‹ La Portioncule [microform]Chapitre 15 sur 25 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

Les dernières années de saint François. — Son retour à la Portioncule. — Ses infirmités.

— Frère Bernard de Quintavalle. — Dernière bénédiction à la ville d Assise. — Dame Jacoba de Settesoli — Assurance du ciel. — Cantique du soleil et de la mort. — Le persil. — Son Testament. — Son dernier habit reçu en aii^ mône. — Dernières bénédictions. — Recommandation de la Portioncule. — La lecture de la Passion. — Il meurt. — Son âme. — Les alouettes. — Son coeur est enterré à la ?artioncule.

— Les obsèques. — Lettre du Frère Elie.

Deux ans s'écoulèrent depuis cet éclatant prodige jusqu'à la mort du serviteur de Dieu, année d'ardeurs séraphiques et de douleurs poignantes. Il n'y avait presque pas un endroit dans tout son corps, dit saint Bonaventure, où il ne souffrît de violentes douleurs. La chair à laquelle

pendant dix-huit ans il n'avait jamais accordé ni trêve ni repos était tellement consumée qu'il ne restait que les os et la peau. Outre les souffrances causées par les stigmates, il souffrait encore de l'estomac, du foie, de la raie, des nerfs et vomissait fréquemment du ^•ang. i) Ce n'était pas encore assez. Dieu dans sa miséricorde, comme le saint le disait lui-môme, y joignit une grave maladie des yeux qui lui fit perdre la vue. jMais saint François n'appelait toutes ces souffrances que du doux nom de soeurs, et en rendait tant d'actions de grâces à Dieu, que les assi tants admiraient en lui un nouveau Job, dont la patience se soutint au milieu des plus grandes afflictions, ou un second Paul, qui se glorifiait de ses souffrances et de ses infirmités. 2)

Le bienheureux Père retourna à Sainte-Mariedes-Anges ; mais sa soif du salut des âmes ne lui permettait pas de s'y reposer. « François, crucifié avec Jésus-Christ en esprit et en vérité, dit saint Bonaventure, non seulement brûlait pour Dieu d'un amour de séraphin, mais il participait encore à la soif du salut des âmes, que le Fils de Dieu ressentit sur la croix. Ne pouvant plus parcourir les villes et les bourgades, à cause de la grosseur des clous qu'il avait aux pieds, il s'y faisait conduire tout languissant, sur une humble monture et animait tout le monde à porter la croix

1) Jean Kant, Poème.

2) Saint Bonaventure — Légende Mineure n.° 55. — Thomas de Gélano Vita II, p. III, cli. GXXXVII.

du Sauveur. A ses Frères il dissit : Commentons à servir le Soigneur notre Dieu ; car jusqu'à présent nous n'avons fait que peu de progrès. O

Bien qu'il fut accablé de douleurs et de fatigues, il refusait tout soulagement; l'Evangile, di-ait-il, lui indiquait clairement qu'il devait souffrir avec Jésus-Clu'ist, pour être plus intimement uni à lui. Mais le Frère Elle, qu'il avait choisi pour lui servir de more et qu'il avait donné à ses Enfants pour leur servir de père, le supplia do no pas refuser les médecines, mais de les prendre au nom du Fils de Dieu qui les a créées ; et il lui cita ce texte de l'Ecriture-Sainte : Le Très-Haut a créé la médecine, et l'homme prudent ne l'aura pas en horreur. François se soumit alors humblement à la volonté de son Vicaire. 2)

On le tran?;porta ensuite dans une habitation située près du couvent de Saint-Damien, où il resta quarante jours. Lorsque ses maux furent un peu adoucis, on le ramena selon son désir à Sainte- Marie-des-Anges où il fut languissant et malade durant toute l'année 1225. En v arrivant, il désira avoir un colloque avec son premier né, Bernard de Quintavalle, qui se trouvait alors en oraison dans le bosquet. Saint François appela son disciple jusqu' à trois fois par ces touchantes paroles : «Frère Bernard, venez parler à ce pauvre aveugle. » Bernard, tout absorbé en Dieu, ne répondit pas. Le saint en fut ému et centriste; il ordonna au

i) Saint Bonaventure, Lég. Maj. ch. XIV.

2) Thomas de Célano, Vie I, p. II, ch. IV.

religieux son guide de se retirer et voulut savoir dans la prière ce qui portait Bernard à le négliger de la sorte. Une voix du ciel lui fit entendre ces paroles : « Petit homme, de quoi te troubles-tu i Faut-il abandonner le Créateur pour la créature? Le Frère Bernard s'entretenait avec moi, quand tu l'as appelé. C'est moi qui l'ai retenu, tant pour sa propre consolation, que pour t'apprendre que Dieu ne laisse pas toujours les hommes spirituels maîtres d'eux-mêmes et en état d'obéir aux autres hommes ; il y a bien des choses qu'on ne doit point condamner en eux, et il ne faut pas mesurer leurs actions suivant les règles ordinaires. » François tout tremblant rappela son guide, et le tenant par la main, traversa le bois pour chercher Bernard. Lorsqu'il l'eut trouvé, il se jeta humblement à ses pieds, lui demanda pardon de la faute qu'il avait commise en le jugeant témérairement, et se couchant sur le dos il lui dit: « Je vous commande de me fouler aux pieds trois fois et de me mettre le pied sur la bouche. » Frère Bernard se mit à verser des larmes, et fit toutes les résistances possibles; mais comme son maître insistait, il exécuta ce qu'on lui commandait, i) C'est ainsi que saint François réparait les plus petites fautes qui lui échappaient.

