Chapitre IX
Retour de saint François de l'Egypte. — Il veut se démettre du Généralat. — Un Frère désobéissant. — Un Frère original. — Mort de Pierre de Catane. — Miracles à son tombeau,
— L'obéissance après la tnort. — Un autre cha-' pitre. — Le Frère Jourdain et les Allemands,
— Saint Antoine de Padoue. — Etablissement du Tiers- Ordre. — Sainte Claire à la Portion-^ cule. — Révélations. — La dernière Règle. — Les Frères Mineurs sont envoyés en Angle^ erre. — Saint François reçoit les sacrés Stig^ nates.
Saint François prêchait les croisés en Palestine e posait en Orient les fondements de son Ordre; nais il essayait en vain de gagner les Mahométais à la foi du Christ. Voyant qu'il ne pouvait ni convertir cette- nation, ni conquérir la palmia
du martyre, il revint en Italie, i) et débarqua à Venise en 1220; De là il se dirigea vers Assise, en s' arrêtant dans les principales villes qu' il rencontra sur sa route, semant partout, selon sa coutume, la parole divine, la pénitence et les miracles. Dès qu'il entra dans la vallée de Spolète, ses Enfants vinrent en foule aude^ant de lui, pour le féliciter de son retour. A Bologne il avait été vivement affligé de voir quelques uns de ses Frères s'éloigner de la sainte pauvreté, en construisant un grandiose couvent. Mais, à la Portioncule' son coeur se dilata à la nouvelle que les Frères, envoyés au Maroc, avaient généreusement versé leur sang pour Jésus-Christ. « C'est maintenant, s'écria-t-il, que je puis m' assurer d'avoir eu cinq véritables Frères-Mineurs. » Le 17 mai suivant, ^) le saint Patriarche convoqua un nouveau chapitre, auquel furent spécialement invités les Frères des diverses Provinces de l'Italie. C'est dans ce chapitre, 3) que le saint remit 1*0 Grénéralat de l'Ordre entre les mains de Frère Pierre de Catane, qui était jusqu'alors son Vicaire.. « Peu d'années après sa conversion, dit Thomas d^ Célano, il résigna la fonction de prélat dc l'Ordre en présence de tous les Frères réunis ei chapitre, afm de mieux pratiquer la sainte verti
i) s. Bonaventure, Lég.. Maj. cli. IX, C'est la seule rai-»n qu'il allègue, pour motiver son retour en Europe.
2) Conformément à la prescription du chapitre XVIII delà Régie. — Wadding n'a aucun motif pour dire que ce cliapiro a eu lieu à la S. Michel.
3) 'Barthélémy de Pise, Gbnfbrm. — Wadding.
dé l'immiilîté. J^e siiis désortnais' mort pour voit?,, leur dït-il ; mais voici Frère Pierre de Catane,. auquel vous et moi nous obéirons tous. Aussitôt, il s'inclina devant lui et lui promit obéissaïice et respect. Les Frères pleuraient tous et gémissaient hautement de se voir orphelins d'un tel Père. Lebienheureux François se leva et dit, les mains: jointes et les yeux dirigés vers le ciel : Seigneur^ je vous recommande la famille que jusqu'à présent il vous avait plu de me confier. Ne pouvant plus; en avoir soin à cause des infirmités que vous, connaissez, ô très-doux Seigneur, je . la remetsentre les mains des Ministres. Que ceux-ci soient, tenus de vous rendre compte au jugement dernier, si itïï des Frères vient à se perdre par leur nég-ligence, leur mauvais exemple ou leur trop' grande rigueur. A partir de ce jour jusqu'à sa' mort, saint François resta soumis au Supv^rieur et se montra plus humble que tout autre Frère. » ^)- Cependant les religieux ne voulaient pas consentir à ce que leur bien-aimé Père cessât d^êtrele chef de la famille et que l'un d'entre eux devint son supérieur. Pierre de Catane se contenta d^ recevoir le titre de Vicaire Général ; tandisque saint François continua jusqu'à la fin de sa vie d'êtrie le Général de l'Ordre, comme cela e.st manifeste, entre autres, par la Règle qu'il écrivit irois ans plus- tard et qui contient ces mots : « Freine François promet obéissance et révérence à notre saint Père le Pape Honorius et à ses suc-
1) Vie n, p. ni, ch.LXXXI.
