trois ouvriers allèrent rejoindre leurs camarades de l'intérieur, qui bientôt se montrèrent avec eux sur le seuil de la maison.
Ovide les vit se diriger vers le quai et entrer chez le marchand de vin installé à Tencoignure de la rue : — il inspecta de nouveau l'immeuble, hocha la tête d'un air satisfait et s'éloigna.
Ce jourrlà il rentra fort tard chez lui, portant sous le bras un petit paquet qu'il enferma dans un meuble.
Le lendemain matin, debout de bonne heure comme la veille, Soliveau revêtit son costume de chiffonnier et se hâta de se rendre au point de rencontre de la rue Saint-André-des-Arts et de la rue Gît-le-Cœur.
Bientôt il vit apparaître maman Lison, poussant devant elle son panier à roulettes chargé de pain.
Il regarda sa montre. — Elle indiquait six heures dix minutes...
Ovide entra dans la rue Gît-le-Cœur, et vint rôder en face de la maison en réparation.
Jeanne ne tarda guère à se montrer et, de même que le jour précédent, s'engagea sur le trottoir de droite.
Elle fit halte devant la porte de plusieurs maisons, puis enfin elle vint
— Elle l'a reconnu f... balbutia Soliveau, pris de l'nssouà et devenant tout pâle... LlV. 122. — H. GEFFROY. édit. — Reproduction Interdite. 122
LA PORTE USE DE PAIN 97i
pas^ier sous l'échafaudage, en marchant d'un pas égal qu^elle n'allong-eait m ne ralentissait jamais.
Pour la seconde fois le misérable consulta sa montre et vit qu'elle marquait six heures trente.
— Parfait!... — murmura-t-il. — On dirait que c'est fait sur commande! — Les peintres prennent leur travail à sept heures... — Tout sera fini ,
Sans attendre plus longtemps, puisqu'il savait ce qu'il voulait savoir^ il remonta vers l'avenue de Glichy, il changea de vêtements et se fit une tête différente.
Ensuite il prit une voiture et donna l'ordre au cocher de le conduire place Saint-Michel où il déjeuna dans un café.
A midi moins dix il demanda son addition et gagna la rue Git-le-Cœur.
Il y arrivait juste au moment où les peintres s'éloignaient pour aller prendre leur repas.
Certain d'avoir une heure devant lui, Ovide franchit une de.-- pubserelles jetées sur la tranchée de la rue, tira de sa poche un portefeuille ; roula un crayon entre ses doigts et, se donnant l'air de consulter des notes inscrites sur une page de son portefeuille, il franchit résolument le seuil de la maison qu'on restaurait des caves aux greniers.
La loge du concierge occupait un renfoncement en retour de Tescalier.
Ovide ne chercha point à se dissimuler et gravit lestement les premières marche^ d'e l'escalier.
La concierge le vit et sortit de sa loge.
— Vous devez vous tromper, monsieur, — dit-elle, — il n'y a personne dans la maison.
— Je le sais bien... — répliqua Soliveau.
- Si vous le savez, pourquoi montez-vous?
— Pour inspecter les travaux, tout simplement...
— Est-ce que vous êtes un commis de l'architecte?...
— Son toiseur-vérificateur, ma bonne dame.
— Dans ce cas, monsieur, excusez-moi.
— Il n'y a pas de mal.
— Je vous préviens que les ouvriers sont à déjeuner.
— Je viens exprès pendant leur absence, afin d'inspeotei [>lus à mon aise...
Et Ovide se remit à gravir les marches, tandis que la concierge, rentrant dans sa loge, reprenait son déjeuner interrompu.
Soïiveau monta directement à l'étage où l'échafaudage avait ses attaclies.
Les cordes étaient passées dans les barres de fer servant d" appui quand on voulait regarder dans la rue par les fenêtres ouvertes, et non dément.
La solidité des amarres ne faisait point question. — Seules Tes cordes de rappel, glissant sur les poulies, se trouvaient fixées un peu a la légère.
Ovide eut un sourire.
De ce premier examen, il passa à celui de l'appartement.
Toutes les clefs étaient sur les portes.
Dans une des chambres du quatrième étage il remarqua une alcôve fermée.
Là, les peintures étaient terminées, les papiers collés, les planchers lavés. Les ouvriers n'avaient plus de travail à faire qu'aux étages inférieurs et dans la cage de l'escalier.
Ces différentes remarques amenèrent un nouveau sourire, ou plutôt une srimace de satisfaction, sur les lèvres d'Ovide.
Il redescendit, et sortit de la maison sans même se tourner vers la lOge de la concierge.
— Ce sera pour demain matin, — se disait-il tout bas en retournant chez lui.
Le paquet qu'il avait apporté la veille au soir et serré dans un meuble fut ouvert ; il en tira un costume complet de peintre en bâtiment dont il s'affubla et, vers cinq heures, il reprit le chemin de la rue Gît-le-Cœur.
En passant il examina l'échafaudage qui n"avait subi aucune modification, et se trouvait toujours en face du second étage de l'immeuble.
Après avoir dîné dans une crémerie des environs il revint vers sept heures moins un quart, ayant l'air de flâner, mais en réalité surveillant la sortie des peintres dont la journée de travail finissait à sept heures.
A sept heures précises l'échafaudage se dégarnit et les ouvriers quittèrent la maison.
Ovide en compta six. — La veille, à la sortie de quatre heures, il avait constaté le même nombre.
Rapidement il traversa la rue, s'engouffra dans rimmeuble sans que la concierge fît même attention à lui, et grimpa au quatrième étage.
Les portes étaient closes, mais les clefs se trouvaient sur les serrures.
Soliveau franchit le seuil de la chambre où il avait remarqué une alcôve fermée, et se blottit au fond de cette alcôve, en se disant :
■ - Me voici au cœur de la place !... — Une mauvaise nuit est bientôt passée ! ! — A demain matin la bonne besogne,..
Etienne Castel, nous l'avons dit, s'était logé à Joigny dans le même hôfel où le pseudo-baron de Reiss était descendu quelques semaines auparavant.
La mairie, — nous le répétons, — se trouvait à une très petite distanco de cet hôtel.
Le lendemain, vers onze heures, après s'être renseigné, l'artiste se rendit au domicile particulier du maire de Joigny, fit passer sa carte en sollicitant une audience, el fut immédiatement reçu.
— Si je me permets de vous déranger, monsieur, sans avoir l'honneur d'être personnellement connu de vous, — lui dit l'ex-tuteur de Georges Darier, — c'est que j'attache une très grande importance à savoir quelle personne est venue à la mairie de Joigny y prendre la pièce que voici.
En même temps l'artiste tirait de son portefeuille et mettait sous les yeux du maire la pièce déjà connue de nos lectenrs, le procès-verbal de dépôt aux Enfants-Assistés de Lucie Fortier.
— Gomment cette pièce se trouve-t-elle entre vos mains, monsieur? — s'écria l'officier de l'état civil en fronçant les sourcils. — C'est un acte authentique qui n'aurait jamais dû sortir de la mairie...
— Il n'aurait jamais dû sortir de la mairie? — répéta l'artiste étonné.
— Non, monsieur...
— Pourquoi cela?
— En admettant que la mère ou toute autre personne intéressée soit venue, munie des renseignements exigés, demander cette pièce, c'est une copie qui lui aurait été délivrée... — La pièce elle-même, la pièce authentique, celle-ci enfin, devait rester annexée au registre... — Encore une fois, monsieur, comment cet acte se trouve-t-il dans vos mains?
— D'une façon très indirecte, — il m'a été confié par quelqu'un à qui il a fait beaucoup de mal... et, comme on s'en est servi pour accomplir une infamie, je voudrais savoir qui l'est venu réclamer ici et à qui on l'a livré.
— Cet acte, ne devant point sortir des archives, a certainement été
dérobé...
— Par qui?...
— Je vais tâcher de le découvrir. — En admettant qu'on ait délivré cei acte, par erreur, au lieu d'un duplicata, on l'a fait contre récépissé... — Veuillez me suivre... — Je dois m'assurer sans retard s'il y a eu fraude ou maladresse...
L'officier de l'état civil, en compagnie d'Étienne Gastel, prit la direction de la mairie et se rendit auprès du secrétaire auquel il dit d'un ton
fort rogue
Faites chercher immédiatement aux archives le registre de dépôt
aux hospices, par les nourrices de larrondissement, où se trouve l'année i862.
— J'irai le prendre moi-même, monsieur le maire... — lit le secrétaire devinant, au ton et à l'attitude de son inLeriocuteur, qu'il s'agissait de quelque chose de grave.
— Allez... — j'attends.
L'employé sortit en toute liàte.
Son absence fut courte. — Au bout de trois minutes il reparut, portant le registre que nous connaissons et dans lequel Raoul Duchemin avait pris le procès-verbal livré à Soliveau.
— Monsieur le maire, voici... — dit-il. — Ce registre comprend les années 1859, 1860, 61, 62, 63, 64, 63 et 66.
— Cherchez au folio deux de Tannée 1862.
D'une main tremblante, le secrétaire feuilleta le mince volume.
— M'y voici... — fit-ii.
— Où est le procès-verbal qui devrait se trouver annexé ici? — demanda le maire en touchant du doigt la page du registre.
— Mais, je ne sais, monsieur... balbutia le secrétaire.
— Gomment, vous ne savez pas ! — s'écria l'ofiicier de l'état civil avec une colère qui grandissait de seconde en seconde. — Est-ce que vous avez ledi'oit de ne pas savoir? — Est-ce que tout ici n'engage pas votre responsabilité ? — Il manque une pièce authentique et vous ignorez où elle est ! ! — Eh bien ! la voilà, monsieur ! — ajouta le maire en mettant le procèsverbal sous les yeux du secrétaire stupéfait. — Au lieu de donner copie, on a livré l'original ! ! — Montrez-moi le récépissé de cet acte, car vous n'avez pu le délivrer sans reçu !...
— N'ayant remis à personne l'acte que voici, je n'ai pas de récépissé à vous montrer, monsieur, — répliqua le secrétaire. — On ne s'est peint adressé à moi, je vous en donne ma parole d'honneur!... — Pour que cette feuille soit sortie des archives à mon insu, il faut qu'on l'ait soustraite...
— Vous portez là, monsieur, une grave accsuation contre les employés
de la mairie !
- Je dis ce qui est, monsieur... — Oui, j'accuse ! — qui? je l'ignore... — mais j'affirme que depuis plus d'une année je n'ai délivré aucune copie de feuilles de dépôt, et que la dernière délivrée par moi n'était pas celle-ci.
— C'est vous seul qui êtes chargé de délivrer les copies des procèsverbaux, lorsqu'on les réclame ?
— Oui, monsieur... — On peut en faire la demande au bureau des renseignements, mais cette demande "m'est immédiatement transmise...
— Appelez le successeur de Raoul Duchemin... — ïl est à la mairie depuis quinze jours à peine... — Ignorant ce qu'il avait à faire, peut-être aura-t-i} commis une maladresse...
Etienne Castel prit la parole.
— Il y a plas de quinze jours que cette pièce est sortie d'ici... — fit-il.
— Pouvez-vous préciser l'époque?— demanda le maire.
— Oui, monsieur... — il y a nn mois environ.
— Duchemin était encore à son poste, — dit le secrétaire, — et c'est précisément à cette époque qu'il a payé ses dettes, sans qu'on ait pu savoir d'où lui venait l'argent avec lequel il les payait.
— L'accusez-vous positivement ?
— Je le soupçonne, monsieur... — C'est à la suite de la rencontre d'un étranger à Thôtel où il prenait pension qu'il est devenu riche brusquement, et un garçon de cet hôtel m'a dit avoir vu l'étranger lui remettre des billets de banque...
— Moi aussi je le crois capable de fort vilaines choses, — dit le maire, — et c'est pour cela que je l'ai congédié... — Savez-vous comment se nommait l'étranger en question ?
— A l'hôtel il se faisait appeler le baron de Reiss.
— Connaissez-vous le baron de Reiss? — demanda le maire à l'artiste.
— Non, monsieur...
— Envoyez un garçon de bureau chercher le concierge de la mairie. Le secrétaire transmit l'ordre de son chef, et le concierge se présenta
presque aussitôt.
— Vous avez une bonne mémoire, Rinet, — lui dit l'ofiicier de rétat cjvil^ — je vais aujourd'hui la mettre à l'épreuve... — C'est à vous qu'est confiée la clef des archives?
— Oui, monsieur le maire.
— On vous prévient quand on la prend?
— On me la demande, et c'est moi qui la donne...
— Toujours?
— Oui, monsieu'r le maire, toujours.
— Vous souvenez-vous si l'employé Duchemin vous l'a demandé;'- peu de temps avant son départ?
— Parfaitement... — U me l'a demandée voici environ un moi;^.-
— Ah! ah!
— C'était un matin... — 11 arrivait à la mairie une neure plus tôt que de coutume, et même ça me parut très drôle de le voir arriver ce jour-la avant les autres, lui très paresseux, et d'habitude toujours en retard...
— Que vous a4-il dit?
— Qu'il avait des recherches à faire ..
— Est-il resté longtemps possesseur de la clef?
— Une demi-heure environ.
Le secrétaire intervint.
— Plus de doute, monsieur, — s'écria-t-il. — C'est lui qui a commis ce vol ! ! C'est lui qui a soustrait la feuille jointe au registre ! I J'en jurerais ! 1 !
— Vous pouvez vous retirer, Binet... — dit le maire au concierge. -^ A l'avenir vous ne remettrez la clef des archives qu'à M. le secrétaire, personnellement...
— Monsieur le maire, je n'y manquerai pas.
— Quel était ce Duchemin, monsieur? — fit Etienne Castel.
— Un jeune employé fort intelligent, mais peu délicat... — Certains faits graves, articulés contre lui, n'ont pas permis de le conserver à la mairie.
— Il serait important de le questionner. — On arriverait sans doute à savoir à qui il a remis la pièce dérobée...
— Duchemin n'est plus à Joigny, monsieur... — répliqua le secrétaire ; — il est parti pour Paris, il y a une douzaine de jours, et cela ne lui a point porté bonheur...
— Comment?
— Il se trouvait dans le train qui a été tamponné à Bois-le-Roi, près de Melun... et j'ai lu son nom sur la liste des victimes publiée dans les journaux.
— Mort ! ! ! — s'écria Etienne Castel.
— Blessé fort grièvement... — disait-on. — Peut-être est-il mort à cette heure...
« Je ne puis, vous le voyez, monsieur, vous donner d'autres renseignements que ceux qui viennent de nous être fournis... — Je vais écrire à Paris, au procureur de la République, et il faudra bien que l'on trouve mons Duchemin, s'il n'est pas mort... — Pouvez-vous m'apprendre à quoi a servi la pièce évidemment dérobée par lui aux archives ?
— A commettre une infamie.
— hien ne m'étonne moins... — Je vois clair maintenant dans le passé... L'argent dont Duchemin disposait avait servi à payer son vol... — On recherchera le baron de Reiss, et je veux avoir le cœur net de toute cette affaire... — Je garde cette pièce et vaisvous ei faire délivrer une copie que je légaliserai
— Faites, monsieur...
— Veuillez m'accompagner dans mon cabinet pendant qu'on préparera la copie... — Ce sera l'affaire de quelques minutes...
Etienne suivit le maire de Joigny.
- J'ai plus d'un tour dans mon sac et pour me faire une ttHe je ne crains personne.
LlV. 123. ■' H. GEFFROY. édit— Reproduction inter.lilo. 123
Une demi-heure plus tard il sortait de la mairie, muni d'un double du procès-verbal dûment légalisé.
Un train pour Paris passait à trois heures quarante-cinq minutes du
matin. , x. • - i ••.
Ce fut celui que prit l'artiste pour se rendre à Bois-le-Roi ou il arrivait,
à six heures et demie.
Le chef de gare venait de prendre son service. L'artiste l'aborda et lui dit :
— Permettez-moi, monsieur, de vous demander un renseignement...
— A votre disposition, monsieur. — De quoi s'agit-il?
D'une personne blessée dans l'accident qui est arrivé ici il y a une quinzaine de jours...
— Une personne blessée? — Une dame?
— Un jeune homme.
— Son nom?
— Duchemin.
— Parfaitement... — M. Duchemin a été blessé de façon très grave, mais il est à cette heure complètement rétabli... - Il vient de toucher une somme de cinq mille francs qui lui a été allouée par la Compagnie h. titre d'indemnité... — C'est moi-même qui ai eu le plaisir de lui verser cette
somme.
— Est-il encore à Bois-le- Pioi?
— Il y était il y a trois jours, mais il manifestait l'intention de se rendre h Paris le plus tôt possible... — Je ne sais s'il est parti... — Hier et avanthier j'ai fait une absence...
— Il doit être facile de savoir si son départ a eu lieu...
— Rien de plus facile... — Vous n'avez qu'à vous rendre à l'hôtel où il a été soigné, et bien soigné, j'ose le dire...
— Le nom de l'hôtel ?
— Au Rende z-vous des Chasseur s... — C est sur le quai... pas loin d'ici... Etienne Castel remercia le chef de gare et se dirigea vivement vers
l'endroit désigné.
C'est à peine si l'hôtel était entr'ouvert.