Vers l'automne, Frère Elle décida son bicn-aimé Père à se rendre à Rieti, où se trouvaient des médecins renommés. Ceux-ci jugèrent nécessaire de lui brûler les tempes, depuis l'oreille jusqu'aux

1) Wadding (1224).

1C)9 sourcils, avec un for rougi au feu, p'ur guérir la maladie tic ses yeux. Lo saint no ressentit aucune douleur do l'opiration, comme il le dit lui-même, et se trouva un peu soulagé. Il profita de ce répit pour se Vendre dans les provinces voisines et gagner des âmes à Dieu. Ensuite il revint à Assise et fut logé dan-; les palais de révoque jusqu'au printemps de l'année suivante. Mais les Enfants du saint Patriarche, et en particulier Frère Elie son Vicaire, voyant ses infirmités augmenter de jour en jour, le prièrent de se laisser conduire à Sienne, oùle changement d'air et l'habileté des médecins pourraient lui procurer quelque soulagement. Saint François céda à leurs instances ; mais là encore, ses maladies ne firent qu'empirer ; on craignit même pour sa vie. Frère Elie vint en toute hâte à Sienne et le fit transporter à Celles près de Cortone. Mais au bout de quelques jours, François demanda à être conduit à Assise. Son retour causa une joie immense aux habitants de la ville, q:ii craignaient d'être privés de sa précieuso dépouille, s'il mourait ailleurs. On alla en foule au devant de lui, et l'évêque le fit porter de nouveau dans son palais. Mais les soins qu'on lui prodiguait n'entravaient pas les progrès de la maladie. Lo médecin l'avertit enfin que sa mort approchait. Son visage alors devint radieux ; il fit approcher ses Enfants et bénit chacun d'eux comme le patriarche Jacob, donnant une bénédiction spéciale à son Vicaire. Puis, son coeur l'attirant vers son sanctuaire de prédilection, il demanda à être transporté à

Sâiûte-Manc-des- Anges qui après avoir été le berceau do son' Ordre, devait être aussi le lieu de sa mort. « Le bienheureux Père, dit saint Bonaventiire, voulut rendre le dernier soufle do la vie mortelle au lieu même où il avail reçu le souiïle divin de la vie de la grâce. »

Quand le cortège fut arrivé dans la plaine à l'endroit môme où se trouvait l'hôpital dos lépreux, i) il fit tourner vers la ville le brancai'd sur lequel il était porté par ses Frères. Se soul/3vant sur sa couche de douleur, et fondant en larmes, il pria pour Assise sa ville uatalo, et la bénit une dernière fois par ces prophétiques paroles : « Sois bénie du Seigneur, ville fidèle à Dieu, parce que beaucoup d'àmes seront sauvées en toi. Les serviteurs du Tr^s-Haut habiteront en grand nombre dans ton enceinte, et beaucoup de tes cnfents seront choisis pour la vie éternelle. » 2) Parvenu à Sainte-Maric-des- Anges, le saint Patriarche ne se fit pas conduire dans la cellule qu'il occupait habituellement ; il choisit la cellule de l'infirmerie, qui touchait prcsqu'à la chapelle de la Portioncuîe; là il fit avec une douce sérénité ses derniers préparatifs au suprême voyage. Avant de quitter Assise, il avait écrit à sainte Claire et à ses Filles pour leur faire ses adieux. A la Portioncuîe il se souvint de cette autre chrétienne, Jacoba de Settesoli qui lui avait

i) Sur la maison qui so trouve à remplacement do l'hôpital des lépreux entre la Portioncuîe et Assise, oa voit encore un fresque qui représente saint François bénissant sa ville natale. ■ 2) Barthélémy de Pise, Gonform. 6.

donné riiospitalitô à Rome et il exprima son désir de la voir avant do mourir. Voici comment lesecrétaire do saint Bonaventuro raconte ce fait : « Dame Jacoba do Settesoli, illustre parmi les matrones romaines et très dévouée à l'homme do Dieu, vint le visiter fort à propos avec un grand cortège, comme cela convenait à une dame do sG-n rang". Elle pourvut à tous les frais des solennelles funérailles. Le saint voulait encore voir aivant sa mort celle qu'il avait gagnée à Jésus- Christ et qu'il appelait à cause des ses mâles vertus ; Frère Jacoba. Il avait déjcà ordonné d'aller la chercher. iMais lorsque le messager fut sur le point de partir, on entendit à la porte du couvent un bruit de chevaux ; c'était le cortège de la pieuse Jacoba qui, a ver de par la Providence, venait visiter son bienheureux Père. Le saint reconnut alors qu'elle avait été envoyée par lo Seigneur, et en éprouva une grande consolation. Jacoba voyant le calme et la sérénité peintes sur le visage do François, p.-nsa qu'il vivrait encoro assez longtemps; c'est i)Ourquoi elle voulut renvoj'-er une partie de sa suite, pour attendre la mort du saint avec un petit nombre de serviteurs. Mais le bienheureux Yqï\ empêcha en disant: « Je m'en irai samedi, vous pourrez alors repartir avec tout votre cortège. » ^)

Les souffrances de saint François augmentaient sans cesse; mais sa patience était toujours supé-

1) Bernard do Besso, Manusc. do Turin, fol 113. Quelques hisstoriens ont altéré ce fait jusqu'à lo rendre invraisemblable.

rieure à ses tourments, « Je crois, dit Thomas de Célano, qu'un des principaux motifs pour lesquels Dieu l'affligeait tant, était la récompense qu'il attache aux souffrances supportées avec patience et résignation.

