JUSTIFICATION DU TIRAGE
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tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le
Danemark.
et à M. S.
bien-aimées,
Ch.-H. H.
A trente ans, Pierre Servain était un petit homme aux gestes avares, d'une timidité maladive. Son regard hésitant devait une expression très particulière à l'excessive proximité des yeux dont la clarté pâle surprenait. Une harbe rare, jaune, presque décolorée, allongeait en pointe son visage maigre. Deux rides accentuées y reliaient les ailes du nez courbé en bec et tranchant, aux commissures de la bouche ; la lèvre inférieure avançait un peu. Des sourcils drus barraient le front tourmenté de bosses et borné par des cheveux plantés bas qui formaient « un épi » près de chaque tempe.
Les « grandes personnes » disaient autour de lui, pendant son enfance : il est déjà sérieux comme un homme.
LA POSSESSIOX
Il se rappelait encore ses camarades abusant de sa faiblesse, qui lui reprochaient sa laideur. Quelquefois, ils le battaient. Comme c'était un élève médiocre, encore qu'appliqué, ses maîtres le protégeaient à la dernière extrémité . et sans beaucoup d'énergie.
Cependant, il aimait à se souvenir de son père. un homme aux mains rudes et très grand, qui lui répétait devant le tombeau des Invalides où. souvent, il le conduisait :
— Pierre, ne l'oublie pas, le jour de ta naissance, la Belle-Poule entrait à Cherbourg, avec les cendres de l'Empereur : le 3o novembre 1840 est une date glorieuse !
Il avait retenu cette phrase que sa mère ne manquait pas une occasion de lui redire en soupirant :
— Ah, ton père aimait l'Empereur !
L'union de Madame Servait* avait été heureuse. Veuve après dix ans de mariage, elle partagea les loisirs que lui laissait la direction d'un « commerce de porcelaines et d'objets de piété ». entre un regret vivace et le soin de son fils.
La Aie de Pierre s'était écoulée dans un magasin triste du haut faubourg Poissonnière, devant la caserne de France. Tout y était si fragile et on lui recommandait tant de ne rien casser, qu'il se mouvait avec une précaution d infirme. On lui montrait des suites d'images pieuses pour le récréer. Mais son plaisir était de contempler les statues rangées dans les vitrines. Parfois, on le
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surprenait la main raidie, deux doigts levés, qui cherchait à imiter le geste bénisseur du saint Nicolas en chasuble d'or et mitre, au centre du rayon. Les autres statues n'excédaient point son admiration. Il les chérissait de sourire toutes si pareillement et il souhaitait de leur ressembler. Une sainte Geneviève avait sa préférence : il la regardait plus longtemps, au soir, quand elle était dans son éclat; la lampe en allumait de mille points vifs la robe émaillée; des ombres légères modelaient la figure ; et, sous la pureté du front poli, dans les yeux d'azur, l'enfant croyait retrouver deux Heurs du paradis qu'on lui dépeignait aux leçons de catéchisme.
Une fois, au retour d'une conférence sur les miracles, il désira si fortement que la sainte en fit un pour lui que, la voyant incliner la tête, il s'évanouit de bonheur. Les lys et les palmes d'argent, le faisaient songer des gloires célestes qu'il se promettait de gagner. Aux approches de l'Assomption et pour la Fête-Dieu, il arrangeait de minuscules reposons où rien ne manquait : les nappes sacerdotales, l'ostensoir, le tabernacle, le calice, la patène, les chandeliers, ni les bougies de couleur qu'on lui interdisait par économie d'allumer.
Le mélange parfumé des fleurs et de l'encens, qui imprègne l'église, l'eni vrait. Il éprouvait une émotion au contact de l'eau froide des bénitiers, et il devançait l'heure des offices pour voir la flamme tremblante qui met des étoiles à la pointe
des cierges, parcourir l'obscurité du sanctuaire. Le bedeau, le suisse, il les enviait de vivre dans l'intimité des cérémonies. Ce mysticisme sensuel et naïf lui donnait des joies intenses.