L'artiste ne trouva debout qu'une servante. — Elle accourut à sa rencontre. — C'était Madeline, que nous connaissons.
— Monsieur désire? — demanda-t-elle.
— Une tas.se de café au lait et un renseignement...
— Tous les deux sont à votre disposition...
— C'est ici que loge M. Duchemin, blessé dans l'accident du chemin de fer !
— C'est ici qu'il logeait, oui. monsieur.
— Il est donc parti ! ! ! — s'écria l'artiste désappointé.
— Oui, monsieur...
-Quand?
— Hier soir...
— Pour où?
— Pour Paris...
— Avez-vous son adresse à Paris?
— Non, monsieur... il ne nous l'a point laissée..
— Vous en êtes sûre?
— Tout ce qu'il y a de plus sûre... — Mais on pourra la lui demander...
— Doit-il donc revenir?
~ Oui, monsieur... passer un dimanche avec M"® Amanda...
— Qui ça, M"« Amanda?
^ Une jeune dame très jolie qui, sachant qu'il était ici blessé, est venue le voir... — Ça doit être une bonne amie à lui... Il est assez beau garçon pour ça, M. Duchemin...
— Savez-vous l'adresse de cette personne?
— Non, monsieur...
— La connaissiez-vous auparavant?
— Oui, monsieur. — Elle a passé une douzaine de jours chez nous, à la villa des Mûriers, annexe de l'hôtel, avec un monsieur déjà d'un certain âge, mais tout à fait bien, qui me faisait l'effet d'être son protecteur, comme on dit...
— Alors, M"' Amanda est une cocotte?
— Dame, monsieur, ça m'en a un peu l'air. — Mais une cocotte très comme il faut... son protecteur était un baron, rien que ça!
— Un baron? — répéta l'artiste.
— Le baron de Reiss...
Etienne tressaillit.
— Vous avez bien dit le baron de Reiss? — s'éeria-t-il, pouvant à peine en croire ses oreilles.
— Oui, monsieur... un monsieur très comme il faut...
— Et qui connaissait sans doute M. Duchemin?
— Oh! quant à ça, je ne le crois pas...
— Pourquoi?
— Parce que M"' Amanda a eu bien soin d'attendre que le baron soit parti pour venir voir M. Duchemin...
— Savez-vous l'adresse de M. de Reiss?
— Non. monsieur.
— Mais n'avez-vous pas ici ce qu'on appelle le livre de police?
— Si, monsieur...
- Se tournant vers Jeanne. U ajouta : Retirez-vous, madame, retirez-vous sans crainU.
— Les règlements ne vous enjoignent-ils point d'y inscrire toute personne qui loge chez vous, ne fût-ce qu'une seule nuit?
— Oh! SI, monsieur...
— Eh bien! le baron de Reiss doit avoir donné son adresse...
— Ça se peut tout de même, monsieur... — Mais tenez, v'iàla patronne qui va vous répondre... — ajouta la servante en montrant la propriétaire qui entrait; — moi je cours préparer votre café au lait...
La maîtresse d'hôtel s'approcha d'un air fort digne. — Qu'y a-t-il donc, monsieur? — demanda-t-elle. Etienne lui répéta la question qu'il venait de poser.
— Mais cette fille est folle, monsieur! !î — répliqua la maîtresse de l'hôtel. —J'ai certainement l'adresse de M. le baron, un homme si aimable et si distingué... — Seulement, vous comprenez que je ne communique point mes livres aux subalternes...
— Je compresds cela à merveille, madame, et je l'approuve fort... — reprit Etienne CasteL — Figurez-vous que je suis très lié avec M. de Pieiss. . . Nous nous sommes cognas en Allemagne... mais le baron, voyageant presque toujours, n'a guère de domicile fixe... — Votre servante a.par hasard prononcé son ûGm devant moi, et s'il est à Paris en ce moment, ce qui me semble probable, je sierai vraiment heureux d'aller lui serrer la main.
— Je vais vous satisfaire à l'instant, monsieur,..
L'hôtelière prit un registre dans une armoire fermée à clef, le consulta et dit :
— M. le baron de Eeiss demeure à Paris, rue de ViQtimilte.ttum/éro 19. L'artiste remercia et écrivit cette adresse sur son agenda.
La servante apporta le café au lait. — Etienne le prit et regagna le chemin de fer.
Il avait hâte de rentrer à Paris, où il arriva à onze heures du matin.
Sans perdre une minute il se fit conduire rue de Vintimille, afin de vérifier l'exactitude de la déclaration faite par le protecteur de M'^» Amanda, exactitude dont par instinct il doutait un peu.
Nous savons déjà qu'il avait raison de douter.
Le baron de Reiss était absolument inconnu au numéro 19, de même qu'au numéro 47 et au numéro 21, où l'artiste prit des informations pour l'acquit de sa conscience.
Plus Etienne Castel tentait de s'éclairer, plus il s'enfonçait dans les ténèbres.
Quel pouvait être cet homme, portant à coup sûr un faux nom, qui avait payé à Joigny les dettes de Duchemin et qui honorait de sa protection la maîtresse de celui-ci.
G'é'iait à lui, — Etienne Castel n'en doutait pas, — que Duchemin avait livré la pièce volée anix archives de la mairie.
Or, le pseudo-baron n'avait acheté cette pièce que pour la donner ou pour la vendre à Paul Harmant, ceci ne pouvait se discuter.
Mais où chercher la clef de l'énigme qui se posait de cette façon?...
Trois personnes pouvaient la lui donner : Duchemin, M"« Amanda, et le baron de Reiss...
Tous les trois étaient introuvables.
Duchemin devait bien aller passer un dimanche à Bois-le-Roi, — du moins il l'avait annoncé, — mais quand?
L'artiste reprit le chemin de la rue d'Assas.
— Belle expédition ! — murmurait-il en retournant chez lui. — Ne fais pas le fier, mon bonhomme! tu peux te vanter de rentrer bredouillai
Pendant tout ce temps perdu dans le but évidemment louable de chercher le véritable assassin de Jules Labroue et d'amener ainsi la réhabilitation de Jeanne Fortier, nous savons qu'un misérable préparait lâchement la mort de la pauvre femme.
Nous avons vu Ovide Soliveau se glisser "furtivement dans la maison de la rue Gît-le-Cœur et s'enfermer au fond d'une alcôve du quatrième étage.
Là il s'étendit sur le parquet, non sans maugréer contre la dureté'de cette couche peu élastique, et il attendit le moment de consommer son crime.
Ce crime nécessitait certains préparatifs qui ne pouvaient se mener à bien dans l'obscurité, à moins de se servir d'une lanterne, et la prudence du scélérat ne lui permettait point de recourir à un auxiliaire aussi compromettant qui trahirait la présence d'un intrus dans la maison.
La petite pointe du jour paraissait à cinq heures du matin.
Dès qu'une clarté pâle et griâe remplaça les ténèbres, Ovide sortit de son alcôve et, marchant sur la pointe des pieds afin de ne faire aucun bruit, s'approcha d'une croisée et inspecta les maisons d'en face.
Les volets de toutes étaient clos. — Personne ne circulait dans la rue silencieuse.
Ovide se dit qu'il pouvait amener à lui les persiennes des fenêtres où passaient les cordes suspendant l'échafaudage mobile.
Ces fenêtres étaient ouvertes.
Il avança le bras et tira à demi les persiennes.
De cette façon il lui devenait possible de voir dans la rue par les interstices des Isues en biseaux, et de travailler à son aise à iœuvre de
mort.
T,^s cordes roulant dans les poulies de l'échafaudage, — nous l'avons
du
expliqué, — étaient attacnées simplement aux barres d'appui -des fenêtres; mais il ne fallait pas songer, pour que l'échafaudage libre de ces attaches pût tomber d'un seul trait, à détacher les cordes Tune après l'autre.
Il était nécessaire qu'elles fussent lâchées ensemble.
L'échafaudage alors s'abattrait tout à plat sur le trottoir.
Donc, il importait que les deux cordes soutenant l'échafaudage à chaque bout fussent réunies par une seule, facile à détacher et qui permettrait la descente directe et foudroyante de l'échafaudage.
Voici comment s'y prit Ovide.
Les attaches étaient longues.
Il commença par dénouer celle de droite et alla en fixer l'extrémité à la barre d'appui de la fenêtre de gauche.
Ceci fait, il opéra un travail exactement semblable, mais en sens inverse, pour l'attache de gauche.
Ovide, afin qu'au dehors l'échafaudage ne changeât point de position, fut obligé, en faisant ce travail, de déployer une force musculaire dont on ne l'aurait jamais cru capable.
Son f'ont ruisselait de sueur.
Rien n'était terminé cependant.
Le misérable tira de sa poche une ficelle de fouet fort solide, et noua les deux cordes au point central de la croix de Saint-André qu'elles formaient en passant l'une sur l'autre pour aller de gauche à droite, et vice versa.
Il passa six tours, en serrant avec énergie.
Les cordes en se tendant ne pouvaient glisser dans ce lien solide.
Ovide avait consacré à sa besogne un temps assez long.
ir s'arrêta pour respirer et regarda sa montre dont le cadran indiquait six heures.
— En ce moment Jeanne Fortier sort de sa boulangerie... — murmura-t-il. — Encore vingt-cinq minutes à attendre... — Il s'agit de dénouer le tout...
Alors il alla défaire à droite et à gauche les nœuds fixant les cordes croisées, et mita ce travail une précaution énorme, indispensable d'ailleurs, car si la pesanteur de l'échafaudage faisait glisser les cordes dans le lien de ficelle à fouet, tout était perdu... — L'échafaudage chavirerait et croulerait.
La première corde fut détachée.
L'échafaudage céda du côté droit, mais de quelques centimètres seulement
Ovide bondit jusqu'au second nœud et le détacha, en retenant fortement ia corde afin d'éviter toute secousse.
Il descendit sur les bords do la Seine, se di'barrassa des papiers et dos ciiillVns qui remplissaient son sac...
LlV. 124. — H. GEFFROY. édit. — Reproduction interdite.
Le lien de ficelle ne bougea pas.
Soliveau lâcha la corde qui, tendue par le poids, se raidit aussitôt. Tirant alors de sa poche un couteau qu'il ouvrit, il passa le fil de la lame sur l'extrémité de ses doigts.
— C'est tout fraîchement aiguisé, — murmura-t-il en riant. — Ça coupe comme un rasoir...
Gardant le couteau à la main, il s'accroupit entre les persiennes à demi fermées et jeta un coup d'œil vers le bout de la rue par laquelle la porteuse de pain devait arriver d'un moment à l'autre.
Jeanne n'était point encore en vue.
A droite et à gauche s'ouvraient quelques portes, et des boutiques dont les garçons enlevaient les volets en bâillant.
Ovide aperçut la concierge de la maison dans laquelle il se trouvait.
En pantoufles et une boîte au lait à la main elle traversait une passerelle, gagnait le trottoir d'en face et se dirigeait rapidement du côté do quai.
— File, ma vieille ! — murmura le misérable— et crois-raoi, dans toa intérêt, reste dehors le plus longtemps possible... — Il ne fera pas boo ici tout à l'heure...
De nouveau il regarda du côté de la rue Saint-André-des-Arts, et malgré lui une sorte de tremblement nerveux l'agita.
Jeanne venait d'apparaître poussant son chariot chargé de pains, tt elle s'engageait sur le trottoir où l'attendait la mort.
— La voilà, — se dit-il, toujours secoué par ce tremblement involontaire dont nous avons parlé, — il s'agit de ne pas manquer mon coup...
Et, les yeux rivés sur Jeanne, il la suivit dans sa marche lente.' Elle avançait petit à petit, s'arrêtant de maison en maison pour la distribution de son pain.
Quelques piétons commençaient à la croiser ou à la dépasser. — C'étaient des ouvriers allant à leur travail.
— Saperlipopette! — pensa Soliveau avec une certaine terreur. — Il pourrait très bien se faire qu'il y ait du monde en même temps qu'eik sous l'échafaudage...
Au bout d'une seconde il reprit, avec une résolution farouche :
-Ah! bah! tant pis!... - On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs!... - C'est un accident, après tout!... —L'entrepreneur de peinture sera responsable... - Il payera les indemnités aux ayants droit...
Jeanne avançait toujours.
Elle n'était plus qu'à dix pas de la maison lorsqu'elle s'arrêta et demeura, pendant deux minutes hors de vue.
Puis elle reparut et se remit à pousser son panier.
Un jeune garçon de quinze ans environ, un véritable garnin de Paris, marchait ^.evant elle en sifflotant- Ovide l'aperçut et fit un geste de colère.
Le jeune garçon et la porteuse de pain n'étaient plus qu'à un pas de l'échafaudage
Ovide allongea le bras, et d'un coup de couteau trancha la ficelle qui retenait les deux cordes.
Alors un bruit effrayant se fit entendre.
Les cordes sifflaient dans les poulies sous le poids de l'échafaudage qui s'écroulait en éraillant les murailles.
Une grande clameur s'éleva, puis un craquement sinistre...
Ovide, se relevant d'un bond, s'élança hors de l'appartement et des- >;endit l'escalier comme une avalanche...
L'échafaudage venait de s'abattre sur le trottoir, broyant le jeune homme qui marchait devant Jeanne.
Celle-ci était étendue un peu en arrière, évanouie, le visage couvert de sang, mais vivante.
Le chariot d'osier rempli de pain qu'elle poussait venait de la sauver.
L'échafaudage, ayant rencontré ce chariot dans sa chute, laissait un vide entre son plancher et le trottoir, et s'appuyait par l'une de ses extrémités sur le panier roulant, écrasé à demi.
En entendant le sifflement des cordes Jeanne avait levé la tête et, comprenant le péril, s'était jeté à la renverse.
La blessure de son front provenait d'un éclat de bois. — Cette blessure, et surtout l'épouvante, avaient déterminé son évanouissement.
Les mauvaises nouvelles se répandent avec la rapidité de l'étincelle électrique.
Malgré l'heure matinale, il y eut bientôt foule sur le théâtre du sinistre.
De toutes les maisons, de toutes les boutiques, sortaient des gens effarés et curieux.
On ne s'occupait point de la manière dont l'accident s'était produit, on essayait de soulever la lourde machine, de la hisser sur le talus formé par ^s xerres sorties de la tranchée, et de dégager ainsi le corps du jeune ;arçon.
D'autres portaient secours d. maman Lison^ que plusieurs ménagère» -econnaiss aient.
LA PORTEUSE DE PAIiN 989
Une foule compacte obstruait la porte de la maison en réparation.
Ovide se faufila comme un reptile au milieu de cette foule et s'éloigna rapidement sans que personne fît attention à lui.
Il avait vu l'enfant écrasé et Jeanne dont le pâle visage disparaissait sous un masque de sang.
Peu lui importait le reste.
— Je n'ai pas manqué mon coup comme à Bois-Colombes, cette fois II — se disait-il. — Elle est bien morte!...
Et il regagna sa demeure au pas de course, respirant à pleins pouroons.
Le danger, — croyait-il, — n'existait plus pour Paul Harmant, grâce à lui.
On était enfin parvenu à déblayer le trottoir.
Des sergents de ville venaient d'arriver, et l'un deux courait chercher le commissaire de police.
Jeanne dont la blessure, grave en apparence, était légère en réalité, venait de reprendre connaissance.
Questionnée par le commissaire, elle répondit qu'elle ne savait rien et qu'il fallait attribuer son salut à un vrai miracle; puis, soutenue par de bonnes gens du quartier, elle retourna à la boulangerie de la rue Dauphine, abandonnant ses pains broyés et son panier hors de service.
Quant au jeune garçon tué sur le coup, il fut impossible d'établir séance tenante son identité, et le commissaire fit transporter le corps à la Morgue.
Les peintres arrivaient pour se mettre au travail.
Il leur fallut répondre au magistrat qui commençait son enquête.
L'écroulement de l'échafaudage paraissait à bon droit incompréhensible à ces braves ouvriers.
Il n'en fut pas moins mis sur le compte de leur négligence, et le patron déclaré responsable pécuniairement.
Pour tout le monde, — à commencer par le commissaire de police, — on était en présence non d'un crime, mais d'un accident.
Qui donc aurait pu, d'ailleurs, soupçonner le crime?
Jeanne avait été à deux doigts de la mort, mais elle était à cent lieues de croire qu'on avait voulu attenter à sa vie.
La pauvre femme à peu près remise, un bandage sur le front, et réconfortée par un petit verre d'eau-de-vie que lui fit boire le boulanger Lebret, prit un autre panier roulant, un second chargement de pain, et continua la distribution momentanément interrompue.
Gomme on le pense bien elle arriva fort en retard au quai Bourbon, derijière étape de sa tournée du matin.
M"»» Dominique, la concierge, qui déblatérait contre elle depuis une heure ainsi que les locataires attendant leur pain, fut épouvantée, en
990 LA PORTEUSE DE PAIiN
la voyant livide, un bandeau taché de sang sur le front, et en écoutant le récit -de la catastrophe dont elle avait failli se trouver victime
A son courroux succéda le plus complet attendrissement, — il nous paraît superflu de l'affirmer,
Jeanne monta près de Lucie.
La jeune fille était levée et, n'ayant encore repris qu'une partie de ses forces, s'ocupait lentement des soins du ménage.