Une nuit, le saint fut tourmenté plus que de coutume par les douleurs et les ennuis de ses infirmités ; il commença à avoir compassion de lui-même dans l'intimité de son coeur. Mais ne voulant pas que l'esprit so soumit même un instant à la chair, il adressa aussitôt une prière au Christ, et tint haut le bouclier de la patience. Pendant qu'il priait au milieu de ce combat, il obtint de Dieu la promesse de la vie éternelle par la parabole suivante : Si tout le globe de la terre et tous les astres du firmament étaient en or pur, et si pour prix des peines que tu endures, on t'offrait un trésor d'une si grande gloire, que le premier ne serait rien en comparaison, et ne mériterait même pas d'être mentionné, ne supporterais-tu pas avec joie et courage ce que tu as à souffrir? — Certainement, je le ferais, plein de joie, répondit le saint. « Réjouis-toi donc, lui dit le Seigneur, parce que ta maladie est le gage de mon royaume, et pour prix de ta pénitence, attends avec confiance et certitude l'héritage du royaume céleste.

Or je vous demande, continue le biographe, de quelle joie cette heureuse promesse n'innondaitelle pas le coeur de cet heureux mortel ! Qui peut dire avec quel amour il embrassa ses souffrances corporelles! Lui seul put le savoir; mais

il lui fut impossible de le manifester. Cependant il en communiqua quelque choso à ses compagnons. Il composa alors un cantique sur les créatures, pour les inviter toutes à louer le Créateur.» Ce chant est communément appelé le cantique du soleil et de la mort. 2) Saint François invite spécialement son frère le soleil à louer le Seigneur et souhaite la bienvenue à sa soeur la mort, qu'il attend comme une libératrice. Nous reproduisons ici ce cantique tel qu'il a été traduit par un gracieux poète français.

« Grand Dieu, Père et Seigneur dos hommes et des anges, Souveraine puissance et suprême bonté, A vous seul, ô mon Dieu, la gloire et les louanges, Pendant toute réternité.

« Loué soit mon Seigneur pour le soleil mon frèro, Qui dissipe la nuit et nous donne le jour.

Sa splendeur est céleste et sa pure lumière Est un reflet du saint amour.

« Soyez loué, mon Dieu, pour nos soeurs les étoiles Et pour la lune aussi, leur reine et notre soeur, Qui de la nuit obscure illuminent les voiles. Pleines d'éclat et de douceur.

« Soyez loué Seigneur pour le vent notre frère. Pour le nuage sombre et la sérénité; Par leur succession vous donnez à la terre La vie et la fécondité.

1) Thomas de Célano, Vie U, p. HT, ch. CXXXVIIL

2) Saint P'rançois a composé ce cantique dans la langue italienne alors naissante. Bien souvent lorsque l'amour débordait de son coeur, il parcourait les campagnes avec le Frère Paciflque le roi des vers, appelait les oiseaux, les fleurs, les étoiles du ciel ses frères et ses soeurs, et les invitait à se joindre à lui pour bénir le Créateur. Il a le premier ouvert la voie à la poësie italienne. Gomme il y a deux versions diffôrontes do ce cantique il est possible que saint François Tait déjà composé auparavant, au moins jusqu'aux strophes adressées à la mort.

« Soyez loué mon Dieu, pour votre créature Notre soeur l'eau, charmante en sa limpidité, <}ui lave et fertilise, et dont la beauté pure Symbolise la chastot4.

Loué soit le Seigneur, pour le feu notre frèro, Qu'il réveille la vie où qu'il porto la mort. De lui vient la chaleur, de lui vient la lumière : Il est pui', rayonnant et fort.

« Loué soit le Seigneur pour notre vieille more La terre, qui produit les fruits et les fleurs. Qui nous porto et nous berce, et de qui la poussière Se féconde par nos s.ueurs.

« Soyez béni, mon Dieu, pour celui qui pardonne Et souffre les affronts d'un coeur tranquille et doux. Heureux qui vit en paix sans offenser personne ; Il sera couronné par vous.

« Soyez béni, mon Dieu, pour notre soeur terrible La mort, que jaul vivant ne peut fuir ici-bas. • - Le méchant tremble et meurt; mais le dirôitien paisible S'endort souriant dans vos bras.