Sa mère lui racontait l'histoire des saints. Il y en avait de merveilleuses qu il écoutait avec des frissons d'aise, après la fermeture de la boutique. Alors, il s'y plaisait comme dans une chapelle, à cause du silence, de la clarté trouble, qui flottaient sur les images pieuses et les statues. Son esprit y gagnait une curiosité singulière.
— Quand irai-je en paradis, maman? demandait-il parfois.
Madame Servain répondait :
— Quand tu seras grand.
Comme il restait petit, il désespéra des saints après les avoir beaucoup priés, car il recourait à leur vertu dans ses soucis d'écolier. A la longue, il s'impatienta de cette expression de bonté qui encourageait à les implorer et qu'ils gardaient sans accorder jamais aucune grâce. En se privant de leur vue, il pensait les punir; mais bientôt, pris de tristesse, il se plaçait sous leur regard qui la dissipait.
— Il est si doux, Madame : il faudra l'envoyer au séminaire.
— Hélas ! — disait Madame Servain — je me fatigue beaucoup et je ne suis plus guère jeune ; il y a besoin d'un homme, ici.
Pierre entendait cela, et il pensait : « J'attendrai, parmi les saintes et les saints, le mo-
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nient d'aller en paradis ; je suis bien content. »
Comme il avançait en âge, sa mère, inquiète de ce penchant à la méditation où elle ne voyait qu'un clïet de la paresse, lui confia de menus travaux. Il s'y prêtait de bonne grâce et sut bientôt apprécier les statues d'après leurs dimensions, la qualité des ors, le grain de la pâte et la finesse de lémaillage. Il usa dans la pratique du commerce la foi naïve de son enfance.
Rien ne l'avait remplacée, et, pour Servain, les journées toutes pareilles s'écoulaient sans laisser de souvenir. La masse grise, impénétrable, où elles se confondaient, versait une ombre mélancolique sur sa vie. Il n'y éprouvait aucune joie et s'habituait à l'ennui, désenchanté avant de rien connaître.
Mme Servain l'avait plié à une discipline qu'il subissait docilement, semblable au petit enfant d'autrefois, confiant, résigné à l'obéissance. Elle lui donnait à lire ces ouvrages — honneur de la littérature catholique, — où l'amitié est exaltée comme la plus vive des passions ; et il se méprenait sur la force de ce sentiment.
Un hasard lui fit découvrir Paul et Virginie, parmi de vieux livres qui avaient appartenu à son père.
Ce fut une révélation : l'amour lui apparut comme la force dominante de l'univers. Il partagea les enthousiasmes du héros et se prit à chérir la sensible amante au cœur gonflé de ten-
dresse. Il enviait leur aventure jusque dans ces malheurs qui la grandissent; et l'émotion lui tirait des larmes.
Que sa vie était misérable ! et, lointaine, l'imitation de ces beaux exemples ! Oh, se perdre au milieu de cette luxuriante nature capable d'inspirer l'amour avec la même force qui projette en plein ciel la cime de ses arbres! Un immense désir le soulevait, et il songeait d amours enivrantes, il aspirait à vivre, souhaitant la douleur même, au lieu de son existence médiocre et uniforme. Mais il redoutait la raillerie des femmes, à cause de sa laideur.
Il eût tellement aimé celle qu'un peu d'indulgence aurait retenue près de lui! Ah, celle-là, l'inconnue, il l'appelait de toute la violence de son cœur vierge et son âme bondissait vers elle ! Chez ce jeune homme pale, étriqué, on n'eût jamais deviné l'imagination ardente qui l'emportait dans un monde de délices. Ses facultés sentimentales se satisfaisaient des visions qui lui peuplaient l'esprit, dans une atmosphère voluptueuse et engageante. Avec la même ardeur qui le clouait d'admiration, naguère, devant la statue de sainte Geneviève, il adora Virginie.
Il aima Charlotte désespérément, comme Werther; Mignon, à mourir de l'indifférence qui la tue; Manon Lescaut, avec la passion de tous ses amants, — et ces amours romanesques, il les vivait réellement en son âme et dans sa chair ! Il oubliait sa vie nulle, sa disgrâce physique : elles,
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surgissaient des livres, vivantes, pour s'abandonner à lui. Et ce chaste, plus ardent que Roméo, possédait tour à tour des femmes qui eussent captivé don Juan.