En apercevant Jeanne telle que nous l'avons décrite, la pauvre enfant devint blanche comme un linge et l'angoisse se peignit sur sa figure.
La veuve de Pierre Fortier, songeant alors qu'elle avait failli ne plus jamais embrasser sa fille, fondit en larmes et lui tendit les bras.
Lucie, tremblante, s'y laissa tomber.
— Mon Dieu! — balbutia-t-elle, — que s'est-il donc passé?
— Ah! mon enfant, ma chère mignonne, j'ai été bien près de mourir... et la pensée que je serais morte sans vous revoir me fait pleurer malgré moi...
— Mourir! ! — répéta Lucie.
-Oui...
— Mais comment?
— Un accident terrible...
— Lequel?
La porteuse de pain recommença son récit.
— Pauvre maman Lison! — fit Lucie en l'embrassant de nouveau. — Qu'est-ce que je serais devenue, moi, sans vous? — Seule au monde, n'ayant plus personne pour m'aimer, pour me consoler, aurais-je pa vivre?
Jeanne rendit à sa fille baisers pour baisers et répondit :
— Le péril est passé... —N'en parlons plus... n'y pensons même plus... Seulement j'ai eu bien peur...
— Votre blessure n'est pas grave, au moins?
— Ma blessure n'est rien du tout... — C'est un éclat de bois qui m'a fait une entaille au front... — Dans trois ou quatre jours on n'en verra même plus la trace... — Il ne me reste qa'à remercier le bon Dieu d'avoir veillé sur moi, car j'aurais dû être écrasée comme le pauvre enfant, si insouciant, si joyeux, qui marchait devant moi en chantant, et qui n'est à cette heure qu'un cadavre défiguré... — Encore une fois, n'y pensons plus...
Jeanne donna à Lucie un dernier baiser et partit pour aller readre ses
comptes.
iLn rentrant chez lui, après une absence qui avait causé un grand éton-
ïiement à son valet de chambre, Etienne Cartel apprit que Georges Darier était venu s'informer de lui chaque jour.
Le jeune avocat comprenait à merveille qu'on lui cachait la vérité et • que le peintre était en voyage.
Fort discret de sa nature, mais très intrigué, il se demandait où son tuteur pouvait s'être ainsi mystérieusement rendu.
— Ce cher enfant doit être inquiet, — se dit Tartiste. — Je vais le rassurer au plus vite.
Et, immédiatement après son déjeuner, il se rendit chez Georges.
Ce dernier était au moment de sortir lui-même pour aller rue d'Assas.
— Ah! mon tuteur! — s'écria-t-il, — enfin vous voilà!! — Votre présence me rend la vie! !...
— Craignais-tu donc qu'il ne me fût arrivé quelque chose de fâcheux?...
— Mon Dieu! je ne précisais rien, mais je craignais tout!! — Un accident est si vite arrivé!... — Votre valet de chambre prenait en me parlant des attitudes de sphynx... — Il avait une consigne et je n'insistais point, mais, franchement, vous auriez dû l'autoriser à m'apprendra que vous étiez en voyage.
— J'étais en voyage, c'est vrai.
— Voyage de plaisir?...
— Nullement... Vo.yage d'affaires, et tu me vois revenir fort déconfit...
— Vous avez eu des ennuis?
— J'ai eu des déceptions... — Ce n'est point pour mes affaires personnelles que je courais le monde, mais pour celle des.autres... — Il s'agissait de Lucien Labroue, de Jeanne Fortier, de Lucie Fortier et de Paul Harmant.
— il s'agissait de Jeanne Fortier! ! — répéta Georges très surpris. -— C'est justement pour vous parler d'elle que je suis allé chez vous tous les jours depuis votre départ...
— Aurais-tu découvert quelque chose à son sujet?...
— J'ai vu Jeanne Fortier elle-même...
— Tu as vu Jeanne Fortier! ! — s'écria l'artiste avec une stupeur facile à comprendre.
— Oui.
— Où donc?
— Elle était, il y a cinq jours, ici même, dans cette pièce... à l'endroit où vous êtes...
— Ici!! — Mais comment cela se fait-il? — Qui t'a dit que c'était elle!...
— Le hasard...
Je ne sais point deviner les énigmes... — Explique-ioi...
Georges raconta à son ex-tuteur la visite de la porteuse de pain venant lui apporter les papiers perdus, trouvés par elle, et lui demander conseil au sujet des agissements de Paul Harmant et de Mary contre la pauvre
Lucie...
— Elle sait que Lucie est sa fille ! — interrompit Etienne^
— Elle le sait, j'en réponds...
— Elle t'a dit qu'elle était Jeanne Fortier?
— Non, mais je l'ai deviné comme Paul Harmant Ta deviné lui-même... Etienne Castel fit un brusque haut-le-corps.
— Paul Harmant s'est donc trouvé en face d'elle?? — s'écria-t-il
— Oui.
— Et il l'a reconnue? — A quoi?
— A la façon dont elle plaidait la cause de Lucie... — Une mère éplorée, défendant sa fille, pouvait seule avoir de tels accents...
— Jeanne Fortier a-t-elle reconnu Paul Harmant?
— Elle ne pouvait le reconnaître... - G'é^tait la première fois qu'elle
le voyait...
L'artiste prit son front dans ses mains.
--Décidément, — murmura-t-il, — mes soupçons s'égaraient... — Ce que tu viens de m'apprendre me le prouve de nouveau !.. .
— Vous soupçonniez?... Qui?
— Paul Harmant.
— Je m'en doutais... — Vos paroles mystérieuses me l'avaient fait
pressentir... — Que croyiez-vous donc?
— Que Paul Harmant était Jacques Garaud, l'assassin de Jules Labroue.
tout simplement!
-Lui, Jacques Garaud!... Lui, l'assassin de Jules Labrouel ! —répéta Georges étourdi de cette révélation; puis, au bout d'une seconde, ii demanda : — Mais qui vous faisait supposer cela?
— Tout et rien... — répondit Etienne Gastel. — La personnalité du constructeur Paul Harmant me semblait entourée de mystère. — Son voyage à New-Yorck; son mariage; sa fortune si vite acquise, grâce à ce mariage, et surtout grâce à des plans de tous points analogues à ceux sm lesquels Jules Labroue fondait ses espérances d'avenir et de richesse. - Certains détails de sa vie... sa conduite à la fois si lâche et si cruelle visà-vis de la pauvre Lucie... son obstination à vouloir que Lucien Labroue devienne le mari de sa fille... la production de ce^te pièce révélant à Lucie
i|[liijii, ,iiii..iir,i!fli:yjii|||ii[ii|i;i||i;!.i!i;i;i;-s
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Une tranchée profonde avait été praii'iuée sur toute la loni^ueur de la voie,
LlV. 120. — H. GLFFROY. édit. — Reproduction interdite. 123
LA PORTEUSE DE PAIiN 995
la tache imprimée sur son nom, et creusant un abîme entre elle et Lucien!
— toutes ces choses me semblaient des preuves que Paul Harmant était un misérable... et tout s'évanouit aujourd'hui, et mes preuves s'en vont en fumée!... — Je suis obligé de m'avouer à moi-même cfue je n'ai rien trouvé contre cet homme!! — De mes recherches même il résulte que Paul Harmant est bien son nom ; que, sorti de l'école de Châlons avec des notes excellentes, il a pu devenir l'inventeur que nous connaissons, et mes investigations, au lieu de tourner contre lui, plaident en sa faveur...
— Il me faut reconnaître que cet homme est l'esclave d'un amour paternel aveugle, exagéré, et que tout ce qu'il a fait il l'a fait pour sa fille!...
— Mais, — reprit Georges Darier, — qui donc lui a fourni cette pièce authentique dont il s'est servi contre Lucie?...
— Mon cher enfant, — répliqua l'artiste, — du premier coup tu mets le doigt sur le point obscur... — Ici, pour moi, tout s'embrouille...
— N'avez-vous pas découvert la vérité?...
— Je l'ai découverte... à peu près...
— Gomment cela?
— Écoute-moi...
Et Etienne Gastel à son tour raconta ses démarches à Joigny et à Boisle-Ro!
— Quel peut être ce baron de Reiss? — s'écria Georges après avoir écouté le récit de son tuteur.
— Voilà justement la question que je me pose sans relâche et à laquelle il m'est impossible de répondre .. — Voilà où je perds pieds... — Voilà où, malgré les certitudes acquises au sujet de l'identité de Paul Harmant, il reste au fond de mon esprit un doute que je n'en puis extirper. . . — Brusquement la lumière cesse et je marche au hasard, en pleines ténèbres..
— Quels liens inconnus, inexplicables, unissent le baron de Reiss au millionnaire Paul Harmant, à Duchemin l'employé voleur, et à la jeune drôlesse Amanda? — C'est ça qu'il faudrait savoir... et par malheur je ne le sais pas...
— Enfin, quel intérêt avez-vous, je vous prie, à vous donner tant de mai pour éclaircir ces points obscurs d'une histoire qui, somme toute, ne vous touche en rien?
Etienne Gastel regarda son pupille d'une façon singulière, mais ne répondit point à son interrogation et reprit au bout d'un instant :
— Ainsi, tu supposes que Lise Perrin, la porteuse de pain, nest autre que Jeanne Portier, l'évadée de Glermont?
— Tout me porte b. le croire...
— Tu sais où elle loge?
— Non, mais il serait facile, par Lucie, de conuaîti'c bu demeure.
— C'est juste.
— Vous désirez la voir?
Non, — répondit nettement Etienne Gastel. — A quoi bon?
— Elle pourrait sans doute donner des renseignements...
„ Lesquels? — Le jour du jugement elle n'a pu prouver son innocence... Elle ne le pourrait pas davantage aujourd'hui... — Ne pensons plus à cela. -Je croyais tenir une preuve... - Elle m'échappe!... - Tout
est fini!...
Vous renoncez à ce que vous aviez entrepris?...
— Il le faut bien...
— Vous ne chercherez point à mettre la main sur ce baron de Reiss qui pourrait donner le mot de l'énigme?
— Quant à présent, non.
En répondant ainsi, Etienne déguisait la vérité, mais il avait des raisons pour ne point révéler ses projets à son ex-pupille.
Lorsqu'il quitta Georges, une préoccupation unique, quelque chose de semblable à une idée fixe, hantait son esprit : - trouver le baron de
Reiss...
Mais où le chercher?
Rejoignons Raoul Duchemin.
La visite de l'ex-tuteur de Georges Darier à Bois-le-Roi nous a fait connaître le départ pour Paris du ci-devant employé de la mairie de
Joigny. , X • ^'■
Complètement guéri, et lesté des cinq mille francs payés à titre d indemnité par la Compagnie de P.-L.-M., Duchemin s'était empressé de gagner le but de son voyage.
La veille il avait écrit à Amanda Régamy qu'il profiterait de son offre gracieuse et qu'il irait lui demander l'hospitalité.
Et il s'était en effet rendu rue des Dames, aux Batignolles, où l'attendait l'essayeuse de M'"" Augustine.
Ni Duchemin, ni la jeune fille, n'oubliaient les projets de vengeance qu'ils nourissaient tous deux contre Ovide Soliveau, le faux baron de
Reiss.
Ils désiraient avec ardeur savoir quel était vraiment cet homme, et ai^racher de ses mains les pièces accablantes pour eux qu'il avait trouve moyen de se procurer à beaux deniers comptant...
Duchemin comprenait, mais un peu tard, à quel point le compromettait le vol commis par lai dans les archives de la mairie. - Son rêve était de rentrer en possession du procès-verbal de dépôt à l'hospice des Enfants-Trouvés, et des billets faux souscrits par lui.
Tout à coup une voiture arrivant, vint s'arrêter en face de la porte de l'usine...
Amanda souhaitait, d'une façon tout aussi vive, reconquérir l'étrange reconnaissance signée par elle à M""* Delion, la marchande de modes de
Joigny.
Elle se disait que, grâce aux relations existant entre Ovide Sohveau et l'industriel Paul ilarmant, elle retrouverait sans peine le faux baron de
Reiss.
La jeune femme était vindicative à l'excès.
Ovide avait risqué de l'empoisonner, de plus il avait barre sur elle et pouvait la perdre le jour où il en aurait fantaisie.
Ce sont là de ces choses qui ne pardonnent point.
Rien au monde n'aurait fait renoncer Amanda à ses idées de vengeance.
Le soir même de l'arrivée de Duchemin à Paris elle aborda la question qui l'intéressait.
— Es-tu prêt à agir contre notre ennemi commun? — lui demandât-elle.
Raoul, nature superlativement faible, devait toujours subir une domination quelconque.
Il répondit d'une façon affirmative.
— Très bien ! — reprit M''^ Amanda. — Nous agirons.
— Que faut-il faire?
— D'abord s'attacher à cet homme quand nous aurons découvert sa piste; le suivre pas à pas, marcher dans son ombre, afin de savoir où il demeure...
— Et quand nous saurons cela?
— Nous trouverons un moyen de nous introduire chez lui, de fouiller ses meubles et de reprendre les papiers qui nous intéressent... — Ferastu ce que je te dirai de faire?
— Oui.
— Tu m'obéiras passivement
— Gomme le soldat prussien à son sous-officier...
— Alors tout ira bien... — Je suis presque sûre que le nommé Ovide Soliveau est en rapport avec le père de Mary Harmant... — La preuve, c'est qu'il a livré au constructeur de Gourbevoie l'acte que tu lui as remis.. . - G'est donc à Gourbevoie, aux environs de l'usine, ou à Paris, près de l'hôtel de la rue Murillo, qu'il faut se mettre en embuscade... — Un jour où l'autre, un peu plus tôt un peu plus tard, Ovide Soliveau ira chez son complice... Il faut être là et saisir l'occasion par les cheveux... — Gonsacre donc tes journées entières au métier de guetteur. — Au moment où Soliveau, que tu connais, sortira de chez Paul Harmant, tu n'auras qu'à le suivre, ce que moi je n'ai pas pu faire. — En admettant (chose possible) que Paul Harmant ne le reçoive pas chez lui, il va certainement le trouver. — Attache-toi donc aussi aux pas du millionnaire... Apprends ses habitudes... Sache où il va.
— Ça sera peu commode.
— Peu commode et peut-être long. — Mais qu'importe?... — H s'agit d'assurer à tout prix notre salut et notre vengeance...
— Je n'ai jamais vu Paul Harmant, et pour le suivre il faut le connaître...
— Va de grand matin rue Murillo, et attends qu'il sorte de son hôtel pour se rendre à Gourbevoie...
— Ce sera fait dès demain...
— Tu as touché ton indemnité du chemin dé fer?...
— Oui. — Veux-tu cet argent?
— Non seulement je ne le veux pas, mais je tiens à participer à toutes ies dépenses...
Elle ouvrit un meuble et poursuivit :
— Il y a là mes économies... — Elles proviennent du baron deReiss... — Je t'autorise à puiser à même.
— Eh bien! faisons bourse commune... — Je vais mêler ma fortune à la tienne.
Et Duchemio. plaça ses cinq mille francs dans le tiroir du meuble, preuve de désintéressement et de confiance à laquelle Amanda parut très sensible.
Le lendemain, dès le matin, après avoir coupé ses favoris et ses moustaches, ce qui devait empêcher Soliveau de le reconnaître du premier coup d'œil s'il se trouvait en face de lui, Raoul Duchemin alla se poster dans la rue Murillo, vis-à-vis l'hôtel de l'industriel.
A peine était-il là depuis dix minutes quand s'ouvrirent les deux battants de la grande porte.
Dans la cour, devant le perron, une Victoria attendait, prêle à partir.
Paul Harmant, tenant sous le bras gauche un portefeuille bourré de papiers, descendit les marches, monta dans la voiture et dit au cocher :
— A Gourbevoie...
Le cocher rendit la main à son cheval. La Victoria sortit de la cour, passa devant Duchemin à une allure très rapide, et s'éloigna; mais le jeune homme avait eu le temps de voir la figure du millionnaire et de la graver dans sa mémoire.
Il gagna la plus prochaine station de fiacres, en prit un et se fit conduire à son tour à Gourbevoie.
Une fois Duchemin à Gourbevoie, le premier passant* lui indiqua l'endroit du quai où se trouvait l'usine.
Il s'y rendit et examina la façade et les deux portes.
— Personne ne peut entrer ou sortir sans être vu par moi, — se dit-il. — Je n'aurai qu'à avoir l'œil au guet. Seulement les poses seront longues.
selon toute apparence... — Trouver ici le nécessaire est donc indispensable...
L'ex-employé de la mairie de Joigny fit une reconnaissance dans les
environs.
Près de l'usine existait un établissement de marchand de vin restaurateur.
— Je prendrai là ma nourriture... — murmura le jeune homme. — J'irai ensuite m'étendre sur la berge... faire le lézard au soleil, comme un flâneur fatigué... et que le diable m'emporte si qui que ce soit songe à s'occuper de moi... — L'essentiel est d'être en mesure de suivre soit l'un, soit l'autre de mes deux hommes...
Raoul Duchemin avait pris une voiture à l'heure. Cette voiture l'attendait à cent pas environ des ateliers. 11 la rejoignit.
