‹ La PossessionChapitre 2 sur 8 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ils étaient une dizaine de gars, ce dimanche, après la messe, autour du comptoir de chez Landeven : un matelot en vareuse venu par le courrier de Sein, la veille ; Le Brusq, la taille serrée dans le gilet long des bigoudens, bleu sombre, rehaussé de broderies jaunes et rouges ; Bars, le charron, son chapeau de feutre à trois galons de velours enfoncé sur les oreilles, en arrière, et découvrant un front têtu, * recouvert de poils; et

quelques autres, artisans, sabotiers, cultivateurs, tous gens robustes et trapus :

— Oui, on travaille à Penloch depuis jeudi, et Monsieur le Recteur veut qu'on fasse vite...

— Alors, c'est donc loué ?

— On le dit.

Mais Le Brusq, reposant le verre qull venait de vider d'un trait, affirma, après avoir claqué sec de la langue :

— Je le sais bien, moi, puisque Monsieur le Recteur m'a parlé avant tout le monde... C'est pour des Parisiens, des parents à lui, qui vont s'établir à Kerbréhen...

— Quelle idée de choisir Penloch ! interrompit le cabaretier.

Ils se taisaient tous. Evidemment, ils approuvaient.

Dans le silence, la même légende devait passer, aller de l'un à l'autre, effrayante et rude comme ils l'avaient entendu raconter à quelque veillée d'hiver, d'où ils étaient partis tremblants, dans la nuit sans lune et sans neige, par le vent hurleur.

Landeven comprit que la superstition empêcherait ses clients de boire :

— Tout ça, c'est des histoires!... Un verre, Le Brusq ?

Le fermier tendit la main et regardant couler le rhum sombre:

— Tout de même, ce qu'on raconte, les anciens l'ont vu...

LA POSSKSSION 27

— Il n'y a pas que les anciens, dit le matelot.

— Tas vu, toi?

— J'ai vu. . . sans voir. . . Je me rappelle bien qu'un soir, l'année de ma première communion, passant par l'allée de Penloch, j'ai entendu un grand bruit. G était à cette époque-ci. J'avais coupé un gros bâton de chêne, m'en revenant de la ferme des Hardu, et comme ça, j'avais pas de crainte. Je suis entré dans la cour de Penloch. Il y avait de la lumière chez Yanic Kertigal. Je les voyais tous, du dehors : il était assis au fond ; près de la table, sa femme cousait ; à côté, la mère tournait une quenouille... Vrai, comme je vous le dis, il venait du manoir une musique si douce que je me suis approché : ça me faisait chaud dans le sang cette musique !... J'ai regardé par la fente d'un volet et après un peu de temps, j'ai vu au milieu de la salle toute claire, une femme couverte d'or et belle comme Notre-Dame de Quelven, qui dansait....

Ils écoutaient, oubliant de boire, et tous, au nom de la Vierge, s'étaient signés, quand le conteur avait soulevé son béret.

— Oui, elle dansait ! . . . Je restais là, à regarder : c'était une vraie fontaine de lumière ! Des pierreries de toutes les couleurs brillaient sur son corps. Les anneaux larges de ses bras étaient reliés par des chaînes fines qui flottaient comme des filets de pêche. Le front plein de pièces d'or, elle tenait la tête renversée et sous

a8 LA POSSESSIOX

ses paupières bleues, brûlait un regard d'ensorceleuse— Je la vois encore, si j'en parle, et j'entends ses bijoux, avec le froissement des étoffes, ses pas rapides, étouffés, qui glissaient dans la musique. . .

« Je regardais, retenant mon soufïle. Tout à

coup, sans savoir pourquoi, la peur m'a pris

J'ai pensé que ce que je faisais là n'était pas chrétien et qu'il faudrait m'en confesser.... Alors, je me suis écarté de la fenêtre et, traversant la cour tranquille, j'ai cogné tout doucement à la vitre des Kertigal. Yanic est venu sur le seuil de la porte. Il était songeur.

« — Yanic, lui ai -je dit, il y a une femme qui danse, au manoir... Ecoute, la musique arrive

jusqu'ici Approche, tu verras.

«c Je lui avais parlé très bas pour n'effrayer personne, mais il en (la la voix :

« — Va-t'en, mauvais garçon, c'est encore des songes !... Rentre chez toi, et plus vite !

« La main levée, il menaçait. Sa mère étant venue, avait surprismes paroles. Elle lit un geste. Yanic décrocha des clefs, au mur, et il alluma une lanterne. Dehors, il parla haut comme les gens peureux. Il m'avait entraîné. Je serrais mon bâton. Gomme nous avancions, la musique s'élevait de plus en plus. J'ai voulu amener Yanic aux volets clos où je m'étais arrêté :

« — Laisse, laisse, avec les clefs on entrera... « Il tremblait devant la porte. Moi, j'entendais distinctement la danseuse, le choc de ses bracelets

el des chaînettes, le murmure des étoffes, et l'air, à La cadence de son pas... Un grincement de la serrure effaça tous ces bruits.

« Je nie tenais derrière Yanic, la lanterne audessus de nia tète. Quand il eut ouvert, une lumière aveuglante s'évanouit soudain et, de la salle béante, un grand souille me glaça les mains et le visage.

« — Es-tu content vaurien? dit-il, se retournant vers moi.

« Je ne voyais plus que la lueur j aune de notre lanterne : elle s'engouffrait dans les ténèbres pressées autour d'elle comme pour l'éteindre et, sur le plancher, nos ombres longues se perdaient dans le noir.

« — Mais, je te jure, Yanic, je l'ai vue danser •' répétais-je, craintif à cause de la colère qui semblait monter en lui.

« — Allons, allons, file droit et vite, gars de malheur !

a Gomme je le quittais, quelque chose qui sautillait, avec le choc sec du fer contre les pavés, passa près de nous :

« — Faou, Faou ! criait une voix aigre de biniou »

Us écoutaient religieusement cette histoire qu'ils savaient pourtant tous. Le marin s'étant rapproché du comptoir, prit son verre. Le Brusq trinqua, par contenance, et, agacé qu'on ne parlât plus, il prononça lentement :

— Yves Clésoc a dit vrai ; on s'en souvient ; ça a fait du tapage dans Kerbréhen. On l'interrogeait, tout le monde, pour savoir Et même, le Recteur s'est occupé de l'aventure...

— On ne sait jamais ce qui peut se passer au milieu des vieilles pierres où personne n'habite plus ! affirma, sentencieux, un vieillard en braies blanches, accoudé dans un coin.

Yves Clésoc reprit :

— Yanic n'a pas voulu me croire. Il a eu tort... On aurait pu jeter de l'eau bénite et sa mère ne serait peut-être bien pas morte, cette nuit-là....

— |Ah, oui! c'estla même nuit qu'elle atrépassé! dit à son tour Lande ven, pour faire honneur à sa clientèle.

La conclusion du matelot avait jeté un froid. Les plus vieux s'arrêtaient à l'idée de la mort ; les autres pensaient à la mère Faou qu'on voyait toujours, courbée en deux sous sa mante brune, rôder à travers les histoires mauvaises du pays-.

Bars ne cachait pas, tout robuste qu'il fût, la terreur que l'infirme lui inspirait :

— La Faou, elle est partout où arrive le malheur!.... Depuis qu'elle est au pays, on l'a toujours vue près des maisons où on va pleurer; elle disparaît quand les larmes tombent.

— Elle a jeté un sort sur la pêche d'Hilaire Kantec : il a péri dans l'année, à la pointe de Lervillé.

— On ne sait pas d'où elle vient.

— C'est une sorcière !

LA POSSESSION 3l

— Non, elle assiste aux offices ; elle communie et suit la procession : une sorcière mourrait de manger le pain de Dieu.

— On en voit bien d'autres encore, sur la mer! interrompit Yves Clésoc, le pêcheur, que l'alcool rendait bavard.

Il allait narrer une autre histoire, suivant son idée ; mais Yanic Kertigal traversait la rue. Landeven, curieux d'en apprendre sur les hôtes prochains de Penloch, et flairant un client, le héla au passage :

— Hé ! Kertigal, on n'entre donc plus !

— Si fait, on entre !

La mine joyeuse, il tendit les mains. En homme important qui possède un secret et sait le ménager, il feignait d'être à court de nouvelles :

— Tiens, Yves Clésoc, te voilà revenu du service?

— Depuis trois mois, dit l'autre.

— Et tu navigues ?

— Je fais la pêche avec le patron Mathieu.

— Les voir grandir, ces gars qu'on a connus tout petits !

— Eh, Yanic, on rappelait justement tout à l'heure l'affaire de Penloch... Tu sais la femme qui dansait....

— Ah, oui

— Même que t'as pas voulu me croire...

— Je sais bien... La nuit que ma défunte mère....

Mais le cabaretier se souciait fort peu de laisser

3a LA POSSESSION

la conversation reprendre un tour nuisible à son commerce :

— Paraît qu'y a du neuf, au manoir?

— On le rajeunit, voilà le vrai, pour des Parisiens, des nouveaux mariés, qui veulent vivre ici, et apparentés à Monsieur le Recteur, — rien de plus ! Parait qu'on nous gardera pour surveiller : ça nous console, la femme et moi.

— Mais peut-on quitter Paris et s'en venir loger dans cette ruine à chouettes, au milieu de ces mauvaises histoires!...

— Des bêtises !

— Prends garde, Yanic, ça ne t'a pas porté chance de parler ainsi ! observa Glésoc.

— Allons donc ! Si tu voyais Penloch... Le soleil y entre à plein feu, l'air y circule! On a mis de la couleur fraîche et de beaux papiers, c'est assez pour chasser les influences malignes. Et puis Monsieur le Recteur me l'a dit : les pierres c'est toujours des pierres, et, quand le diable y serait, les esprits n'y logent pas !

Tous les visages restaient graves, malgré l'hilarité de Bars, le charron, qui frappait du poing sur le comptoir.

— Ce sera la plus belle maison du pays, et la plus gaie sûrement, vous verrez ! Encore quelques jours, les ouvriers s'en iront et les Parisiens pourront faire leur entrée à Penloch.

— On les attend bientôt ? demanda Landeven, intéressé.

— D'ici une huitaine.

Et Yanic Kertigal se rengorgeait, donnant à entendis cpiil en savait bien davantage.

Les cloches sonnaient, joyeuses par ce beau dimanche de Juin. Leur chanson descendait jusque dans les ruelles en gradins qui conduisent à la rivière ; et elle traversait l'eau, les champs, toute la plaine, à la rencontre des chansons envolées des clochers lointains ! Ah, ce dimanche qui peuplait le bourg, et dont l'allégresse étendue suc les cultures, allait jusqu'aux plages apaiser

la fougue de la mer !

La plupart des femmes, vêtues de noir, avec la jupe plissée aux reins pour élargir les hanches, portent un tablier de soie éclatante. Leur nuque au ton chaud, apparaît, nue, dans l'échancrure du col, sous un bourrelet de cheveux roulés ; leur face ronde, immobile, où rêvent des yeux étranges qui gardent un reflet des vagues, des landes ou du ciel, ressort dans l'encadrement du bonnet de fil. Et toutes, à la main, tiennent un livre de messe.

Il y en avait du Gap Sizain, dont la coiffure à larges ailes, relevées comme un vol de mouette, est de couleur bise.

Quelques femmes des premiers hameaux du Sud se distinguent par leurs quatre jupes étagées. La plus longue arrêtée au-dessus de la cheville découvre un peu de la chair, la chaussette sombre et le sabot pointu.

Elles ont la poitrine écrasée dans leur corsage

de drap rude rehaussé de broderies d'or, pareilles à des colliers barbares. Leurs cheveux, — bruns avec des mèches fauves, ou dune blondeur qui s'avive de roux, — se relèvent, lissés en casque, pour disparaître sous l'édifice de toile empesée qui surmonte le front, à la manière d'une proue. Et elles ont de larges figures congestionnées par le cordonnet noué sous le menton, qui assujettit contre les oreilles cachées, deux rectangles de velours foncé où brillent des roses écarlates.

Par rangs de quatre ou cinq, elles passent, barrant toute la largeur de la rue, avec un balancement pesant. Les hommes leur adressent des sourires, en les croisant, et quelques compliments grossiers dans cette langue sonore qui roule des rocailles. Sur la place de l'église, des groupes formés au milieu des paniers que les marchandes surveillent en tricotant, des éclats de voix montaient, couvrant la psalmodie monotone d'un aveugle adossé au porche.

La Faou descendit les marches, assurant avec soin sa béquille sur chacune. Son pauvre corps arqué tremblait.

Chez Landeven, le pêcheur, complètement gris, s'efforçait d'achever un récit interminable ; la langue pâteuse, il s'obstinait, répétant les mêmes mots, buté. Et les autres dirigeaient vers lui des regards troubles. Le cabaretier les prenait à part, un par un, et les persuadait patiemment de

solder leur dépense. Ils sortaient les gros sous de leurs bourses de cuir, très dociles.

Le Brusq entraîna Bars qui voulait boire encore, ayant payé. Le charron résistait, jetant les injures et les jurons. Le grand air transforma son humeur : il chanta à tue-tête dès qu'il fut dehors.

— Voilà ce qui tuera jusqu'au dernier homme, tous ceux de notre forte race ! L alcool fera de notre vieille terre d'Armorique un désert, — le Sahara, Monsieur le Juge, le Sahara !

C'était M. Bondruche, — percepteur retraité et pensionnaire de Landeven, — qui s'arrêtait devant lentrée de l'auberge. Il conversait en gesticulant, avec le juge de paix, M. Larbre, long, sec, la moustache cirée, l'attitude heurtée des oiliciers de cavalerie, qui avait mérité la croix par vingt ans de services loyaux et obscurs, aux dragons. Il avait quitté l'armée, après une chute de cheval, et boitait de la jambe droite:

— Dans mon escadron, quand j'en rencontrais un...

Indifférent au récit de l'ancien capitaine, M. Bondruche, sa large main tendue dans la direction de l'ivrogne, continua sur un ton déclamatoire :

— Oui, Monsieur le Juge, il n'en restera pas un seul : la décrépitude de la race me le garantit !

'Voyez les vieux, droits comme des chênes, dignes, robustes: leur verdeur est le fruit d'une sae-e

abstinence ! Et on savait rire de notre temps ! A vingt ans, les jeunes gens d'aujourd'hui sont désabusés de l'amour, et de la vie : ils boivent, ils boivent « l'eau-de-mort », le feu, — le Feu qui tenta Prométhée et qui les ravale, eux, au rang de la brute ! Pauvre pays, Dieu sait où il va ! Les guerres sans gloire ruinent son prestige et vident son Trésor ! Paris s'allume de girandoles, la cour s'épuise de fête en fête, — et le peuple vote, Monsieur le Juge, ce peuple de pochards abêtis, participe à gouverner la nation ! On appelle ça l'Empire libéral, le progrès ! Je vous le dis, moi, c'est la fin, l'écroulement, l'anarchie capable d'amonceler sur les cendres du régime des ruines nouvelles !

— N'entends rien à la politique, moi !... Soldat... carrière brisée... chute de cheval... Connais que le Drapeau, — et maintenant, la Justice !

— Eh ! Monsieur le Juge, ce n'est pas de la politique, mais de la morale ! Et toute société qui n'est pas basée sur la morale doit périr : Montesquieu l'a démontré...

— Montesquieu ?

— Oui, Montesquieu, et bien d'autres avec !

— Peuh ! encore un écrivain, celui-là !

— Une des gloires françaises, permettez !

— Turenne, alors ? Masséna?

— Les dispensateurs de la pensée, valent bien, Monsieur le Juge, ceux que Bellone inspire, — et leur gloire n'est pas souillée de sang !

LA POSSKSSIOX 3^

— Nous ne nous entendrons jamais, Monsieur Bondruche !

Mais M. Larbre riait; et, il s'en alla, raide, le chapeau de coté, sifflotant une sonnerie martiale.

L'ancien percepteur resta sur la route, interdit de cette brusque séparation. Un clignement de ses petits yeux rusés, un haussement d'épaules et le geste impatient qui lui fit heurter le sol du bout de sa canne, trahirent sa mauvaise humeur. Il regarda le soleil pour savoir l'heure et comme le moment du déjeuner approchait, il entra dans l'auberge, marmonnant :

— Après tout, moi aussi, j'ai été soldat ! Le génie vaut bien la cavalerie de ligne !. .. Et j'ai servi sous Bugeaud, en Afrique !... Ces officiers, vraiment il n'y aurait qu'eux, ma parole.,.

Une des servantes passant, le vieillard lui adressa une galanterie à la façon surannée qu'il préférait et il oublia sa colère. Devant la jolie paysanne, il dut songer à sa belle mine de naguère, car, redressé, donnant toute sa taille à un corps que F âge courbait à peine, il assura de ses doigts soignés, la cravate de satin noir, roussie par l'usure, qu'après un double tour, il nouait avec une négligence calculée.

Il était également attentif à sa parure et à l'ornement de son esprit. Les jours de pluie, M. Bondruche, enfermé dans sa chambre, relisait Virgile, Properce, Catulle, et surtout Horace, dont il polissait sans trêve une traduction commencée

pendant ses loisirs de fonctionnaire. Il admirait Homère dans les travaux de Mme Dacier, ouvrait avec religion un Boileau et se flattait de savourer toutes les finesses qu'il y a dans les Contes de La Fontaine.

Il en avait la mémoire chargée, et lorsqu'il était en verve, par de judicieuses citations, il éblouissait ses compagnons de table, chez Landeven. Il joignait à cette coquetterie celle de ne j)oint cacher son âge, d'abonder en souvenirs qui étonnaient par l'époque où ils étaient situés. Si un inconnu arrivait à l'auberge, M. Bondruclie, dirigeant la conversation avec l'adresse d'un diplomate, se donnait la satisfaction de raconter les épisodes de sa vie qui le montraient dans une attitude avantageuse où l'on pouvait, sans s'efforcer beaucoup, découvrir de l'héroïsme. Pour les daines, il avait des récits préparés où revivaient les traditions de cour perpétuées dans l'exil par les émigrés, et que les amis du comte d'Artois, devenu le roi, avait remises en usage jusqu'en i83o.