« Louez, louez le Dieu des hommes et des .anges ! Exaltez sa puissance et chantez sa bonté ; A lui seul les honneurs la gloire et les louanges Pendant toute réternité. » 1)

Saint François recommanda à deux de ses Frères qu'il affectionnait beaucoup, Frère Léon et Frère Ange, de lui chanter son cantique du soleil à l'approche de sa miort, ou plutôt, suivant l'expression de Thomas de Céiano, à l'approche de sa véritable vie. ^) En ses derniers jours il éprouvait surtout de violents maux d'estomac; depiùs qu^elque temps déjà il ne pouvait plus supporter aucune nourriture. Un soir il pria le Frère cuisinier de lui porter un peu de persil. Le cuisinier

i) Poëme de S. François, par le marquis, A de Ségur, liv. V, 2) Thomas de Céiano — Vie I, pars 11, c. VIII.

lui répondit qu'on ne pourrait en trouver au jardin : « J'en ai cueilli si souvent, dit-il, que même en plein jour j'aurais de la peine à en trouver ; à plus forte raison ne pourrai-je en cueillir à présent au milieu des li3rbes durant cette nuit •si sombre. » Le saint lui dit : « Allez-y toujours, mon Frère et no vous inquiétez pas. Ramassez •les premières herbes qui vous tomberont sous la main. » Le Frère se rendit au jardin, et no pouvant rien voir à cause de l'obscurité, il prit au liasard les premières herbes qu'il rencontra et les •apporta au bien-aimj Père. Les religieux, en examinant ces herbes sauvages, y trouvèrent du persil fort beau et fort tondre. Le saint en mangea im peu et s'en trouva réconforté. II leur dit alors : « Mes Frères, obéissez promptement aussitôt que vous avez reçu un Ordre et ne vous le faites pas dire une seconde feis; n'alléguez jèimais que ce que l'on vous commande est impossible; car lors môme que je vous commanderais quelque chose au dessus de vos force, l'obéissance est assez puissante pour le rendre possible au •besoin. 2) Le saint Fondateur ne se contenta pas de donner à ses Frères jusqu'à la fin de si belles deçons, pour les affermir dans les voies de la perfection. Il jugea le moment venu de leur •manifester et de leur laisser par écrit ses dernières dispositions qu'il appela son Testament. Ce Te-

1) Il n'est pas vraisemblable que le persil jécoofoKte un malade ; mais le biographe raconte ce Tait .sans doute poui* faiire voir qu'il y a là un prodige.

2) Thomas do Gélano Vie II, p. II, ch. XX.

stament spirituel, est la clermière effusion de son amour, les dernières volontés de son coeur paternel, qui recommande sur le lit de mort à tous ses Enfants les sublimes vertus qu'il leur avait enseignées par l'exemple et la parole durant sa vie. Après que le sant homme eut dicté ses suprêmes recommandations, il se dépouilla de ses vêtements et s'étendit sur la terre nue de la pauvre cellule, afin de montrer sensiblement, dit Thomas de Côlano, qu'il n'avait plus rien de commun avec le monde. Ainsi couché à terre, François éleva les yeux vers le ciel selon sa coutume, et couvrit de sa main gauche la plaie qu'il avait au côté droit, pour empocher qu'on ne la vit. « Jai fait ce que j'avais à faire, dit-il alors, je prie Jésus-Christ de vous enseigner ce que vous devez faire. » Les Frères, le voyant dans cet état, fondirent jen larmes, et poussèrent de profonds soupirs. Le Gardieu, connaissant vraisemblablement par inspiration divine ce que le bien-aimé Père souhaitait, étouffa ses sanglots, et

se hâta de chercher une tunique et un capuce

et lui dit: Au nom de la sainte obéissance acceptez cette tunique, ... et ce capuce que je vous prête et comme vous n'avez aucun droit à ces vêtements d'emprunt, je vous enlève toute faculté de les donner à n'importe qui. » Le Père fut ravi de joie de se voir jusq'au dernier moment fidèle à sa chère Dame Pauvreté. Il leva ensuite les mains vers le ciel, et rendit grâces au Christ, de ce que, dégagé de tout, il était prêt enfin à aller à lui. Pour se montrer en toutes choses par-

fait imitateur de son divin Maître, il témoigna à ses Enfants jusqu'à la fin cette charité qu'il leur avait témoignée dès le commencement. 11 fit approcher tous les Frères qui étaient au couvent, et après leur avoir dit des paroles de consolation, il les exhorta à l'amour de Dieu avec une tendresse paternelle. Puis il les entretint sur la patience et l'observance de la pauvreté, plaçant toujours le saint Evangile avant toute autre pratique. Etendant la main droite sur les Frères qui étaient autour de lui, il la posa sur la tête de chacun d'eux, commençant par son Vicaire, et bénit en ceux qui étaient présents, tous les Frères dispersés dans le monde et tous ceux qui entreraient dans l'Ordre jusqu'à la fin des siècles. « Adieu mes Enfants, ajouta-t-il, fortifiez vous dans la crainte du Seigneur et soyez y persévérants. La tentation et la tribulation approchent; heureux ceux qui demeureront fidèles dans leur sainte vocation. Pour moi je m'en vais à Dieu et vous confie à sa grâce. » 2) Pendant ce temps, les Frères versaient d'abondantes larmes et se montraient inconsolables. Le bienheureux Père se fit alors apporter du pain, le bénit, le rompit et en donna à chacun. Il se rappelait la sainte Cène que Jésus-Christ célébra avec ses disciples et il voulut ainsi imiter son divin Modèle et montrer en même temps la grande affection qu'il

1) Tous les détails des paragraphes précédents sont tirés da Thomas de Célano; S. Bonaveature a copié quelques fois mot à mot le premier Diographe.