— Je suis obligé de rester dans ce quartier... J'attends quelqu'un... — dit-il au cocher. — Je vous garde... Occupez-vous de votre déjeuner, mais soyez prêt à partir à mon premier appel...
Le cocher, — ainsi qu'il aimait à l'affirmer lui-même, — était un vieux roublard ayant usé pas mal de fouets dans les rues de Paris.
11 comprenait à demi-mot et devinait même au besoin ce qu'on ne lui disait point.
Est-ce que nous aurions l filer quelqu'un, mon bourgeois? — demanda-t-il en clignant de l'œil.
— Peut-être...
— Répondez-moi donc : cm! tout de suite... — Allez, allez, came connaît... je suis un malin pour Xd^ filature...
— Eh bien ! oui.
— A la bonne heure! ! — J'aime ça, moi, filer un particulier... ou une particulière... ça m'amuse! — J'aurais fait un fameux agent de la sûreté... Sans me vanter, j'ai la vocation... —Seulement, il faut que je ne me trouve pas loin de vous... — Y a-t-il un mastroquet par ici?
— Oui... à côté de l'usine que vous voyez là-bas...
— Eh bien! je vas y conduire mon berlingot, et j'entrerai casser le cou à une andouillette ou à un bifteck... — C'est là que vous me trouverez.
— Allez. J'y déjeunerai probablement aussi.
Nous ne nous immobiliserons point avec Raoul Duchemin dans sa longue faction solitaire. — Nous dirons seulement qu'il rentra rue des Dames le soir, vers dix heures, sans avoir aperçu Ovide Soliveau, et après avoir suivi Paul Harmant jusqu'à la porte de son hôtel dont il n'était pas ressorti.
Un jeune garçon, un véritable gamin de Paris, marchait devant elle en sit'Uolaul...
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C'était le lendemain de ce jour que Soliveau devait tenter d'écraser Jeanne Portier, la porteuse de pain.
Depuis que l'ex-Jacques Garaud avait été trouver son complice pour lui expliquer quels nouveaux dangers le menaçaient, aucune rencontre ne s'était produite entre ces deux hommes.
Le faux Paul Harmant se sentait du reste plein de confiance.
Le crime nouveau préparé par le Dijonnais devait passer pour un accident, donc il fallait le temps de le préparer, et plusieurs jours pouvaient, devaient même probablement s'écouler, avant que le fait attendu se produisît.
Ceci n'empêchait point le millionnaire d'attendre avec impatience des nouvelles de la catastrophe dont l'accomplissement dissiperait toutes ses terreurs.
Chez lui, près de sa fille, près de Lucien Labroue commensal assidu de la maison, il affectait non seulement la plus complète liberté d'esprit, .mais même la gaieté, et personne, à le voir calme et souriant, n'aurait pu. deviner la tempête qui par moment grondait sous son crâne.
L'époque fixée pour la signature du contrat de mariage de M"^ Harmant et de Lucien Labroue restait toujours la même.
Mary, rayonnante à l'idée qu'elle touchait à la réalisation de ses vœux les plus chers, comptait donner une fête brillante le soir du contrat, afin d'avoir de nombreux témoins de son bonheur.
M"»» Augustine avait été obligée d'augmenter le nombre de ses ouvrières, tant les commandes de M"« Harmant étaient importantes et pressées.
Lucien, très absorbé par les travaux de l'usine, n'avait pas eu le temps d'aller voir Etienne Gastel et Georges Darier.
Il continuait tristement et bien malgré lui à jouer le rôle imposé par l'ar^'/ste.
Etienne, lui, malgré les obstacles qui lui barraient le passage, voulait à toute force trouver la piste de Raoul Duchemin et de M»' Amanda.
C'était par l'un ou par l'autre de ces deux êtres qu'il comptait arriver à découvrir la véritable individualité du baron de Reiss.
Il n'avait point perdu de vue le renseignement donné par la servante de l'hôtel du Rendez-vous des chasseurs, et se disait que chaque dimanche il irait à Bois-le-Roi dans l'espoir plus ou moins fondé d'y rencontrer l'exemployé de la mairie de Joigny et sa maîtresse.
Raoul Duchemin continuait à surveiller sans aucun résultat les allées et les venues de Paul Harmant.
Chaque matin, muni d'une voiture prise à l'heure, il guettait à la sortie de l'hôtel de la rue Murillo le grand industriel, le filait toute la journée,
et ne l'abandonnait que plus de deux heures après sa rentrée chez lui.
Le soir du jour où Jeanne avait failli être écrasée, Paul Harmant n'était point sorti de l'usine à son heure accoutumée.
En conséquence, assis sur la berge de la Seine, Duchemin continuait sa faction, un peu intrigué de ce changement dans les habitudes du millionnaire.
Sept heures et demie du soir venaient de sonner. Les ouvriers étaient tous partis.
Duchemin, singulièrement énervé, se demandait si un moment d'inattention de sa part n'avait point permis à celui qu'il guettait de s'éloigner inaperçu.
Tout à coup une voiture, arrivant du côté du pont Bineau et longeant le quai, vint s'arrêter en face de la porte de l'usine.
Un homme en descendit.
Le fiacre dont il sortait le masquait aux trois quarts.
Raoul fit quelques pas afin de découvrir le visage du visiteur attardé qui sonnait à la porte.
Il le vit et étouffa un cri de surprise.
Ce visiteur, il venait de le reconnaître.
C'était l'homme aux mains duquel il avait remis le papier enlevé des archives de la mairie de Joigny, — c'était Ovide Soliveau, baron de Reiss.
La porte s'ouvrit pour le laisser passer, et se referma derrière lui.
En même temps la voiture qui l'avait amené tourna bride.
— Enfin! — murmura Duchemin avec joie, — Amanda avait raison I... — Ça n'aura pas été sans peine, mais je le tiens, et je saurai ce soir où cet homme demeure...
Duchemin rejoignit son cocher attablé chez le marchand de vin et lui fit un signe.
Le cocher sortit aussitôt.
— Montez sur votre siège, — lui dit le jeune homme, — soyez attentif, et lorsque je frapperai légèrement au vitrage placé derrière vous, suivez à distance, qu'il soit à pied ou en voiture, l'homme qui sortira de cette usine... — Si au lieu d'un il y en a deux, vous suivrez quand même.
— Mais, — fit le cocher, — la nuit est déjà pas mal sombre. — Ça ne sera pas commode.
— Vingt francs pour vous si vous réussissez...
— C'est bien. — Montez, bourgeois... — Je vais tourner mon cheval de façon à voir aussi bien que vous qui sortira de là.
Duchemin s'installa dans le fiacre auquel le cocher fit faire volte-face pour aller se placer à dix pas de l'autre côté de l'usine, ayant la porte sous les yeux.
LA PORTEUSE DE PAIN mOo
Un bec de gaz que l'on venait d'allumer jetait sur cette porte une vive lumière,
Duchemin n'avait plus qu'à attendre.
Le visiteur était bien, en effet, Ovide Soliveau venant rendre compte à Paul Harmant de ce que nos lecteurs connaissent.
Dans la journée il lui avait envoyé une dépêche, le priant de l'attendre à sept heures et demie du soir.
Il arrivait exactement à l'heure indiquée.
Paul Harmant frissonna d'épouvante en écoutant le récit du crime commis par son complice.
L'écrasement du jeune garçon qui avait été victime en même temps que Jeanne lui semblait surtout horrible, et il ne le cacha point.
— C'est fâcheux, je le sais bien, — répliqua Soliveau. — Mais il fallait aller jusqu'au bout...
— Es-tu sûr au moins que Jeanne est vraiment morte?
— Gomment ne serait-elle pas morte après avoir reçu sur la tête un échafaudage pesant cinq ou six cents kilos?... — Je l'ai vue comme je te vois, étendue inerte sur le sol, le front entr'ouvert... — Va, mon compère, sois paisible... — Tu peux dormir tranquille... — Elle n'en reviendra point comme Lucie...
Paul Harmant était pâle. — Un tremblement convulsif secouait tout son corps.
— Tant de crimes... — balbutia-t-il d'une voix étranglée. — Tant de crimes pour mon salut ! !
— C'est comme ça, ma vieille branche... — répliqua Soliveau. -^ Quand on a fourré le doigt là-dedans c'est un engrenage qui ne vous lâche plus! Après le doigt, la main, après la main le bras, après le bras, la tête.
Ce mot acheva de bouleverser le millionnaire.
H pensa soudainement à l'échafaud et, par un geste tout machinal, il porta ses deux mains à son cou. — Il lui semblait qu'il venait de sentir le couperet triangulaire de la guillotine effleurer sa peau.
Ovide s'aperçut du trouble de son pseudo-cousin.
— Ce qui est fait est fait... — dit-il. — Inutile de te mettre pour ça la boussole à l'envers. — N'y pensons plus et parlons d'autre chose...
— De quoi?... — demanda le millionnaire.
— De quoi causerions-nous, mon excellent bon, sinon d'affaires!
OXVIII
— D'affaires? — répéta le millionnaire.
— Naturellement... — répondit Ovide.
— Be^ quelles affaires ?
— Mais, parbleu! des nôtres... des miennes... puisque c'est tout un...
— Je me suis conduit avec toi en ami... en ami véritable... ne me ménageant point... prenant à mon compte les plus rudes besognes, les corvées les plus dangereuses, et cela sans t'imposer de conditions... Ça en valait cependant la peine !... — Après ce que j'ai fait ce matin, j'arrête les frais...
— N... I... ni!... C'est fini ! ! — J'en ai assez... — Je veux quitter Paris...
— Partir !
— Mon Dieu, oui.
— Tu as peur?
— Pas précisément, toutes mes précautions ayant été prises, et bien prises... Mais enfin on ne sait ce qui peut arriver... — La prudence est la mère de la sûreté, comme dit le proverbe; — or, je crois prudent de passer la frontière et de me mettre à l'abri de toutes les recherches... si par hasard on avait l'idée d'en faire quelques-unes.
Paul Harmant tremblait de plus en plus fort.
— Que crains-tu donc? — demanda-t-il.
— Mon camarade, la question est naïve.
— Il me semble que si tout s'est passé, rue Git-le-Cœur, comme tu viens de me le raconter, tu ne cours absolument aucun risque.
— C'est mon opinion... Mais, que veux-tu, je me fais vieux... — J'ai besoin de vivre tranquille... et je ne dormirai sur mes deux oreilles que dans un autre pays que le mien.
— Ainsi, tu m'abandonnes!... — murmura mélancoliquement le grand industriel.
— Jeteconseille de te plaindre!... — J'ai éloigné de toi toutesles épines et toutes les ronces qui pouvaient te gêner... — J'ai fait la place nette et tu n'as pas eu la peine de mettre la main à la pâte... — Tu te contentais de commander. — J'exécutais... — Je crois mériter non des reproches, mais des remerciements, mon cher cousin!... — C'est au moment où tu n'as plus besoin de moi que je pars...
— Où iras-tu?
— Je retournerai en Amérique... C'est un pays qui me plaît beaucoup...
— A New-York?
— Non. — j'y suis trop connu... — Je compte me rendre à Buenos- Ayres. — On m'a fait l'éloge de cette ville...
— Eh bien ! je te continuerai là-bas la rente que je te sers ici... Ovide fit la grimace.
— Pas de ça, Lisette! — répliqua-t-il. —D'abord elle est maigrelette, la rente !... — J'ai meilleur appétit que ça... — Et puis, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt!... — Supposons que tu dévisses ton billard... C'est une chose invraisemblable, quant à présent, je le sais bien, mais enfin ça peut arriver... — Qui est-ce qui me la servirait, toi défunt, cette rente?
— Si le capital se trouvait entre tes mains, tu le gaspillerais en quelques mois, peut-être en quelques jours...
Ovide fit à Paul Harmant un salut ironique et répliqua :
— Grand merci de ta sollicitude à mon égard! — J'en suis touché, parole d'honneur ! — Peut-être irait-elle même jusqu'à me faire nommer un conseil judiciaire, hein, cousin ? comme à un fils de famille.. . — N'empêche que je préfère un capital à une rente...
— Quand partiras-tu?
— Le plus tôt possible, dans une huitaine.
— Quelle somme exiges-tu de moi?
— Je vais te dire tout de suite mon premier et mon dernier mot.
Inutile de marchander. — Je veux cinq cent mille francs...
— Tu les auras...
— Quel jour me les remettras-tu?
— Fixe toi-même ce jour...
— On n'est pas plus gracieux! comme disait feu Grasset à Napoléon III. — En bien ! je m'embarquerai au Havre de samedi prochain en huit. — Nous dînerons ensemble jeudi prochain, ponr nous serrer une dernière fois la main et échanger une larme à la pensée de nous séparer... Tu me donneras la somme...
— En billets de banque?
— Oui. —Je prendrai moi-même des traites sur l'Amérique...
— A jeudi, alors. Où nous retrouverons-nous?
— Je viendrai te chercher ici.
Le visage de Paul Harmant s'assombrissait de plus en plus.
— Ah çà! qu'as-tu donc? — lui démanda Soliveau.
— Ton départ m'épouvante... — Un pressentiment m'avertit qu'il nous portera malheur à tous deux.
— Au diable tes pressentiments! — Il est grand temps de regagner Paris... — Nous causerons en route... — Veux-tu dîner avec moi?
— Pourquoi non?
— Filons, alors.
Le millionnaire ferma le tiroir de son bureau et sortit en compagnie
d'Ovide.
— Tu as ta voiture? — fit ce dernier.
Non. — J'ai dit qu'on ne vienne pas me chercher ce soir.
— Si j'avais pu prévoir cela j'aurais gardé la mienne, mais nous en trouverons une au pont de Gourbevoie.
Les deux hommes quittèrent l'usine.
Ovide aperçut le véhicule qui stationnait à dix pas de la porte.
— Voilà justement un fiacre... - dit-il. — Cocher vous êtes libre? Non, monsieur. — J'attends quelqu'un.
Soliveau rejoignit Paul Harmant; ils prirent ensemble la route du pont
de Gourbevoie.
En voyant Ovide se diriger vers le fiacre, Duchemin aux aguets redoubla d'attention.
Il entendit et reconnut la voix du faux baron de Reiss. - Aucun doute
ne pouvait subsister dans son esprit.
D'une main légère, il frappa deux ou trois petits coups contre la vitre, et le cocher, qui n'attendait que ce signal, poussa son cheval en
avant. .
Au bruit de la voiture se mettant en marche, Ovide qui avait une trentaine de pas d'avance se retourna, mais aucun soupçon ne traversa son esprit et il ne s'arrêta point.
La voiture marchait aux pas.
Les deux hommes arrivèrent à la tête du pont.
Une demi-douzaine de fiacres se trouvaient à la station. - Ils montèrent dans l'un deux.
Gonduisez-nous à Paris... — commanda Paul Harmant.
— A quel endroit?
— Au Palais-Royal... — fit Ovide.
— A quelle entrée du Palais-Royal?
— Peu importe.
Le fiacre roula.
En montant en voiture, Ovide avait machinalement jeté un coup d œil sur le véhicule qui les suivait depuis la fabrique.
Il le vit s'arrêter un instant, tandis que lui-même parlait au cocher.
Ses sourcils se froncèreut.
Brusquement le soupçon venait de naître.
Néanmoins il ne dit rien à son compagnon; mais quand la voiture eut parcouru un espace de cinquante mètres, il se retourna et regarda par le petit carreau percé à l'arrière de la caisse.
Il avait vu roiifant écrasé et Jeanne dont le visage paie disparaissait sous un masque de sanj LlV. 127. — tl. GEIFnO Y, é.iit. — Reproduction inlerdite. 127
LA PORTEUSE DE PAIN lOH
II aperçut encore le fiacre dont les lanternes rouges, remarquées par lui, le guidoient.
— Que se passe-t-il donc? — fît Paul Harmant.
— Rien... — répondit Ovide.
— Tu semblés inquiet?
— Quelle plaisanterie! ! Pourquoi diable serais-je inquiet? On se trouvait alors dans l'avenue de Neuilly.
— Je saurai bien si je me trompe... — pensa Soliveau.
Et, baissant la glace qui se trouvait entre lui et le siège du cocher, il dit :
— Quittez l'avenue... Prenez à gauche et gagnez les Ternes.
— Pourquoi changer d'itinéraire?... — demanda le grand industriel.
— Je t'expliquerai cela tout à l'heure.
Le cocher avait obéi et, par la rue latérale, il se dirigeait vers la barrière des Ternes.
Ovide mit de nouveau son œil à son observatoire.
Le fiacre aux lanternes rouges était toujours à vingt pas en arrière, conservant rigoureusement sa distance.
— Ah! la gueuse! — dit Soliveau les dents serrées.
— Mais, enfin, qu'y a-t-il donc? - murmura Paul Harmant pris d'inquiétude.
— Il y a qu'on nous file ! ! — Voilà ce qu'il y a ! ! Le millionnaire devint livide.
— On nous fileîl — bégaya-t-il. — Alors nons sommes dénoncés... perdus...
— Oh! rassure-toi! I — Tu n'es pour rien là dedans... — C'est moi seul qu'on suit... — Le fiacre que nous avons vu près de l'usine m'attendait... — Il devait m'emboîter le pas depuis la place de la Madeleine où j avais pris le mien... — et je sais qui me suit ainsi.