•cesseiirs canonîquement élus et à l'Eglise Romaine. Que les autres Frères soient tenus d'obéir au Frère François et à ses successeurs. » C'est également dans ce chapitre, i) que le saint adressa une lettre aux Religieux de son Ordre et particulièrement aux prêtres, leur recommandant surtout d'avoir une profonde vénération pour le Corps •et le Sang de Notre Seigneur dans la sainte Eutjharistie.
Les premiers biogra,phes racontent plusieurs faits qui se sont passés à la Portioncule vers cette époque. Nous en citerons quelques uns qui démontrent le don d'intuition du saint Patriarche. Un Frère ne voulait pas prêter obéissance au Vicaire et s'était choisi un autre religieux, auquel il obéissait comme à son maître. Le séraphique Père lui fit donner un avis à ce sujet par l'intermédiaire d'un de ses compagnons. Le Frère désobéissant se voyant' découvert, se jeta aussitôt aux pieds du Vicaire et se soumit humblement à ses ordres. Saint François poussa alors un profond soupir et dit au compagnon qu'il avait chargé d'avertir le religieux désobéissant: « Mon, Frère, j'ai vu sur le dos du Frère insoumis un démoii, qui le serrait à la gorge; et ainsi, après avoir rejeté le frein de l'obéissance, ce pauvre Frère suivait les suggestions de l'ennemi qui l'avait vaincu : mais j'ai prié Dieu pour lui et aussitôt le malin esprit s'est mis en fuite. » Telle était la
1) Melassanus de Macro, Supp. à Wadding, d'après la chronologie de Mich. Angelo de Naples.
clairvoyance de ce saint homme, ajoute Frère- Thomas de Célano ! Ses yeux malades étaient fermés aux choses terrestres ; mais ils étaient pleins de pénétration pour les choses spirituelles. Un autre Frôre était en apparence d'une sainteté remarquable et d'une conduite exemplaire ; mais d'autre part il était très original. Sans cesse occupé à prier, il observait un silence si rigoureux, que même pour se confesser, il ne voulait manifester ses fautes que par des signes. Les paroles de l'Ecriture-Sainte excitaient en lui la plus grande ferveur et il manifestait une joie extraordinaire en les entendant prononcer. Que dire de plus? — Tous les autres Frères le prenaient pour un véritable saint. François retournant un jour au couvent, vit ce Frère et entendit qu'on l'appelait %in saint. Pendant que tous lui en faisaient r éloge et proclamaient ses vertus, le bon Père leur répondit : « Cessez, mes Frères, de me vanter son diabolique artifice. Sachez qu'il n'y a là, d'une manière certaine, qu'une tentation du démon et une astucieuse déception. J'en suis convaincu et la preuve en est qu'il refuse de se confesser. » Les Frères, le Vicaire en particulier, furent peines d'entendre parler ainsi contre ce religieux. « Comment est il possible, dit Pierre de Catane, que sous l'apparence d'une si haute perfection puisse se cacher une telle hypocrisie? » Ordonnez-lui une ou deux fois, de se confesser, répondit le saint, et s'il ne veut pas le faire,
1) Thomas 4o Célauo Yio II, p. II cli. IV.