2) S. Bonaventure, Lég. Maj. ch. XIV.

portait à ses Frères, i) Barthélomy de Pise ajoute q:\i'iiii des Frères garda un petit morceau de ce j^ain, et qu'après la mort de François plusieurs personnes furent délivrées de diverses maladies, en goûtant de ce pain sanctifié. 2)

Le second biographe, Jean de Céprano, dit que saint François ordonna aussi à ses Frères d'avoir toujours une grande affection et un grand respect pour la Portioncule, parce que, suivant le saint Patriarche, ce lieu est spécialement propre à converser avec Dieu et à obtenir ses grâces, et parce qu'il était fréquemment visité par les esprits céiestes. Thomas de Célano avait déjà rapporté, que saint François disait savoir par divine révélation que la Sainte- Vierge aime la chapelle de la Portiioneule avec une affection spéciale, entre tous l«s sanctuaires dâdiés en son honneur dans le inonde entier. C est principalement pour cela, aJGuta-t-il, que le saint aimait ce iieu plus que tous les autres lieux de la terre. Mais lorsqu'il imoonte que saint François désirait mourir à la Portioncule, il ajoute : Car lors môme qu'il savait qme sur toute la terre était établi le royaume de Dieu, et qu'il croyait que Dieu accordait partout des gTâces à ses élus, il savait néanmoins par expérience que Sainte-Marie-des-Anges était un lieu de grâces plus abondantes et était fréquentée par les anges. Voilà pourquoi il disait souvent à ses Frères : Gardez-vous bien, mes Enfants,

i) Thomas de Célano, Vie II, p. III, ch. CXXXVJH. 2) Barthéienij' de Pise, Livre II'I, des GQnforuut.és.

d'abandonner jamais ce lien. Si l'on vous en elaasse par une porte, rentrez-y par l'autre ; car ce lieu est vraiment saint. C'est la demeure de Dieu! C'est ici que le Très-Haut nous a augmentés, lorsque nous n'étions qu'un petit nombre. C'est ici qu'il a illuminé le coeur de ses pauvres avec la lumière de sa sag-osse. C'est ici qu'il a embrasé notre volonté du feu de son amour. Ici, quiconque priera avec piété obtiendra ce qu'il demandera; mais quiconque y péchera, sera puni plus sévèrement. C'est pourquoi, mes Enfants, ayez une profonde vénération pour ce lieu qui est si digne d'être l'habitation de Dieu; chantez-y toujours les gloires du Très-Haut, voce exultât loms et confessionisj avec allégresse et humilité. ')

H tardait à François de quitter la terre ; après avoir chanté une seconde fois le cantique du soleil et de la mort, il se tourna vers le médecin et lui dit : « Eh bien ! mon frère médecin, dilesmoi donc, quand viendra la mort pour m'oiivrir la porte de la vie ? » Puis s'adressant aux Frères ii leur dit : « Lorsque vous me verrez réduit à l'extrémité, dépouillez-moi de ma tunique et couchez moi sur le sol comme vous m'avez vu il y à trois jours, et laissez moi dans cette position lorsque déjà je serai mort, durant le temps nécessaire pour parcourir la distance d'une mille. ^)

Le jour prédit arriva enfin ; la divine Providence allait récompenser le héroïsme de son ûdèlo

i) Thomas de Céla.io, Vi3 I, p. If, ch. VII.

2) ici. Yio U, p. m, cil. CXX.\1X.

serviteur. Un des Frères, auquel le saint portait une singulière affection, voyant que Flieure de la mort était proche, lui dit en sanglotant : « Ah bon Père, voici que vos Enfants vont être sans père et vont perdre la pupille de leurs yeux. Souvenez-vous des orphelins que vous abandonnez ; pardonnez-leur toutes leurs fautes et consolez encore une fois vos fils absents et présents par votre bénédiction. » Le saint lui répondit: « Voici que Dieu m'appelle à lui, mon Fils, je pardonne à tous nos Frères absents et présents toutes leurs offenses et toutes leurs fautes, et je les en absous autant que je puis. Vous, vous les bénirez en mon nom, en leur répétant ces paroles. »

Il se fit apporter le livre des Evangiles et demanda qu'on lui lût celui de saint Jean, à l'endroit où commence l'histoire de la Passion de Notre-Seigneur par ces mots : Atite diem festum Paschae. Avant d'avoir reçu cet ordre, le Vicaire ■ s'était déjà proposé de lui lire cet Evangile, et à la première ouverture du livre, il tomba sur le passage désiré, Pendant la lecture de la Passion, on dépouilla le saint de ses vêtements et on le coucha sur le sol. Le séraphique Père demanda alors qu'on lui mit son cilice et qu'on couvrit de cendres son pauvre corps, qui allait être sous peu réduit en poussière, i^

Les Frères se tenaient autour du bienheureux Père, en pleurant et sanglotant, tandis que, sui-

i) Thomas de Célaiio, Vio I, p. II, ch. VIIÎ.