— Tu le sais?
— Parfaitement...
— Et c'est?
— C'est une femme... — Oui, je gagerais cent mille francs contre quarante sous que la personne qui se balade dans ce berlingot est une femme. .. et même une très jolie fille... mais une rude coquine...
— Qu'est-ce que cela signifie?
— Ça signifie que la nommée Amanda Régamy, à qui j'ai brûlé la politesse à Bois-le-Roi, s'est mis dans la cervelle de savoir où je demeure et qui est au juste le baron de Reiss.
— Et tu n'as pas peur de cette créature?
— Pourquoi en aurais-je peur? — répliqua brusquement le Dijonnais.
— Que peut-elle contre moi? — D'ailleurs ce n'est pas encore aujourd'hui qu'elle connaîtra le gîte de ce brave Ovide Soliveau ! — On a plus d'un tour dans son sac! — Nous allons lui faire suivre une fausse piste... — Ce sera drôle...
— Comment cela?
— Tu vas voir...
Tout en parlant, Soliveau examinait avec la plus grande attention la toilette de son compagnon de route.
Paul Harmant portait un pardessus de demi-saison, de couleur claire, et un chapeau de soie à haute forme.
Ovide, au contraire, était revêtu d'un paletot foncé et coiffé d'un petit chapeau de feutre rond.
Nous savons déjà que les deux hommes avaient à très peu de chose près la même taille.
— Faisons un échange, — dit Soliveau au millionnaire. — Donne-moi ton chapeau et ton pardessus et prends les miens.
Le sang-froid d'Ovide avait rendu quelque peu de calme au faux Paul Harmant.
L'échange de vêtements et de coiffures fut immédiatement opéré.
Ceci fait, le Dijonnais baissant de nouveau la glace de devant, jeta ces mots au cocher :
— Allez directement place de l'Opéra... — Vous vous arrêterez en face du café du Grand-Hôtel.
— Suffit!
— Toi, — poursuivit Ovide en s'adressant à Paul Harmant, — tu mettras pied à terre... — Amanda te prendra pour moi, j'en suis convaincu, surtout ne te voyant pas de tout près, et trompée par le costume elle te suivra... — Pendant ce temps j'irai commander notre dîner...
— Où?
— (^hez Brébant...
— Mais que ferai-je lorsque je serai descendu? — demanda l'industriel.
— Tu irast'asseoir au café, en pleine lumière, pour que la donzelle voie ton visage et s'aperçoive de son erreur... — Tu te feras servir un apéritif quelconque, puis, lorsque la voiture d'Amanda aura tourné bride, tu viendras me rejoindre...
"- C'est convenu...
Il vit Jeanne et la reconnut du premier coup d'œil.
Ovide se retourna pour la troisième f(Jis, et regarda si le fiacre suivait toujours.
Il aperçut plus que jamais les compromettantes lanternes rouges.
— Oui... oui... suis-nous, ma belle... — murmura-t-il en riant; — je serais curieux de voir la tête que tu feras dans dix minutes !...
Après avoir monté l'avenue des Ternes, on descendait le faubourg Sainl-ITonorô à une assez rapide allure.
Le fiacre d'Ovide gagna les boulevards et arriva bientôt à h place de l'Opéra.
La voiture aux lanternes rouges ne le perdait point de vue.
Le premier véhicule s'arrêta.
Le second en fit autant.
Soliveau jeta un dernier coup d'œil, constata l'immobilité du fiacre qu'il croyait occupé par Amanda, et dit à Paul Harmant :
— Descends vite, en ayant soin de tourner le dosàla demoiselle, entre au café et Ta t'asseoir tout au fond...
Le millionnaire se conforma de point en point à ces instructions.
Les choses se passèrent alors de la façon prévue par Ovide.
Duchemin avait remarqué de quelle façon était habillé l'homme qu'il filait, et lorsqu'il vit descendre Paul Harmant vêtu du paletot sombre et coiffé du petit chapeau rond, il le prit pour le baron de Reiss.
— Ne bougez pas de là, — dit-il à son cocher, — l'autre peut partir si bon lui semble... c'est celui-là seulement qui m'intéresse...
Le fiacre d'Ovide s'éloignait déjà rapidement.
Le ci-devant Jacques Garaud lui laissa le temps de se perdre au milieu des autres voitures, puis il alla s'installer à une table placée sous les globes de cristal d'une gerbe de becs de gaz.
Il faisait face à la place de l'Opéra, par conséquent à Raoul Duchemin.
Ce dernier ne put contenir une exclamation de colère.
— Je me suis laissé jouer comme un niais! — murmura-t-il. ~ Ces gens-là se sont aperçus qu'on les suivait, et ils ont changé de costume! — Ah! brigand d'Ovide Soliveau!...
Pendant quelques secondes il s'absorba dans l'amertume de sa décep* tion, puis il reprit :
— Non seulement tout est perdu pour ce soir, mais encore la mèche est éventée!... — Ils vont maintenant se tenir sur leurs gardes... — C'est clair comme le jour!... — Que faire?...
Naturellement la réponse à cette question ne se présenta pas.
Duchemin donna l'ordre au cocher de le reconduire rue des Dames.
Amanda l'attendait avec impatience.
Le jeune homme rentra l'oreille basse.
En le voyant, l'essayeuse de M"« Augustine comprit qu'il se passait quelque chose' d'anormal.
Elle interrogea vivement.
Duchemin raconta sa mésaventure.
Malgré l'insuccès complet de son associé, la jeune femme ne put s'empêcher de rire.
— Tu trouves ça drôle!... — fit Raoul furieux.
— Ma foi, oui... — C'est exaspérant, mais c'est drôle...
— Songe donc qu'à cette heure ils se défient, et jamais pareille occasion ne se présentera...
— Qui sait?... — Il ne s'agit que d'avoir de la patience... — Les deux hommes se fréquentent, nous en avons la preuve... c'est le principal... Forcément ils se reverront... — C'est à toi de veiller toujours.
— Ils prendront leurs précautions...
— Trouve quelque chose d'adroit.
— Quoi?
— Je n'en sais rien... — C'est à chercher. — Le gredin a toutes les ruses... — Il s'agit d'être aussi rusé que lui.
Duchemin fit un geste de colère.
— Dès demain, je recommencerai à épier... — dit-il.
— Ça ne servirait à rien. — Demain, c'est dimanche, et ils ne se verront pas; donc inutile de te fatiguer. — Si nous allions à Bois-le-Roi?...
. — Je ne demande pas mieux. C'est une manière comme une autre d'employer la journée. — Mais je n'aurai, vois-tu, ni trêve, ni repos, avant d'avoir découvert l'adresse de notre ennemi commun!... — Que diable combine-t-il avec ce Paul Harma«nt?
— Je te l'ai dit, un autre crime peut-être, et celui-là, il faut essayer de l'empêcher...
Duchemin et M"« Amanda interrompirent leur conversation pour dîner dans un petit restaurant du boulevard des Batigtiolles.
Paul Harmant avait rejoint chez Brébant, dans un cabinet, son complice.
— Eh bien! crois-tu que j'avais raison? — lui demanda ce dernier.
— Absolument raison.
— Qu'est devenue la voiture aux lanternes rouges?
— Partie, disparue, dès que j'ai mis mon visage en pleine lumière...
— Donc, M"« Amanda a perdu la piste, mais un bon averti en vaut deux...
— N'as-tu, vraiment, rien à craindre de cette femme?
— Je t'ai déjà répondu de façon négative. Amanda est une sottel! — Elle devrait se souvenir que j'ai dans les mains une arme terrible contre elle, une arme qui peut k perdre... —Donc, ne te préoccupe point de cela et dînons...
Les deux misérables se mirent à table et firent honneur avec un magnifique appétit au menu commandé par Soliveau.
Vers minuit ils se séparèrent, tirant chacun de son côté.
Tout en regagnant l'avenue de Clichy, Ovide s'assurait à chaque instant qu'il n'était pas suivi, et fit plus d'un tour avant d'arriver à son domicile.
Malgré son affirmation qu'il ne craignait rien d'Amanda, le Dijonnais, sachant à. merveille quelle pensée de vengeance elle nourrissait contre ]»ui, ne laissait pas d'éprouver une vague inquiétude en la voyant s'acharner à sa poursuite.
— Il ne me sera pas bien difficile de déjouer ses plans jusqu'à mon lépart, — se disait-il, — mais je crois qu'à tous les points de vue ce départ était vraiment une chose sage, prudente, indispensable... — A Buenos-Ayres, avec cinq cent mille francs, je vivrai d'une façon confortable et je n'aurai rien à redouter de qui que ce soit... — Décidément, je fais bien de prendre ma retraite. — - Ça me promet une vieillesse heureuse.. .
Le lendemain, Ovide fit la grasse matinée, ne s'arracha de son lit qu'à grand'peine, et ce ne fut guère avant midi qu'il sortit de chez lui pour aller déjeuner à son restaurant habituel.
En attendant qu'on le servît, il jeta un coup d'œil sur les journaux du matin, et y lut un long récit de Y accident àrvué la veille, rue Gît-le-Cœur.
Seulement, ce récit n'était pas de tout point conforme à la vérité.
Le reporter, soit qu'il eût été mal renseigné, soit qu'il eût de propos délibéré poussé au noir sa narration, affirmait qu'outre le jeune garçon inconnu, une porteuse de pain avait été broyée littéralement.
Ovide sourit.
— Si le cousin Harmant lit cela, — se dit-il, — et il le lira, il verra que cette fois la besogne était bien faite et qu'il pourra dormir à présent sur ses deux oreilles! — Décidément mon invention de l'échafaudage était de tout premier ordre, et je l'ai exécutée de main de maître...
Puis, après avoir déjeuné. Soliveau alla passer la journée dans un tripot où depuis quelque temps il avait la veine.
Raoul Duchemin et M"« Amanda étaient, dès le matin, partis pour Bois-
le-Roi.
Etienne Castel, suivant la ligne de conduite que nous connaissons, voyageait par le même train et, descendu à la station, se dirigeait lentement vers l'hôtel d\x Re?idez-vous des chasseurs, sans se douter que le couple qu'il cherchait marchait à quelques pas devant lui.
Rien ne le pressait d'arriver.
Depuis la berge de la Seine les environs de Bois-le-Roi sont charmants.
Le peintre admirait en connaisseur les sites pittoresques qui se déroulaient sous ses yeux.
Nous ne laisserons à sa contemplation artistique et nous suivrons
Amanda et Raoul.
— Eh bien ! faisons bourse commune... je vais aiclor ma fortune à la lionne.
LlV. 128. — H. GEFFROY, «dit. — Reproduction interdite. 128
Ni l'un ni l'autre, en ce moment, ne pensaient à Ovide Soliveau, baron de Reiss.
Ils étaient joyeux et souriants. — Ce fut Madeline, la servante de l'hôtel, qui les accueillit.
— A la bonne heure II — fit la paysanne avec un gros rire. — Voici des braves Parisiens qui n'oublient pas ceux qui les ont bien nourris et bien soignés ! ! — Madame sera joliment contente de vous voir !... Et cela va-t-il tout à fait bien, monsieur Raoul, depuis le jour que vous avez quitté de chez nous?
— Tout à fait bien, oui, ma fille. — Du terrible accident où j'ai failli laisser mes os, il ne me reste que le souvenir.
-~ Monsieur Raoul, on a joliment parlé de vous, ici, depuis trois jours, — reprit la servante.
— On a parlé de moi? — répéta Duchemin fort surpris.
— Ah ! je vous en réponds !...
— Et qui donc?
— Un monsieur qui est venu tout exprès pour vous voir, et qui même a paru joliment vexé en ne vous trouvant plus...
— Mon oncle de Dijon, peut-être? — - lit Raoul inquiet.
— Oh! quant à ça, je ne sais pas... — Un homme âgé déjà... avec un ruban rouge à sa boutonnière...
— Dans ce cas, ce n'est point mon oncle...
— Il tenait absolument à vous voir... il a demandé si on savait votre adresse à Paris, et celle de mademoiselle...
— La mienne aussi ! ! — Il a demandé la mienne ? ? — s'écria l'essayeuse de M""* Augustine en devenant très pâle.
— Parfaitement... — et puis une autre adresse encore...
— Laquelle?
— Celle de M. le baron de Reiss...
Raoul et sa maîtresse échangèrent un regard qui disait éloquemment leurs angoisses ; puis Amanda, d'une voix que l'émotion rendait tremblante, posa cette question :
— Quand ce monsieur est-il venu?
— Tout juste le lendemain du départ de M. Raoul...
— Voilà qui est extraordinatre ! — fit Raoul.
— Ah! oui, par exemple! 1 — appuya M"« Amanda.
— Comment était ce monsieur?
— Tout à fait comme il faut, mais pas dans le même genre que M. de Reiss... et bien plus causeur que lui... — Il demandait des informations à n'en plus finir... et patati, et patata...
— Mais on n'a pu lui donner aucune adresse?... — s'écria l'essayeuse.
— Faites excuse... celle de M. le baron...
— Vous l'aviez donc?
— Certainement... sur le registre de police de madame, où elle est inscrite tout au long...
Amanda dit à demi-voix à Raoul :
— Une fausse adresse, je le parierais.
— C'est mon avis.
Un coup de cloche appela Madeline, qui dut quitter les deux jeunes gens pour aller à son service.
— Quel est cet homme? Que peut-il nous vouloir? — murmura
l'essayeuse.
— Je n'en sais rien, et cela m'inquiète, comme tout ce qui est mystérieux et inexplicable. — Ce qui saute aux yeux, c'est qu'on nous cherche.
— Bref, tu as peur?
— Un peu.
— Moi aussi. Mais il ne faut pas que cela nous gâte notre journée de plaisir. — Allons dire bonjour à la maîtresse de l'hôtel, et commandons notre déjeuner.
Une demi-heure plus tard, les jeunes gens s'installaient dans un cabinet du premier étage où leur couvert se trouvait dressé. Madeline était chargée de les servir.
A ce moment précis, Etienne Castel franchissait le seuil de la grande
salle.
L'hôtelière le reconnut et alla, souriante, à sa rencontre.
— Vous voilà donc revenu chez nous, monsieur? — lui dit-elle.
— Oui, madame... je viens vous demandera déjeuner...
— Tout de suite, et je tâcherai que vous soyez content. — Voulezvous déjeuner ici, ou dans le jardin?...
— Ici... — répondit l'artiste en désignant une table.
— Parfaitement... je vais mettre votre couvert moi-même...
Tout en disposant la nappe, les assiettes, la carafe, etc., l'hôtelière
reprit :
— Eh bien! monsieur, avez-vous trouvé, comme vous le désiriez, M. le
baron de Reiss?
Etienne Castel répondit, en regardant son interlocutrice :
— Mais, sans doute... — Je vous remercie de m'avoir ûonne son
adresse... — Et vous, madame, — ajouta-t-il, — avez-vous entenau parler de M. Raoul Duchemin, depuis son départ de Bois-le-Roi? Ce fut au tour de l'hôtelière de regarder Etienne.
— Vous connaissez donc M. Duchemin? — s'écria-t-elle.
— Non, madame, mais j'ai des raisons pour désirer beaucoup le voir, et comme votre servante m'a dit qu'un de ces dimanches il devait venir passer la journée ici^je suis venu de mon côté, à tout hasard, dans l'espoir de me rencontrer avec lui, et je reviendrai chaque dimanche jusqu'à ce que cet espoir soit réalisé...
— Alors, monsieur, vous avez de la chance, une vraie chance!...
— M. Duchemin vous aurait-il écrit pour vous annoncer sa visite?
— Mieux que ça...
— Il est venu?...
— Oui, monsieur... — Il déjeune ici en ce moment et, après une promenade en forêt, il y dînera.
— Vous aviez raison, madame, je tombe à merveille. — M. Duchemin est-il seul?
— Non, monsieur, il est avec une personne de sa connaissance.
— ' M"* Amanda, sans doute.
— Précisément... une charmante demoiselle... Etienne Gastel eut aux lèvres un sourire joyeux. La maîtresse d'hôtel reprit :
— Si vous le voulez, monsieur, je les préviendrai qu'il y a là quelqu'un fort désireux de voir M. Duchemin...
— Pas en ce moment, madame... — Laissez déjeuner ces jeunes gens...
— Quand ils auront fini, je vous prierai de vouloir bien leur apprendre ma présence, mais seulement alors...
L'hôtelière s'inclina; l'artiste commanda le menu de son déjeuner et se mit à manger de bon appétit.
Une cfemi-heure plus tard Madeline, pour les besoins du service, fut obligée de venir au comptoir.
En jetant un coup d'œii dans la salle, où plusieurs personnes étaient attablées, elle aperçut le peintre, fit un geste d'étonnement et regagna aussitôt le cabinet où se trouvaient Amanda et Raoul.
— Monsieur, madame, — leur dit-elle en entrant comme un ouragan,
— il est là...
— Qui? — demandèrent à la fois les deux jeunes gens.
— Le monsieur qui est venu ici il y a trois jours pour vous voir, monsieur Duchemin... le monsieur au ruban rouge.
Les inquiétudes de Raoul revinrent tout à coup.
— Est-ce qu'il s'est informé de moi? — fit-il vivement...