Il racontait ses exploits amoureux avec une distraction feinte qui excitait la curiosité des moins frivoles. Illeur proposait certains dilemmes sentimentaux, d'où il n'était pas toujours sorti sans difficulté, et il comparait les belles daines d'au! refois aux jeunes femmes qu'il entretenait, afin que leurs sentences fussent favorables à sa conduite.

Ses narrations gardaient de la sorte celle saveur

morale dont il déplorait l'extrême rareté chez les couleurs en vogue. Et elles aboutissaient infailliblement à la confidence de son amour, des vingt ans de bonheur que lui avait donnés dans le mariage sa « pauvre chère femme», qu'il rejoindrait avec joie quand il plairait au ciel. Alors, des larmes lui brouillaient les yeux. Il se mouchait fortement, assurait sa voix d'un « hum ! » énergique et montrait, par un visage souriant à neuf, qu'il avait étouffé les dernières plaintes de son vieux cœur.

Depuis qu'il était veuf, M. Bondruche avait décliné l'hospitalité intéressée que lui offraient des parents. Sa fille était mariée à Paris ; il avait refusé de vivre chez elle, à cause du tumulte de la grande ville. Son petit-fils achevait ses humanités au collège ecclésiastique de Quimper.

Après s'être séparé d'un mobilier qui lui« rappelait T effondrement de son bonheur », le vieux Breton avait parcouru « sa » province, s'arrêtant six mois ici, un an ailleurs, dans les bourgades où la vie confortable coûte peu. Il transportait son léger bagage de vêtements et se composait une intimité aimable en ouvrant la petite bibliothèque portative contenant la vingtaine de livres qu'il relisait sans trêve. C'était un meuble ingénieux. A l'étape, deux clous suffisaient à le fixer, ouvert, au mur ; et les reliures de cuir jaune rangées sur les rayons donnaient soudain à la a chambre de tout le monde » un air studieux et hospitalier. Il s'y confinait pendant les journées

grises de l'hiver et les tourmentes des équinoxes, dans une solitude hantée par les âmes invisibles dont il recherchait la compagnie.

Il se consolait, à Kerbréhen, de ne pas voir la mer de sa fenêtre, en regardant le jardin du séminaire où il avait appris à aimer ses chers poètes, — ce jardin toujours pareil, avec ses quatre ifs taillés, élevant leurs cônes aux angles du potager divisé par deux allées étroites et perpendiculaires. Le banc vert occupait la même place, près du bassin de roches rousses où la gerbe d'eau ne jaillissait, comme autrefois, que le dimanche et à l'occasion des fêtes religieuses. Les hôtes n'avaient pas changé davantage. Il retrouvait les traits de ses anciens condisciples sur les visages graves des jeunes gens et le professeur de philosophie, court, obèse, la face rouge sous son bonnet carré, ressemblait (même par le tic rejetant sa tête à droite par saccades) à M. l'abbé Varèje qui, de son temps à lui, commentait Platon et signalait une exagération déplorable chez Pascal.

C'était toute sa jeunesse revenue, quand les grappes mauves des glycines égayaient le mur maussade. Elles lui annonçaient les vacances proches, l'asile douillet de la famille, le soir, après les courses endiablées le long de la côte, sous le soleil cuisant et l'averse fortifiante des embruns. Elleslui annonçaient, aujourd'hui, qu'ilavait vécu ce temps et que le bon sommeil l'atteindrait peut-être avant qu'elles aient refleuri ! Mais il

LA POSSESSION fa

avait puisé dans la fréquentation des philosophes la sérénité que l'approche de la mort ne trouble point. Et s'il faisait des projets, accordant à sa vie un nouveau délai d'une année, il n'y croyait qu'à demi, sans regret, en sage qui sait la vanité de l'édifice humain.

Midi éclatait sur les rues désertes. La route chaude, toute blanche de poussière, montant à l'ouest, bornait d'une arête crayeuse l'horizon bleu intensément. Il n'y avait pas un souffle. Il semblait que du silence tombât indéfiniment du clocher ajouré.

Les chiens couchés bondirent en aboyant, au lourd galop d'un cheval de trait monté par un vigoureux gars. Le cavalier portait un vêtement de drap fin et un chapeau de paille qui prétendaient à l'élégance. Il ne suivait pas sans grâce les ondulations de sa monture et saluait d'une manière dégagée les jeunes femmes accourues sur le seuil des portes pour le voir passer.

On put entendre M. Larbre, qui revenait de sa promenade, traînant la jambe, proférer, les dents serrées :

— Peuh !... Sait pas monter, cet imbécile de Pichevin !

Une lumière folle de gaieté emplissait la chambre. Des rideaux éclatants, elle s'était échappée comme une caresse, et sous ses ondes les fleurs ranimées embaumaient. Tout ce qu'elle touchait revêtait un air de fête pour préparer aux amoureux un réveil charmant. Effleurant le lit, gagné peu à peu et qui éblouissait, elle s'insinua sous leurs paupières que l'ivresse du bonheur alourdissait :

— Glaire... bien-aimée !

— Mon Pierre !...

Ils avaient ouvert les yeux en même temps, et comme ils reconnurent à la couleur de joie qu'empruntaient les fleurs et les choses, que leur rêve n'était pas achevé, ils s'enlacèrent tendrement. Ils étaient reconnaissants, l'un envers l'autre, de s'aimer, et leurs cœurs proches battaient à l'idée du long chemin d'amour qu'ils parcourraient, sans se quitter la main. Dans les baisers, ils retrouvèrent la fièvre délicieuse que le sommeil avait apaisée en eux, et, côte à côte, ils suivaient leur destinée commune dans un songe.

— Comme je t'aime, ma Glaire ! Je croyais être heureux et c'est maintenant seulement que je le suis ! Tes baisers sont en moi pour y chanter à jamais et j'ai bu la bonne vie à tes lèvres !

— Je suis ta femme, ta femme pour toujours ! Je t'aimerai tellement que nous ferons du bonheur le refuge où rien ne troublera notre paix !

— Je sais tout le bonheur maintenant, bienaimée !

— Non, tu ne sais pas tout le bonheur ! Il est dans la force de notre amour et grandira comme elle ! Va, je connais mon cœur et toute ta bonté : nous sommes riches d'amour, mais nous n'éprouverons la mesure de notre trésor qu'en y puisant. . .

— Je t'aime...

— Je suis folle... Je parle sans savoir...

— Parle encore !

— J'ai tant de bonheur en moi, par toi et pour toi, qu il s'en échappera peut-être dans les mots que je te dirai!... Ils n'importent pas, j'ignore ce qu ils vaudraient pour d'autres, mais je sens ma bouche pleine de baisers ! Un peu de la joie que tu as trouvée dans mou corps en l'éveillant, s'y mêle à ce qu'ils peuvent t'apprendre de mon àme ! Et c'est ainsi que je veux me donner toute entière à toi, à chaque minute de ma vie, jusqu'à la dernière, pour perpétuer la jeunesse de notre passion !...

— Aimée, aimée! quels mots te dire encore qui ne soient pas ceux-là... Tu étais la fée naguère lointaine et lumineuse, et tu es serrée contre moi ! Tu étais la faible clarté que j'ai vue poindre dans les ténèbres où je mourais de solitude et de froid ! Tu es aujourd'hui le sourire du monde, la lumière

de toutes les saisons qui éclabousse de sa joie l'hiver comme le printemps, et qui, entrée dans mon cœur, m'a rendu la vie avec la certitude du bonheur ! Je t'aime, je t'aime, Claire ! parce que je me suis remis à ta volonté, à ta garde, sans plus m'appartenir, pour n'avoir en moi qu'un reflet de ton sourire...

Ils étaient mariés depuis trois mois. Madame Voile ne pouvait se résoudre à les laisser partir pour Kerbréhen. Pourtant, prévenu de leur arrivée, l'abbé écrivait des lettres impatientes. Pierre avait enfin décidé sa femme et ils devaient s'en aller ce jour-là.

Les heures semblèrent plus lentes à mesure que le moment du départ approchait. Ils s'étaient adonnés aux préparatifs avec une gaieté forcée dont ils souffraient, chacun s'imaginant tromper l'autre. Maintenant, le soleil déclinait. La lumière apaisée, ils n'osèrent plus simuler la joie. La mélancolie du soir les enveloppait : dans l'ombre, Pierre suivait du regard une forme mouvante, captivé sans réussir à la fixer ni à surprendre le secret de son charme ; et ses yeux se reposaient dans la contemplation de Glaire. On distinguait encore ses mains et la tache lumineuse de son visage. Immobile, elle pleurait.

Quand les bagages furent descendus, elle regarda longuement autour d'elle, abandonnée dans l'adieu... Mais Mme Voile la pressa de sortir. La porte brusquement tirée remplit de bruit l'esca-

lier. Claire se retourna une ibis encore vers cette porte qui la séparait de son enfance heureuse. Alors elle eut peur, ayant compris qu'un peu d'elle venait de mourir et qu'il lui faudrait beaucoup de bonheur, désormais, pour en aimer sans envie le souvenir.

La soirée était particulièrement propice. Il y avait beaucoup d'étoiles; un souffle frais palpitait. Les passants ne se hâtaient point. Des groupes de buveurs peuplaient la terrasse des cafés et sur le seuil des boutiques les marchands devisaient. Après la place de l'Hôtel-de- Ville, la voiture déboucha sur le pont. Notre-Dame, transfigurée, toute bleue, perdue dans le ciel, se mêlait à l'ombre, absorbée comme une prière dans la sérénité grandiose de l'heure.

Le long du quai, Pierre regarda passionnément, jusqu'à ce que la forme des derniers arceaux se fût effacée. Le paysage fuyait : les grilles interminables de la Halle aux Vins, du Jardin des Plantes, les arbres, les bâtisses, disparaissaient dans une brume où les nuages découpaient des masses fantastiques. Et, sentant confusément qu'il laissait en partant quelque chose de lui-même, Pierre prenait garde à la beauté de la nuit tombée sur Paris. Elle le pénétrait. Il y associait des souvenirs qui lui reprochaient avec indulgence cette séparation, et il en goûtait l'intimité sentimentale.

Gomme ils étaient seuls dans le compartiment, quand le train s'ébranla, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre :

— Glaire, nous voilà partis !

— C'est vrai, cette fois... Partis ! nous sommes partis !

Gela les amusait ; allégés des préoccupations de la journée, pareils à des enfants, ils se tenaient embrassés. Ils allaient à l'avenir, au bonheur tellement désiré, avec la confiance de conquérants habitués à vaincre ! Ils se désignaient les derniers feux de Paris, regardant jusqu'à ce que la clarté laiteuse qui domine la cité se fût évanouie.

Après les bois qu'elle sépare, et les vallonnements, la ligne coupe d'immenses plaines jusqu'à la Loire.

Glaire s'était endormie. Pierre, soutenu par l'impatience de tout voir, malgré l'obscurité, était demeuré longtemps le front contre la glace, j)uis, vaincu par la fatigue, il avait fermé les yeux.

Vers l'aube, ils se réveillèrent ensemble. Le train venait de quitter Saumur. La lune pâlie disparaissait parmi des écharpes roses. De gros nuages voyageaient, poussés par le vent d'ouest, et ils détachaient après eux des traînées mauves et violacées. Le fleuve large entraînant leurs images, elles étaient comme des étoiles précieuses baignées autour des bancs de sable longs et unis, comparables à des lingots. Ils formaient

LA. POSSESSIOX 47

dos îles blondes, arrondies, et qui se ressemblaient. Et sur L'autre rive, se découvraient les maisons isolées, les hameaux épars. On y devine Jes villages, aux clochers pointus, de distance en distance. Les alignements d'arbres indiquent les routes au loin et, par places, au bord de l'eau, des peupliers dressent leur rideau de feuilles frémissantes et argentées.

Eux, assistaient à cette féerie de tous les jours, dans un émerveillement ; et, lorsque pour atteindre Angers la voie s'écarte, ils éprouvèrent quelque regret de n'en plus suivre la nappe Limpide.

— Regarde, la Loire !

Claire lavait découverte après la station, brillant davantage, élargie et bornée au tournant dune boucle par un pont aux arches lourdes. A mesure qu'ils avançaient, l'étendue spacieuse s'animait. Au lieu des lumières qu'ils avaient vues veiller dans la campagne, les fenêtres s ouvraient, et, des cheminées, un filet de fumée montait. Quelques silhouettes d'hommes se dressaient dans les champs. Les bourgs endormis se succédaient et les villes éveillées, sans que le train s'y arrêtât ; — enfin, par un soleil éblouissant, il entrait en gare de Nantes, la « capitale », qui montre la tourelle obèse et les créneaux réguliers du fort de la Reine Anne.

Un voyageur monta, qui s'offrit complaisamment à les renseigner. Là, c était le port avec ses

voiliers dont la coque peinte en vert se relève à la poupe, coupée d'après la forme des anciennes caravelles. Ces bâtiments étaient ceux de la douane, les bureaux des amateurs, les docks. Celui-là, ce navire aux lianes goudronnés, ceint d'un ruban de couleur jaune, arrivé la veille chargé de bois du Nord, allait repartir pour la Norvège, emportant des vins et les peaux tannées dans les usines de la Sèvre.

Et, tous deux, ils écoutaient, intéressés, trouvant admirable que ces bateaux parcourussent les mers, à la merci des vents. Ils eussent hésité aie croire, si la vanité d'avoir vu enfin de «vrais» navires ne les y avait induits. Pierre s imaginait les mers arctiques emportant les montagnes de glace arrachées aux banquises. Il revit aussi, par delà les latitudes, à cause du soleil vif, les cases coiffées de paille dorée de l'île Bourbon, les noirs occupés à récolter les cannes à sucre, tandis qu'au milieu des herbes hautes, Paul et Virginie se promenaient amoureusement enlacés, à l'abri de la grande feuille qu'ils tenaient à chaque bout, comme il le savait d'après une gravure.

Il eût accompagné les amants adorables jusqu'au naufrage, si le Nantais loquace n'avait appelé son attention sur la Bourse. C'est un monument à deux fins : d'un côté, au fronton de la maigre colonnade, on lit le mot Bourse, et sur la face opposée, l'inscription : Palais de Justice. Claire, que l'accent traînard du provincial

LA POSSIÏSSION 49

amusait, ne put réprimer un sourire devant l'édifice mesquin :

— A Paris...

— Paris, c'est Paris ; Nantes, c'est Nantes, — repartit vivement le voyageur, — chaque ville a ses avantages...

Et pour fortifier la logique de ce qu'il venait de dire, autant qu'afin de ne point passer pour un timide aux yeux de la Parisienne, il remarqua que le train, ici, passait dans la rue :

— Vous allez voir un faubourg de Nantes... Ce n est pas le plus beau quartier de notre ville, mais au moins vous donnera-t-il une idée de son importance...

Glaire regardait, sans admirer, les maisons sales à façade plâtrée, les rues étroites, malpropres, qui débouchaient, les magasins pauvres, les estaminets lugubres et les enseignes des cafés-concerts louches. Des fiacres antiques passaient, cahotés, trébuchant sur le pavage inégal. Les ouvriers, en cotte ou vêtus de longues blouses, remplissaient le faubourg, allant aux usines ; Claire fut frappée de leur ressemblance avec ceux de Paris. Gela devenait monotone. Le ridicule même était si médiocre qu'il ne prêtait pas à rire. Elle était lasse et s'ennuyait. Pierre s'informa : ils avaient environ cinq heures de trajet avant de descendre à Quimper. Cinq heures encore ! Malgré l'intérêt qu'ils auraient dû prendre à la conversation de leur compagnon, ils cédèrent au sommeil.

5o LA POSSESSION

A Lorient, Pierre réveilla sa femme pour lui montrer l'armature géante d'un navire de guerre sur chantier, quelques bâtiments à l'ancre dans le bassin et, au large, une ligne légèrement enflée qui limitait au ras des nuages 1 étendue d'un gris bleuté :

— Claire... l'Océan !

— Où ça ?

— Là, tiens ! et il désignait du doigt.

— Mais non !

Cependant, en face du port, quand le train se fut engagé sur le pont, reconnaissant que c'était bien la mer, Claire remarqua, désappointée :

— Oui, tu as raison... Mais ça n'est pas bien beau, si ce n'est que ça, la mer !

— Ah, Claire, tu verras... tu verras...

Et il souriait en homme qui sait et croit inutile de tout dire.

Déjà, la campagne se modifiait. Autour des champs, s'élevaient des talus couronnés d'épine vive et que longeaient, de chaque côté, des fossés étroits. Ce n'étaient plus les aires spacieuses, les blés mouvants, les cultures unies qui dépassent la vue, ni les métairies du Maine, claires, avec leurs cours carrées entre les corps de logis. Au lieu de cette ordonnance qui est l'indice d'un sol généreux, des vastes granges ouvertes dans la certitude des moissons abondantes, — les fermes groupées au bord des rus, montraient à travers les arbres leurs toitures de chaume. Les clochers se rapprochaient ; les villages, plus nom-

LA POSSESSION 5i

breux, s'étageaient au flanc des collines. Et, dans la course du train, on en voyait surgir d'imprévus, à 1 abri des vallées découvertes. Puis, la plaine recommençait, les prairies humides et grasses, la terre morcelée par les méandres des rigoles, les pâturages où les bestiaux enfoncent. Enfin, le paysage se soulevait dans une exhubérance de richesse, des bois verdissaient l'ondulation des crêtes, etsur les fonds, l'alignement des pommiers trapus jetait une ombre qui tempérait la vivacité des couleurs.

Ils contemplaient cette nature robuste, et ils se taisaient, sensibles au souffle de vie qu'elle exhalait. Aux approches de Quimperlé, les premières coiffes et 1 épanouissement des collerettes éclatantes au soleil, avaient provoqué cette exclamation de Glaire :

— Pierre, des Bretonnes !

Et c'était joli, cet enthousiasme qui les entraînait, leur collait le visage aux fenêtres du wagon. Ils allaient de l'une à l'autre, impatients de désigner ce le plus beau », s' interpellant gaiement.

— Gomme il a raison le brave curé ! C'est le paradis... Ah, ma Glaire, que nous allons être heureux dans ce pays !