vant son désir, le Frère Léon et le Frère Ange chantaient son cantique du soleil et de la mort» Ensuite le saint commença à réciter de sa voix: éteinte le psaume XLIX de David: Voce mea ad Lominum clamavij j'ai élevé ma voix vers le Seigneur, je lui ai adressé mes voeux. 11 continua jusqu'au dernier verset: Me expectant pisti, les justes sont dans l'attente de la récompense que vous me donnerez. A ces paroles sa ' belle âme prit son essor vers le ciel, et son corps s'endormit dans le Seigneur, i) C'était un samedi, soir, le quatrième jour d'Octobre, l'an 1220. 2> Saint François avait alors quarante cinq ans; dix-huit ans s'étaient écoulés depuis la fondation de son Ordre dans ce même sanctuaire de la Portioncule.

Un Frère dt\jà célèbre, dit Thomas de Célano, et dont il me paraît convenable de taire le nom, ( car aussi longtemps, qu'il vit ici-bas, il ne veut pas se glorifier d'avoir eu cette grâce ) vit l'âme du bienheureux Père s'envoler au ciel, au-dessus d'une grande quantité d'eau. Elle avait l'aspect d'une étoile grande comme la lune et brillante comme le soleil et était portée par des nuages blancs comme la neige. Il m'est donc permis de m'écrier : Oh qu'il est glorieux le saint dont

1) Tliomas do Gcla.io, Yio I, p. II. ch. YIII. — S. Bonavontare, Lég. Maj. ch. A'IV.

2) Lo premier samedi d'Octobre 1220 était le 3'' jour du mois. Mais saint François mourut après la coucher du soleil, c'est à dire après la 24* heui-e du jour naturel, suivant l'ancien comput italien; il est donc mort à la première hour° du 4" jour d'Octobre..

182' î'ànie a été vue par son disciple m^Diiter au ciel, belle comme la lune, choisie comme le soleil, toute resplendissante de lumière, et portée sur lin blanc nuage ! vraie lumière du monde, qui brille dans l'Eglise du Christ avec plus de splendeur que le soleil.

Au moment où il expira, un grand nombre d'alouettes, qu'il aimait et qu'il invitait si souvent à chanter avec lui les louanges du Seigneur,, vinrent voltiger sur le toit de la cellule où reposait le corps du saint, et gazoïiillôrent joyeusement comme pour célébrer la gloire du nouvel élu. Le Frère A.ugastin Ministre Provincial dans la Terre du Labour vit l'âme de François monter au ciel sous la forme d'une étoile resplendissante. À Bénévent saint François apparut à Cruido évoque d'Assise, son ami et protecteur, et lui dit : « Je quitte la terre et je m'en vais au ciel. » 2)

Cependant les religieux de la Portioncule pleuraient amèrement autour du corps do leur Père encore couché sur le sol ; mais bientôt leur tristesse se changea en jubilation. Ils purent contempler à leur aise, dit Thomas de Célano, sur cette dépouille mortelle la forme de la croix et de la Passion de l'Agneau Immaculé, qui a etfacé les péchés du monde ; il semblait qu'il venait d'être déposé de la croix, avec les pieds et les

1) Thomas de Celano, Vio I, p. II, ch. VHI. — S. Bonavoatiiro, Lég. Maj. ch. XIV.

Z) S. Bonaventure, Lég. Maj. ch. XIV. — Thomas do Celano Vie I, p. rr, ch. IX.

mains percés de clous et le côté droit comme transpercé par une lance.

Tous admirèrent ses chairs qui, autrefois basanées, étaient devenues d'une blancheur éclatante. Ils s'aperçurent enfin que sa figure revêtait l'empreinte d'une angélique beauté. Le saint semblait être vivant; tous ses membres étaient flexibles et tendres commo ceux d'un petit enfant. *) On vovait dans ses mains et dans ses pieds des clous noirs comme du fer, merveilleusement formés de sa chair par une vertu divine, et tellement adhérents, que quand on les poussait d'un côté, ils avançaient de l'autre. La plaie au côté droit saignait encore; elle avait la largeur de trois doigts; sa couleur rouge et ses bords repliés en rond la faisaient paraître comme une très belle rose. ^) Ce spectacle si merveilleux adoucit la douleur des Frères, et malgré leur afiliction, ils no laisseront pas d'avoir le coeur plein d'allégresse, lorsqu'ils baisèrent les marques du Crucifié.

Dès que la nouvelle do sa mort fut répandue, et qu'on entendit parler des sacrés stigmates, lo peuple accourut en foule à la Portioncule, et tous, dit Thomas de Célano, furent admis à les voir et à les baiser. 3) L'un d'entre eux nommé Jérôme, chevalier renommé par sa science et sa bravoure, ne voulut pas ajouter foi à ce qu'on lui rap-

1) Thomas do Célano, Yio I, p. II, cl>. IX.

W) idom. — S. Bonaventuro Lôg. Maj. XIV.