Et ce fut Salomé !
Un prédicateur l'avait maudite dans sa beauté « qui cachait l'inspiration de l'enfer sous l'apparence des grâces célestes répandues sur sa personne».
Pierre consulta les évangélistes : ils ne la condamnaient pas comme ce prêtre. Saint Mathieu écrit simplement :
« La fille d'Hérodias dansa au milieu des convives et plut à Hérodc. »
Et il y a une indulgence tacite, une atténuation réfléchie de la faute, dans le récit de Saint Marc :
« Cependant, un jour propice arriva, lorsqu'Hérode, à l'anniversaire de sa naissance, donna un festin... La fille d'Hérodias entra dans la salle, elle dansa et plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille : «... Ce que tu voudras, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume. » Etant sortie, elle dit à sa mère : « Que demanderai-je? » Et sa mère répondit : « La tête de Jean-Baptiste. » Elle s'empressa de rentrer aussitôt vers le roi et lui fit cette demande : « Je veux que tu me donnes à l'instant sur un plat la tète de Jean-Baptiste. »
Saint Luc et saint Jean, le plus tendre, n'ont pas voulu se souvenir de Salomé en écrivant leurs évangiles.
Ebloui, Servain se répétait : « Elle dansa au milieu des convives et plut à Hérode. » Cette phrase n'est rien pourtant qu'une petite phrase ; — elle souleva son imagination dans un délire où disparurent toutes les héroïnes de son culte. C'est que, dans ces livres adorables et purs éperdument, elle est unique à rappeler la puissance d'un beau corps de femme. Marie-Magdeleine y ploie sa beauté sous l'écrasement du repentir; humiliée, la femme adultère obtient miséricorde à condition de ne plus pécher ; un mystère entoure la Vierge ; on ne sait de Marthe que sa dévotion à Jésus. Mais, à Salomé triomphante, il suffît de danser pour obtenir la moitié d'un royaume ; trop superbe pour rien souhaiter, elle demande la vie d'un homme qu'elle ne hait point, disparait, et l'histoire refermée sur elle à jamais, continue l'exemple de renoncement et d'amour dont la sérénité domine les passions humaines.
Il se réfugiait dans la dépendance de cette image brûlante ; elle éclairait son esprit ; une aspiration si totale de son être le haussait vers sa splendeur qu'il en perdait la notion de ce qui l'entourait :
— Te voilà encore dans tes idées ! lui reprochait Madame Servain.
Ses idées ! c'était la soif d'inconnu, la vie libre, l'air, la nature, une affection, cette tendresse qui épanouit l'adolescence et parfume de souvenirs la suite des années ! Ah Salomé ! son regard contenait le mystère et toute l'épopée du ciel ; l'har-
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monie de son corps et le rythme de ses mouvements évoquaient la forme diverse des paysages d'Orient dont les couleurs, ordonnées d'après la marche des saisons, se retrouvaient dans sa parure. Toutes les femmes se résumaient en elle, et dans le rayonnement de son charme, il plaçait des sites si variés qu'ils étaient l'univers entier ! Près d'éclatants, il y en avait de très simples dont i pénétrait l'intimité confidentielle. Quand l'apparence de Salomé s'était évanouie, il subsistait une lumière imprégnée d'elle encore, où des paysans, dignes comme des patriarches, se courbaient vers la terre qu'éventrait la charrue.
Il rêvait d'aventures, ou d'une existence unie qui se fût écoulée devant la monotonie délicieuse des champs ; et il voyait la maison où, les nuits frileuses d'hiver, la veille se prolonge autour de la chandelle, dans une lumière dorée qui tremble, tandis que les récits peuplent la salle commune. Il écoutait en lui d'anciens conte» très vagues où de bons génies souriants triomphent des maléfices. Minuit faisait le silence. Les invités chaussaient leurs sabots. On allumait les lanternes. La porte s' ouvrait sur l'étendue noire. Ils s'en allaient tous. Les flammes dans la campagne n'étaient plus que des points suivant les sentiers. L'une après l'autre, les clartés mouvantes s' arrêtaient pour s'éteindre dans les ténèbres épaissies. Alors, il rentrait et, l'huis clos, il jouissait des choses : labonne odeur du pain bis qui monte de sous la corbeille ronde qu'une corde relie au plafond ; le vieux
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meuble qui geint ; les assiettes jaunies aux dessins effacés ; 1 air immobile, plus caressant à cause de la bise qui pleure au dehors, et la blonde lumière, cajoleuse, plus blonde, parce qu'on sent la nuit autour de la maison. Le matin révélait la plaine sous la neige. Toute blanche, c'était l'hostie, la communion de la terre avec le ciel gris penché sur elle dans une courbe immense de pardon. Des cheminées fumantes, une prière semblait monter, dans les spirales bleues, comme l'action de grâces du site sans âge.