1;50 wons ;saurez; alors .que ce qwe je^is est vrai. Le l^icaire alla trouver ce ipoligieux .et île prit à part. Après lui avoir parlé ;avec bonté et familiarité, 31 lui. enjoignit de faire sa confession. Mais celui-ci refusa de la faire; se mettant le doigt sur la -bouche et agitant la tête, il fit comprendre qu'il ne voulait pas obéir. Les Frères restèrent muets <de stupéfaction et redoutèrent le scanclale que Je ■bienheureux iPère leur avait prédit. En effet quelques jours après, ce religieux sortit de l'Ordre tet rentra dans le siècle. Après s'être bidonné à toutes sortes de vices, , il mourut dans l'impénitenr- <ce. L'expérience l'a souvent prouvé : les hommes •qui aiment la singularité, s'élèvent parfois jusqii'au ■ciel, pour tomber ensuite dans un abîme. ^)
Frère Pierre de Catane ne demeura pas longtemps Vicaire Général ; il mourat ,1e 10 .mars do l'année 1221, comme nous l'avons dit. ^) Thomas '4e Célano dit que la conversion de Pierre de Catane fut digne de louanges, et qu'après avoir saintement commencé sa vie religieuse, il ia finit plus saintement encore. 3) Dès qu'il fat au toml)ean, Dieu fit éclater ses mérites par un grand nombre dd miracles. On venait en foule à Saintcr- ■MarieTdes-Ânges pour prier sur sa tombe et «obtenir des faveurs célestes par son intercession ou pour être témoin des mervoillos qui s'y opéraient. Mais ce concours de peuple troublait les F'rères dans leur retraite et les empochait de
i) Thomas de Côlauo, Vie II, p. II, cli. I.
2) Voir chapitre VII.
3) Vie I, p. I, cil. IX.
se livrer à l'oraison. Saint François était absent quand Frère Pierre rendit son âme à Dion. Dès qu'il revint à Sainte-Marie, les Frères lui annoncèrent la perte douloureuse qu'ils venaient do subir; ils se plaignirent en mémo temps d'être sans' cesse dérangés dans leurs prières par le grand nombre de visiteurs, que les miracles du Frère Pierre attiraient en ce lieu. François trouva leurs plaintes fort justes et, transporté d'un saint zèle, il vint près du tombeau de son Vicaire et avec un empire que Dieu seul pouvait lui donner il parla ainsi au défunt : « Frère Pierre, vous m'avez to ijours obéi durant votre vie. Je désire que vous m'obéissiez encore après votre mort. A cause de vous, nous sommes continuellement troublés par les séculiers ; je vous commande donc au nom de l'obéissance de cesser do faire des miracles. » A partir de cet instant, il ne se fit plus aucun miracle au tombeau du Frère Pierre. ^) Quelque temps après, Saint François fit relever son corps pour le rapprocher de la sainte chapelle. On le trouva retourné et à genoux, la tête inclinée vers la terre, dans la posture d'un homme qui se soumet à un ordre donné. 2) Djux mois après la mort de Frère Pierre, au chapitre qui eut lieu le 30 mai. Frère Elle jusqu'alors provincial de Toscane fut nommé Vicaire Général.
1) Spéculum vitae, (Edition Spoolborch)- ~ Wadding.
2) W'aildiag, qui cite un aafieii maauscrit cousorvé au. Vatican. Frère Piorro a io titrs do Bienheureux daas los luartyrologua frauciscaias.
Dans ce chapitre on s'occupa principalement des intérêts spirituels de l'Allemagne. Saint François n'avait encore envoyé personne dans ce pays depuis le chapitre de 1219 ; mais comme il avait maintenant plusieurs disciples, auxquels la langue allemande était familière, il jugea le moment venu d'y envoyer de nouveau des missionnaires. Les infirmités l'empêchant de se faire entendre de l'assemblée, il s'assit aux pieds du Frère Elie et lui suggéra tout ce qu'il devait dire aux Frères.