— - Je n'en sais rien, monsieur... — Je l'ai aperçu, voilà tout... -=- Dans quel endroit se trouve-t-il?
— Dans la grand salle oîi il déjeune.
— Descends, — dit Amanda à Raoul, — regarde sans être vu et assuretoi si tu connais cet homme...
— J'y vais...
Raoul se leva, poussé en même temps par la ouriosité et par la peur.
— Il est à la table placée tout à côté du comptoir... — reprit la servante en sortant.
Duchemin descendit sans bruit, arriva au bas de l'escalier, près de la porte vitrée de la grande salle, et chercha du regard la table indiquée par
Madeline.
Aucune erreur n'était possible d'ailleurs, l'artiste seul portant un ruban rouge à la boutonnière.
Raoul examina pendant quelques secondes Etienne Gastel avec attention, puis il remonta.
— Eh bien? — lui demanda M"« Amanda qui tremblait malgré elle. —
Le connais-tu?
— Non, je ne le connais pas... — répondit-il; — mais je suis sûr qu'il n'est point ce que je croyais... ce que je craignais...
— Quoi donc?
— Un homme de police, — fit Raoul en baissant la voix.
— Moi aussi, je craignais cela, — balbutia l'essayeuse; — me voilà rassurée...
La servante rentra, et demanda à son tour :
Le connaissez-vous, monsieur, ce monsieur?
Et sur la réponse négative du jeune homme elle ajouta :
— S'il sait que vous êtes là, et s'il témoigne l'intention de vous voir, que faudra-t-il lui dire?
Raoul héâitait. -.
— Parbleu I il ne nous mangera pas ! — dit tout à coup Amanda rentrant en possession de son aplomb habituel. — Vous le ferez monter carrément, Madeline...
— Bien, mademoiselle...
Le déjeuner continua.
Un coup de sonnette appela la servante au comptoir, où la maîtresse de l'hôtel lui posa cette question :
— M. Duchemin a-t-il fini de déjeuner?
— Oui, madame... — Je vais servir le café dans le cabinet...
— Ah ! bien, prévenez-le qu'il y a ici, dans la grande salle, une personne, un monsieur, qui désirerait lui parler.
Madeline jeta un coup d'œil sur Etienne Gastel qui écoutait, achevant son café.
— J'y vais, madame... — fit-elle ensuite; et elle monta rapidement pour s'acquitter de sa commission.
— A quoi donc pensez-vous, ma fille!! — s'écria l'essayeuse. — On vous a déjà dit tout à l'heure d'amener ce monsieur...
La servante redescendit.
— Mais sapristi! — poursuivit la jeune femme en s'adressant à Raoul, — montre donc que tu es un homme 1! — Te voilà pâle comme si un commissaire de police et une demi-douzaine de gendarmes venaient t'arrêter...
— Je ne sais pourquoi, — répliqua Duchemin, — mais j'ai dans l'esprit que le personnage qui s'annonce est un oiseau de mauvais augure...
— Nous allons bientôt le savoir.
En ce moment s'ouvrit la porte du cabinet.
Etienne Gastel conduit par Madeline, et le chapeau à la main, parut sur le seuil.
La servante se retira et referma la porte.
L'artiste salua.
Amanda et Raoul quittèrent leurs sièges avec empressement et lui rendirent son salut.
■^ Vous voudrez bien, madame et monsieur, me pardonner, du moins je l'espère, — commença le nouveau venu, — l'étrange sans-façon de mon procédé, mais j'ai absolument besoin d'avoir avec M. Duchemin quelques minutes de conversation...
— On m'a prévenu, monsieur, — bégaya Raoul, — et je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici...
— Puis-je vous dire deux mots?
— Mais certainement, monsieur...
Etienne jeta sur M"^ Amanda un regard significatif. Raoul comprit le sens de ce regard et se.hâta d'ajouter :
— Vous pouvez parler devant mademoiselle... je n'ai pas de secrets pour elle.
L'artiste s'inclina.
Amanda lui avança une chaise.
Il s'assit et dit, en s'apercevant de la violente émotion du jeune homme :
— Ma présence semble vous troubler, monsieur. — Il n'y a pour cela
aucune raison. — Remettez-vous, je vous en prie ! — Quoi que j'aie à vous dire et à vous apprendre, ne voyez point en moi un ennemi, mais au con-. irnireun homme prêt à vous tendre la main si, par hasard, vous aviez besoin d'un appui.
Au lien de rassurer Duchemin, ces paroles augmentèrent ses craintes.
Pour toute réponse il balbutia quelques mots inintelligibles.
Amanda, très agitée, très fiévreuse, écoutait.
Etienne poursuivit :
— Il faut d'abord et avant tout que vous sachiez qui je suis...
« Je me nomme Etienne Castel, je suis peintre etj'habite la rue d'Assas.
u Maintenant, afin que vous puissiez comprendre comment je suis venu vous relancer jusqu'ici, ce qui doit vous paraître inexplicable, je dois vous aj) prendre qu'on m'a dit à Joigny que vous aviez été blessé dans un accident de chemin de fer et que vous vous trouviez en traitement à Bois-le- Roî.
— Ah! — fit Raoul, — c'est à Joigny que vous avez su...
— Oui, mon cher monsieur...
— Par qui donc?
— Par le secrétaire de la mairie...
Duchemin devint livide.
Etienne Castel poursuivit :
— Je suis venu il y a trois jours, espérant vous rencontrer... — Vous étiez parti, me dit-on, mais vous deviez revenir un des prochains dimanches... — Je résolus aussitôtd'y revenir moi-même chaque dimanche dans l'espérance de vous trouver, puisque je n'avais aucun moyen de découvrir votre adresse â Paris. — Vous devez comprendre que pour me déterminer à agir ainsi, il fallait que j'aie grand besoin de vous voir... — Vous comprenez cela, n'est-ce pas?
— Parfaitement, monsieur...
— Je vous ai trouvé plus tôt que je n'osais l'espérer... J'en bénis le ciel... — Je vais maintenant vous apprendre le motif qui me conduisait à \'& mairie de Joigny, d'oii, paraît-il, vous êtes sorti pour cause de démission forcée... — Est-ce vrai?
— Hélas! oui, monsieur, c'est vrai...
— Mon but était de découvrir à qui avait été délivré le procès-verbal du dépôt d'un enfant à l'hospice des Enfants-Trouvés...
En entendant ces mots, Duchemin sentit une sueur glacée mouiller la racine de ses cheveux.
Il tremblait de tout son corps et se voyait en face d'un péril inévitable.
L'artiste éprouvait involontairement une sorte de oitié pour ce malheureux garçon.
Ovide aperçut le véhicule qui stationnait à ilix pas de la porte.
LlV. 129. — H. GEFFnOY, édll. — Reproduction inlerJUe.
LA PORTEUSE DE PAIN i027
— Je vous ai déjà dit de rester calme... — continua-t-il. — Veuillez Jonc m'écouter sans vous troubler ainsi... — l^st-ce que vous doutez de ma parole ?
— Non... non... monsieur...
— Lorsque je présentai à M. le maire le procès-verbal dont il s'agit, il parut stupéfait, — poursuivit Etienne, — ce procès-verbal étant une pièce authentique qui ne devait sous aucun prétexte sortir des archives de îa mairie... — Une enquête immédiate fut ouverte en ma présence, et de cette enquête résulta la preuve que la pièce avait été dérobée.
— Mais alors je suis perdu! — s'écria Duchemin malgré lui.
— J'essayerai de vous sauver si vous me répondez franchement.
— J'y suis tout prêt, monsieur, je le jure !
— Ce procès-verbal, c'est bien vous qui l'avez retiré des archives?
— Oui, monsieur, c'est bien moi.
— Vous l'avez vendu?
— Vendu, non, monsieur.. . — Je l'ai livré en échange de service rendu. . .
— C'est identiquement la même chose, puisque le service dont vous me parlez était un service d'argent. — Mais ne discutons pas. — En l'absence de tout récépissé de l'acte frauduleusement soustrait, nous n'avons pu découvrir à qui il avait été remis... — Cela, j'ai besoin de le savoir, et vous allez me l'apprendre.
Amanda ne laissa point à Raoul le temps de parler.
— Puisque vous avez cet acte dans les mains, — dit-elle, — vous le tenez d'une personne qui vous est connue. Vous savez donc ce que vous veniez nous demander,
Etienne se retourna vers l'essayeuse.
— Votre raisonnement semble logique, mademoiselle; mais il ne l'est pas... — répliqua-t-il. — Cette pièce a passé par tant de mains que je n'ai pu remonter jusqu'à celles qui l'ont reçue les premières.. — C'est pour cela que je suis ici... — Voulez-vous que je vous aide, monsieur Duchemin?... — Le tentateur n'était-il point un certain baron de Reiss?
— Oui, monsieur...
— Connaissiez-vous depuis longtemps cet homme?
— Je ne l'avais jamais vu...
— C'est bien invraisemblable...
— C'est cependant l'exacte vérité, je le jure !...
— Ainsi, vous livriez le procès-verbal à cet homme sans le connaître!! — Vous commettiez un délit, qui est un crime, pour le compte d'un quidam, que vous n'aviez jamais vu!! — Mais quels moyens a-t-il donc employé, ce quidam, pour faire ainsi de vous un instrument passif?
— Eh ! monsieur, il me sauvait de la cour d'assises! 1
<028 LA PORTEUSE DE PAlxN
— • Dues plulôl qu'il vous y conduisait!...
— Je ne merendais pas compte, monsieur, de la gravité du déni que j'allais commettre. — D'ailleurs, le baron de Reiss me paraissait un honnête homme... Je croyais à sa bonne foi... — Voici de quelle façon les choses se sont passées...
Duchemin narra par le menu comment il avait fait la connaissance d'Arnold de Reiss à Joigny, et ce que lui avait raconté le prétendu baron pour obtenir de lui la remise du procès-verbal.
Etienne avait écouté avec une attention profonde.
— Donc, — fit-il quand Raoul eut achevé, — cet homme vous a dit au'il était le père de la jeune fille?
— Oui, monsieur.
— 11 vous a dit le lieu et la date de la naissance^
— Oui, monsieur.
— Le nom de la mère.
— Également, et celui de la nourrice aussi.
— Cet homme avait des renseignements précis!! — fit l'artiste. — D'où lui venaient-ils? — C'est ce que nous découvrirons plus tard. — il s'agit maintenant de mettre la main sur le baron de Reiss... — Ne savezvous point son adresse, vous, madame? — ajouta l'ex-tuteur de Georges en s'adressant à M"« Amanda.
— Et pourquoi la saurais-je, monsieur r — répliqua l'essayeuse qui se
défiait.
— Par l'excellente raison que vous connaissiez d'une façon très intime ce baron vrai ou faux, et que vous avez passé huit jours ici, en tête à tête avec lui
Amanda se mordit les lèvres et rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Je croyais que la maîtresse de l'hôtel vous avait donné cette adresse,
— murmura-t-elle.
— Sans doute, mais elle était fausse... -- Voyons, il faut parler franc...
— Je vous ai dit que j'étais un ami... Je pourrais devenir un ennemi... — Le maire de Joigny a écrit au procureur de la République de Paris... — On va vous chercher, monsieur Duchemin, et l'on vous trouvera... — Vous serez soumis à un interrogatoire, forcé de répondre, et vos réponses nous apprendront ce que nous voulons savoir. — Si vous me parlez, au contraire, à cœur ouvert, si vous ne me cachez rien, j'userai de toute mon influence, — je vous affirme qu'elle est sérieuse, — pour qu'aucune poursuite ne soit dirigée contre vous. — Si les poursuites étaient commencées, on ferait en sorte de les arrêter, je vous en donne ma parole d'honnête homme !
— Eh! monsieur. -- du Amanda, — nous ne demanderions qu'à par-
— Il faut portci* celte lettre à la Préfecture de police.^
1er, mais nous ne connaissons ni l'un ni l'autre l'adresse du baron de Reiss...
— Bien vrai?
— Oui, monsieur, bien vrai... Duchemin et moi nous donnerions tout au monde pour le savoir; mais cet homme est si adroit qu'il nous a glissé dans les. mains.
— Vous le cherchiez donc?
— Je le cherchais... — répondit Raoul à son tour.
— Dans quel but ?
— Dans le but de lui arracher des papiers qui nous compromettent, madame et moi... — Hier, j'étais parvenu à trouver sa piste... je le suivais... Je croyais le tenir... Il m'a échappé...
Et Duchemin raconta ce que nous avons raconté nous-même à nos lecteurs.
— Ainsi, — s'écria l'artiste, — ce personnage insaisissable allait chez Paul Harmant.
— Oui, monsieur...
— Et c'est pour lui qu'il a exigé la remise de l'acte enlevé aux archives de Joigny, — ajouta M"« Amanda; — c'est pour son compte qu'il a voulu tuer Lucie...
— Tuer Lucie I! — s'écria Etienne stupéfait. — Que dites-vous?
— La vérité.
— Vous avez des preuves de cela ?
— Eh! monsieur, si j'avais des preuves matérielles, je ne craindrais rien et je pourrais me venger...
— Vous venger de quoi ?
— Il a voulu m'assassiner aussi, moi, sachant que je soupçonnais son crime... Cet homme ne se nomme pas le baron de Reiss... il se nomme Ovide Soliveau...
— Ovide Soliveau !... — répéta l'artiste. — Le cousin de Paul Harmant, ou plutôt de celui qui se fait appeler ainsi, car l'industriel est Jacques Garaud, cette fois je n'en démordrai pas!... — Mais quel lien mystérieux y a-t-il entre ces deux hommes? Gomment Tassassin de Jules Labroue s'est-il mis dans la peau de Paul Harmant et comment connait-il Ovide Soliveau? — Quelles ténèbres! — Qui donc y portera la lumière?
Après un silence Etienne Gastel, s'adressant à M"« Amanda, reprit :
— Voulez-vous me dire ce que vous avez remarqué, ce que vous avez surpris, depuis le jour de votre première entrevue jusqu'à celui où il vous a quittée?
~ Oui, si vous me faites une promesse... — répliqua l'essayeuse.
— Quelle promesse?
— Celle de nous aider dans notre vengeance...
— Comptez sur moi, puisque nos intérêts sont les mêmes...
— Et il n'arrivera rien à Pi^oul ?
— Si les poursuites sont commencées, je les arrêterai dès demain...
— Alors je vais tout vous dire...
Et la jeune femme commença le récit de sa liaison avec le faux baron de Reiss, détaillant ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait entendu, ce qu'elle avait soupçonné.
— Vous aviez raison, — dit Etienne quand- elle eut achevé, — cet homme est bien le meurtrier de Lucie, et il agissait pour le compte de Paul Harmant), cela saute aux yeux. Mais les preuves matérielles manquent, et il faut avoir dans les mains de quoi écraser les deux misérables! i — Je puis disposer de vous, n'est-ce pas, monsieur Duchemin?
— D'une façon absolue, oui, monsieur.
— Eh bien ! continuez à surveiller Paul Harmant, car c'est grâce à lui, j'en suis certain, que nous découvrirons la retraite de son complice...
— Je le surveillerai.
— Lorsque vous saurez où demeure Ovide Soliveau, je vou^ dirai ce qu'il faudra faire. — Chez lui nous trouverons, je n'en doute pas, la preuve dont nous avons besoin contre le millionnaire et son âme damnée.
L'essayeuse intervint. '
— Ne connaissez-vous donc pas Paul Harmant? — demanda-t-elle.
— Je le connais... — Je vais chez lui... — 11 est venu chez moi...
— Ne pourriez-vous alors agir de votre côté?
— Non, car un mot maladroit, une démarche imprudente, lui donneraient l'éveil... — Une fois sur ses gardes, il disparaîtrait.
— C'est vrai!...
— La chasse que M. Duchemin a donnée hier à lui et à Soliveau a dû leur mettre déjà la puce à l'oreille, — poursuivit l'artiste; — donc il faut agir avec une extrême prudence. — Si ces hommes méditent un nouveau crime, ce qui est probable, il faut que nous puissions les empêcher Je l'accomplir...
En disant ce qui précède Etienne pensait à Jeanne Fortier dont Paul Harmant connaissait la présence à Paris.
— Disposez de moi, monsieur, je le répète, — dit Raoul.
— Depuis votre arrivée à Paris, qu'avez-vous fait?
— Pas autre chose que de rechercher ce misérable Ovide Soliveau...
— Ne gagnant rien, vous n'avez d'autres ressources que l'indemnitéL payée par le chemin de fer, et qui sera bien vite épuisée... — Je mets ma bouTse à votre disposition...
— C'est inutile, monsieur, — interrompit M"® Amanda, — j'ai quelques économies... elles seront employées jusqu'au dernier sou à l'œuvre commune...
i(m LA PORTEUSE DE PAIN
— Mon offre n'en subsiste pas moins... — veuillez vous' en souvenif au besoin... — voici ma carte, mon adresse est au bas... — Où demeurezvous?
— Rue des Dames, numéro 28, aux Batignolles,.. — répondit l'essayeuse.
— Dès que vous aurez des nouvelles, à quelque heure que ce soit, fût-ce au milieu de la nuit, prévenez-moi.
— Je n'y manquerai pas.