Les ruisseaux rentrés dans la limite de leur lit, jes prairies découvertes, la bonne terre rayée de sillons droits, les premières feuilles avec les premiers oiseaux, les brises lentes, tièdes, porteuses de soleil et de parfums, — c'était le printemps ! La chaumière ouverte s'emplissait du bruit des eaux voisines et le travail des sèves la baignait de senteurs.
Il s'extasiait, rêvant chaque saison splendide. Il assistait à l' C narine épanouissement de l' été chancelant sous le faix des fruits, et dont le regard verse la vie.
Ilrespirait, au souffle vivifiant qui passe, à pleins poumons, avide, comme il eût étanché sa soif d'ombre et d'eau après la traversée du Désert, dans l'oasis où la fontaine coule à mi-voix !
Pierre sentait l'éteule luicraquersouslespieds. Il traversait les cultures, guidé par le chant des vignerons. Quand il en était près, couché au flanc du coteau, il écoutait. La file des porteurs passait
devant lui, hottes pleines, allègres, à la cadence vive des refrains.
Il se figurait de bonnes vieilles filant sur le pas des portes. Des vieillards le comblaient de leurs souvenirs. Les jeunes hommes robustes lui tendaient leurs mains calleuses. Il croyait connaître leurs noms, s'imaginait leurs traits, des attitudes, composait leur caractère, — tant l'habitude d'y penser était forte en lui.
Mme Servain vieillissait. Une maladie douloureuse l'avait laissée impotente. On la portait de son lit à un fauteuil, et quand un peu de soleil pâle filtrait dans la boutique, on l'y descendait. Son état réclamait des soins très particuliers que lui rendit Mme Voile, une de ses belles-sœurs, veuve pour la seconde fois, et qui avait eu, de son dernier mari, une fille nommée Claire. Les deux belles-sœurs s étaient si peu fréquentées, que Pierre connaissait à peine la jeune fille, avant que cette circonstance les rapprochât.
Elle était douce, affectueuse, avec une gaieté si jolie qu'elle triomphait de la souffrance et du chagrin. On entendait rire dans la maison où rôdait la mort. Cela remplit deux années qui semblèrent courtes. Et le soir que, sans lutte, Mme Servain trépassa, Pierre se sentit frappé comme s'il eût ignoré le travail opiniâtre de la maladie. Il s'éveilla lentement de sa douleur et puisa la force de se consoler dans un sentiment dont le charme l'étonnait. Quel désir l'attendrissait ? Que regrettait-il dans la solitude où cet événement l'avait jeté ?
Glaire venait quelquefois et il restait sans parole. Elle se contenait, mais l'éclat vif de ses yeux et le sourire involontaire de sa bouche trahissaient sa joie de vivre.
Virginie, Charlotte, Manon, et toutesles autres, même Salomé impérieuse et captivante, les chères visions, où s'étaient-elles fondues ? Elles avaient déserté ses rêveries sans qu'il le regrettât, bercé d'y contempler, au lieu de leurs images, cette jeune fille sage et bonne, dont la chevelure était une auréole de soleil et qui lui disait doucement des choses simples.
Souvent, il allait finir la soirée chez Mme Voile. Au début, on s'y ingénia à ne point troubler, par une trop grande animation, la douleur qu'insistait à rappeler le vêtement noir de Pierre. Entraînée par son penchant naturel, Glaire reprit bientôt son babil que Madame Voile devait au respect des convenances de refréner parfois. Alors, Pierre intervenait pour entendre encore la voix ravissante.