Le Vicaire s'adressa à l'assemblée en ces termes: « Voici ce que vous fait savoir le Frère (c'est à dire, saint François qui ne voulait pas d'autre nom ). Il y a un pays, c'est l'Allemagne, dont les habitants sont chrétiens ; ils passent par notre pays, comme vous le savez, à l'ardeur du soleil, avec de longs bâtons et de larges bottes, en chantant les louanges de Dien et des Saints et vont visiter les lieux de pèlerinage. J'ai une fois envoyé chez eux de nos Frères, qui sont revenus, après avoir été maltraités. C est pourquoi je n'oblige personne à y aller ; mais si quelqu'un est assez animé du zèle de la gloire de Dieu et
1) Les BoUandistes disent que les Frères Mineurs ne retournèrent en Allemagne qu'en 1224 ; ils s'appuyent toujours sur le texte des Trois Compagnons, qu'ils ont mal interprété. Mais l'antique Chronique de Baudouin de Brunswick, généralement appelée chronique de Saxe, dit expressément qu'ils y revinrent en 1221. Virgile Greiderer (Germania Franciscana lib. I, ch. I, n. 23), dit qu'il existe encore des pièces authentiques, relatant les noms des Provinciaux, des actes capitulaires, des acceptations de maisons ote, de l'an 1221 à l"<i24.
du salut des âmes, pour entreprendre ce voyage sous l'inspiration divine, je lui promets les mômes mérites d'obéissance, que s'il allait au delà des mers. S'il y en a donc parmi vous, qui ne redoutent pas les périls de cette mission, qu'ils se lèvent et se mettent tous d'un côté. Aussitôt quatre-vingt dix Frères se montrèrent prêts a partir pour cette mission, qu'ils regardaient comme une occasion de souffrir le martyre. On nomma Ministre provincial de l'Allemagne Frère Césaire de Spire, qui était déjà dans le monde un prédicateur de renom et qui devint dans l'Ordre un admirable émulateur de la vie évangelique. On lui permit do choisir parmi les quatre-vingt dix Frères ceux qu'il désirait prendre avec lui. Il se trouvait là un Frère nommé Jourdain, qui redoutait les Allemands d'une manière extraordinaire. Chaque jour il priait Dieu de ne pas permettre que, séduit par les artifices des hérétiques de la Lombardie, ou terrifié par la cruauté des Allemands, il vint à perdre la foi; et en conséquence il demandait la grâce d'être délivré des uns et des autres. Frère Césaire, le voyant debout, s'approcha de lui en disant: « Vous aussi, vous viendrez avec nous. » — « Non, répondit Frère Jourdain, je ne suis pas des vôtres et je ne me suis pas levé dans le désir d'aller avec vous ; mais bien pour embrasser les Frères qui vont en Allemagne et qui certainement y seront martyrisés. » Frère Césaire cherchait à le déterminer, mais sans réussir. Le Vicaire usa alors de son autorité. « Je vous ordonne au nom de l'obéissaiice, lui dit-il, de vous décider si oui
ou non vous voulez aller en Allemagne. » Cet ordre mit la conscience de Jourdain dans un grand embarras. D'une part, s'il n'allait pas en Allemagne, il craignait de suivre sa prqpre volonté et de perdre une belle couronne ; d'autre part, il ne pouvait se résoudre à partir, terrifié par tout ce que lui représentait son imagination sur le caractère des Allemands.