Etienne se leva, en ajoutant :
— Mettez-vous l'esprit en repos, monsieur Duchemin, et comptez sur ma promesse. — Aucunes poursuites n'auront lieu contre vous.
— Je vous crois, monsieur, et je vous remercie de toute mon âme. L'artiste, reconduit par les deux jeunes gens, sortit du cabinet, puis
de l'hôtel, et reprit le chemin de la gare.
En montant dans le compartiment du train qui devait le ramener à Paris, il murmurait :
— Ou je me trompe fort, ou la réhabilitation de Jeanne Fortier, la mère de Georges, ne se fera pas longtemps attendre désormais!!...
Raoul Duchemin et Amanda bénissaient le hasard qui leur amenait à l'improviste un si puissant allié.
Ils passèrent le reste de la journée joyeusement, et rentrèrent le soir rue des Dames, après avoir combiné le nouveau plan que devait suivre Raoul pour arriver à découvrir la demeure d'Ovide Soliveau.
Malgré tout ce que son complice avait pu lui dire, Paul Harmant éprouvait des craintes sérieuses, et la réflexion ne parvenait point à le rassurer.
Cette femme, Amanda Régamy, la maîtresse de Raoul Duchemin, ne deviendrait-elle pas dangereuse?
Il n'en savait rien, mais une crainte vague n'en subsistait pas moins, et c'est en vain qu'il se disait :
— Jeanne est morte, par conséquent rien à craindre de ce côté... — Amanda ne peut en vouloir qu'à Ovide et ne me connaît point. Or, dans huit jours Ovide aura quitté la France... — Donc j'aurais tort de m'alarraer...
Sans cesse il se répétait cela et ne s'en alarmait pas moins.
Le lundi matin il se rendit à ses ateliers de Courbevoie.
En sortant de l'hôtel de la rue Murillo, il avait instinctivement jeté un regard scrutaxt^ur auxour de lui.
La rue était déserte, d'où le millionnaire conclut que personne ne songeait à épier ses actions.
Il se trompait.
Le peintre adniii-ait les sites pittoresques qui se déroulaient sous ses yeux...
LlV. 130. H. GliFrnOY. édlt. — Reproduclion iiilei'JiW. 130
Raoul Diichemin avait repris sa faction sur le quai de Gourbevoie, en race de l'usine, mais de l'autre côté de la Seine, sous l'apparence inoftensive d'un pêcheur à la ligne. — Une voiture louée à la journée l'attendait à cent pas de là, près de la tête du pont.
Laissons-le se livrer à sa patiente surveillance et revenons à Jeanne
Fortier.
La porteuse de pain, après la terrible secousse qu'elle venait de subir, avait continué son service, on le sait, mais la réaction amena chez elle une fatigue si grande, elle se sentit à tel point brisée, qu'il lui fallut solliciter de son patron un repos de deux jours.
M. Lebret ne pouvait qu'acquiescer à sa demande.
— Si même vous avez besoin de vous reposer un peu plus longtemps, ne vous gênez pas. . — ajouta-t-il. — Vous êtes de la maison, maman Lison, et votre place vous sera conservée...
— Je vous remercie de votre grande bonté, monsieur Lebret, — répondit Jeanne, — mais je n'en profiterai point... — Lundi matin, je reprendrai mon service...
— A votre volonté, maman Lison...
La brave femme passa la soirée du samedi et la journée du dimanche tout entière dans la chambre de sa chère Lucie.
Le bonheur d'être auprès de sa fille était bien autrement fortifiant pour elle que tous les médicaments du monde, d'autant plus que Lucie, à peu près remise, l'entourait à son tour de soins et de prévenances.
Le dimanche soir Jeanne ne ressentait plus aucune fatigue, et la blessure de son front, couverte d'une bande de diachylum, ne la faisait point souffrir.
Le lundi, ainsi qu'elle l'avait promis à son patron, elle arrivait dès cinq heures du matin à la boulangerie de la rue Dauphine.
Comme de coutume elle se rendit au Rendez-vous des boulangers, rue de Seine, pour y manger une écuellée de soupe avant de commencer sa tournée.
La salle était pleine de geindres, |de porteurs et de porteuses, les uns buvant la goutte matinale ou le vin blanc pour tuer le ver, d'autres absorbant le contenu d'énormes bols de café au lait.
Lorsque maman Lison parut, un véritable hourrah de joie accueillit son entrée.
On ne l'avait pas vue depuis l'accident, aussi tout le monde l'entourait, la félicitant, la fêtant.
C'était à qui tenait à lui serrer la main.
Le Tourangeau et le Lyonnais voulurent payer chacun une tournée monstre en son honneur. — En voyant toutes ces sympathies dont la sin-
i036 LA PORTEUSE DE PAIN
cérite'ne s pouvait mettre en doute, l'évadée de Clermont sentait ses yeux se voiler de larmes.
11 lui fallut à dix reprises raconter son accident à ceux qui l'interrogeaient. — Heureusement ce récit n'était pas long.
Enfin elle sortit pour aller prendre son panier roulant.
Le Lyonnais et le Tourangeau, n'ayant à se remettre au travail que dans l'après-midi, étaient restés àfumer avec plusieurs de leurs camarades.
On se souvient que le Lyonnais avait indiqué jadis à Jeanne la boulangerie Lebret, et qu'il lui avait procuré la place de porteuse de pain.
— Voyons, est-ce dit? — demanda-t-il au Tourangeau.
— C'est dit... — répliqua celui-ci. -— J'en suis... — Il faut consulter les camarades...
— De quoi s'agit-ii? — s'écrièrent des voix nombreuses.
— Voici ce que je propose... — reprit le Lyonnais. — Maman Lison est une brave femme que nous aimons tous, pas vrai?
— Oui... oui...
— Et non seulement nous l'aimons, mais nous l'estimons...
— Bien sûr!
— Ça nous aurait fait un gros chagrin si elle était morte victime de cet échafaudage de malheur qui est tombé si près de sa tète.
— Ahl bigre, oui!... Foi de Tourangeau!
— Et pour la faire enterrer dignement, — poursuivit le Lyonnais, — tous ceux de la boulange qui viennent ici auraient bien mis de leur poche une pièce de cent sous ou de six francs...
— Sans qu'on ait eu besoin de nous tirer l'oreille pour cela...
— Eh bien! êtes-vous d'avis de débourser tout de même les six francs, non pour un deuil mais pour une petite fête de famille, en offrant ici un repas de réjouissance à maman Lison?
Une clameur d'approbation unanime fut la réponse.
— 3onne idée, ça, mon garçon! — dit la marchande de vin qui avait entendu. — J'en suis, et je payerai une bouteille de Champagne...
— Et moi une autre... — ajouta la servante.
— Et moi une troisième... — fit le garçon.
— C'est donc entendu... — reprit le Lyonnais. — On fera le repas à midi, à l'heure oîi tout le monde est libre. — On va prendre une feuille de papier sur laquelle tous ceux qui veulent en être s'inscriront, en versant
leur argent entre les mains de la patronne, ici présente, qui se chargera de faire signer et d'encaisser.
— Convenu!
— Combien par tête, la patronne?
— Six francs, et vous aurez quelque chose dans le soigné, à s'en lécher les pouces jusqu'aux coudes.
— Va pour six francs...
La servante avait apporté une feuille de papier, une plume et de l'encre. Tous ceux qui se trouvaient là donnèrent leur signature et versèrent leur argent.
— Surtout que maman Lison n'en sache rien! — s'écria le Lyonnais; — il faut qu'elle ait toute la surprise... — On ne l'invitera que le matin...
— Soyez tranquille... — On n'éventera pas la mèche...
— Quel jour ça aura-t-il lieu? — demanda la patronne.
— Nous conviendrons du jour quand tout le monde aura signé.
Ovide Soliveau préparait son départ avec beaucoup d'entrain.
Il passait son temps à faire des emplettes qu'il entassait dans des caisses pour les emporter à Buenos-Avres, où il avait le désir d'aller se fixer, et l'intention de finir ses jours.
Pourquoi à Buenos- Ayres plutôt qu'ailleurs?
Parce qu'il avait entendu dire qu'à Buenos- Ayres on jouait beaucoup, et que le jeu était sa passion favorite, — nous savons cela depuis longtemps.
Il allait et venait dans Paris, très affairé, mais se défiant toujours de M"^ Amanda, aussi évitait-il de passer dans le quartier où il pensait avoir chance de la rencontrer, et avait-il le soin de ne sortir de chez lui et de n'y rentrer qu'aux heures où il savait que l'essayeuse ne pouvait le surveiller, étant retenue par son travail chez M"® Augustine.
— Le hasard seul, — se disait-il, — l'a fait me rencontrer dernièrement, ce qui lui a permis de me suivre... — Elle devait être en course pour le compte de la couturière... — Cela peut arriver une fois, mais pas deux, et d'ici à quelques jours, si elle me cherche encore, elle me cherchera vainement... je serai loin...
Depuis son retour à Paris, Ovide avait fait la connaissance, dans un tripot, d'un personnage ayant habité Buenos-Ayres où il possédait un établissement, ce qui l'obligeait à entretenir une correspondance avec son représentant
Ce personnage s'était fait un plaisir de le renseigner sur les mœurs et
les coutumes du pays, et de lui promettre des lettres d'introduction auprès de ses amis.
Soliveau, en arrivant là-bas, ne se trouverait donc pas isolé.
L'obligeant personnage se nommait Tiercelet, et demeurait rue Jacob.
Ovide, une après-midi, se décida à aller prévenir ledit Tiercelet de son prochain départ, et à réclamer de son obligeance les lettres de recommandation promises.
11 venait de faire de nombreuses courses et se trouvait aux environs de ^a place Saint-Sulpice, voisine de la rue Jacob oîi il se rendit.
L'ancien industriel de Buenos-Ayres était absent et ne devait rentrer que fort tard dans la soirée.
Soliveau, un peu ennuyé de ce contretemps, se retira en annonçant qu'il reviendrait le lendemain.
Tout en réfléchissant à sa déception, il descendit la rue de Seine.
— J'ai été maladroit! — se dit-il tout à coup. — J'aurais dû laisser un mot et expliquer le but de ma visite. — Tiercelet peut avoir à sortir
.demain encore; dans ce cas je ne le rencontrerais pas plus qu'aujourd'hui et ce serait à recommencer... — Un rendez-vous à jour convenu et à heure fixe est plus convenable et plus sûr... — il est encore temps de le donner... — Je vais écrire illico.
Le Dijonnais jeta un regard autour de lui, cherchant un café où il pourrait tracer quelques lignes.
Ses yeux rencontrèrent l'enseigne : au rendez-vous des boulangers.
Cette enseigne il la reconnut, et un petit frisson agita son corps, mais il existe un fait étrange, anormal, inexplicable, et cependant indiscuté, c'est que les criminels aiment à revoir les lieux où ils ont combiné et exécuté leur crime.
Une sorte d'irrésistible aimant les y ramène malgré le danger.
Ovide franchit le seuil de l'établissement du marchand de vin.
Le patron se trouvait à son comptoir comme le matin où, déguisé en chiffonnier, le misérable qui suivait Jeanne était entré pour boire un verre de vin blanc.
— J'aurais besoin d'écrire une lettre, — dit-il au mastroquet, — avezvous un cabinet?
— Oui, monsieur... ici...
Et le patron désignait la petite pièce séparée de la grande salle par un vitrage dans lequel s'ouvrait un vasistas mobile. Ovide reprit :
— Veuillez me donner du café, en même temps qu'un encrier, du papier et une plume...
— Tout de suite, monsieur...
Le Dijonnais entra dans le cabinet.
Nous ayons dit que le vitrage était à demi couvert par des rideaux de mousseline jadis blanche.
Ces rideaux ne montaient pas bien haut — En regardant oar-dessus on voyait l'intérieur de la salle.
En attendant qu'on le servît, Ovide y jeta un coup d'œil.
Quelques tables étaient occupées par des ouvriers boulangers.
Le garçon marchand de vin, qui faisait avec le patron le service de la boutique, lui apporta ce qu'il avait demandé.
Ovide s'assit, but une gorgée de café et s'apprêta à écrire.
Les voix des consommateurs de la salle voisine arrivaient à lui d'une façon tellement distincte qu'il tourna la tête pour chercher par où ces voix pouvaient pénétrer ainsi, et ils constata l'existence du vasistas à demi ouvert.
Peu lui importait d'ailleurs.
Il commença sa lettre à M. Tiercelet.
La grande salle se remplissait peu à peu.
D'instant en instant entraient des geindres. des porteurs et des porteuses.
La servante allait et venait, prenant les ordres de chacun.
Au cours de ces allées et venues multipliées elle s'approcha d'une table p^lacée tout près du cabinet d'Ovide.
Deux hommes et une femme occupaient cette table.
— La patronne m'envoie vous d-emander si vous en serez et si vous voulez signer la feuille? — dit la servante à ces consommateurs.
— Si nous serons de quoi ? — Signer quelle feuille? — fit Tun des hommes.
— La feuille pour le repas..,
— Quel repas?
— Vous ne savez donc rien?
— Rien du tout...
— Eh bien I il s'agit du repas par souscription que les camarades offrent à maman Lison, jeudi prochain, pour fêter la veine qu'elle a eue de ne pas être écrabouiUée, rue Gît-le-Gœur, par l'échafaudage des peintres en bâtiment.
La foudre tombant au milieu de la table où écrivait Ovide n'aurait pas produit sur lui un effet plus lerrifiant que les paroles qu'il venait d'entendre.
Plus blanc qu'un linge et tremblant comme la feuille, il se leva machinalement, regardant autour de lui d'un air effaré.
— C'est vrai, — répondit la femme qui se, trouvait en compagnie des
deux hommes, — nous savions l'accident... — Pauvre maman Lison... elle l'a échappé belle!...
-^ Maintenant que vous voilà au fait, en serez-vous? — reprit la servante. — Tout le monde en est... on rira... On dansera même un peu... — C'est six francs par tête.
— Mais bien sûr que nous en serons!... — Pauvre maman Lison, elle n'a que des amis ici...
— Je vais aller vous chercher la feuille. — Vous écrirez vos noms et vous me verserez chacun six francs.
Ovide sentait une sueur glacée mouiller ses membres.
— Jeanne Portier vivante ! ! — balbutia-t-il presque à haute voix sans en avoir conscience. — Lorsque je l'avais vue sanglante, inanimée, écrasée! — C'est impossible!! — Et cependant je ne rêve pas... Je ne suis pas fou... J'ai bien entendu, on prépare un banquet en son honneur!! Elle est vivante! Vivante comme sa fille ! ! Je les ai manquées toutes deux! — Ah! maladroit! maladroit!!
Le monologue du misérable fut interrompu.
La voix de la servante attira de nouveau son attention.
— Voici la liste... — disait cette voix. — Signez, casquez, et pas un mot à Lise Perrin si vous la voyez... — C'est une surprise...
En ce moment la servante cacha vivement la feuille de papier derrière son dos.
— Chut! — fît-elle en même temps, — plus un mot! — V'IàmamanLison. Jeanne Portier venait en effet d'entrer dans la salle avec une autre
porteuse de pain.
Ovide, reprenant un peu de sang-froid, souleva un coin du rideau et regarda, en ayant soin de ne pas se montrer.
Il vit Jeanne et la reconnut du premier coup d'œil.
Elle portait encore un bandeau sur la coupure de son front.
— Ah! oui, elle est bien vivante! — murmura-t-il en laissant tomber le rideau. — Donc, pour Jacques, les dangers sont toujours les mêmes... aussi terribles pour moi que pour lui! — D'ici à mon départ, Jeanne Portier peut rencontrer Jacques... le reconnaître... — La voyant saine et sauve, Jacques refusera de me donner l'argent qui payait sa mort! Tout serait perdu ! — Il ne faut pas que le hasard puisse les mettre en présence ! — Je reculerai, s'il le faut, mon voyage de quelques jours.
Au lieu de terminer la lettre commencée, Ovide la froissa et la mit dans sa poche. — Ensuite il appela le garçon, paya et, s'imposant le calme, sortit de l'air d'un bon bourgeois qui va tuer le temps en flânant sur les quais, en regardant les pêcheurs à la ligne et les étalages des bouquinistes.
Une idée nouvelle venait de germer dans son cerveau en ébuUitiou.
— Monsieur, madame, leur dit-elle en entrant comme un ouragan, il est là...
LlY. 131. — H. GEFFROY. édit. - Reproduction interdite. ^31
Ovide se rendit au Temple, et fit des emplettes dans plusieurs boutiques où l'on vendait des vêtements d'occasion.
II entra chez un coiffeur, donna l'ordre de tailler ses cheveux très courts, de raser ses favoris et ses moustaches, et regagna l'avenue de Clichy.
Une heure après, il sortait de son domicile complètement transformé, revêtu d'un costume d'un gris blanc comme en portent les ouvriers boulangers sans cesse en contact avec la farine, et coiffé d'un chapeau mou en feutre gris.
Ainsi habillé. Soliveau devenait méconnaissable pour des gens qui ne l'avaient qu'à peine vu et sous un accoutrement différent.
Il prit une voiture et se fit conduire auprès de l'Institut.
Là il descendit, enfila la rue de Seine, et entra résolument au Rendezvous des boida7igers.
Sept heures du soir venaient de sonner.