Après la sous-préfecture, qui a un air propret et joyeux, l'apparition des landes modifie la campagne, et la vue est brusquement interrompue par les murailles de quartz, qui dressent leurs masses rouges sillonnées de crevasses. La terre

é ventrée montre par endroits la pierre nue, comme des blessures. Dans les creux, il y a des bouquets d'osmondes, des touffes d'ajoncs et des bruyères à la fleur lie-de-vin. A mesure qu'on avance, la propriété se rétrécit. Le champ pauvre laisse voir la terre entre les épis grêles du sarrazin à tige rose. La maison se fait plus humble, avec uniformément deux fenêtres étroites d'un côté de la porte. On traverse des étendues pelées, où même les plantes épineuses, brûlées avant la croissance, font des taches de rouille qui ressemblent à des dartres. Mais aux quatre vents, surgissent les ailes têtues des moulins qui appellent le voyageur. Elles tournent, et c'est une perpétuelle montée, un élan qui s'arrête court, un essor brisé, la descente ridicule, parce qu'à l'autre bout c'est aussitôt la même tentative d'escalade.

Claire se distrayait à les voir, concevant à peine que leur mouvement invariable servît à moudre le grain, tant ils avaient l'apparence de jouets.

Les bourgs serrés autour des clochers envahis par les lichens, les villes qui ont un air dévot, passaient, dans la course pressée du train. Ce fut Auray que protège sainte Anne, avec sa vieille église où les pèlerins accèdent après avoir, à genoux, monté plus de cent marches ; Rosporden, et ses mendiants goitreux ; et ce fut, enfin, Quimper, l'évêché mis sous la dédicace de Saint-Corentin que toute la Bretagne prie. Et, dans la gare,

où la sonnerie stridente des timbres tintinnabu lait, le train s'arrêta.

— Vous allez à Kcrbréhen ?

— Oui, Monsieur.

— La poste part de la cour du chemin de fer, à deux heures...

— Et nous arriverons ?

— Vers cinq heures et demie ou six.

— Oh, Pierre, encore quatre heures de voyage !

— Mais, c'est en voiture!

— N'empêche...

— Madame, intervint l'employé, le pays est une merveille...

— Ah!... merci, Monsieur. J'ai faim, allons déjeuner, Pierre?

— Oui... mais, où ça ?

Elle s'amusait de le voir si embarrassé :

— Laisse donc, je trouverai bien !

Ils éprouvaient le bien-être de la libération: ils pourraient regarder les choses posément, marcher. Leur curiosité se satisfaisait de rien. Ils suivirent la rue qui longe la gare et ses jardins, guidés par les deux tours de la cathédrale.

— Oh, cette petite! elle est jolie, on dirait une poupée !

Et Claire baissée, prit dans ses bras une très petite fdle à bonnet de velours et qui portait la veste de drap serrée, avec la jupe longue, plissée, grossissant les hanches, à la manière des femmes. Elle embrassa l'enfant dont le regard s'étonnait,

sans que le visage calme de la mère trahît aucune émotion.

Chez tous ces gens qui passaient, Claire observait une égale sérénité. Ils étaient graves, leurs yeux jetaient un éclat dur, et ils se ressemblaient : les hommes par la finesse mâle des traits ; les femmes par le large ovale de leur face, le nez menu qui retrousse, une bouche épaisse. Les vieillards portaient leurs cheveux à la façon de naguère, coupés au lobe de l'oreille, avec une frange sur le front. Leurs culottes bouffantes, les guêtres hautes en drap sombre, le gilet qui dépasse la veste écourtée, la dignité de leur maintien, font songer aux héros de la guerre pour le Roy.

Après le pont, où il y a des laveuses, ils suivirent le quai de l'Odet, sous les marronniers et les tilleuls. La rivière coule sur un lit de roche. Elle entraîne des herbes longues, et une multitude de passerelles en fer relie chaque maison dont elle baigne la muraille, au quai, bordé de l'autre côté par les riches demeures, jusqu'au palais épiscopal, sévère à l'ombre de la basilique. Elle, se dresse, solennelle et puissante, sur la place où se rangent les constructions inégales dont quelquesunes supportent une toiture pointue et lourde. Il y a des balcons étroits, et des enseignes se balancent au vent.

Claire se plaisait dans ce décor, pour l'air de paix intime qu'elle lui trouvait et la grâce surannée de son luxe médiocre. Elle s'approcha des ma-

gasins ; devant une vitrine de modes où des grappes de violettes s'entassaient sur des coifures d'un autre temps, elle partit d'un éclat de rire.

Ils s'engagèrent dans les ruelles tortueuses aux façades renflées de boiseries, curieux au point d'en oublier la faim ; ils retrouvèrent bientôt la rivière et, devant eux, la promenade que domine une montagne verte. Les cafés d'oiïîciers et ceux qui ont la clientèle des fonctionnaires, les meilleurs hôtels, sont situés à cet endroit. Celui de YEcu de Bretagne est remarquable par un énorme cartouche qui montre l'hermine d'argent, les fleurs de lys et la couronne ducale. Parce qu'une alhche avertit du prix modique des déjeuners, Glaire proposa dy entrer.

Dans la cour de la gare, attendait la poste, lourde, la caisse jaune, avec deux bancs derrière le siège du cocher, et sa galerie encombrée de bagages. Des paysans s'étaient déjà placés, des paquets sur les genoux. Pierre trouva la voiture incommode et la seule idée d'y être secoué des heures durant, lui était insupportable.

— Oh ! s écria Claire... Que je vais m' amuser, c est comme dans les romans !

Et elle inspecta les chevaux à croupe ronde, puissants, qui faisaient tinter les grelots de leur collier, — déplorant seulement que le postillon portât au lieu de l'uniforme classique, la blouse bleue, raide et brodée de blanc, avec un chapeau

de paille à rubans de velours. Gomme ils payaient le prix de leur voyage, un vieillard s' approchant du groupe, demanda une place pour Kerbréhen. Il ouvrit la portière et, s' effaçant galamment, laissa Glaire monter.

Quand tous trois furent assis :

— Vous n'êtes pas d'ici, Monsieur?

— Non, Monsieur, nous avons quitté Paris, hier.

— J'aurais deviné, à la voir, que Madame est Parisienne.

Claire remercia, d'un sourire discret.

— Ah, oui !... Paris !... J'y ai tenu garnison au retour d'Alger... C'est beau... La capitale, la ville des plaisirs... Mais il faut être jeune pour l'habiter... Et vous venez visiter la Bretagne, notre vieille Armorique sauvage et douce ?

— Nous venons nous y fixer définitivement. . . à Kerbréhen, répondit Claire avec entrain.

— A Kerbréhen, mais j'en suis !... Alors vous êtes ces fameux Parisiens qu'on attend au manoir de Penloch, les parents de notre vénéré recteur?

— Mais, oui, Monsieur !

— Souffrez que je me présente à vous, car aussi bien je me réjouis de cette circonstance qui vous fait rencontrer en moi le premier de vos futurs concitoyens : Philippe- Auguste Bondruche, ancien percepteur, pour vous servir.

— Et moi, Monsieur. . . Pierre Servain, et Claire, ma femme...

Claire, encouragée par l'aimable galanterie du

voyageur, se renseignait, lui posait mille questions auxquelles il répondait de bonne grâce. Elle était heureuse qu'il parlât du pays avec la même chaleur qui animait les lettres de l'abbé Le Drégan. Pierre écoutait, admirant l'esprit et la hardiesse de sa femme.

Un claquement de fouet. M. Bondruche, consulta le cadran de la gare. La voiture s'ébranla dans un tintement léger de grelots. Les paniers d'osiers crissaient, au-dessus, couvrant les voix. Le ciel était limpide et, après la traversée de la ville, l'air plus frais se chargea de senteurs.

Les Parisiens se félicitaient d'user de ce moyen de transport qui permet le contact avec la nature, laisse un plaisir plus durable que les visions qu'on peut avoir en chemin de fer, et le vieillard conta un voyage par diligence qu'il avait dû faire, étant soldat, de Strasbourg à Brest. Il s'interrompait pour nommer un village, même les hameaux qu'on découvrait au loin, et les fermes établies dans les anciens châteaux.

Et la route, gaie de soleil, sonore du frappement des sabots et de l'aigre chanson des colliers, montait, descendait, à travers les ondulations des terres riches. Les moulins, encore, agitaient leurs bras ; les troupeaux paissant formaient des taches vives sur les prairies ; le long des chemins, derrière les haies, les enfants grimpés sur les talus au bruit de la poste, montraient leurs faces joufflues, — et de vieilles femmes filaient, sur le seuil des maisons. Puis, les bois qui commençaient à

lhorizon s'étant rapprochés, la route y fut enfermée. Elle s'enfonça longtemps dans leur calme et la bonne odeur des feuilles. Au faîte des côtes, on ne découvrait plus que la multitude des cimes et leur frémissement montait, recueilli comme une oraison.

A ces moments, la rhétorique solennelle de M. Bondruche était perdue ; les voyageurs écoutaient ravis. Leurs âmes transportées s'unissaient, loin des choses mêmes qui les avaient inspirées, et ils n'entendaient plus que ces voix intérieures qui parlent aux amoureux de leur passion.

A Ploneïs, on s'arrêta devant l'église et des curieux se rassemblèrent autour de l'équipage. Mais la halte était courte. Le postillon préférait conduire ses chevaux, jusqu'après Kérivin, bâti à gauche, sur un versant de colline, et après le carrefour de la Croix-Neuve où l'on quitte la grand' route pour prendre la direction de l'ouest, — à Kerdroual qui compte à peine dix feux, mais possède une auberge dont l'hôtesse est fameuse pour sa beauté. On y attendait une demi-heure pour laisser souffler les chevaux et les voyageurs n'étaient point fâchés de boire.

La dernière étape était à Confors, où la foire aux poulains et aux juments attire une grande population, trois fois l'année. C'est un village construit au bord de la route. Il y a, dans son église très ancienne, un carillon miraculeux qui rend la parole aux chrétiens muets, un tronc

pour les pauvres gens, avec (Vautres troues réservés aux offrandes spéciales. Elles engagent les saints du paradis à protéger les marchés conclus clans la journée, et à préserver le bétail, « du loup, des gens du Roy et de la maladie ».

M. Bondruche se plaisait à enseigner ces particularités :illes soulignait de remarques qu'il croyait propres à montrer l'indulgence et la supériorité de son esprit. Il mena ses nouveaux amis auprès du calvaire monumental, expliquant toutes les figures sculptées :

— Aux quatre angles, ce sont les Evangélistes, et les personnages assemblés aux pieds des trois suppliciés, les apôtres, y compris Judas... celui-là, vous voyez '?... son visage tourmenté exprime l'horreur de son âme... Il y a des bas-reliefs... le temps les a détériorés. Des têtes manquent. On prétend qu'elles furent coupées pendant la Révolution... Pourtant, on reconnaît encore un mélange assez inattendu des héros de la mythologie et des premiers martyrs chrétiens...

Une clarté dorée tombait du ciel. La pierre du clocher, qui en était baignée, lui empruntait un ton chaud d'une tendresse infinie. Quelques nuages s'étaient formés et le soleil rougissant les couvrait de reflets cuivrés. C'était l'heure tranquille qui prépare le crépuscule, et où la terre paraît dans l'attente.

Claire participait à cette émotion. Une fois encore, indifférente à la causerie du vieillard, sa pensée, perdue délicieusement dans la mélan-

colie qui vêtait les choses, flottait au-dessus d'elles, et son cœur se serrait.

Quand la poste reprit son train, elle en fut comme bercée, sachant à peine où elle allait et, dans le silence, la lumière pâlissante, le pas des chevaux rythmé par les grelots s'étouffait. Elle remarqua, seulement alors, les croix à l'entrée des fermes, les croix des carrefours où des femmes étaient prosternées, les vastes étendues de landes, les saules noueux, la tristesse des bouquets de pins que le vent balançait, du côté de la mer.

Une cloche tinta. La voiture brusquement arrêtée, tout le inonde en descendit. Les hommes se découvrirent et les femmes agenouillées sur la route prièrent. Glaire, très simplement, lit un signe de croix en écoutant l' Angélus.

Au bout de la route, le coq d'une flèche se découpait sur le ciel.

— Voilà notre église, Madame... Dans cinq minutes, nous serons à Kerbréhen, observa M. Bondruche.

Des claquements de fouet répétés annoncèrent bientôt l'arrivée de la poste, aux gens du bourg.

L'auberge de Landeven était encombrée. M. Larbre, nerveux, s'agitait et l'abbé Le Drégan réprimandait le fils Le Brusq obstiné à manquer le catéchisme pour aller voler des nids.

LA POSSESSION (h

Derrière Pcnloch, dans la chênaie, à gauche de l'allée qui limitait autrefois le domaine, il restait une cabane basse soutenue par un pan de mur de l'ancienne enceinte. Elle avait dû servir de porcherie, lorsque les dépendances du manoir étaient en exploitation. Le lierre l' avait envahie, les ronces couvraient son toit oblique : elle disparaissait sous l'enchevêtrement des lianes et sous les feuilles. Son unique lucarne en était tant encombrée qu'il fallait enjamber un buisson d'épine pour entrer.

C'est là qu'un soir, venue on ignorait de quel pays, la Faou s'était terrée. On l'avait vue traverser le village, béquillant et pliée en deux.

La main tendue, elle avait demandé l'aumône à toutes les portes sans rien obtenir. Quand elle s'était présentée devant la maison des Kertigal, de grosses larmes coulaient sur ses joues ; ils lui donnèrent une écuelle de soupe, un morceau de lard et du pain. Elle ne parlait pas, mais ses yeux semblaient contents à travers les pleurs. Et, sur le soir, le vieux Kertigall' avait conduite à la cabane, emportant une botte de paille pour lui aménager une couchette. Le lendemain, elle eut un escabeau ; on étendit, sur une huche oubliée là, un drap de

toile avec un matelas, et au mur il y eût un bénitier de faïence où trempait le buis des Rameaux. Elle venait dans la cour de Peuloch, à l'heure des repas, et elle recevait sa part. On la voyait assidue à l'église et à la communion, chaque dimanche. Elle se signait au son des cloches, priait pour les morts devant les convois, mais si les joueurs de biniou précédaient une noce, elle se sauvait en pleurant. Quand on l'interrogeait, son visage restait immobile. Elle s'en allait des journées entières, rapportant à ceux qui la protégeaient, des champignons, un fagot de bruyères, des fleurs, ou des coquillages qu'elle savait choisir. Les gens se la montraient par curiosité, sans lui vouloir de mal. Ils la plaignaient d'être muette, et parce qu'elle était plus dénuée que les plus pauvres. Elle pouvait assister aux oflices solennels ou suivre les rues en plein joUr, sans que le bruit de ses béquilles excitât la malveillance des enfants.

Mais, dans la même année, il advint qu'une fièvre maligne emporta le vieux Kertigal après trois jours de maladie. La Faou fut admise à veiller le corps; tous ceux qui l'approchèrent dans ce moment certifiaient qu'elle demeura six heures de la nuit en oraison, sans se relever, et qu'un murmure s'échappait de ses lèvres.

Cela fit jaser : si elle n'était pas muette, pour, quoi ne parlait-elle à personne?

Un mendiant qui couchait dans les granges et

LA rOSSKSSION 63

que les gens employaient par charité, lui portait envie. Il feignait de la plaindre et tenait des propos sournois. Sachant désormais quelle pouvait répondre, quelques-uns la questionnaient malicieusement. Son visage ne bougeait point, mais si de plus hardis l'injuriaient, elle baissait les paupières et s'éloignait.

— Eh, Michel, la Faou c'est ta commère pour le baptême des liards et des gros sous !

Et Michel le mendiant répondait :

— On ne les baptise point à nous deux et il ne nous aiment guère ni l'un ni l'autre... Mais elle en sait, la Faou, elle en sait...

— Elle en sait? Qu'est-ce qu'elle sait, puisqu'elle ne parle pas ?

— Je vous le dis, c'est bien pour ça : elle en sait... Elle n'est pas heureuse, bien sûr... Elle parle aux bêtes...

— Aux bétes ?

— ... la nuit... Elle parle aux crapauds qui s'arrêtent de sauter pour l'entendre, et aux couleuvres; des vipères l'approchent sans la mordre... J'ai vu ça, moi qui ne dors pas toutes les nuits... Tout de même, elle n'a pas de chance et elle fait le mal sans le vouloir...

— Dis au moins ce qu'elle fait?

— Mais non, mais non, c'est une gueuse comme moi, très à plaindre, voilà tout!..

Le rusé s'en allait, sachant bien le travail des langues. Et de ces mots, naissaient d'étranges histoires, sans qu'il prit la peine d'en inventer.

Il rôdait autour des fontaines où les laveuses l'appelaient :

— Michel, Michel!

Il tendait son chapeau et les aumônes y tombaient.

— Michel, c'est-y vrai ce qu'on raconte ?

— C'est vrai, si l'on raconte qu'il me faudrait avoir au Pardon de belles braies neuves, Anne- Marie, un gilet brodé de Pont-1'Abbé et trois boucles d'argent à un chapeau frais, pour que tu veuilles bien mordre à la pomme de fiançailles, si jeté l'offrais!

— Non, Michel, tu sais bien?..

— C'est vrai, la Françoise, si l'on raconte que je prendrais joyeusement la place d'Yves Clésoc dans ton cœur. . .

— Michel, ne plaisante pas ceux qui s'aiment !

— Et c'est vrai, Naïc, si l'on dit que ta beauté t'ouvrira l'enfer ou le paradis, selon que tu en seras économe ou prodigue !

— Michel, c'est de la Faou qu'on te parle !

— La pauvre vieille, qu'on la laisse donc ! Elle mène petit bruit et ne cause dommage à personne.

— Pourtant, le père Kertigal a trépassé dans l'année qu'elle est venue au pays...

— Y en a d'autres, pas vrai? observa l'homme. Elles avaient repris leur battoir, frappant à

tour de bras.

Naïc plus curieuse, interrogea encore :

— Lui as-tu parlé quelquefois ?