Dans cette perplexité, il consulta un religieux, qui avait eu beaucoup à souffrir en Hongrie et avait été dépouillé de ces vêtements jusqu'à quinze fois. Celui-ci lui répondit: « Allez trouver le Frère Elie et dites-lui : Mon Frère, je ne veux ni aller en Allemagne, ni rester ici ; mais je ferai tout ce que vous m'ordonnerez ; vous verrez que vous serez délivré de l'enibarras. » Jourdain suivit ce conseil et reçut l'ordre de se rendre en Allemagne avec le Frère Césaire. La Chronique de Saxe, d'oii nous avons tiré ce récit, ajoute les paroles suivantes: « Ce Frère Jourdain, alors diacre, était de Giano de la vallée de Spolète. Nous savons d'une manière positive d'après d'anciens documents, que lui-même a raconté ces détails au chapitre provincial d'Halberstadt en Saxe, célébré du temps de saint Bonaventure, l'an du Seigneur 1263, le dimanche Jubilate. Il devint le plus fidèle compagnon de Césaire de Spire et son principal coadjuteur dans la propagation de l'Ordre en Allemagne. »
Frère Césaire se choisit vingt sept religieux
.parmi lesquels douze clercs et quinze laïques. Il
s'arrêta encore près de trois mois à la Portioncule
et se rendit en AUemao-no où il ronut l'accueil le plus cordial. A l'occasion de ce même chapitresaint Antoine de Padoue vint pour la première foisà Sainte-Marie-des-Anges. Antoine, dont le nom de baptême était Ferdinand, nacquit d'une noble famille de Lisbonne. Il était chanoine-régidior de S. Augustin au couvent de Sainte-Croix à Coïmbre,. lorsqu'on amena dans cette ville les reliques des cinq Mart3^rs franciscains du Maroc. Il sentit aussitôt naître dans son coeur un ardent dtsir de mourir pour Jésus-Christ et entra dans l'Ordre des Frères-Mineurs, qu'il considérait comme une école du martyre. A peine reçu dans l'Ordre, il se rendit en Afrique dans lé désir de verser son sang pour son divin Maître. Mais une grave maladie l'obligea de retourner sur ses pas et par suite d'une tempête il aborda en Sicile. Ayant appris qu'un chapitre général devait avoir lieu à la Portioncule, il s'y rendit avec le Frère Philippin de Castille, quoique sa santé fut encore faible et languissante. Durant le chapitre, il sut
1) Thomas do Célano était du nombre do ces religieux; il devint Vicaire provincial e;i Allomapno en 12-2. Papini (Notizi© sicure) dit que d'après la Ghroniqiio de la Province do Strasbourg» Thomas quitta r^Vllemagao on 1223. L'opinion qui ii/lirino qu'il assistait aux dormors moiuouts do saint /rancois, est donc bioa fondée. Il assista d'une manière certaine à la cauonissttion du BÔraphique Père.
Thomas de Célano est Fauteur do la séquence S^anclilatis txcma signa et du Bics ivae (Sbaraglia Bull. Franc). Le clergé de Célano faisait l'Office de ce saint religieux et exposait ses ossements à la vénération des fidèles, le lundi do Pâques (Regia Marisciaaa, p. II. liv. IV, ch. 8 et 15.) C'est pour cela qu'on lui donne généralement le nom do Bienheureux.
si bien cacher son mérite et se maintenir à l'écart, que tous les religieux avaient déjà reçu leur destination, et personne ne s'était encore occupé de lui. Frère Gratien, Ministre provincial de la Romag-né et de la Lombardie, s'approcha par hasard de cet inconnu, et lui demanda s'il était prêtre, i) Sur la réponse affirmative, il l'invita à l'accompagner dans sa Province et l'envoya à l'ermitage du Mont Saint-Paul près de Forli.
Cette lampe ardente ne devait pas rester longtemps cachée sous le boisseau. Un sermon qu'il devait prêcher par hasard manifesta bien vite qu'il deviendrait le saint Paul de l'Ordre séraphique. Saint François conçut une telle affection et une telle estime pour lui, qu'il l'appelait son évêque. Cette même année, François institua l'Ordre de la Pénitence ou le Tiers-Ordre. Les gens du monde étaient si vivement touchés par les exemples et les prédications du saint, que beaucoup d'entre eux avaient pris la résolution d'embrasser la vie religieuse, pour faire pénitence et servir Dieu avec plus de fidélité et d'amour. Les hommes demandaient à se joindre à saint François et les femmes à sainte Claire. Ce mouvement se faisait surtout remarquer à Cannara près d'Assise et à Florence en Toscane. Mais l'homme de Dieu ne croyait pas devoir permet-
1) La Chronique des XXIV Généraux ( fol. 4, col. 2) dit que saint Antoine était prêtre avant d'entrer dans l'Ordre dos Frèrea Mineurs. Azzoguidi ( note 30 à la Vie de S. Antoine) et Flaminius dje Parme ( Tome III Couvent de Saint-Paul ) prouvent la même chose.