3) Thomas do Célaao Vie 1, p. II, ch. IX.

portait. Il vint donc à Sainte-Marie-des-Anges pour voir ce prodige et en la présence des Frères et d'une foule de personnes il examina attentivement les cinq plaies; il fit mouvoir les clous et s'assura si bien do la vérité, qu'il en fut depuis un témoin convaincu, et confirma la vérité de son témoignage, en prêtant serment sur l'Evangile. *) Les Frères passèrent le reste de la nuit à chanter les louanges de Dieu, autour du corps de leur Père, tandis qu'une multit-ude de pieux fidèles priaient et chantaient dans la Chapelle de la Portioncule et aux alentours de la cellule mortuaire.

' Avant d'expirer, dit Barthélémy de Pise, saint François avait manifesté le désir que son corps fut enterré sur la colline d'Enfer, près d'Assise, où l'on exécutait les criminels condamnés à mort. Quelque pénible et douloureux qu'il fut pour les religieux d'ensevelir le corps de leur bienheureux Père dans l'endroitt destiné à la sépulture des malfaiteurs, ils n'osèrent cependant désobéir à sa volonté.

Mais ils se rappelèrent un autre désir que le saint avait plusieurs fois exprimé durant sa vie. Les premiers biographes se plaisent à redire avec quel amour il aimait la Portioncule, avec quel ardent désir il voulut y être transporté, pour y rendre son âme à Dieu, et comment ses suprêmes exhortations recommandaient une grande vénération pour ce sanctuaire cher à son coeur. Tan-

1) Saint Bonaventure Lôg. Maj. ch. XV.

dis qu'il demandait que son corps, toujours traité en ennemi, fut enterré sur la colline d'Enfer, il voulut aussi, dit Barthélémy de Pise, que son coeur fut déposé à sa chère Portioncule, afin qu'il fut manifeste à tous, que comme il avait aimé ce lieu durant sa vie, ainsi il l'aime encore après sa mort. Les Frères détachèrent donc le coeur et les entrailles, lavèrent 2) et embaumèrent son corps avec les parfums que Jacoba de Settesoli avait apportés de Rome et le revêtirent de la tunique qu'elle avait eu soin de fournir. 3) Le coeur et les entrailles du bienheureux Père furent ensevelis dans la chapelle de la Portioncule, et lorsqu'après la canonisation du saint sa cellule mortuaire fut transformée en chapelle, ces précieuses reliques furent déposées à l'endroit môme où il avait rendu le dernier soupir. Le lendemain matin les habitants d'Assise et de toutes les autres villes et villages du pays se rassemblèrent avec le clergé à la Portioncule. On leva le saint corps et au son des cantiques et des trompettes, on le porta solennellement à Assise. Tous tenaient en main des rameaux d'oli-

1) Barthélémy de Pise, Lib. Conformit. L'auteur dit qne les anciens Frères lui ont transmis ce fait, et il V affirme en cinq endroits ditïérents dans les termes Ihs pl«s formels. Jacques des Oddi de Pérouse, Marien de Florence, Rodolphe Tossignano Coaventuel et plusieurs autres historiens de l'Ordre disent la même chose. Voir la Dissertation.

2) Gonzague dit en 1582 que de son temps on conservait encore à la Portîoncule le bassin qui a servi à laver le corps do saint François, ainsi que de son sang.

3) Marc de Lisbonne, Chronique.

yier ou d'autres arbres, et célébraient comme un triomphe ces obsèques sacrées à la lumière de mille flambeaux. Les Fils portaient leur Père, et le troupeau suivait le Pasteur qui s'en était allé au Pasteur universel. Le convoi passa à l'église de Saint-Damien, où l'on s'arrêta pour permettre à sainte Claire et à ses Filles de voir et de baiser les sacrés Stigmates. Puis le cortège se remit en marche pour Assise, où le sainte corps fut déposé dans une chapelle attenante à Saint Georges, l'église paroissiale de saint François, i) C'est là qu'ii avait commencé à étudier dans son enfance, dit saint Bonaventure, c'est là qu'il avait fait sa première prédication et c'est là aussi que devait être son premier lit de repos. 2)

Après les funérailles, Frère Elle retourna à la Portioncule et s'empressa d'annoncer la mort du bien-aimé Père aux Frères-Mineurs répandus dans le monde entier. Cette lettre est la plus belle et la plus touchante des Oraisons funèbres, et mérite d'être rapportée on entier.

« Avant de commencer je soupire ; comme les eaux qui débordent, ainsi le gémissement de mon

1) Thomas de Gèlano, Vie I, p. Il, cli. IX.

%) S. Bon. Leg. Maj. ch. XV.

Cest dans Téglise de Saint-Georges que le cardinal Ugolini, alors Pape sous le nom de Grégoire IX procéda à la canonisation de saint François, le 17 mars 1227. Frère Elie s'empressa de préparer au séraphique Père un tombeau digne de lui sur la colline d'Enfer, en y faisant construire une magnifîquo église. En 1230 ac mois de mai Téglise inférieure était achevée. Le corps de saint François fut alors transporté en ce liou avec grande solennité.

eoeur. Hélas ! ce que je redoutais est tombé sur moi, comme sur vous, et ce que j'appréhendais est arrivé jusqu'à moi et jusqu'à vous, parce que le consolateur est loin de nous ; celui qui nous portait comme des agneaux dans ses bras est parti bien loin dans une n'-gion étrangère. Cher à Dieu et aux hommes, il a été reçu au séjour de la lumière, après avoir enseigné à Jacob la loi de vie et de science, et donné à Israël le testament de paix. Réjouissons-nous à cause do lui, et pleurons sur nous-mômes, que les ténèbres environnent en son absence et que couvre l'ombre de la mort. La perte est pour tous, et le péril pour moi seul, délaissé comme je suis dans une profonde obscurité, pressé de mille soucis et accablé de douleurs sans nombre.