— Une fois, je lui ai offert l'eau bénite, comme elle entrait dans l'église, et je lui ai dit : « Prenez, ma sœur en pauvreté ! » Une autre fois, passant sur la route, je lui ai demandé du pain qu'elle mangeait. Elle m'en a remis la moitié : « Merci, Faou, lui ai-je dit, j'avais bien faim. » G est tout, Naïc ; mais tu reconnaîtras la bonté de son cœur... Partager quand on est si dépourvue...

— C'est chrétien... Pour ce qui est de parler aux bêtes, cependant?

— Elle parle aux bêtes ?

— Allons, Michel, c'est toi-même qui l'assurais !

— Soit... Je n'y vois point qu'elle pèche : les bêtes sont créatures de Dieu et plus nombreuses que les hommes. . .

— Tu finaudes, Michel, interrompit Anne- Marie, et tu as tort, car nous te reprendrons à volonté, sans être bien fines !

— Vous fâchez pas, les filles!.. Mais elle est gueuse à pâtir, et on n'aime pas confier ce qu'on sait...

— Tu vois bien !

— Ah, par exemple, elle en sait, elle, la Faou!..

— Vous êtes en compérage à ce qu'on croit, et tu le prouves assez, Michel!

— Je le jure à Dieu, qu'elle est plutôt la commère au Cornu!

— Ah, tu le dis !

— Dame ! c'est lui qui apprend le langage à tenir aux animaux...

— Qui te l'a dit?

— Une sorcière de l'Huelgoat, Elle m'a aussi montré un livre qu'on peut lire à l'envers, sans avoir appris, avec des lunettes rouges d'un œil et vertes de l'autre...

— Alors, qu'est-ce qu'elle peut bien leur dire aux bêtes?

— Naïe, tu veux tout connaître et tu es belle, prends-y garde !

— Dis tout de même !... Anne-Marie et Çoise veulent savoir comme moi.

— Aux bêtes, elle parle des gens...

— Encore des plaisanteries, Michel !

— Eli, non!.. Aux bêtes, elle parle des gens, car c'est parle moyen des bêtes seulement qu'on peut causer avec le Diable, attendu qu'il a deux cornes au lieu d'oreilles... Et il faut se faire entendre des crapauds, dont les yeux sont pareils aux siens, et des vipères, qui ont la forme de sa queue où est sa force, la couleur de son visage, et portent sur la tête, une tache noire, fourchue à la ressemblance de ses pieds... Et je vous le dis, la Faou parle aux crapauds et aux vipères, pendant les heures de lune...

Elles écoutaient, la bouche bée, assises sur leurs talons, sans oser battre le linge mousseux. Michel arrêtait son récit aux endroits propices, afin de stimuler leur imagination.

— Oui, pendant les heures de lune, elle en

rassemble des sept, des treize ou des dix-sept, pas un de plus, pas un de moins, devant elle, et ses bras se chargent de trois serpents. Alors, tournée contre le vent, elle parle, elle parle, jusqu'au premier oiseau de jour qui chante... Mais, les filles, avouez que ce n'est pas faire le mal?

— Tu l'aurais vue, Michel?

— Gomme je vois, petite Çoise, que tu laisseras bientôt Hier à l'eau tout ton linge !

— Et que peut-elle bien leur conter ?

— Tu te montres têtue, Naïc, et tu as grand' peur !

— Laissez-le donc, il se moque de vous et feint d'être savant sur des choses qu'il ignore!

— Anne-Marie, tu es la plus sage : je ne suis pas sorcier, moi; par conséquent je n'ai point la science de démêler les tours du diable... La Faou dit ce qu'elle veut, voilà !... Et c'est selon : le père Kertigal s'enfièvre et passe à trépas ; Hilaire Kantec, dépité de rapporter de mauvaises pêches, s'aventure et la mer ne le rend plus... Ce n'est pas qu'elle l'ait dit, — non ! Mais ça arrive après, n'est-cepas?. Les Hardu perdent leur récolte en froment, qui était belle, et deux ans de suite... La maladie emporte en quinze jours, une vache, trois veaux et cinq moutons au vieux Le Brusq, le père de Laumic, ce dont il eut de la peine à se rétablir dans ses affaires, — et chaque fois, devant sa porte, on trouvait autant de crapauds percés au mitan d'une épine, qu'il lui était mort de bêtes Je ne dis pas qu'elle y ait travaillé

par des maléfices, — ah, non! je tiens la Faou pour bonne, et très bonne! Mais, a toujours tort qui se confesse au diable... Et sa main est apparente en toutes ces calamités, pas vrai?

Elles disaient oui, tremblantes : Naïc avait pris son chapelet; Anne-Marie baisa la médaille quelle portait au cou ; et la petite Françoise récita Y Ave Maria devant son scapulaire. Tandis que Michel, comptant ses sous, alla flâner vers les champs.

Ainsi la légende se fondait. A tout malheur, les simples imaginèrent des concordances. En cheminant, la Faou rencontrait de mauvais regards. Elle ignora les vertus malignes qu'on lui attribuait, surprise seulement parce que certains se signaient à son approche. Et elle cherchait des yeux la figure sainte qu'ils honoraient. On la vit se signer aussi. Les gens en conçurent de l'irritation, car ils pensaient qu'elle les imitait par dérision ou pour combattre l'effet de la grâce qu'ils venaient d'implorer.

— Satan est impuissant pendant le jour de Dieu ; — disait Michel, — il aime la nuit où il reconnait les siens... Vous les remarquerez à ceci, qu'ils font le signe de la croix à rebours, de la main gauche, en touchant d'abord l'épaule droite, pour finir par le front, sans mot dire...

Et une femme affirma que la Faou suivait jusque dans l'église cette pratique impie qui doit attrister Notre-Dame.

Dans Le chemin tournant que suit la procession pour aller à la fontaine de Roscudon, où l'intercession de Sainte-Marie est assurée à qui brûle une chandelle et n'a point menti de toute l'année, — des marins s'en revenaient, ayant mis un cierge, chacun, devant la statue, car ils devaient rejoindre l'escadre à Brest, le lendemain. Ils étaient joyeux et chantaient, ayant par ce témoignage de piété remis le soin de leurs affaires à la miséricorde céleste. Mais la gaieté entraine les hommes qui n'ont pas l'âme délicate à des manifestations plus redoutables souvent que celles de leur colère. Dès qu'ils aperçurent l'infirme, ils dansèrent une ronde autour d'elle. La Faou s'en effraya, parce qu'ils criaient en tournant et frappaient la terre avec violence. A ce jeu, ils se lassèrent assez vite ; ouvrant la chaîne qu'ils avaient formée, ils s'enfuirent tout à coup. Par malice, le dernier en passant donna du pied dans la béquille. La pauvre femme tombée sur les genoux se releva péniblement. Les marins, s'étant retournés pour la voir, riaient à grand bruit ; l'un d'eux lança une pierre. Atteinte au front, la Faou y porta la main et elle pleura, car le sang coulait :

— Pourquoi m'avez-vous fait cela ? dit-elle simplement.

Et elle reprit sa marche, boitant davantage, vers le bourg.

Les hommes s'en étaient allés, mais il ne chantaient plus. Celui qui avait jeté le caillou ne son-

geait peut-être pas à le regretter, mais ils étaient terrifiés, tous, d'avoir entendu cette femme parler pour la première fois, et se plaindre, sans haine. Ils s'en furent chercher d'autres cierges, craignant un sortilège, et renouvelèrent leur offrande.

Dans les rues, la Faou excita peu de compassion, à cause de sa blessure qui saignait encore. Les habitants la regardèrent et ils se questionnaient.

Au cabaret, les marins dirent comment, au moyen dune pierre, ils lui avaient arraché une parole.

— Elle vous surprendra bien autrement, remarqua Michel, si vous la fâchez... La commère a plus d'un tour qu'on ignore, et prenez-y garde : il n'est tel que brebis enragée pour bien mordre... Elle est malheureuse, laissez-la, laissez-la...

Loin d'apaiser leur colère, le mendiant l'attisait.

— Mais tu as bien entendu ce qu'ils disent, Michel, la Faou a parlé !

— Hé, oui !

— Puisqu'elle peut, pourquoi ne parle-t-elle jamais ?

— Elle en fait à sa fantaisie !

— C'est offenser Dieu, cela.

— Dieu le permet, pourtant.

— Michel, tu te plais trop à la soutenir...

— Mais non, l'ami, je dis seulement qu'on la laisse un peu, car elle est sans méchanceté...

Quant au reste, je l'ignore, n'étant pas sorcier...

Cependant la Faon rentrait à IVnloch. Dans la cour. Yanic alla vers elle qui faiblissait et, la soutenant, il la conduisit jusqu'à la maison. Là, les femmes s'empressèrent, apitoyées. Elles lavèrent le sang que l'air avait coagulé sur son visage, avec de l'eau tiède ; et après avoir pansé la déchirure de son front, elles lui firent boire un verre de vin.

Son regard les remerciait tous ; d'autres larmes le brouillaient, montrant qu'elle était sensible à la bonté comme au mal, surprise de les provoquer tour à tour sans avoir rien fait.

Avant de regagner sa cabane, elle vint déposer sur la fenêtre une grosse gerbe de genêts avec des touilés de tamaris et des bruyères, qu'elle avait mis deux heures à cueillir.

Beaucoup reprochaient aux Kertigal d'assister la pauvresse, l'accusant de jeter des sorts et d'avoiramené le deuil à leur lover. Mais, eux, renvoyaient les gens qu'ils ne parvenaient pas à détromper et ils protégeaient la Faou d'autant volontiers que sa misère s'accroissait d'une injuste persécution.

Il y en eut qui protestèrent auprès du recteur, parce que la « sorcière » était admise à la messe au milieu des chrétiens. Il leur reprocha de se montrer peu charitables envers une femme sans bonheur, qui observait les pratiques de la religion. Après s'être adressé en particulier aux mécontents, il tenta de les éclairer dans un ser-

mon sur la patience et l'amour du prochain. L'abbé Le Drégan faillit compromettre sa popularité sans persuader ses ouailles.

Personne, à l'église, ne voulait plus s'asseoir à côté de la Faou. Les chaises restaient vides autour d'elle, comme si la lèpre l'eût touchée. On ne vit que Michel s'en rapprocher parfois, et encore gardait-il quelque distance. A la communion, il fallait que le prêtre l'administrât toute seule.

Elle comprit à ces signes qu'on la méprisait pour ses vêtements usés, sans se douter d'autre chose ; et, afin de ne pas troubler les cérémonies, elle n'assista qu'aux moins magnifiques, à l'écart, dans l'ombre d'un pilier, où elle priait avec plus de confiance et d'humilité.

Le jour du Pardon, elle regardait passer les bannières, cachée derrière un arbre, à genoux, conformant ses prières au chant des cloches. Elle choisissait pour ses dévotions au reposoir de Rosendon, les heures où il était désert, s' arrêtant aux stations pieuses que marquent trois dalles blanches, de chaque côté. Elle évitait de traverser le bourg et préférait sortir à la nuit, quand le travail des champs a cessé.

On l'aurait vite oubliée à Kerbréhen. Chez ses moins traitables adversaires, le ressentiment s'apaisait, de ne la rencontrer presque plus. Le mendiant Michel s'acharnait, espérant, si on la contraignait à quitter le pays, la remplacer dans l'asile que lui avaient abandonné les Kertigal. C'était le sujet de son envie.

A force d'entretenir chez les autres la crainte de cette femme et de lui prêter un charme malfaisant, il partagea leur superstition, n'osant plus lui faire aucun mal, après avoir médité longuement de L'étrangler. Le mystère dont elle enveloppait sa vie exerçait une telle fascination sur cet homme, qu'il tremblait à sa vue, cloué au sol. Il y avait moins de ruse dans ses récits, mais ils terrifiaient, car sa propre peur les hantait.

Les après-midis, il rassemblait les bergers et leur parlait d'elle. Quand ils ramenaient leurs bêtes, sous le ciel rougi, les saules tors les effrayaient par leur forme, la solitude des landes les épouvantait, et ils rapportaient dans les fermes de sinistres histoires :

— Il vente à plein souffle ; les morts se plaignent.

— La lande est mauvaise...

— Et la mer, donc !

— Il y a plus de traîtrise par la lande... Le ciel était tout rouge, au soir ; c'est signe de sabbat...

— Il faut verrouiller les portes contre la ventée, — disait Hardu, le fermier, — et fermer la grange, parce que la senteur du bon grain attire les feux-follets qui sèment l'incendie...

— Oui. maître, car il y aura sabbat...

— Tais-toi... Les mauvaises choses arrivent quand on en parle.

— C'est Michel qui le disait... Il a vu la Faou tracer des lignes sur le sable, du bout de sa béquille, et ses yeux jetaient deslucurs mauvaises. . .

— Michel ment... C'est un vaurien de gueux!

— Oh, ce vent!... Et ceux qui sont partis en pèche !

— Et les autres, Naïc, qui ne reviendront pas, de plus loin encore !

— On peut dire ensemble la prière à Notre- Dame-de-Clarté !...

C'était ainsi dans maintes maisons. Comme ils avaient peur, les gens laissaient brûler une lampe toute la nuit et ils éteignaient le feu dans l'âtre pour se défendre des esprits malins que la flamme réveille.

Par les temps d'orage, on entendait les hiboux dans les caves de Penloch. Michel prétendait qu'ils appelaient leur musicienne :

— Leur musicienne ?

— Yenez-y donc après neuf heures de nuit, s'il fait calme, car les bourrasques de ce moment couvriraient même les musiques du ciel ! Venez-y donc voir si je mens !

— Encore, qu'y a-t-il ?

Alors, il faisait son conte, s adressant de préférence aux fdles et aux jeunes garçons qui sont les plus crédules. Yves Clésoc était de ceux qui lécoutaient souvent. Il avait onze ans, à cette époque, et jouissait d'un réel prestige sur ses camarades, ayant navigué et parce qu'il leur était supérieur parla taille et la force, Michel lavait plusieurs fois conduit autour du manoir, lui répétant :

— Entends-tu bien cette fois, Yves?

— Eh, non, Michel !

— Arrêtons-nous donc... Tiens, entends-tu maintenant?... Pas encore?... Mets les mains en cornet contre ton oreille, et, là, de ce côté, écoute bien,... là, si c'était nuit noire, tu découvrirais de la Lumière par les fentes des contre-vents !

— Ali. oui. Michel, j'entends à présent !

— N'est-ce pas ?

— Mais c'est si loinque cen est guère encore... Approchons-nous. . .

— Vaut mieux pas.

— Tu as peur ?

— Ma foi, non!... Mais on peut être gaillard devant un homme, même deux, et se méfier... par prudence ...de ce qu'on ne sait pas, après tout!

11 retenait Yves, afin de prolonger son erreur.

— Allons, il faut rentrer, le gars, il est temps ! . . Si on attendait pourtant, on verrait bientôt passer la Faou, car elle est de la fête sans doute...

Yves Glésoc, attiré par le danger, revint, seul,

au manoir. Il s'arrêtait longtemps devant Pen-

loch, épiant le moindre bruit ; à la fin, obsédé,

il entendit réellement des pas conduits au rythme

d'une musique merveilleuse.

— Michel, hier encore, je suis allé, là-bas; j'étais tout près... J'ai bien entendu... On dirait une danse...

— Tu sais, n'approche pas trop... Les vieilles pierres, c'est traître...

<jft LA POSSESSION

Loin de l'intimider, les avis du mendiant l'enhardissaient, car il était brave.

Or, une nuit, armé d'un bâton solide, il avait traversé la cour de Penloch. Parvenu à la maison, la face collée contre les volets, il avait vu une danseuse chargée d'or se mouvoir au son d'un chant amoureux où des instruments et des voix concertaient.

Inquiet, il était allé prévenir Yanic Kertigal qui, ouvrant les portes, lui avait montré à la clarté d'une lanterne, la salle vide et silencieuse.

Après treize ans passés, ils s'en souvenaient encore, car cette nuit-là, était morte la mère de Yanic.

Michel exploita la coïncidence avec habileté. Il certifiait le témoignage de l'enfant contre les affirmations de Yanic sans omettre jamais d'ajouter :

— On se l'expliquerait difficilement, si le mousse n'avait pas reconnu la Faou dans l'ombre....

Yves se plaisait à narrer le fait. Il y croyait, en tirait vanité comme d'un exploit où il avait montré du courage.

En souvenir de la morte, Yanic et sa femme avaient continué de protéger l'infirme, malgré les conseils et les menaces qu'on ne leur épargnait point.

Michel, ivrogne, vieilli, trouvait malaisément de l'ouvrage, ayant mécontenté tout le monde par des larcins et ses tromperies ; et il convoitait toujours la succession de la Faou :

LA l'OSSKSSION

— Ah. la gueuse, elle dure bien, — disait-il. — Faut croire que de célébrer la messe du Diable par les guérêts, ça conserve mieux que l'eau bénite !

Il devait avoir tort de s'exprimer pareillement, car M. Le Drégan, qui était vénéré pour sa bonté et l'équitable répartition de ses aumônes, la visitait souvent comme l'une des plus pitoyables et des plus délaissées. Il l'aidait en cachette, et avec une sorte de prédilection, sachant toute la misère de sa vie qu'elle lui avait confiée peu à peu, gagnée par son indulgence, dans l'entretien discret du confessionnal. Et il avait prévenu Glaire, dès son arrivée à Kerbréhen :

— Les braves gens qui gardaient Penloch et en ont transmis le soin, comme un héritage, à leurs descendants, recueillirent la Faou, le soir où, exténuée, elle vint au village. Ils lui ont préparé le refuge qu'elle habite encore. On vous conseillera de l'en chasser, Claire, et vous entendrez mille récits qui pourraient vous y décider ! Je vous prie, moi, de conserver à la pauvresse l'asile que Dieu lui a donné par le moyen de ces braves gens....

— Monsieur l'abbé, vous pouvez y compter!... D'ailleurs, Yanic nous avait prévenus, Pierre et moi, de la faveur faite à la... la Faou, je "crois... en nous demandant de vouloir bien la lui continuer. Et, vraiment, rien n'est plus juste ! J'irai la visiter aussi, et, s'il se peut, je tenterai de la réconcilier avec le monde...