tre à tant de personnes de quitter le monde pour s'enfermer dans le cloître. Il leur promit une Règle qui les ferait avancer dans la vertu et vivre de la vie religieuse, sans quitter le siècle. Les premiers qui eurent le bonheur d'être reçus dans l'Ordre de la Pénitence furent LuchQsio et sa femme Bonadonna ds Poggibonsi en Toscane. François leur fit prendre un habit simple et modeste de couleur de cendre, avec une corde pour ceinture et leur prescrivit de vive voix un règlement de vie. Quelques mois après, il leur donna par écrit la Régie qu'il venait de composer pour les Frères et les Soeurs de la Pénitence. La substance de cette Règle est la pureté de la foi, l'exacte observance des commandements de Dieu et de l'Eglise et la pratique d'oeuvres de piété. Tout en offrant de puissants moyens de sanctification, elle ne contient rien qui ne puisse convenir à tous les états, à toutes les conditions et à tous les âges. Aussi à cause de sa profonde sagesse et de son extrême simplicité, elle est devenue bien vite une législation universelle et populaire. Elle fut approuvée de vive voix par Honorius III *) et par Grégoire IX. 2) Nicolas IV, le premier Pape franciscain, l'approuva par une Bulle en 1289, après lui avoir fait subir quelques modifications à cause des circonstances des temps 3) et Léon XIII do nos jours a donné à cette Règle une nouvelle consécration.
1) Sbaraglia, Bull, franc. Honorius III n. XVI.
2) id., Gregorius IX n. XXXVIII.
3) Waddiag.
Il rest hors de doute que saint François ait médité l'établissement de son troisième Ordre dans la môme chapelle où Dieu hd avait inspiré la fondation du premier et du deuxième Ordre, f-ui- ^mème se plaisait à le proclamer : « Dans la cha- ,pelle de la Portioncule Dieu a illuminé le coeur de SOS Pauvres de la lumière de sa sagesse, et quiconque prie avec- piété dans ce sanctuair»-*, y ^obtient tout ce qu'il demande. » Quoique saint . François crut, dit Thomas de Célano, que sur toute la terre était établi le Royaume des cieux et que partout Dieu accorde des grâces à ses élus, il savait néanmoins par expérience que Saintc-Marie-des-Anges était un lieu de grâces plus abondantes,
Sainte Claire souhaitait vivement de revoir la chapelle de Sainte-Marie-des- Anges où elle s'était consacrée à Dieu ; elle désirait en mémo temps prendre un repas avec son Père spirituel. Le saint lui en refusa la permission pendant quelque temps; mais ses compagnons finirent par lui faire comprendre, qu'il traitait avec trop de rigueur une vierge que lui-même avait consacrée à Jésus- Christ. Le saint Patriarche consentit finalement à accorder à l'Abbesse de Saint-Damien la consolation qu'elle avait tant demandée. Elle vint donc un jour à la Portioncule, accompagnée de quelques unes de ses Filles et de quelques Frères, qui étaient allés à sa rencontre. Claire et ses compagnes prièrent d'abord dans la chapelle do
1) Thomas de Célano, Vie I, p. II, ch. VII.
la Reine des anges, qui leur rappelait de si heureux souvenirs. Les épouses du Christ prirent ensuite place à la table que saint François avait fait dresser près de la sainte chapelle. La première nourriture fut celle de l'àme. Le séraphiquô Père commença à parler de Dieu d'une manière si touchante et si sublime, que tous ceux qui l'écoutaient furent ravis en extase avec lui. Per^dant ce temps, le couvent, la chapelle et la petito forêt parurent en feu aux habitants d'Assise et de-! environs. On accourut en toute hâte à la Portioncule, pour éteindre l'incendie. Mais, ô surprise, les gens accourus ne trouvent aucune trace do feu ! Saisis d'otonnement, ils pénètrent dans l'intérieur du couvent et ils aperçoivent toute rassemblée en extase. Ils comprirent alors que le feu qui avait paru à leurs regards n'était que l'imago de celui qui brûlait dans ces saintes âmes. Lo repas se termina sans que personne voulut manger, tant on était rempli do douceurs célestes. Claire retourna à son monastère avec ses compagnes, fort consolée d'avoir revu la Portioncule et ses heureux habitants. ^^
A cette môme époque, saint François eut uns vision ou plutôt une révélation que le Frère Léon, témoin auriculaire, communiqua par une lettre an bienhereux Conrad d'OiHda. Dans sa retraite, à la Portioncule, François suppliait Dieu très sou-
^ 1) Codex Vaticanus. En souvenir de ce miracle on avait érige près du petit sanctuaire de la Reine des aages uae chapulla dédiée au Saint-Esprit. Mais ou fut obligé de ila démolir, pour faire place à un des piliers de la coupole.