D'une seule phrase, d'un de ses gestes vifs d'oiseau, fée, Glaire évoquait un monde de sentiments qui le jetaitdans de bons rêves. Un immense désir le portait vers elle, parce qu'un rayon de lumière tombé sur ses mains y montrait des caresses endormies, ou parce qu'un reflet de la lampe dorait ses cheveux à cet endroit exquis et nu, entre 1 oreille et la nuque, où ils deviennent si fins et s'enroulent comme de la mousse.
Madame Voile savait leur ménager des tête-à-
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tête dont ils apprirent à provoquer l'occasion. Servain, làmc bouleversée, se taisait ; Claire rougissait d'un mot balbutié. Un trouble les saisissait de rester ainsi, l'un devant l'autre, seuls, silencieux : mais ils échangeaient des regards qui les liaient mystérieusement.
Il disait, à la fin :
— La pluie a duré toute la journée.
A son tour, elle disait :
— Il fait beau, maintenant.
Lui, parlait au passé, toujours, et c'était triste; elle, devançait le temps dans un essor de joie ; et chacun confiait à l'autre le meilleur de soi-même, l'écho d'une douleur soufferte ou un espoir.
Mme Voile dut confesser Servain, un dimanche, pendant l'absence de Claire qu'elle avait éloignée. Elle se montra si maternelle qu'il se livra, parlant d'abondance, comme un homme ivre. Se marier? Il n'osait y songer, devant Claire si jeune et tellement jolie, bien qu'il la chérît depuis leur première rencontre. Il dit l'émotion de son cœur devant elle, durant ces deux années, près de la malade ; le frôlement de leurs mains qui communiaient dans l'allégement d'une souffrance ; cette souffrance, qu'un mot, un sourire d'elle apaisaient ; toute tristesse en allée à son approche, parce que la joie émanait d'elle avec la beauté, pour convertir les choses à sa ressemblance ; il dit sa propre jeunesse revenue, l'impression du bonheur réel, vivant, au lieu des songes qu'il suivait en lui-même, sa soif d'idéal contentée, la ré-
vélation tardive d'un cœur qu'il croyait fermé à l'amour...
Et, lorsque Glaire était rentrée, pareille à du soleil, dans la chambre où les confidences achevaient de mourir parmi la lumière atténuée du crépuscule, — il l'avait baisée au cou, en s'écriant :
— Ma femme chérie, Glaire, tu es ma femme î Elle avait répondu, simplement:
— Oui, Pierre, prenez ma main.
Puis l'étrangeté de cette demande en mariage les avait excités à rire.
— J'attendais tous les jours, lui dit-elle...
— Je n'osais pas...
Janvier finissait dans la neige. On fixa le mariage aux premiers jours d'avril. Pierre engagea des pourparlers pour céder son magasin. La vente du fonds, avec les quelques titres provenant de l'héritage de la parcimonieuse madame Servain, lui assuraient un revenu de quatre mille francs environ. Il emmènerait sa femme dans un coin perdu, près de la mer, où ils vivraient sans autre soin que de s'aimer. Madame Voile favorisa ce projet après s'y être opposée, car elle pensait: il faut travailler quand on est jeune.
Elle se souvint, à propos, d'un cousin que ses parents recevaient à diner, chaque dimanche, quand elle était jeune fdle. Il portait la soutane du grand séminaire de Saint- Sulpice. Ses manières étaient distinguées, ses joues pâles, et il parlait lentement. Elle se le rappelait bien, qui vantait sa chère Bretagne, le parfum des landes, et
la mer, qu'il croyait entendre le soir en s endormant. Il contait sa vocation que la sévérité des paysages où son enfance s'était passée, et une compassion pour leurs habitants bons et dépourvus, avaient fait naître et fortifiée. Ses yeux verts étaient remarquables par leur transparence. Après quarante ans, Madame Voile n'avait pas oublié leur charme, et elle s'attendrissait encore. Ayant appris que l'abbé Le Drégan était curé à Kerbréhen, le même petit bourg du Finistère où il avait été envoyé dès son ordination, elle l'informa des intentions de Pierre. Le brave curé avait été fortement ému par cette lettre qui lui découvrait un coin du passé.