— Claire, vous êtes charitable : suivez les indi-

cations de votre cœur... La pauvre femme mérite qu'on l'aime un peu: il y a eu beaucoup de malheur dans sa vie et des différences qui sont les pires épreuves que je sache...

— Ah?

— Je ne peux rien en dire... Mais vous saurez tout, un jour, car elle vous donnera sa confiance.

Claire prenait au sérieux son rôle de châtelaine, éprise de la demeure simple qui était vraiment pour elle un manoir rempli du passé, accueillant et solennel. Elle s'y plaisait à parfaire l'agencement des pièces que l'abbé Le Drégan avait ornées d'un mobilier sévère. De ses promenades aux plages, où Pierre l'entraînait, elle rapportait des bottes de ces chardons bleus dont les feuilles dures pâlissent au vent du large. Elle en déposait dans les vases rustiques disposés sur les meubles de chêne ; et les branches où brillaient encore des miettes de mica, mouraient doucement sans paraître fanées, pareilles à d'anciens ouvrages de ferronnerie, en face de gerbes orgueilleuses d'ajoncs et de genêts, couleur de soleil.

Par sa grâce et la bienveillance que lui inspirait son bonheur, la jeune femme parvint à remplacer l'ascendant qu'elle exerçait sur les villageois, en qualité de Parisienne, par une confiance amicale qui la rapprocha d'eux.

Elle se sentait légère ; son cœur s'épanouissait dans cette atmosphère saine, et le contentement de sa chair l'avait douée dune sensibilité qui

LA l'OSSKSSION 7;)

multipliait ses joies. A cause de 1 amour qui grandissait en elle, tout lui apparaissait dans une embellie, comme un encouragement, et elle assistait à la Aie naturelle avec enthousiasme, soit qu'elle suivit la route qui domine les champs, celle qui s'enfonce dans la paix des bois, ou quelle contemplât l'Océan, du haut des roches, abritée par les derniers pins qui les couronnent.

Souvent, elle s'attardait dans la chênaie encombrée des vestiges de la splendeur de Penloch. Elle avait choisi ce lieu pour son ombre douce et sa solitude propice aux songeries. Elle s'y réfugiait, lasse de sa propre vivacité, de son rire, de ses paroles, afin d'être un peu seule avec elle-même, devant son àme heureuse, suivant son rêve au delà de l'accomplissement. Elle était distraite par des bruits légers, au-dessus de sa tête, des craquements de branches, la chute de feuilles tendres ou décorées rongées, — et elle surprenait le jeu des écureuils roux.

Longtemps après l'Angelus, dans l'avenue où flottait encore une lumière atténuée, elle voyait les bergers ramener les troupeaux. Elle en savait le nombre et, quand tous étaient rentrés, elle rentrait aussi, un peu triste et amoureuse.

Plusieurs fois, la Faou était passée. Ses béquilles ne s entendaient point sur 1 herbe ni la terre molle. Mais si elle pénétrait dans la cabane. au frémissement des ronces, Claire se retournait. Elle craignait d'éveiller sa méfiance en l'appelant et la laissait aller sans paraître curieuse.

Sq LA POSSESSION

Un jour, l'infirme s' arrêta et regarda longuement la jeune femme. Puis, elle s'en approcha et fit un signe de la tète. Claire l'avait saluée d'un sourire. Plus tard, elle lui dit seulement :

— Bonjour, ma bonne dame !

La Faou lui prit les mains pour les baiser. Glaire s'aperçut que la pauvre femme pleurait.

Paris, le 20 juillet 1870.

Mes chers enfants, vous me croirez si je me plains que la maison soit vide, bien déserte, depuis votre départ. Je ne finis pas d'y ranger, de m'appliquer au ménage comme jamais. Et je ne parviens pas à remplir les heures de la journée ! Elles passent lentement, et je me suis maintes l'ois surprise dans les larmes, sans penser à autre chose qu'à ton absence, ma Claire chérie ! J'ai condamné la porte de ta chambre pour n'avoir plus la tentation d'y pénétrer comme je le faisais à tout moment, parce que l'émotion était trop forte. Même dans la salle à manger où je m'assieds pour lire le journal près de la fenêtre, je suis envahie par l'idée de ma solitude, et je 11 ai de goût à rien ! Si vous m'écrivez tous les deux,

LA POSSESSION 8l

régulièrement, des lettres aussi joyeuses que la dernière, je crois que je m'habituerai tout de même à mon nouveau sort. Ce que vous m'apprenez de Penloch me donne l'envie de connaître votre installation. Et je voudrais vous voir tous les deux dans votre bonheur, car, enfin, j'y suis peut-être pour quelque chose, dites ?

Je m'attendais au bon accueil que vous a fait l'abbé. C'est un excellent homme assurément. Confiez-lui que j'ai conservé son souvenir comme un des plus chers de ma jeunesse et le seul qui m'ait troublée longtemps. (On peut raconter cela, après tant d'années !) Je suis tranquillisée de le savoir près de vous. Dans l'embarras, il pourrait vous conseiller avec plus de sûreté que je le ferais moi-même et je vous engage à recourir à son expérience du pays et des hommes pour tout ce qui vous semblerait douteux.

Ah, Pierre, que vous voilà transformé ! Qui vous reconnaîtrait, d'après la lettre où vous racontez les incidents du voyage ! Cette gaieté, votre enthousiasme, disent le bonheur qui vous anime. Je vous souhaite d'en jouir longtemps, passionnément, pour l'amour de vous, et parce que le bonheur de Claire est attaché au vôtre.

Vous vous étonnez — et votre chère femme aussi, peut-être, — de ce ton, de ma hardiesse à vous donner des avis, d'une tendance à raisonner sur les sentiments, que vous étiez loin de soupçonner chez moi ? C'est que, près de vous, mêlée à votre vie heureuse de fiancés, j'en subissais lin-

fluence : vos regards attendrissaient le mien, j'avais ma part de votre joie. Devant ces témoignages, il n'y avait pas à réfléchir : ma clairvoyance égalait la vôtre. Mais, aujourd'hui, la sensation directe de votre félicité me manque ; j'en puis donc juger. Elle me touche, puisque vous êtes en cause, mais je réfléchis à sa fragilité, car, à mon âge, il est impossible de rejeter les exemples que l'expérience accumule.

(Je me fais relire cette phrase par l'excellent M. Weissblut — vous savez, ce professeur qui donne des leçons de philosophie et loge sous les toits de notre maison, — je me fais donc relire cette phrase, ne l'ayant pas bien comprise. Il m'a assurée de son exactitude et, après ses explications, je le prie de ne pas la modifier, car il semble y tenir particulièrement. Une fois pour toutes, je vous avertis qu'il a la complaisance d'être mon secrétaire. Autrement, je me bornerais à des lettres trop courtes, à cause de ma vue mauvaise, de ma lenteur à écrire et, je l'avoue, des difficultés de l'orthographe. Je confie à M. Weissblut ce que je veux vous faire savoir, il le rédige, — et il s'y entend ! — puis il me lit la lettre que je signe.)

Pour me résumer, enfin, ne craignez pas de prendre mon cousin Le Drégan pour conPidenl. en toute chose. Il est plein de savoir et c'est, du ministère qu'il exerce, la partie délicate par excellence. Tenez-moi au courant des faits de chaque jour. Comme cela, j'aurai lillusion de

viyre encore avec vous, et la certitude d'être toitjours présente à votre esprit. Parlez-moi des connaissances que vous aurez faites, des gens en général, du temps, de vos excursions à la grève. dans la campagne, enfin de tout ce qu'il vous plaira, car tout m intéresse, qui peut se l'apporter à vous...

Ici, la guerre est déclarée depuis deux jours, avec le roi de Prusse. Mme Chaire est venue avant-hier passer la soirée à la maison avec son lils Louis, le soldat, et c'est de lui que j ai tenu la nouvelle. Mon journal l'a publiée le lendemain. Mon Dieu, je ne sais pas ce qu'il faut penser, sinon que la guerre est toujours épouvantable ! M. Weissblut m'a parlé d'une combinaison politique imaginée par un certain comte de Bismarck — je ne pourrais jamais vous transmettre ce nom-là si j étais forcée d'écrire sans aide l — pour obliger la France à déclarer la guerre. Il y est question du trône d Espagne. Je ne vois pas en quoi cela regarde les Français ! Il parait que c'est une affaire diplomatique...

Bref, nous avons la guerre. Celle du Mexique n'a pas été des plus glorieuses, sans ternir pourtant le lustre des campagnes qui l'ont précédée. Aussi tout le monde croit à la victoire. Tant mieux ! J'ai vu passer un régiment qui partait de 1 Ecole Militaire. On donnait des bouteilles aux soldats et des dames très bien comblaient de Heurs les officiers. Une foule de curieux marchaient avec la troupe, en criant à tue-tête. Des

fenêtres, les bouquets tombaient au milieu d' acclamations : « Vive l'armée ! » Les rues sont animées comme je ne les ai pas vues depuis le retour de l'armée d'Italie, sauf le 15 Août. On dirait que c'est dimanche tous les jours.

Quoiqu'il advienne, Pierre a joliment bien fait de céder son commerce, car la guerre ne favorise jamais les affaires. Et je suis bien contente de vous savoir là-bas, en Bretagne, où du moins vous apprendrez toujours nos victoires, Je vous écrirai et vous enverrai les journaux.

N'oubliez pas mes compliments à l'abbé Le Drégan ni mes recommandations, et vivez heureux !

Je vous embrasse bien fort, et ma Claire, deux fois plus.

Votre vieille maman,

Veuve A. Voile.

Penloch, Kerbréhen,23 juillet 1870.

Ma chère maman, D'abord, laisse-moi remercier de tout mon cœur M. Weissblutde consentir à rédiger tes lettres, car c'est bien à lui que nous devons, Pierre et moi, de recevoir de tes nouvelles avec une ponctualité et une abondance que nous n'espérions pas. Je le remercie d'autant plus volontiers que c'est aussi une façon de m'amender envers lui. Je m'en suis souvent moquée malgré tes réprimandes, et je le regrette bien aujourd hui«

Mon cher mari se souvient très exactement des soirées passées dans la compagnie du professeur. Il m'a dépeint son nez courbe, sa bouche un peu avancée et cette manière de porter la barbe qui donne à M. Weissblut l'aspect dune chèvre. Quant à moi, je me garderai bien désormais d'en faire un portrait irrévérencieux et je garantirais plutôt sa ressemblance avec le plus beau des petits Prophètes de l'Ancien Testament. Mais je crois bien que la dernière chose dont le digne homme se soit jamais préoccupé, est son physique précisément. Interrogé là-dessus, il resterait court et ne se sauverait de son embarras que par cette affirmation qui lui est familière : « Je suis positiviste ! » en appuyant fort sur le p. Ceci est encore un souvenir de Pierre qui m'assure que tout bon philosophe entend la raillerie et que M. Weissblut est un maître en son art. Remercie-le donc de notre part et, afin qu'il ne se décourage point si tu as beaucoup à nous apprendre par son entremise, dis-lui que l'abbé Le Drégan — qui a lu sa première lettre et verra les autres, — lui accorde « une rare clarté de l'esprit et la connaissance des sentiments intimes de l'homme ». Il nous l'a dit en propres termes, et j'imagine que voilà un beau compliment.

Tu voudrais, ma bien chère maman, que nos lettres (Pierre n'écrira pas aujourd'hui : il est en promenade à la côte avec l'excellent M. Bondruche ; moi je suis restée pour causer avec toi...) — tu voudrais donc que nos lettres soient

la narration fidèle Je notre vie, heure par heure, jour par jour. Gela est impossible! Je ne sais vraiment plus de quoi les jours, les heures, se remplissent, depuis notre arrivée. Au total, je me sens heureuse, heureuse comme je devais 1 être à dix ans, près de toi, avec une poupée neuve! Et mon bonheur est t'ait de rien ou de tout ! Je devrais te décrire chaque minute et ma satisfaction changerait ! Chaque minute m'apporte de la joie sans qu'il s'y passe rien. Je ne sais s'il me faut 1 attribuer à l'amour dont je suis comblée, à l'affection qu'on me témoigne, au pays où je viens d'être si subitement transportée? Mais je crois que tout cela y contribue ! Pierre me prouve son amour et je sens grandir mon attachement à lui. Les gens d'ici sont accueillants et m'entourent de prévenances qui m'engageront à contracter des amitiés.

L'abbé Le Drégan a été touché jusqu'à 1 attendrissement, d'apprendre quel souvenir tu conserves de ses visites d autrefois. A propos de cela, il nous a parlé des surprises de la destinée, des incidents qui peuvent traverser la plus forte vocation, et V affaiblir, pour la fortifier ensuite... C'étaient des généralités, mais son expression m'a convaincue qu'elles étaient applicables au cas singulier que tu comprends. L abbé est un très brave homme. Il jouit d'une considération qui lui donne la plus réelle autorité. S il observe lui-même une tempérance exemplaire et préfère à tout les spéculations spirituelles, il comprend

que les autres soient différents, et il est de bon

conseil dans les affaires temporelles. (M. le Juge de paix en dit : « Si les gens l' écoutaient toujours, les audiences seraient moins chargées et le greffier ne ferait pas fortune. ») Il aime son ministère et l'exerce avec une gravité qui ne l'empêche point d'être, à l'occasion, un causeur enjoué, et de prêcher sans endormir son auditoire. Il vient souvent passer la soirée à Penloch; sa conversation est attachante. Il sait de merveilleuses histoires sur les saints, et l'autre jour, sur la demande de Pierre, il nous a raconté tout au long la vie de Salomé. C'était extraordinaire! M. Bondruche en a été charmé au point de garder le silence plus d'une heure durant — ce qui est un effort pour ce grand bavard ! — et, la nuit, Pierre en a rêvé à trois reprises, bien que je l'aie réveillé parce qu'il parlait à haute voix !

Mais je vois que dans ma lettre, déjà longue, je ne t'ai encore rien dit de la guerre. D'après ce que tu m'as écrit et les journaux que tu nous envoies, je me rends bien compte de l'agitation à Paris. Je n'aurais rien appris si le crieur public n'avait tambouriné devant le manoir et lu un avis de mobilisation qui est affiché à la mairie. Les hommes que cela concerne se sont réunis à la gendarmerie d'où on les a conduits à Brest. Il y a eu quelques ivrognes de plus, parce qu'on parlait politique dans les débits et j'ai vu des femmes pleurer leur homme au départ. Comme le maire a promis que la commune soutiendrait les

plus nécessiteuses, la plupart se sont consolées. Dimanche, à la messe, le Recteur (c'est sous ce nom qu'on désigne le curé en Bretagne) a l'ait une prière spéciale pour nos armées : vraiment on avait déjà oublié la guerre ! Rien ici ne la rappelle. A y regarder de très près, on découvrirait que le nombre des femmes qui travaillent aux champs a augmenté. Ceci et la présence dans la rivière d'une cinquantaine de canots de pêche, qu'on a garés depuis que les équipages ont répondu à l'appel de la Marine, voilà les seuls changements produits par la guerre.

Va voir, le plus souvent possible, Mme Chaire qui doit mourir d'inquiétude. Si on lui tuait son Louis, la pauvre femme en deviendrait folle. Ah, combien je suis heureuse de garder mon Pierre ! C'est pourtant une chose si effroyable, la guerre, qu'on ne s'imagine pas les hommes assez criminels pour la provoquer !

Là-dessus, demande à M. Weissblut — dont la complaisance est illimitée, — de vouloir bien nous écrire son opinion au fur et à mesure des faits; c'est Pierre qui l'en prie. A ce propos, M. Larbre — le juge de paix, — ne décolère pas à cause d'une infirmité qui lui a fait quitter l'armée. A l'entendre, on l'aurait promu général, et nos soldats seraient à Berlin avant deux mois ! C'est également l'opinion de M. Bondruche. L'abbé craint une surprise douloureuse. Il accuse le pays de méconnaître ses devoirs religieux depuis

trop longtemps pour ne pas recevoir une leçon terrible.

Pour moi, j'ai peine à croire au malheur, au milieu de mon propre contente :nent, par le soleil joyeux qu il fait, sous le ciel bleu qu'il y a pendant que je t'écris, devant la beauté de la campagne et de la mer. Si de mauvaises nouvelles m'arrivaient, parmi la sereine tranquillité de la nature et le spectacle de ces hommes qui vont à leur travail pacifique avec la même confiance, je ne pourrais m' empêcher de douter, malgré les preuves ! Pourtant, je ne puis me défendre de songer à lavis de M. Le Drégan. Il était accablé de tristesse, levait les bras et les laissait tomber de découragement en écoutant les vantardises des deux amis...

Mais je m'effraie que tu sois seule à Paris. Si les événements tournent mal, viens nous retrouver ici ! Ce n'est pas tant les Prussiens qu'il faut redouter — on ne les laissera jamais approcher de la capitale, Dieu merci ! — que l'agitation des faubourgs. On a vu, en pleine paix, (au mois de janvier tu te le rappelles) des barricades s'élever à Belleville ! Que ne tenteront pas les républicains pour renverser l'Empereur ! Au moindre signe inquiétant, prends vite le train pour te réfugier chez nous.

Je t'embrasse bien fort et suis très attristée par cette fin de lettre.

Ta fdle qui t'adore,

Glaire.

90 LA POSSKSSIOX

Paris, le 6 Août 70.

Il y a deux mois, mes enfants chéris, que nous sommes séparés, et combien d'événements se sont passés ! Je n'y peux plus tenir, toute seule ici. Et n'était cette malheureuse Mme Charre qui n'a d'autre amie que moi, et mérite d'être réconfortée un peu, je serais déjà chez vous. G est affreux ! cette malheureuse a reçu une lettre de Chàlons ; depuis, elle est sans nouvelles de son fils qui lui annonçait le départ de son régiment pour le Rhin ; tandis que les journaux disent qu'on s'est battu sérieusement. Elle a fait des démarches au ministère, aux bureaux de l' état-major, sans obtenir d'éclaircissement ; et elle y a vu plus de cent femmes qui venaient, pleurantes, se renseigner.

Le doute est épouvantable. Paris tout entier ignore ce qui se passe ! Les feuilles publient sans contrôle des nouvelles. On ne sait s'il faut se réjouir d'une victoire ou se lamenter. La foule passe d'une aternative à l'autre, sans transition, ce qui la rend injuste et cruelle.