vent d'avoir pitié du genre humain ; car il savait que de grandes tribulations le menaçaient. Le Seigneur dit un jour à son serviteur : « Si tu veux que j'aie pitié du peuple chrétien, fais que ton Ordre se maintienne dans l'état dans lequel il a été établi ; parce que dans le monde entier tous les peuples m'abandonnent. Je te' promets alors que par amour pour toi et pour ton Ordre^
la société chrétienne échappera à ces malheurs
Mais les peuples me provoqueront à une telle colère que je m'élèverai contre eux ; j'appellerai les démons et je leur donnerai toute la puissance qu'ils désireront. Ceux-ci mettront une telle inimitié entre le monde et tes Frères, qu'aucun d'eux ne pourra porter l'habit religieux, sinon dans les forêts. Mais lorsque le monde perdra l'amour de ton Ordre, il ne restera plus d'autre lumière, parce que j'ai suscité tes Frères pour être la lumière du monde. » Saint François dit alors : <r< De quoi vivront mes Frères dans les forêts? » Le Christ répondit : « Je les nourrirai comme j'ai nourri de manne les enfants d'Israël dans le désert, parce qu'ils seront bons et retourneront à l'état dans lequel ton Ordre a été fondé. François redoubla d'ardeur et de zèle pour consolider l'oeuvre qu'avec le secours de Dieu il avait commencée. Mais tout en cherchant à pénétrer de l'esprit évangéliqué ceux que Dieu avait confiés à ses soins, il ne négligeait pas de travailler au salut des âmes
1) Codex Vaticanus. L'auteur assure que le B. Conrad a luimême raconté ce fait au couvent de Saint-Daraien.
ou de s'occuper clans la retraite de sa propre sanctification. Cet liomme angôli([ue savait si bien ménager le temps qui lui était donné pour amasser des trésors de mérite, qu'il l'employait toujours ou à descendre au procliain par le ministère de la charité ou à s'élever à Dieu par la prière et la contemplation.
Il imitait en cola, dit saint Bonaventure, les anges, que Jacob vit en songe, et qui montaient et descendaient sans cesse le long de l'échello mj^stérieuso, dont le pied était appuyé sur la terre et dont le sommet touchait le ciel.
Pendant qu'il se trouvait dans sa chère retraite de Sainte-Marie-des- Anges, François était un jour tout préoccupé de la Règle qu'il désirait faire approuver définitivement par le Pape. Le Seigneur se chargea de l'éclairer. Pendant le sommeil, il lui sembla avoir ramassé de terre de très-petites miettes de pain, qu'il devait distribuer à un grand nombre de disciplos réunis autour de lui. Comme il hésitait de les distribuer, dans la crainte que de si petites miettes n'échapassent de ses mains, il. entendit une voix du ciel lui dire : « François, fais une hostie de toutes ces miettes et distribuela à tous ceux qui voudront en manger. 11 le fit ainsi et tous ceux qui ne recevaient pas dévotement leur part, ou qui après l'avoir reçue la méprisaient, paraissaient couverts de lèpre. Le lendemain le saint raconta cette vision à ses compagnons, regrettant de ne pas en comprendre le mystère. Mais peu après, dans l'oraison, il entendit cette même voix venant du ciel : « Fran-
çois, lui dit-elle, les miettes de la nuit passée sont les paroles évangôliques, Tliostie est la Règle ' et la lèpi^e l'iniquité.