Il y avait à l'entrée du bourg une vieille construction qu'on appelait magnifiquement le manoir de Penloch. C'était le corps de logis resté debout d'une ancienne demeure seigneuriale. Une esplanade spacieuse et inclinée, plantée de châtaigniers, de frênes et d'ormes, le séparait de la route. La bâtisse était au fond d'une cour pavée couverte d herbe, fermée des deux côtés par les écuries et les hangars, aux portes immenses, peintes en vert. Une muraille crénelée de grès rouge réunissait les ailes au centre. Elle était percée de trois longues fenêtres grillées, d'un œil-de-bœuf fermé par une croix de fer, d'un portail en ogive surmonté d'un casque, d'un sceptre et d'un glaive, taillés dans la pierre. Des pans de mur, des fûts de granit, parmi les arbres, délimitaient l'aire du domaine. Une allée droite que
bordait une double ligne de chênes aux troncs massifs, conduisait à l'emplacement de la chapelle. Il en restait la dalle gravée d'un caveau, les trois marches qui devaient aboutir à l'autel et un calvaire sculpté. Un fossé longeait l'avenue. Et, après une dernière haie d'épine vive, les champs s'étendaient jusqu'à l'horizon.
Un avoué de Quimper avait acheté cette propriété. Il s'y attachait de telles superstitions, de si étranges histoires, qu'elle restait inhabitée. De bons paysans, lesKertigal, la gardaient et malgré l'habitude, Yanic, un gaillard pourtant, osait à peine pénétrer dans le manoir. L'abbé avait demandé à visiter Penloch, après s'être assuré qu'aucune maison du bourg n'était à louer. Le propriétaire, trop heureux d'une aubaine qu'il ne retrouverait pas, offrit au curé de faire restaurer l'habitation et de la céder à bail pour cinq cents francs par an.
Mme Voile, qui correspondait secrètement avec l'abbé Le Drégan, avait accepté. Elle annonça un jour aux fiancés qu'ils vivraient dans un manoir, près de la mer. Ils n'osaient pas le croire, malgré les lettres enthousiastes du prêtre.
Servain s'extasiait devant une carte géographique où il avait découvert Kerbréhen: un tout petit point à la base du cap Sizain, un peu plus rapproché de la baie de Douarnenez que de l'anse d'Audierne étendue au Sud. Une ligne, la rivière, contourne le bourg ; elle se perd à une faible distance et, dans l'autre direction, fait cent détours
avant de former L'estuaire où l'ancien port de pêche s'est bâti. Pierre parcourait du doigt la langue de terre hardie, qui sépare l'Océan, connue une digue prolongée parles récifs et l'île de Sein.
— Claire !... Il y a une île!... Que ce doit être beau !...
Il se sentait capable d'héroïsme. L'image vivante de Virginie lui apparaissait. Il prévoyait de tels obstacles qu'on ne devait pas sans péril aborder la terre isolée. La tentation d'y aller se fortifiait en lui, par le sentiment exagéré de difficultés à vaincre. L'idée qu'il pourrait faire naufrage le grandissait à ses propres yeux au niveau des amants passionnés qu'il admirait. Il allait vivre des jours mouvementés par le danger. Il y aspirait de toute son âme, et sentait son amour s'épanouir sous la menace perpétuelle de le perdre :
— Claire, l'Océan est des deux côtés ! Nous marcherons en l'écoutant battre les rocs, jusqu'au bout, à la pointe ! Et nous irons dans l'île...
Il s'animait comme s'il eût déjà subi les angoisses qu'il prévoyait, concevant sa vie à la manière d'un roman, sentimentale et tourmentée par d'étranges circonstances, auxquelles une terre aride balayée par les vents et qui tremblait au choc des flots, faisait un décor d'épouvante.
Claire souriait tendrement ; bleus à la ressemblance du ciel et de la mer qu'elle pressentait, ses yeux voyaient déjà la vieille demeure l'accueillir. Des fleurs 1 embaumaient.
Elle se disait:
— C'est la maison du bonheur.
Et, dans son cœur d'amoureuse, s'annonçaient de grandes joies.