Ce pauvre M. Weissblut a pu s'en convaincre aujourd'hui. Comme ses élèves sont dispersés, il emploie son temps à courir aux informations. Le hasard l'a desservi. Etant allé à la Bourse pour y lire la dépêche annonçant la défaite du prince de Prusse, il s'est trouvé au milieu d une multitude hurlante et affolée. Comme il interrogeait, un énergumène, trompé par l'accent que vous lui

Oï

connaissez, l'a pris à la gorge, aux cris de : « Prussien ! Espion!» Aussitôt, il a été entouré, assailli de toutes parts. Il en est tremblant encore. Quelques citoyens ont pu l'arracher au danger. Mais il avait déjà reçu mille coups, bien qu'il criât : « Je suis Français comme vous ! Je suis Alsacien... de Strasbourg! » Il a été cruellement battu, et cependant il se félicite d'en être quitte à si bon marché ! Ce qu'il déplore, c est que la bonne nouvelle ait été démentie ! Depuis la bataille de Saarbriick, nos troupes n'ont eu que des revers et ces jonrs-ci elles ont dû être écrasées. G est abominable !...

Je n'ose plus sortir. J'ai décidé Mme Charrc à demeurer avec moi : elle ne cesse de pleurer, n écoutant pas mes raisons ni les avis de ce bon professeur. On a beau lui répéter que, n'ayant aucun renseignement, elle peut croire au retour de son fils ; elle ne veut rien entendre ! M. AVeissblut a cherché à lui prouver par des chiffres qu'on s'exagère les dangers de la guerre, en lui montrant les proportions de la mortalité. Elle n'écoute pas et répète sans cesse : « Oh, allez ! il est bien mort ; autrement il m'aurait écrit ! » Sa douleur navrante est insensible aux consolations ! Que vous êtes heureux, mes chers enfants, d'être privés du spectacle que j'ai sous les yeux !

M. Weissblut passe des heures aux abords de la gare de l'Est (l'excellent homme !), pour y rendre service à ses compatriotes qui ne

savent pas un mot de français. Il en arrive par milliers, qui ont emporté le plus précieux de ce qu'ils possèdent et viennent chercher un refuge à Paris, chassés par les armées. Ce qu'ils racontent est à faire frémir ! Beaucoup ont vu leur champ dévasté, leur maison en flammes ; ils disent en pleurant que leurs villages deviendront prussiens et qu'ils n'y retourneront jamais. Il y en a qui comptent déjà plusieurs morts dans leur famille. Et cela donne à entendre qu'il y a eu de grandes tueries ! Un malheur pareil, qui l'aurait prévu ?

Ecrivez-moi. De vous savoir heureux tout de même, je supporterai mieux les épreuves qui nous sont encore réservées, car il y a de quoi désespérer de tout ! Malgré moi, ma Glaire, je pense en ce moment à nos promenades, le jour de la fête de l'Empereur, au milieu des illuminations, — et c'est bientôt le 1 5 Août ! Comme ce sera triste ! Ah ! je voudrais bien être de quelques mois plus vieille ; on ne vit pas, par ce temps de misère !

Ne me demandez pas de venir vous rejoindre encore, ce serait trop mal de quitter Mme Charre dans l'état où elle est ! Après tout, je ne crois pas qu'il y ait de danger, ici, pour une vieille femme qui n'a jamais nui à personne.

M. Weissblut se rappelle à votre bon souvenir et il veut que vous sachiez que je lui ai imposé d'écrire les éloges que je lui adresse indirectement dans ces quelques pages. En outre, il

LA POSSESSION 9'i

me conseille de vous avertir qu il se pourrait que nos correspondances fussent mal assurées dans la suite, si l'ennemi avançait par exemple. Ne vous alarmez donc pas, le jour où mes lettres larderaient à vous parvenir. Il n'en faudra rien conclure de fâcheux pour moi. Dites-vous que je vous aime trop pour vous manquer de sitôt, comme j'en suis au fond très persuadée.

Recevez les meilleurs baisers de votre vieille maman qui souffre par-dessus tout de votre absence, et se loue pourtant d'avoir hâté votre départ.

Veuve A. Voile.

Manoir de Penloch.

Kerbréhen, le 16 Août 70.

Ma pauvre maman chérie,

Est-ce possible qu'on puisse autant souffrir làbas, tandis que la vie reste aussi bonne pour ceux d'ici ? Il a fallu ta bien triste lettre pour nous en avertir ! Elle a fait sensation, car notre cher abbé la lue à beaucoup de personnes qui ne se doutaient de rien.

Jamais plus beau soleil n'a brillé dans un ciel plus bleu ; l'Océan a 1 immobilité d'un lac, 1 éclat d'un saphir : à l'horizon, la côte de la Chèvre est blanche comme de la craie ! Et pour parvenir à ma plage favorite, derrière un ha-

meau tapi dans les arbres et qu'on appelle Lauvers, il faut traverser la plus admirable campagne du monde. Après les champs où le sarrazin rougit un peu, la lande est toute en or par la quantité de genêts et d'ajoncs, et les bruyères ont des fleurs violacées. La beauté de cela, on ne saurait se l'imaginer ! Les pierres mêmes qui entourent les cultures, resplendissent dans la lumière ; les bouquets de pins ont perdu l'air tragique que je leur trouvais : on vit dans une fête immense de la terre et du ciel ! L'enthousiasme de Pierre dépasse le mien, au milieu des splendeurs où nous nous perdons des heures, sans presque parler ! Quand il n'en peut plus d'admirer, il m'embrasse et c'est un manifeste que cela !

Pense que nous restons là, devant la mer, seuls! C'est inoubliable ! Il y a, entre d'immenses roches d'enfer et de sang, recouvertes au sommet par une croûte de terre parée d'herbe rase, une plage blanche dont le sable ne porte jamais que la trace de nos pas. Un ruisseau vient s'y perdre : il descend des hauteurs avec une chanson. On la distingue, tant elle est claire, malgré le fracas des vagues qui forment avant de s'écrouler une ligne verte où toute la lumière paraît contenue. Nous nous étendons l'un près de l'autre, sur les dunes qui ondulent, nous regardons infiniment, et la voix de toutes les choses nous pénètre. Autour de nous, le vent enlève des traînées de sable ; elles nous fouettent le visage et deviennent,

iP

plus loin, des gerbes ou des plumes géantes, inondées de soleil.

11 me semble que je t'envoie de mon bonheur ! Je le ressens en le décrivant, je le suis proche et il redouble, car le souvenir d'hier et l'espoir de demain se confondent en moi !

Notre joie s'attendrit à mesure que les couleurs pâlissent. Elle se fait si intime que je croirais l'avoir perdue, quelquefois. Nous reconnaissons à la longueur de nos ombres qui ont tourné, l'instant de se lever. Debout, nous découvrons l'Océan massif et renflé comme un bouclier des grandes guerres ; les montagnes de sable s'étant déplacées, la nouveauté du paysage nous surprend, et nous ne trouvons plus en regagnant le sentier, ce petit ruisseau qui chantait à notre arrivée . Nous gravissons la falaise parsemée d énormes pierres grises, jusqu'à son faite, pour voir encore, — et toute l'étendue des flots ! Ah, nous savons que tout aura changé, pendant notre ascension !... Alors, nous voyons mourir le soleil... 11 y a des jours où je pleure longtemps ! Mes larmes sont si délicieuses que je voudrais pleurer toujours à cette place. La mer, transparente, éperdument rose, est si unie sous le soleil chaud, que les nuages la peuplent d îles violettes et dorées, qui disparaissent dans les dernières lueurs avec le tumulte du couchant. Il y a une minute angélique où Ion jouit en soi du calme qui descend du ciel en agonie. Les yeux voient au delà des formes; on écoute passer dans l'air l'adorable

g6 LA POSSESSION

chanson de son désir...

Nous savons si bien suivre le même rêve, tous les deux, que nous ne bougeons plus, et nous nous apercevons que nos mains s'étreigncnt, après longtemps. Souvent, des mouettes aux ailes courbes et des goélands viennent se poser à proximité ; lorsque nous partons, ils s'envolent avec des cris aigus. On redescend à regret, en se retournant vers ce que l'on quitte. La vue des premières maisons m'accable comme si elles troublaient ma paix intérieure et les belles images que j'emporte sous mes paupières...

Vais-je te paraître folle ou romanesque? Mais c'est bien là ce que je ressens et par quoi je suis heureuse, heureuse par-dessus tout ! Ma vie de chaque jour est faite d'émotions comparables, voilà pourquoi je ne saurais te la raconter toute entière ! Il en est d'indéfinissables qui sont les plus fortes, — et mon bonheur augmente d'être partagé, car nous retrouvons la force de cette joie dans nos baisers !

Comment puis-je t écrire de la sorte, quand je te sais dans la peine ? Pardonne-le-moi : je suis si contente que je voudrais l'apprendre au monde, pour qu'il n'y ait plus de mal et que ma lettre entre dans ce grand Paris triste, comme une lumière bienfaisante !

Hier, j'ai pensé à ce que tu me disais, à ce 1 5 Août lugubre, et à tes bons souvenirs! La Fête de l'Empereur, c'est ici la Sainte-Marie, simplement, et avec quelle ferveur on l'a celé-

brée! 11 a fait un temps admirable et la procession a été plus belle qu'au Pardon, m'a dit l'abbé... On remarquait pourtant le petit nombre des jeunes hommes; beaucoup de filles et de femmes montraient des yeux rougis; les vieillards étaient graves plus que de coutume. A chaque station pieuse, il y a eu, pour les absents, pour la France, une prière à fendre les roches, que le recteur ajoutait au rituel : tous sanglotaient en l'écoutant et les voix étaient mal assurées quand on entonnait les cantiques. Mais, cette confiance, cet amour, que représentaient pour moi la foule suivant la croix, les statues et les bannières brodées, les filles en blanc avec des dentelles et des voiles, les femmes en châles noirs, bruns et verts, les costumes ornés des hommes, — ces chants, qui montaient en plein ciel, c'était vraiment le passage de Dieu dans le plus adorable coin de terre qu'il ait créé !...

Je m'arrête, de peur de laisser éclater encore la joie dont je reste saisie, — et elle est sur mes lèvres qui t embrassent, afin que tu sois heureuse au moins une minute, par moi! Si la peinture que je t'ai faite de ma Bretagne pouvait t'y attirer, je n'aurais plus un seul regret ! Ah, viens-nous, ma bonne maman chérie, viens-nous ! Laisse la ville sombre pour notre pays de soleil et de beauté, où mes caresses et l'amitié sûre de Pierre te feront oublier les soucis de cette crise terrible. Ecris-nous bientôt. Donne-nous des nouvelles de la pauvre Mme Charre. Et son fils?... Sait-on au

qS la possession

moins ? Nos compliments à ce brave M. AVeissblut que nous avons plaint de tout notre cœur, après avoir ri cependant de sa mésaventure. Je t'embrasse encore bien fort.

Ta Glaire.

P. S. — Claire a rempli tant de pages où elle vous dit si exactement notre vie enviable, que je ne puis que vous encourager à venir la partager. Nous avons fait la connaissance de fort aimables personnes, grâce à M. l'abbé. M. Bondruche me plaît surtout, c'est un savant, un vrai savant qui a beaucoup lu et parle avec sagesse. J'apprendrai en sa compagnie, carilestd'une extrême complaisance. — Je voudrais vous charger d'une petite commission. Ce serait d'aller chez mon successeur et de lui demander s'il a encore (oh, il doit l'avoir, car je n'ai pas réussi à le placer et ce n'est pas faute de l'avoir offert pendant plus de dix ans !) un saint Joseph de plâtre colorié (i m. 5o de haut). Je le prendrais pour i 5 francs, à condition qu il soit remis à neuf, doré, etc.. Dites bien à M. Chantre que c'est une bonne affaire pour lui ! Moi, j'en ferais don à notre église qui est fort belle et je crois que cela plairait dans le pays. Je vous remercie d'avance et vous embrasse.

Pierre.

la possession 9g

Paris, le S septembre i8jo.

Mes pauvres enfants chéris, les affreuses nouvelles que je vais vous donner! Je me demande où nous allons, ce qu il adviendra de ce malheureux pays ! On n'a que de mauvaises dépêches. Apres les batailles perdues et que vous avez apprises, voilà que l'Empereur et l'armée, battus à Sedan, sont prisonniers ! Là-dessus la révolution a éclaté et depuis quatre jours la République est proclamée. Est-ce que ça va terminer la guerre ? Ah mon Dieu ! si c'était vrai ! Paris est dans un état lamentable. Il fait un temps qui ajoute à la tristesse. M. Weissblut dit qu'il n'a jamais rien vu de pareil. On craint l'investissement. Tous les gens des environs sont entrés dans Paris où ils se logent comme ils peuvent. Il y a des campements, des troupeaux de moutons, des vaches, dans le bois de Boulogne. Et tout le monde est soldat! M. Weissblut lui-même, malgré son âge, porte un képi et fait l'exercice ! Il me conseille d'aller vous rejoindre et je crois bien que je vais l'écouter. Je voudrais ne pas abandonner ma pauvre amie, Mme Chaire. Elle sait enfin que son Louis est mort après avoir été amputé de la jambe qu'un éclat d'obus lui avait déchirée. Estce épouvantable ! Elle ne pleure plus, parce quelle n'a plus de larmes, mais elle fait peur à regarder. Elle ne prononce pas un mot de toute la journée et reste assise sans remuer seulement un bras, comme si elle était paralysée. Le médecin est

H&UOTHECA )

IOO LA POSSESSION

venu la voir. Il craint la folie. Pauvre femme ! J'ai prévenu un de ses frères qui habite l'Orne et j'espère qu'il viendra bientôt la chercher. Alors j'irai vous rejoindre, mes enfants aimes.

Pour le saint Joseph, je suis allée chez M. Chantre, ou plutôt c'est M. Weissblut qui a bien voulu s'en charger. M. Chantre regrette, mais il a vendu beaucoup de saint Joseph depuis deux mois, et celui même dont parle Pierre vient d'être acheté par une vieille dame dont le fils, qui est à l'armée, s'appelle Joseph. M. Chantre a pris note de la commande, il s'en occupera dès que ce sera possible, « sans oublier les égards qu'il doit à M. Servain. » Est-ce bien?

Comptez sur moi bientôt ! Je vous embrasse de tout mon cœur de vieille maman bien triste.

Veuve A. Voile.

Paris, i3 Septembre i 870.

Mes chers enfants, on dit que dans deux jours il ne sera plus possible de quitter Paris : les Prussiens en sont tout près. Je partirai demain, si je le puis. On a emmené Mme Charre, hier. Je laisserai M. Weissblut habiter le logement. Baisers de votre maman.

Veuve A. Voile.

LA POSSESSION ioi

Partis, dès le matin, ils suivaient les sentiers tracés au flanc des falaises par les rondes de douaniers. Le fracas des eaux les étourdissait ; le vent leur piquait le visage et les embruns leur apportaient à la bouche le goût du sel. En passant, ils avaient effrayé des chèvres réunies par petites troupes sans qu'on vît leurs gardiens, et des compagnies d'oiseaux s'envolaient dans un tapage. Au large, des sifflements tristes déchiraient l'air et les ailes des cormorans dont les longues pattes pendent, se distinguaient à peine du ciel. L'espoir d'une pêche abondante avait groupé une centaine de barques dans la baie d'un bleu presque violet, avec des lames courtes et sans écume. La variété des voiles arrondies enchantait Claire :

— Tu vois, il y en a de brunes, de noires ! Elle viennent de la baie... les blanches sont du côté de l'Océan, d'Audierne, de Penmar'ch ou de Lesconil !

Elle était fière de savoir leur provenance, car elle tenait déjà maints renseignements maritimes de la complaisance de M. Bondruche. Et très sérieuse, la main au-dessus des yeux, elle s'arrêtait pour observer le mouvement des bateaux.

La journée était des plus splendicles de F arrière-été, et par les landes brûlées, rousses, les derniers bouquets d'ajoncs éclataient. Parfois, le chemin s' écartant de la côte, ils s'avançaient entre les épines qui montent à mi-jambe, pour découvrir, après être un peu descendus, des trous béants où les vagues se précipitaient avec un bruit de cailloux. C'étaient de continuelles surprises qui leur faisaient croire à la présence du danger.

Pierre pensait traverser un pays où nul avant lui ne s'était aventuré. Il se couchait à plat ventre, au bord des crevasses, la tête au-dessus de l'abîme, afin d'en explorer le fond. Claire s'alarmait de son intrépidité et il s'admirait sincèrement de montrer une telle hardiesse.

Ils quittèrent le sentier pour s'approcher de la plage ronde qu'ils contournaient d'en haut, choisissant avec prudence l'endroit où poser le pied. Parvenus en bas, ils reconnurent la hauteur des rochers qu'ils avaient parcourus, et songeant au retour, leur témérité les fit trembler. Claire remarqua sur le sable, les empreintes en étoiles laissées par des mouettes. Les pointes éloignées étaient blanches d'oiseaux.

Eux, étendus côte à côte sur le sable, regardaient la mer, les yeux pleins d'elle; et sa voix leur emplissait l'âme. Pierre appuyé sur un coude, la tête dans la main, contempla la jeune femme :

— Bien-aimée, qu'il y a de bonheur sur la terre pour ceux qui s'aiment et qu'elle découvre de

LA POSSESSION io'i

beauté à leur vue ! La satisfaction de notre cœur embellit les lieux que nous parcourons. C'est par un reflet de notre amour que la mer et ce granit nous émeuvent surtout. Nous ne soufl'rons pas de l'absence de Heurs, ici : dans les maigres chardons qui sèchent, les landes calcinées, qui seraient une image de la désolation, il y a pour nous seuls des couleurs idéales qui inspirent nos tendres rêveries...

— Mon Pierre, que je t'aime pour ces paroles ! Je les sentais en moi, les mêmes, les mômes, sans pouvoir les exprimer ! Depuis que nous sommes ici, et si heureux, c'est toi qui parles... Je ne sais plus... Ma gaieté que je jetais au vent, en rires et (m mots de hasard, je la contiens toute en moi où je la sens épanouie m' embaumer comme une Heur ! Toi, tu as appris à traduire ton bonheur et les caresses de ta voix redoublent le mien...