Saint François comprit alors que sa Règle, composée des paroles de l'Evangile, devait être refondue, abrégée et mis en ordre. Il se rendit alors avec le Frère Léon et le Frère Bonizio sur le Mont-Colombe près de Rieti où il fit écrire une nouvelle Règle en douze chapitres, selon que l'Esprit de Dieu la lui dictait dans la prière. 2) Cette Règle, la dernière écrite par le saint fondateur, est en plusieurs points moins sévère que la précédente.
De retour à Sainte-Marie-des-Anges, il la confia à son Vicaire ; mais peu de jours après, celuici déclara l'avoir perdue par incurie. 3) Saint François retourna au même lieu et la fit écrire une seconde fois. Cette nouvelle Règle fut ensuite confirmée par le Pape Honorius III, le 29 novembre 1223.
De Rome François se rendit à Grecio où il célébra avec grande solennité la fête -de Noël et mérita de voir sa piété récompensée par l'apparition et les douces caresses de l'Enfant Jésus. Il revint à la Portioncule au printemps de l'année 1224. Dans le chapitre qui eut lieu à la Pentecôte suivante, saint François érigea en Province l'Angleterre, en y comprenant l'Ecosse et l'Irlande.
1) Thomas de Cèlano Vie II, p. ni, ch. GXXXVI. — S. Bonaventure Lég. Maj. ch. IV.
2) S, Bonaventure, Lég. Maj. ch. IV.
8) Idem.
« L'an du Seigneur 1224, dit Thomas Eccleston, la hiiitièuio aimée du roi Henri, fils do Jean, la troitdème £èviQ après la fête do la Nativité de la Bienheurouso Vierge, qui en cette année eut lieu un dimanclie, débarquèrent pour la première fois en Angleterre, prè3 de Douvres, neuf Frères- Mineurs, savoir quatre clercs et cinq laïques. Les clercs sont: 1.° Frère Agnelle de Pise, diacre, âgé do trente ans environ ; dans le dernier chapitre saint François l'avait nommé Ministre Provincial de l'Angleterre. 11 avait été Custode de Paris et s'était conduit avec une prudence telle, qu'il avait gagné l'estime et l'affection des Frères et dos séculiers, à cause de sa grande sainteté.. .. i) La lettre d'obédience écrite par le séraphique Père, aussi simple que courte, était conçue en ces termes : « Moi, Frère François, j'ordonne à vous Frère Agnelle de Pise^ au nom de l'obéissance de vous rendre en Angleterre et d'y exercer la charge de Ministre. Adieu. Fr. François d'Assise. » 2)
Peu après ce chapitre, saint François partit avec son Vicaire, pour aller prêcher à Foligno. Mais là, Dieu révéla à Frère Elie que saint François n'avait plus que deux ans à vivre. 3) A peine
1) De Adventu Fratriun Minorum in Angliam. Collât. I.
2) François de Sainte-Claire dit que de son temps l'original de cette lettre existait encore: Originale, meo ad hue tempore, in Episcopio Audomarensi servabatur, (Fragm. Prov. Anglica, 1651 ^, En 1256 l'Angleterre comptait déjà quarante neuf couvents, occupés par deux mille deux cent quarante deux Frères-Mineurs, ( Th. Eccleston ).
3) Thomas de Célano, Vie l.Ip. II, ch. VIII.
eut-il appris cette nouvelle, le séraphique Père retourna à sa chère Portioncule et y prit quatre de ses plus intimes disciples, Frère Massé, Frère Ruffln, Frère Ange et Frère Léon, pour se rendre avec eux à l'Alverne. Arrivé sur la hauteur solitaire de cette montagne merveilleuse, il se livra à une oraison continuelle, accompagnée de ravissements et de révélations. Vers la Fête de l'Exaltation de la sainte Croix, le Sauveur Crucifié, apparaissant sous la forme d'un séraphin à six ailes, imprimait les glorieux stigmates de sa Passion sur le corps du Séraphin d'Assise.