Une foule compacte remplissait rétablissement.
Soliveau eut beaucoup de peine à trouver une place libre dans la grande salle; cependant il parvint à s'asseoir et appela pour commander son dîner.
La servante Marianne s'approcha de lui et, voyant une figure inconnue, demanda curieusement :
— Est-ce que vous êtes de la boulange, vous, monsieur?
— Oui, ma fille... — répondit Ovide.
— Pas du quartier toujours? — reprit la servante.
— Pour le moment, non... — mais je l'ai habité autrefois... Je connaissais votre maison depuis des années, et comme j'arrive de Dijon afin de me placer à Paris, j'ai eu l'idée d'y venir dîner...
Le Tourangeau et le Lyonnais prenaient leur repas à une petite table voisine de la table de Soliveau.
— Ah! vous venez de Dijon, compagnon?... — lui dit le Lyonnais.
— Oui, compagnon...
— J'y ai travaillé il y a deux ans, moi. — Où étiez-vous embauché? Ovide cita le nom d'un boulanger de la rue Chabot-Gharny.
— Je le connais, — fit le Lyonnais, — c'est un brave garçon ... — Alors vous venez pour trouver du travail ici?...
— C'est mon intention... — J'aime Paris.
— Les bonnes places sont rares.
— Eh bien! j'attendrai...
— Dame!... si vous avez de quoi attendre...
— Oui, j'ai de quoi... — Je viens de faire un petit héritage... — Le magot n'est pas bien lourd, mais enfin il me permettra de ne point me fourrer n'importe où...
— Ça vaudra mieux que de se faire embaucher dans une boîte...
— Est-ce qu'on peut prendre pension ici? — demanda Soliveau, — pension au mois?
— Mais bien sûr... — répondit la servante. — Quand le gros du service sera fini, je vous enverrai la patronne et vous vous arrangerez avec elle...
— C'est ça... — En attendant, apportez-moi donc une jolie bouteille de bourgogne, quelque chose de fin... de derrière les fagots... — Les camarades que voilà ne refuseront pas de trinquer avec moi, entre compagnons, à la bonne franquette...
— Non, certes! — fit le Tourangeau.
Marianne apporta une bouteille de vin de Beaune, qui fut bientôt suivie d'une seconde.
La glace se trouvant ainsi rompue entre les deux compagnons et le nouveau venu, une demi-heure après ils étaient intimes.
— On vous reverra demain matin? — demanda le Lyonnais en se levant pour partir et en tendant la main à Ovide.
— Oui, — répondit celui-ci. — Je viendrai dès le matin... — Nous boirons le vin blanc...
— Ça va, mais nous jouerons, au zanzibar, à qui payera.
— C'est convenu, à demain matin.
Le Tourangeau et le Lyonnais se retirèrent.
Ovide acheva lentement son dîner.
Peu à peu la foule s'éclaircit, puis disparut, et il ne resta dans la grande salle qu'un très petit nombre de consommateurs.
La patronne avait désormais le temps de souffler et, prévenue par Marianne qu'un pensionnaire nouveau se présentait, elle se rendit à la table de Soliveau.
— C'est vous, monsieur, — fit-elle, — qui demandez à prendre pension?...
--- Oui, la bourgeoise...
— Eh bien! c'est facile... — Combien de repas?
— Trois, — la soupe le matin, avec un morceau de fromage et une demi-bouteiîle, le déjeuner à onze heures et le dîner... — Combien ça me coûtera-t-il? -
— On vous prendra comme aux autres, ni plus ni moins, cent vingt
11 retira du caralon un petit verre de chartreuse, cpi'il remplaça par la même quantité de
liqueur canadienne.
francs... et vous boirez ici du vin naturel... vous mangerez de la cuisine soignée...
— Ya pour cent vingt francs. — Je commencerai dès demain matin, et je vais vous payer une quinzaine d'avance...
— Gomme il vous plaira...
Ovide aligna trois pièces d'or sur la table.
— Voilà soixante francs, — dit-il.
— C'est bien cela. — Je vais vous en donner quittance et vous offrir un petit verre de cognac...
— Ce n'est pas de refus... à condition que vous trinquerez avec moi,.^
— Marianne, — fit la patronne, — apporte de la vieille et deux petits verres.
Marianne s'empressa de servir.
Ovide lui tendit une pièce de vingt francs, accompagnée de ces mots :
— Prenez là-dessus, s'il vous plaît, ma dépense de ce soir.
— Je vais faire l'addition et vous rendre la monnaie. L'addition se montait à la somme de sept francs.
La servante rendit treize francs à Ovide, sous la forme de deux pièces de cinq francs et de menue monnaie.
Le Dijonnais mit une des pièces de cinq francs dans la main de la servante en lui disant :
— Voici pour vous, ma tille.
Stupéfaite d'une pareille libéralité, Marianne rougit jusqu'aux oreilles, balbutia quelques mots de remerciement et empocha l'écu de cent sous.
— Ah çà! mais, — s'écria-t-elle tout à coup au bout d'un instant, — puisque vous êtes de la boulange et que vous allez prendre pension ici, vous en serez?...
— De quoi donc, ma fille? ~ fit Ovide, feignant de ne pas savoir ce que la servante voulait dire, quoiqu'il eût parfaitement compris.
— Du banquet...
— Quel banquet?
Ce fut la patronne qui répondit :
— Un dîner par souscription que l'on offre à une brave porteuse de pain... — Elle a failli être écrasée il y a quelques jours, et n'en a réchappé que par un miracle... — C'est une digne femme... Nous l'aimons tous ici...
— Mais je le crois bien, que j'en sérail! — répliqua vivement Soliveau. — Combien par tête?
— Six francs.
— LcÊ voici...
— Apporte la liste, Marianne, afin d'inscrire le compagnon. La servante apporta la liste.
— Quel nom? — demanda la patronne.
— Pierre Lebrun...
— C'est écrit... — Maintenant, trinquons...
Les petits verres d'eau-de-vie se choquèrent et furent vidés d'un trait, puis la maîtresse de l'établissement souhaita le bonsoir à son^ouveau pensionnaire, et regagna sa cuisine où de nouveaux soins la réclamaient.
— Ce sera bien le diable si cette fois je ne réussis pas à nous débar-
passer définitivement de Jeanne Fortier! — se dit Ovide resté seul. — De cette façon, mon cher cousin Paul Harmant ne saura même pas qu'elle est sortie saine et sauve de V accident de la rue Gît-le-Gœur...
Après ce court monologue, il retourna chez lui.
Le lendemain matin, il se rendit de bonne heure au Eendez-vous des boulangers, où on lui servit son premier repas.
Le Tourangeau et le Lyonnais, en costume de travail, c'est-à-dire bras et jambes nus, car ils n'avaient point encore fini leur service à leurs boulangeries respectives, vinrent manger une soupe et boire le vin blanc.
En voyant Ovide, ils poussèrent une exclamation joyeuse, accoururent lui serrer les mains et s'attablèrent à côté de lui.
— Un Zanzibar! — commanda le Tourangeau.
Non, — dit Ovide. — Demain, si vous vouiez, on jouera la consommation. Mais ce matin c'est moi qui paye le vin blanc.
Séance tenante il fit monter six bouteilles et invita plusieurs compagnons.
On le connaissait déjà, on constatait de visu ses bons rapports avec le Lyonnais et le Tourangeau, personne ne fit de façon pour accepter.
Tout à coup Jeanne Fortier entra.
Le Lyonnais l'aperçut.
Par ici, maman Lison, — lui cria-t-il. — On vous offre un verre de
chablis.
Non seulement Ovide ne sourcilla point, mais il ajouta :
— Arrivez... arrivez, la mère, et soyez la bienvenue... C'est moi qui rectale... — Marianne, donnez un verre blanc...
La porteuse de pain s'était approchée Elle regarda le Dijonnais.
— Je ne vous connais pas... — dit-elle.
— C'est un nouveau compagnon... un bon garçon de la boulange... un camarade qui paye sa bienvenue... — répliqua le Lyonnais.
— Et quand il n'y en aura plus, il y en aura encore ! ! — reprit Ovide, — Marianne, quatre autres bouteilles...
La servante obéit.
Soliveau remplit les verres.
Jeanne Fortier heurta le sien contre celui du misérable qui avait voulu l'assassiner, et qui complotait en ce moment un nouveau crime dont il la rendrait victime.
La pauvre femme prit ensuite une tasse de café au lait, tendit la maia
à Ovide et se retira.
— Bien sûr que vous êtes du banquet? — demanda le Tourangeau.
— En l'honneur de maman Lison? —Oui, j'en suis. — On m'a raconté
la chose, j'ai versé mes six francs... sans compter qu'au banquet je payerai véritablement ma bienvenue... — On n'a pas hérité pour laisser moisir les jaunets dans un vieux bas...
— A la bonne heure! — C'est un bon vivant, celui-là! — s'écria l'un des compagnons. — Je parie qu'au banquet il nous fera rire!...
— Je tâcherai... — répondit Ovide.
— Vous nous chanterez des gaudrioles... — appuya le Lyonnais. — Ça fait bien dans le paysage...
— Tout ce que vous voudrez... — répliqua Soliveau; —j'ai un répertoire de premier comique de café-concert...
— Faudra faire chanter maman Lison... — s'écria Marianne, qui allait et venait en desservant.
^ Ça, par exemple, ce ne sera point facile... — répondit le Tourangeau.
— Pourquoi donc?
— Maman Lison est une brave femme, la crème des femmes, mais triste comme son bonnet de nuit... —On croirait qu'elle est rongée par quelque gros chagrin...
— Bah! — fit Ovide d'un ton jovial. — Je me chargerai bien de la dérider... je lui dirai le petit mot pour rire...
L'heure du travail était arrivée pour le Lyonnais et le Tourangeau. Ils quittèrent leur table.
— - En attendant, — continua Soliveau, — je vais aller chercher de l'ouvrage... — C'est très bien de s'amuser, mais il faut songer au sérieux. L'héritage de mon digne homme d'oncle n'est pas inépuisable.
Et, après avoir payé sa dépense, il sortit.
Etienne Gastel, dès le matin, avait envoyé une dépêche au maire de Joigny.
Cette dépêche, — nos lecteurs le devinent, — était relative à Raoul Duchemin.
Dans la journée, le peintre reçut une réponse à ce télégramme.
Le maire annonçait que, n'ayant point encore porté plainte contre l'infidèle employé, il attendrait pour prendre un parti qu'une lettre explicite lui eût été adressée par Etienne Castel.
— Ne vous gônez pas, maman Lisou, votre place vous sera conservée.^ LlV. 132. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction interdite. 432
Celui-ci i'empressa d'écrire une longue épître, très détaillée, qu'il fit jeter à la poste, puis il reprit son travail interrompu.
Le jour approchait où Georges aurait vingt-cinq ans accomplis; l'extuteur du jeune homme voulait, fidèle à sa parole, lui envoyer ce jour-là le tableau qu'il lui destinait.
Il ne restait plus, d'ailleurs, à mettre au point que quelques détails sans grande importance.
Le lendemain soir tout serait fini.
En même temps que le tableau Etienne Castel, obéissant aux dernières volontés du bon curé de Ghevry, remettrait à Georges la lettre que le prêtre lui avait confiée.
Gela devait avoir lieu le vendredi suivant.
En travaillant, l'arliste repassait dans son esprit les diverses choses qu'il avait apprises relativement à Paul Harmant, et il pensait qu'en donnant à Georges la lettre révélant le mystère de sa naissance, il aurait bien voulu être à même de lui dire :
— Je connais le véritable assassin de Jules Labroue, et grâce à moi rien ne t'empêche de poursuivre la réhabilitation de ta mère injustement condamnée!
Mais, malgré les présomptions qui lui semblaient accablantes pour Paul Harmant, il ne pouvait s'écrier, preuves en main :
— Cet assassin, le voilà... — J'arrache son masque et je te montre son visage... — Ce n'est pas Paul Harmant, c'est Jacques Garaud!...
Donc il devait s'abstenir jusqu'au jour et jusqu'à l'heure où Ovide Soliveau, tombé dans ses mains, parlerait, et soit par ses paroles, soit par des papiers dont il était possesseur, lui fournirait la preuve si ardemment souhaitée.
Raoul Duchemin parviendrait-il à dépister Soliveau?
C'était là le point principal duquel tout dépendait, car même en prenant mille détours, même en déployant une habileté surhumaine, Etienne Castel ne pouvait sonder Paul Harmant.
L'ex-contremaître, aujourd'hui vingt fois millionnaire, se sentant deviné, ou même soupçonné, disparaîtrait aussitôt.
Si Raoul Duchemin échouait dans son entreprise, existait-il un moyen de tendre un piège au pseudo-Paul Harmant, de le contraindra à se rendre chez son complice, et de le suivre à la trace?
Voilà le problème qu'Etienne Castel se posait en travaillant, et il n'en trouva point la solution.
La journée du mardi se passa tout entière sans que Raoul Duchemin eût donné de ses nouvelles.
Le mercredi n'amena pas de résultats meilleurs.
Étjenne Castel résolut d'aller le relancer le soir même chez lui, ou plutôt chez M"^ Amanda qui lui donnait l'hospitalité, et, après son dîner, il se rendit rue des Dames.
Amanda, sa journée faite chez M'"® Augustine, était rentrée, puis rassortie, et le concierge de la maison ne pouvait dire à quelle heure la jeune femme ou M. Duchemin reviendraient.
Le peintre ne jugea point à propos de les attendre, mais il laissa sa carte pour Raoul, et au dos de cette carte il traça au crayon ces quelques mots :
« Je serai chez vous demain jeudi à dix heures du matin. — Attendez-moi, - - il est indispensable que je vous parle... »
Puis 1 ex-tuteur de Georges reprit, fort préoccupé, le chemin de la rue d'Assas.
Amanda et Raoul ne rentrèrent que vers minuit.
Ils s'étaient, le matin, donné rendez-vous pour le soir dans un petit café de la rue Murillo, d'où ils pouvaient surveiller l'hôtel de Paul Harmant.
Quand ils arrivèrent rue des Dames, le concierge leur remit la carte laissée par Etienne Castel.
En lisant les deux lignes écrites au verso, ils pensèrent que l'artiste avait à leur apprendre quelque nouvelle importante, et ils s'en réjouirent.
Amanda eût bien désiré se trouver présente à la visite annoncée par l'artiste, mais elle ne le pouvait pas, sa patronne l'ayant chargée d'aller rue des Beaux-Arts, chez une cliente, chercher des échantillons d'étoffes qu'on y avait déposés la veille; — or, M*^^ Augustine exigeait de sa part une grande exactitude, et elle tenait à rester chez M""* Augustine, ce qui lui constituait une situation avouable.
Elle quitta donc la rue des Dames le lendemain matin à huit heures, en recommandant à Raoul de la faire prévenir dans la journée s'il y avait du nouveau.
Dans le cas où elle n'aurait rien reçu de lui, elle rentrerait immédiatement après avoir quitté le salon d'essayage.
Il faisait ce jour-là un temps splendide.
Amanda, n'étant point pressée par l'heure, se dit qu'elle traverserait Paris à pied, en se promenant, et que sur les quais seulement elle prendrait une voiture pour aller chercher les étoffes et se faire ramener au magasin.
A neuf heures elle arrivait en face de la rue de Seine.
Elle monta dans un fiacre et donna l'adresse delà rue des Beaux-Arts,
qui, tous les Parisiens le savent, va de la rue de Seine à la rue Bonaparte.
Nous nous séparerons d'elle un moment pour nous occuper d'Ovide Soliveau.
Dès le matin, lui aussi, il avait quitté sa demeure, mettant dans sa poche le flacon aux trois quarts rempli de la liqueur canadienne de New- York, dont nous l'avons vu verser successivement quelques cuillerées au faux Paul Harmant en Amérique, et à M"° Amanda Régamy à Bois-le-Roi.
Il se rendit au plus proche bureau télégraphique d'où il expédia au millionnaire, à l'usine de Gourbevoie, la dépêche suivante :
M Prière remettre rendez-vous à demain, — ne partirai que lundi prochain.
« Ovide. »
La dépêche envoyée, Soliveau prit une voiture et se fit conduire place du Châtelet.
A entra dans un café et demanda de quoi écrire en dégustant un apéritif.
D'une écriture contrefaite, il traça ces quelques phrases :
« La police de Paris recherche activement, mais sans succès, une femme nommée Jeanne Fortier, condamnée à la réclusion perpétuelle pour les triples crimes de vol, d'incendie, d'assassinat, et évadée de, la maison centrale de Clermont.
.<• Nous croyons que la police parviendrait à découvrir ce qui l'intéresse si l'on faisait assister deux ou trois agents de la sûreté à un banquet qui se donne aujourd'hui jeudi, à midi précis, chez un marchand de vin de la rue de Seine, à l'enseigne du Rendez-vous des boulangers^ en l'honneur d'une porteuse de pain qui se fait appeler Lise Perrin.
« On fera naître un incident qui contraindra la fugitive de Clermont à livrer son identité. »
Ovide glissa sous une enveloppe cette infâme dénonciation et, d'une écriture contrefaite comme celle de la lettre, traça cette suscription :
« Monsieur le Chef de la Sûreté,
« à la Préfecture de police.