— Oui, je m'étonne de mes paroles... Il y a des moments où je m'écoute comme un étranger... Notre bonheur m'effraie par sa plénitude. Rien ne l'atteint. Il est retranché du monde ou bien il s'y disperse pour le recouvrir tout entier. . . Je ne sais plus si j'ai traversé de mauvaises années, ni s'il existe d'autres pays. Je te vois simplement tout près de moi, à chaque minute, et tu me rappelles la réalité d'une joie à laquelle je finirais par ne plus penser, tant je m'y enfonce ! Il n'y a pas d'histoire dans mon existence. Comme l'air, l'eau ou le pain, l'amour me donne la vie et s'il me manquait un jour...

— Pourquoi de telles pensées, maintenant?

— Pourquoi ?... Je l'ignore... Je les dis, quoique je sache bien leur injustice. Oublie-les, ma Glaire aimée, elles n'atteignent pas la foi que j'ai mise en toi...

— Les mots sont dangereux...

— Tu as raison... On se laisse aller à en prononcer qui font du mal autour de soi. On les regrette, mais ils n'en ont pas moins blessé ; c est une douleur pour les autres et pour soi... L'heure où nous sommes est pourtant la meilleure de cette admirable journée. La mer paisible et le ciel s'accordent. On écouterait les confidences des âmes les plus cachées. Les nôtres s'ouvrent face à face, et nous pouvons y reconnaître à des signes certains nos tendresses échangées, nos désirs du moment et de toujours... Cette solitude est pleine de nous : nous y sommes plus profondément unis que nos ombres mêlées là, comme le témoignage de notre communion amoureuse...

Ils se taisaient. Le vent charriait des nuages lourds qui abandonnaient après eux des fumées blanches. Les désignant du doigt, lentement, avec l'embarras de ceux qui se consultent encore en parlant, Pierre reprit :

— Ces nuages, regarde-les : on ne sait d'où ils sont venus, ni pourquoi, à la minute précise où j'allais t' inviter à l'admiration du ciel qui était infiniment pur, jusqu'à l'horizon... On n'aurait pas trouvé un écart de nuance dans toute cette

LA POSSESSION io5

étendue, comme sur l'eau tu ne m'aurais pas montré une seule tache d'écume ! Et maintenant une collerette surgit à la crêtede toutes les vagues, vois-tu, vois- tu?

— Oui, et il y a des bateaux qui reviennent.

— Et les pécheurs rentrent... Ils représenteraient fidèlement la conduite de nos idées : nous les croyons toujours semblables à elles-mêmes, nous les chérissons pour les avoir un moment aimées et adoptées, puis un jour, il y en a de perdues, on ne reconnaît aucune de celles qui restent... Dans le paysage mobile des cieux et de la mer, on peut aimer ce qui subsiste à toute heure : l'espace même, ou une couleur, l'azur, l'azur qui domine les nuées ! Ainsi, le fond de cette passion qui me fait vivre est à jamais en moi comme la fontaine intarissable où je boirai le bonheur, son illusion, lespoir, ou son souvenir...

— Tu m'effraies, interrompit Claire.

— Nous sommes aussi éloignés de pouvoir diriger les sentiments de notre cœur, que le balancement des eaux ou les orages... Il nous faut chérir toujours la forme ou l'idée auxquelles nous devons une minute heureuse... Ce que nous croyons avoir fondé le mieux en nous, pour y édifier notre vie, est à la merci de tous les hasards, comme ces barques et le reste. On doit s'attendre aux mouvements de la destinée qu'on ne sait prévoir...

— Mais, je t'assure, Pierre qu'un pareil langage...

I0(î LA POSSESSION

— Ecoute-le, Glaire, sans tristesse. Je t'aime plus que jamais et ta es toute entière dans mon cœur ! . . .

S étant rapproché d'elle, il la baisa au cou. Mais cette conversation l'avait énervée.

— Si nous partions ? demanda-t-elle.

— On est si bien, veux-turesterencore unpeu?... Je suis jaloux de t' avoir ainsi toute à moi, sans me rappeler qu'il existe des villes, des maisons, des hommes. Je m'imagine la terre d'autrefois avec des solitudes immenses que les plus grandes passions ne parvenaient pas à animer, les océans déserts, le silence des forêts... Dans l'absence des hommes, il peut se passer d'étranges événements sur ces grèves. Leurs déchirures ne sont pas quelconques...

— Il y a des éboulements à l'époque des fortes marées...

— Non, je veux dire que le décor n'est plus à la taille des hommes, c'est pourquoi les légendes se perpétuent avec des héros plus vaillants, plus puissants qu'eux, en lutte avec des forces supérieures et inexplicables. Ce qui hanta les imaginations confuses des premiers habitants d ici doit être basé sur la vérité, sur des spectacles de nature. Et d'être ainsi, seul avec toi, sachant qu il nous faudrait marcher plus d'une heure avant de rencontrer quelqu'un, je me demande si le miracle est impossible...

— Le miracle ?

— Oui, un fait différent de ceux qu'on admet

tout de suite parce qu'ils se répètent Journellement devant nous. .. Tiens, parfois, quand nous regardons le couchant d'en haut, de tout en haut, devant Lauvers, tu sais? je distingue sur la mer

de grands bateaux de bois rouge dont la proue élevée a la courbe d'un col de cygne et porte une image sculptée peinte en 01*. A l'arrière, il y a des musiciens debout. La flotte se disperse à mesure qu'elle approche et je ne découvre plus, près du rivage, qu'une seule barque plate, enrichie de brocarts, et surmontée d'un dais. Quand elle aborde, une femme en descend. Elle marche sur un tapis déroulé devant elle et que ses serviteurs relèvent suivant ses pas. Des musiques enivrantes laccompagnent. Elle passe près de moi sans me regarder et s éloigne dans la direction des villages... Si je détourne la tête, elle disparaît, et sur la nier il n'y a plus qu'un reflet du ciel en incendie...

— En voilà un conte !

— Un conte?... Evidemment, c'est un conte!... Mais je l'ai vue, Salomé, je l'ai vue et je veux la revoir...

— Pierre, que dis-tu ? tu es fou ?

— Ecoute, tu la verras comme moi, resplendir comme je la vois !

— Je t'en prie, mon aimé, je t'en prie... Gomme elle avait les yeux pleins de larmes,

Pierre la regarda avec inquiétude. Ses traits avaient repris leur expression calme et il dit seulement :

— Viens, ma Claire chérie, nous allons partir.

io8 LA POSSESSION

Il fallut escalader les roches pour rejoindre le sentier. L ascension en était malaisée. Les jeunes gens s'amusèrent des difficultés de l'entreprise. Quand ils touchèrent au but, le rire sonore de Claire montrait qu'elle avait oublié son chagrin. Pierre était joyeux sans que rien parût des soucis qui le hantaient :

— Si tu veux, au lieu de retourner à Penloch pour déjeuner, nous irons manger une omelette au lard dans une ferme, du côté de Beuzecetnous reprendrons notre promenade jusqu'au soir ;nous aurons passé une vraie journée d'amoureux !

— Oh, oui, c'est cela ! s'écria-t-elle, battant des mains.

La flèche de l'église se dressait derrière une colline qu'ils ne pouvaient songer à franchir à cause de son escarpement. La route proche partageait un bois de pins où la plainte des arbres et le bruit de la mer se confondaient. Le soleil y pénétrait en taches bizarres qui coupaient les fûts à la base. A deux kilomètres, dans une éclaircie, on distinguait autour du clocher les maisons basses du village.

Vaillants et l'air heureux, ils marchaient parmi les rafales de vent chargées de senteurs marines ; — elle, abandonnée tendrement au bras de Pierre, semblait contempler très loin, très loin, l'image de ce qui souriait en elle.

Deux filles battaient le sarrazin, dans la cour d une ferme. Elles s'étaient arrêtées, le fléau levé.

LA POSSESSION IOQ

pour 1rs voir passer. Claire poussa la barrière de bois et, elle demanda si l'on pouvait déjeuner d'œufs, de lard et de lait. Les paysannes la regardaient sans comprendre, prises d'un fou rire. Tandis que l'une entrait dans la demeure, la seconde. appuyée sur son double bâton, promenait un regard étonné, en se grattant la tête.

La maîtresse vint offrir aux jeunes gens l'accueil de la salle commune. Une bonne odeur de pain la parfumait : sur la table placée entre les armoires rouges, — où les clous brillants dessinaient un calice avec l'hostie au-dessus de l'agneau couché qui portait la croix, — la miche brune, encore molle et fumante, débordait la corbeille d'osier retenue au plafond par une corde. Dans 1 àtre, des bruyères sèches craquaient. La Hardu, penchée devant le grand feu clair, maintenait une poêle sur les flammes, pendant que la petite Naïc, battant les œufs dans un bol, regardait de côté la belle dame et le Parisien.

Deux fenêtres très étroites avec leurs barres épaisses, donnaientpassage à un jour avare. Elles s'ouvraient aux extrémités de la pièce, dans sa longueur, et des armoires pareilles, fermées sur les lits, les encadraient. Dans l'intervalle, il y avait une haute horloge dont le balancier monotone montrait et cachait tour à tour son disque de cuivre. Elle sonna midi, lentement, et comme les cloches tintaient, les femmes laissèrent leur besogne pour faire le signe de la croix.

Claire s'était arrêtée devant le buffet garni d'an*

ciennes faïences. Pierre regardait avec attention une statuette de sainte Anne qui tenait dans ses bras la Vierge portant elle-même l'Enfant Jésus. Naïc étendit une serviette sur la table. Elle coupa des tartines, apporta un plat de pommes luisantes qui sentaient frais. Puis, la Hardu servit 1 omelette dorée, avec un pot de cidre. Ils s'amusaient beaucoup de ce déjeuner improvisé qui leur rappelait une escapade du temps de leurs fiançailles :

— Il me semble être à Meudon, dit-elle.

— J'allais te le dire, répondit Pierre... La tonnelle verte, la table qui boitait...

— Te souviens-tu de la bonne et de ses mines en nous regardant ?

— Tu m'as embrassé...

— Et toi qui n'osais pas me tutoyer !

— C'était bon, ma Claire !

— Alors, maintenant ?

— Je t'adore !

C'était dit à voix basse. Les femmes avaient repris leur travail : chacune tenait une motte de beurre pour y tracer des rosaces avec un morceau de bois taillé qu'elle portait de temps en temps à la bouche. Elles échangeaient des paroles rares et brèves. La plus jeune souriait aux hôtes.

Dehors, le battement régulier des fléaux avait recommencé ; à la moindre interruption, la Hardu s'approchait de la fenêtre et l'on entendait aussitôt les bâtons frapper la paille en cadence.

La cour résonna d'une sonnaille de grelots et

l'on vit descendre de La carriole le fermier Hardu qui rapportait des harnais neufs de Kerbréhen. 11 souleva son chapeau en entrant, déposa dans un coin les colliers et, s' étant assis, il bourra sa pipe. Sans qu'il eût rien demande, Naïc lui présenta un vent4 de cidre qu'il vida d'un trait, après avoir trinqué avec Pierre. Il parla, quand il eut aspiré plusieurs bouffées de tabac :

— Hé, Monsieur Servain, on vous connaît bien...

— Ah, oui?

— Et vous vous plaisez chez nous?

— Nous aimons beaucoup le pays...

— Bonne année... Le moulin aura du grain et du beau ! On peut aussi compter sur la pomme de terre. . . Et savez-vous des nouvelles de Paris ?

— Elles sont mauvaises, très mauvaises...

— Ah ! ça ne va donc point... Le fils est parti....

— L'Empereur est prisonnier, en Allemagne.

— Oui, oui... Vous savez donc ça?

— On est en République...

— En... comment?

— En République...

— Ah!.... Les hommes, ça manque un peu, dame ! on en aurait eu grand besoin pour la moisson de cette année... Elle aura été dure à rentrer, avec les femmes ! . . . Mais le grain sera de bon profit.... Et le gars est parti, je vous disais... il est parti soldat.

— Il vous écrit ?

— Y sait point. . .

U2 LA POSSKSSIOX

Quand ils se retrouvèrent sur la route, le soleil éblouissant couvrait de gaieté toute la campagne. Et c'était une égale clarté, une lumière aussi écla tante, en eux ! Ils se sentaient l'âme légère et leur cœur bondissait de joie. Le village bâti devant la mer, s'offrait dans son recueillement, comme une terre heureuse où l'amour doit grandir sans fin ! Ils éprouvèrent à suivre l'unique rue, cette sensation de confiance dans leur destinée qu'ils avaient connue en arrivant à Kerbréhen. Quelques femmes filaient devant les portes; d'autres se tenaient assises dans les maisons où le regard pénétrait sans recherche. Il y avait de petits enfants joufflus et colorés qui couraient en trébuchant, et ils s'arrêtaient dans une posture naïve, pour voir les étrangers.

Ils prirent à droite le chemin pierreux qui longe le côté de 1 église où se trouve le cadran solaire. — et ils rejoignirent bientôt la grève. Perdus dans la sauvagerie de la lande, les déchirures des pierres énormes, dont la masse se découpait sur les eaux, ils marchaient, portant en eux la violence du paysage de beauté qui les enivrait. Pierre observait la course pressée du vent à l'ondulation des genêts frissonnants ; Glaire regardait au large les longues traînes d'écume se dissoudre dans les creux, entre les lames, et reformer au faite des vagues une auréole neigeuse.

Parfois, leurs yeux se rencontraient et, comme si leurs âmes s'étaient touchées, ils s'embras

LA POSSESSION Il'i

saient, serrés, devanl La paix grandiose épandue autour d'eux.

— Les bateaux reviennent, Pierre, ils reviennent !

— Oui, et le eiel est clair !

— La mer est plus bleue que jamais...

— Toute la terre est dorée devant nous, Claire, et je croirais te rencontrer pour la première fois, tant mon amour est fort! Le soleil pénètre lame, il ranime la passion, comme sa caresse développe le parfum des fleurs.

— Tu es bon et je me sais toute en toi !

— Ah, tu ne seras jamais assez aimée pour le bonheur que tu me donnes !

— Je t en donnerai davantage... La vie entière est devant nous, et ma joie est de m' être oiïerte !

— Bien-aimée, bien-aimée, tu es belle, à l'image de ta bonté, et je vois tout ce que tu penses, au fond de tes yeux, qui sont limpides comme des yeux d'enfant....

— Parle-moi, encore, j'ai chaud dans le cœur en t écoutant, comme à nos baisers !

Le site leur était familier et le souvenir des émotions qu'ils y avaient ressenties déjà s'ajoutait à celles qu'ils éprouvaient pour la première fois, à cause d'un jeu des couleurs, d'un détail surpris entre mille, ou parce que, dans ce moment, la même aspiration à la joie les unissait.

Ils trouvaient des prétextes ingénieux pour se convaincre de leurs prédilections ; et s'il choisissait, dans la fente d'une pierre, une de ces petites

I l4 LA POSSESSION

fleurs très pâles qui tremblent, Glaire croyant l'avoir distinguée aussi, il lui paraissait contenter un secret désir quand elle en ornait son corsage.

Aux endroits où l'inclinaison de la lande, régulière jusqu'au rivage, interrompt la succession tragique des falaises, ils rencontrèrent les ramasseurs de varech, jambes nues, qui jetaient dans la merdes râteaux, qu'ils retiraient chargés de plantes pareilles à des serpents fantastiques.

Comme le jour baissait, ils arrivèrent à cette plage qu'ils comparaient à une oasis enchantée. Le vent, la force des vagues formaient le sable en monticules dont les souples contours et l'éclat contrastaient avec les arêtes vives du roc et la terre. Une fontaine, descendue des campagnes, animait de sa chanson vive la solitude. L'odeur fraîche des galets imprégnait l'air.

Ils furent surpris de voir là quelques vaches gardées par deux enfants : une petite fille assise, qui avait déposé sa quenouille sur le sable ; un garçon, couché près d'elle, et qui jouait avec des coquillages.

— Nous irons plus loin, dit Servain, la place est prise.

— Sont-ils jolis, tous les deux!...

— Regarde-les, Claire, ils s'aiment déjà !

Comme s'ils avaient compris, les enfants souriaient, lesyeuxbaissés. La petite fille osa bouger, la première : elle se dressa et ses paupières levées

découvrirent un regard d'une transparence

étrange :

— Qu'elle est déjà belle, dit Glaire.

— Remarque ses yeux: ils ont la couleur des flaques d'eau de mer dans les creux de roches et ils brillent comme s'ils emprisonnaient du soleil.... Les sirènes devaient avoir ces yeux-là ; car dans L'eau on distinguait leur visage et leur corps parmi les herbes marines, sans reconnaître leurs yeux. Et ils semblaient, si elles avançaient sur le rivage, ou à la suite des bateaux, en chantant, deux gouttes d'eau verte sur de la nacre.... On le dit dans les contes, mais les sirènes ont existé : pour les avoir entendues et s'en être approchés, des hommes sont morts; on connaissait au pli de leurs lèvres qu ils avaient quitté la ATie dans le bonheur... C'étaient des femmes très belles, simplement, dans de merveilleux pays ; et les voyageurs savaient voir, de toute leur âme. Nous rencontrerons peutêtre un jour des sirènes, bien-aimée, comme ces navigateurs....

— Pierre, que dis-tu, encore?

— Les choses se transforment à mesure qu'on en pénètre la beauté... Il n'y a pas deux pierres pareilles, pour tous les hommes. La vérité est probablement dans ces différences ; il est possible qu'elle échappe toujours à la multitude. Nous pouvons contempler une sirène où nous ne reconnaissons qu'une petite paysanne gardant les vaches...

— Tu rêves encore, tu rêves, mon ami ! Si tu

veut, je saurai le nom de cette enfant. Elle me dira quelle est la maison de ses parents et nous conduira au village...

— Claire, tu raisonnes d'après des apparences, sans les avoir contrôlées. Que sais-tu vraiment des choses que tu viens de dire ?

— Mais je lui demanderais... elle-même répondrait... veux-tu que je 1 interroge ?