« C'est pourquoi je vous supplie, mes Frères, de partager ma douleur qui n'a point de mesure, comme je partage la vôtre, parce que vous êtes demeurés orphelins et privés de la lumière de vos yeux. Oui, en vérité, elle était une lumière, la présence de notre Père et Frère François, et pour nous ses amis et ses intimes, et pour ceux que leurs devoirs et leur profession éloignaient do nous. Il était la lumière envoyée par la Lumière véritable qui illumine les hommes assis dans les ténèbres de la mort, afin de diriger leurs pieds dans les voies de la paix. Comme le soleil au plus haut de sa course, il éclairait leurs coeurs et embrasait leurs volontés du feu de son amour, prêchant le royaume de Dieu, réunissant le coeur des pères à leurs enfants et ramenant les insensés

t la prudence des justes : dans le monde entier, il a préparé au Seigneur une génération nouvelle. Au loin, dans les îles, son nom s'est répandu, et toutes les contrées ont admiré les merveilles de ses oeuvres.

« Ne vous attristez donc pas outre mesure, mes Fils et Frères, parce que Dieu, le Père des orphelins, versera sur nous ses saintes consolations. Et si vous pleurez, pleurez sur vous-mêmes, et non pas sur lui; car au milieu de la vie, nous sommes dans la mort, tandis que lui a passé de îa mort à la vie. Réjouissez-vous, puisque, avant de nous être enlevé, comme un autre Jacob, il a béni tous ses Enfants et leur a remis toutes les fautes qu'ils avaient pu commettre à son égard.

« Je vous annonce une grande joie et un prodige tout nouveau. Depuis le cours des siècles, il n'a jamais été vu, excepté dans le Fils de Dieu, qui est le Christ Notre-Seigneur. Longtemps avant sa mort, notre Frère et Père apparut crucifié, portant en son corps cinq plaies, véritables stigmates du Christ; ses mains et ses pieds étaient percés de clous qui les traversaient de part en part; les cicatrices se conservaient, et montraient îa couleur noire des clous merveilleux. Son côté qui semblait ouvert par la lance, jetait souvent du sang. Tandis que son âme était encore unie à son corps, ce corps paraissait sans beauté ; son visage était défait; tous ses membres, en proie aux plus cruelles douleurs, étaient raidis par la contraction des nerfs, comme serait un cadavre. Mais après sa mort, son aspect apparut d'une

beauté ravissante, brillant d'une éclatante blancheur, et réjouissant tous Idl regards. Ses membres, raides auparavant, devinrent flexibles et se prêtèrent à toutes les positions comme le corps d'un tendre et délicat enfant. Bénissez donc publiquement, mes Frères, le Dieu du ciel et de la terre ; louez-le de sa miséricorde : ayez en mémoire notre Père et Frère François, pour la louange et la gloire de Celui qui l'a exalté parmi les hommes, et glorifié devant les Anges. Priez pour lui, comme il nous l'a demandé, et priez le lui-même» afin que Dieu nous fasse participer avec lui à sa grâce. Amen.

Le quatre des nones d'octobre, jour de Dimanche, à la première heure de la nuit précédente, notre Frère et Père François est allé au Christ. Vous donc, mes très-chers Frères, à qui cette lettre parviendra, suivant l'exemple du peuple d'Israël, qui pleura Moïse et Aaron, ses chefs illustres, donnez cours à vos larmes, puisque vous êtes privés des consolations d'un Père incomparable ; c'est sans doute un devoir de piété filiale de se réjouir avec François; ce ne l'est pas moins de pleurer son départ; nous pouvons nous réjouir, puisque loin de mourir, il est passé aux fêtes célestes, emportant avec lui le trésor de ses mérites.

Mais notre affection pleure aussi François, parce que celui qui entrait et sortait comme Aaron, qui nous distribuait de son coeur les trésors anciens et les trésors nouveaux, et nous consolait en toutes nos tribulations, a été enlevé du milieu

dô nous, et voilà que nous sommes orphelins et sans Père.

Mais, comme il est écrit : « Le pauvre vous est abandonné. Seigneur ; c'est vous qui serez le protecteur de l'orphelin, » priez tous, mes très chers Frères, que de ce vase de terre, brisé dans la vallée des flls d'Adam, le souverain artisan daigne en tirer un autre aussi honorable, qui soit établi sur la multitude de notre famille, et comme un véritable Machabée, nous conduise au combat. Et puisque prier pour les morts est chose salutaire, priez pour son, âme dans le Seigneur. Que chaque prêtre dise trois messes, chaque clerc le psautier, les Frères laïques cinq Pater; que les clercs fassent la vigile des morts en commun. Amen.

FRÈRE ELiE, x^ècheur.

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