— Tu ne parviendras point à me convaincre,même au moyen de ses réponses...

Ils s'étaient éloignés de la plage où les enfants s'efforçaient de rassembler leurs bètes pour le retour. Glaire, silencieuse, retenait des pleurs près de jaillir, car il l'avait terrifiée, le regard vague, u le main temluc devant lui, la voix altérée. Cela l'impressionnait avec tant de force qu'elle ne s'attachait pas à la signification des paroles ; mais soudain, il était devenu la cruelle grimace de lui-même, avec une autre voix, et ces gestes singuliers, qu'il avait eus, après la mort de sa mère.

Claire se souvenait alors : une fois ne lavait-il. pas appelée : « Salomé ! Salomé ! » se traînant sur les genoux devant-elle ? Prise de peur, elle avait traversé la pièce pour allumer la lampe et elle l'avait vu se relever, balbutiant des mots d excuse, gêné, paraissant ne rien comprendre à ce qui venait d'arriver. Et il était ainsi auprès d'elle, redevenu lui-même tout à coup, cherchant à sourire,interdit par la compréhension vague du chagrin qu'il venait de lui causer.

Elle en eut pitié et, du fond d'elle-même, lui pardonna, toute tremblante encore. Ils gravirent la falaise, l'un près de l'autre.

A mi-chemin, Glaire se retourna tristement vers la plage où elle venait de tant souffrir après y avoir éprouvé de si bonnes joies, comme pour s'assurer, de la réalité de sa douleur.

Elle vit les vaches lentes disparaître dans rencaissement de la route, et, derrière, les deux enfants qui marchaient en se donnant la main, s'arrêtèrent pour échanger des baisers. Elle sentit s'évanouir sa peine à ce bon présage et elle se mit à courir pour rejoindre Pierre qui 1 attendait plus haut. Ils montèrent jusqu'au sommet et s'étendirent à l'abri des énormes pierres.

Après le coucher du soleil, ils revinrent sans hâte. La mer s'étant retirée, sur la plage agrandie, il y avait de grandes mares roses. Elles s étendaient jusqu aux flots violacés, qui éblouissaient. Le reste du sable, gris à la base des rochers, s orangeait sous la lumière. Aucun souffle ne traversait l'air parfumé de menthe. Il en croissait des touffes luxuriantes sur les bords de la fontaine. Glaire y trempa une feuille qu'elle mit sur sa langue : puis elle coupa des pieds entiers et des branches, assez pour faire une gerbe de la plante savoureuse. La bonne odeur en pénétra si intimement son être, qu elle sentit comme une fraîcheur douce des-

i. c ] ( en elle.

Il8 LA POSSESSION

Et, au même endroit où tout à l'heure les deux enfants s'étaient embrassés, Pierre l'ayant surprise d'un baiser à la nuque, elle ne se rappela plus que cette caresse, dans la joie de son cœur :

— Une vraie journée d'amoureux ! s'écria Servain.

— Je t'adore !

Depuis l'arrivée de Mme Voile à Penloch, Claire lui tenait souvent compagnie pendant les promenades de Servain.

Il en découvrait de nouvelles, longeant la rivière jusqu'au port ou descendant à la grève, d'un autre côté, par des sentiers étroits, entre les champs surélevés. Il aimait ces chemins sans horizon, pour leur solitude. Le parfum grisant des chèvrefeuilles mêlé à la senteur des auis les embaumait. Une image admirée naguère sur la couverture d'un de ses cahiers d'enfant, lui revenait à la mémoire et dirigeait ses pensées. Dans ce cadre resserré, sous un ruban de ciel qui avait juste la largeur de la sente, elles demeuraient plus fidèles. Elles évoquaient

des tableaux dont la réalité douteuse le remplissait d'incertitude sur les propres événements desa vie réduite à L'émotion présente; et celle-ci, prenant sa pleine forée, lui suffisait. Tout le temps que durait le paysage, des souvenirs sans violence le transportaient au milieu d'époques qui lui paraissaient lointaines, à cause de leur charme. Il s'y abandonnait sans contrôle et des personnages doux comme ceux des évangiles, animaient la suavité de son rêve.

Si, au sommet dune montée, le ciel découvert s'élargissait sur l'étendue des champs, le rêve se transformait dans léblouissement de la lumière. Pierre retrouvait l'intimité de sa joie, quand ses pas le ramenaient à l'abri des arbres et des haies, après les descentes. La terre dénudée à lapproche du rivage, avec les sinuosités des murs bas séparant les jachères, revêtait peu à peu le caractère qui donne à la côte sa grandeur tragique. A la vue des blocs de granit qui ouvrent le sol, annonçant la rude floraison des roches gardiennes de la mer, il sentait ses idées se conformer à leur aspect. Elles se fortifiaient, à légal du site, précises, illuminées par le reflet de couleurs heurtées dans une harmonie farouche, — et les figures légendaires dont elles peuplaient son esprit, lui apparaissaient dans une splendeur. Il les contemplait longuement ; la mer leur prêtait sa voix et la magie de ses ondulations. Là, — devant le spectacle des choses, isolé, confondu en elles, trans-

porté par les rythmes, le chatoiement des lames, l'apothéose du ciel où des oiseaux blancs traçaient d'immenses paraboles en criant, — enveloppé par le vent rapide, il s'enfonçait dans la plénitude d'un songe que rien ne pouvait troubler. C'étaient des processions fastueuses, des fêtes barbares sur les eaux, et le rivage, perdant à ses yeux toute dureté, se formait en lignes molles à la ressemblance des pays d'Orient. Ses héros y surgissaient dans les attitudes popularisées par les récits des conteurs.

Quand il reconnaissait Salomé, parmi tous, au balancementde sa marche, à ce regard doux que retenaient les cils, sous l'allongement des paupières peintes, — une incomparable volupté l'enivrait, qui survivait à la vision évanouie...

Un jour, il s'avança vers l'apparition, les bras suppliants, affolé de l'avoir vue faire un signe de tête, et parce que ses lèvres entr' ouvertes semblaient désirer l'amour. Mais elle était passée comme les autres fois. Il voulut toucher la tunique d'or; ses mains rencontrèrent les rocs:

— Salomé ! Salomé ! appela-t-il dans un grand cri.

11 tomba, et s'endormit profondément.

Un tombereau de goémon faillit lécraser. Réveillé par le bruit des roues, il demeura comme étourdi, avec la mémoire confuse de cette aventure sans parvenir à la reconstituer. Très triste, il reprit la route de

Kerbréhen, indifférent aux beautés du chemin, à ce qui d'habitude l'enthousiasmait, découragé dans son cœur. Des idées mauvaises le hantaient; son visage était sombre.

Aux approches du bourg", il fut distrait par une animation qu'il n'y avait jamais vue. Des paysans passaient par groupes, dans leur costume du dimanche. Une femme luttait pour entraîner deux petits cochons attelés ensemble et qui lui résistaient désespérément, refusant d'avancer, malgré les coups. Il remarqua, au fond des charrettes, des sacs de grosse toile qui s agitaient, en même temps que des geignements s'en échappaient. D'autres, étaient chargées de caisses à claire-voie où des porcs s'entassaient. Plus loin, des paysans arrêtés autour d'une voiture, liaient aux bords du siège, par les pattes et le groin, une truie énorme qui s'était détachée et assourdissait par ses grognements. .

Pour regagner Penloch, Pierre devait traverser la place du marché. Il y avait un grand concours de gens. A cause de la guerre, beaucoup de fermiers cherchaient à vendre leurs bêtes, parce qu'on cache plus facilement des écus. Mais, certains, flairant les bonnes occasions, — car ils comptaient sur la présence des femmes qui sont moins tenaces, — avaient été attirés à la foire de Kerbréhen pour y acheter à bon prix le bétail qu'ils revendraient avec avantage dès que les hommes seraient revenus de l'armée. Un mar-

cliand de Paris, reconnaissable à sa blouse longue et à la casquette haute qui lui pliait les oreilles, trafiquait sans parler, touchant l'animal et montrant, par les doigts qu il écartait, combien de pistoles de trois francs il offrait.

Le côté de la place, vis-à-vis de la mairie, est réservé au marché des porcs. Vérats et truies obèses forment au pied des arbres, où leurscordes se nouent, des amoncellements de chair fondante, couchés pêle-mêle avec un air de nonchalance et de dédain. Leurs propriétaires n< parviennent à les relever que s ils tirent violemment sur l'attache serrée au groin, ou s'ils tentent de les soulever par le moyen de la queue. Quand les animaux se tiennent enfin debout, leurs plis de graisse tremblent ; à l'ombre des oreilles transparentes, leurs yeux pétillent de colère. Un grognement ininterrompu trahit leur humeur. Ils trépignent, mais si posément qu'on n'ose croire à de l'impatience.

On s'étonne de découvrir que l'édifice sans élégance de leur corps repose sur des pieds d'une cambrure la plus aristocratique. Ceux de derrière surtout, sont remarquables par la perfection d'une courbe assez accusée dans le haut, pour donner toute sa valeur à la finesse du pied. Il parait effleurer le sol au lieu d'y peser, par l'inclinaison du sabot, avancé à la manière des souliers de cour que rehaussait le talon rouge. Chez les gorets, il y a de la caricature très supérieure, car ils sont roses et crient comme les enfants des liom-

mes; il"3 déploient aussi des oreilles que le jour illumine, affectent comme eux l'indépendance et îuM cul une certaine fatuité à leur grâce.

De F autre côté, rangées en double ligne sous L'allée de marronniers, les bêtes à cornes se font face. 11 y a des vaches et des bœufs. Les veaux, I génisses, sont à l'extrémité de l'alignement. Des paysannes tricotent en attendant l'acheteur, la longe enroulée autour du bras, et elle s'interpellent, la voix rauque.

Elle se dérangent, entraînant à l'écart l'animal, s il faut le montrer. Une grosse main suppute la lourdeur des pis, palpe l'échiné, soulève les babines sur les dents larges. Des doigts explorent la profondeur des naseaux suintants. Le fermier consulte son valet; ils échangent des propos rapides, se penchent, s'accroupissent, examinant de plus près. L'un se saisit d'un des sabots postérieurs et tend la patte, tandis que, pour éprouver la vigueur de la bête, l'autre frappe un coup sec sur le jarret. Puis il secoue la queue, vigoureusement, la tire à droite et à gauche. Les saccades brutales arrachent un long mugissement à la vache. Sans la perdre de vue, dans la crainte d'une tare qu'il n'aurait pas découverte, le regard finaud, faisant mine d'hésiter encore, comme à regret le fermier dit son prix. On lui répond une somme ronde qu'il propose cependant d'arrondir. Les yeux se scrutent sans livrer ni démêler de sous-entendus, plus ardents à chaque concession. iVprès des silences entêtés pendant lesquels l'acheteur renou-

velle l'examen de la bête, le propriétaire se hasarde à en vanter une qualité primordiale et douteuse ; l'accord se fait à la différence du verre de café qu'on ira boire :

— Ça y est?

— C'est oui !

— Du fond du cœur? interroge une dernière fois le vendeur.

— Conclu ! répond l'autre. ■

Ayant craché en même temps, ils topent trois fois leur main droite, large ouverte pour certifier leur franchise, et ils entrent au débit.

Pierre suivait les gestes des hommes ; les animaux lintéressaient par leur quantité. Attiré par les cris vers l'embarquement des porcs dans les voitures, il s'amusait des petits qu'on emporte à pleins bras, comme des poupons. Le pittoresque de cette vie forte, toute en dehors, l'avait repris au point de lui faire oublier son aventure de la matinée. Il se mêlait aux paysans, observateur, gagné par leur quiétude. Il se réjouissait du soleil dorant cette splendide fin de l'été, de la bonne humeur que montraient les visages, et, quand il passa devant chez Lande ven, de grands rires et des éclats de voix s'élevaient, qui emplissaient la route.

Près de Penloch, il rencontra Michel, le mendiant, qui le salua avec soumission et, plus loin, allègre et droit, M.Bondruche qui partait à la pêche, en sifflotant une romance de naguère.

Au manoir, les femmes étaient inquiètes. Elles attendaient, à table, (lovant le déjeuner servi. Servain raconta sa promenade à travers le marché, en termes d'un enthousiasme si comique qu'on 1 excusa de s'être attardé:

— Vous n'imaginez pas quelle ressemblance étroite j'ai trouvée, entre les yeux finauds des marchands et les yeux canailles des porcs, ni l'analogie frappante du regard, chez les paysannes et les vaches quelles mènent...

— Oh, Pierre !

— Mais c'est la vérité, Madame Voile ! Nous irons au marché, tout à l'heure, et vous en conviendrez ! D'ailleurs, je crois que la comparaison pourrait être étendue... La similitude, par exemple, n'est pas que dans le regard. La marque de la race s'applique à la physionomie générale. Le mufle court des génisses correspond à la face écrasée des femmes de cette région ; et celles-ci, ramassées, larges, le cou puissant, partagent ces traits caractéristiques avec les bovins de Bretagne, également trapus, très forts, et dont la croupe est charnue...

— Tu peux avoir raison, mais tout de môme, tes comparaisons sont plutôt drôles ! dit Glaire qui riait.

— Drôles ? mon Dieu, non ! Ce qui l'est davantage, c'est le préjugé qui interdit de telles comparaisons... Gomment nier l'évidence ! Les animaux et les hommes nés sur un même sol, développés sous des influences communes de climat,

(V ambiance, en reçoivent des empreintes pareilles... M. Bonclruche m'a longuement entretenu à ce sujet, et je lui dois en partie ma conviction... Mais oui ! et il allait même bien plus avant que moi, dans ce système, associant aux preuves que je vous ai répétées, des exemples tirés de l'observation des végétaux. c< Les arbres d ici croissent en largeur plutôt que desélever comme ceux des plaines », me disait-il. Et vous reconnaîtrez la justesse de cette observation, à la forme des saules, des chênes bas dont les branches tourmentées sont toutes robustes, à la force exceptionnelle des fougères, des épines, des ajoncs, des plantes enfin qui poussent à ras de terre...

— Que vous êtes devenu savant! s'exclama la bonne Mme Voile.

— Je sais un peu de botanique, répondit-il avec une simplicité affectée.

Glaire, saisie d'admiration, souriait de la surprise de sa mère :

— Il a appris bien d'autres choses, depuis que nous sommes à Kerbréhen...

— Oh, tu exagères...

— Si, si, et tu le sais fort bien !... Tu as lu presque tous les livres de l'abbé et ceux de M. Bondruche, sans compter vos conversations du soir... Ne t'en défends pas, Pierre...

Elle parlait avec la vivacité que donne la satisfaction de prononcer des paroles qui vont contenter. Il y avait entre eux une bonne et confiante intimité. Servain, rougissant d'orgueil, se tai-

ait, partagé entre le désir de faire parade de sa science et la gêne d'avoir perdu le lil de son discours. Mais son sourire suppléante tout, il jouissait pour la première lois d'exciter un peu d'admiration. Le repas s'acheva au milieu d'une conversation moins grave, où la physionomie comparée de la flore et de la faune des provinces n'était pour rien.

Déjà, dans la rue du Séminaire, le nombre des charrettes avait diminué, et les valets s'empressaient, attelant les chevaux et chargeant les voitures.

Michel, debout contre une porte, tendait son chapeau à la charité des passants. Un peu plus loin, presque au milieu de la rue, un aveugle agenouillé sur de la paille prononçait des litanies sans jamais s'interrompre, la voix lamentable et monotone. 11 faisait un signe de croix à chaque aumône et une femme, qui tricotait à l'écart, s'approchait aussitôt pour prendre les pièces dans la sébile. Pierre s'étonnait de n'avoir pris garde, le matin, à ces plaintes; et comme des paysans ivres raillaient le pauvre qui continuait sa prière, la voix un peu plus douce seulement, il les écarta pour déposer son offrande. Sur la place, il ententendait encore les lamentations, n'entendait plus qu'elles, surpris de la gaieté de Claire et du rire qui épanouissait la figure bonasse de Mme Voile, effarées parmi les cris des animaux et les chansons d'ivrognes.

— Dieu, qu'ils sont amusants ! dit la jeune femme.

— Tout est triste maintenant, observa Servain.

Il s'était assombri tout à coup, absorbé, écoutant malgré lui la voix de l'aveugle, perdue dans le hourvari du marché. Elle lui apparaissait comme l'avertissement d'une destinée inévitable suspendue sur les joies des hommes. Elle les guette ; le moment de leur épanouissement, dans la sécurité du bonheur, est celui où elle intervient après avoir longtemps rôdé.

Il craignait sa venue, pour lui-même, pris d'une anxiété subite, incertain de l'avenir, et la trace de ses meilleures émotions, une à une, s'effaçait dans un doute. Des soucis imaginaires l'assaillaient ; une ombre descendait sur lui; son âme prise de vertige vacillait. Seul, il se fût laissé tomber. Il marchait, parce qu'appuyée à son bras, Claire l'entraînait. La vie par les sens demeurait comme suspendue en lui. Son regard attribuait aux formes une signification empruntée à des idées qui le hantaient. Les choses se confondaient dans un immense désenchantement, à travers sa tristesse. Il s'abîmait dans la contemplation de son désastre, impuissant à le réparer ni à mesurer ses progrès. Ses croyances, son amour s'y résolvaient, implacablement. C'était une cendre légère, bientôt dispersée, et le grand vide ! Il souffrait d'être comme isolé par une fumée très opaque jetée autour de lui, et dont

l'âcreté brûlaitsa bouche.

Cette détresse morale devint une gêne physique, une douleurqui Laremplaçait enfin. Alors, les pensées se reformèrent en lui. Gomme il les avait vues disparaître, il assistait à la renaissance des espoirs dont c'étaient les messagères, et son imagination qu'elles nourrissaient lui montra des spectacles d'après ses préférences. Il se reprenait à croire, à vivre passionnément hors de la vie ; etla volupté qu il y trouvait devait une acuité pénétrante au souvenir imprécis de ses peines. Il aimait la réalité, dans les visions et les chimères ; et il lui revenait, à elle seule, transporté par le sentiment d'une joie immense prête à déborder, s'il rencontrait les yeux ou s'il reconnaissait, dans une brise, l'odeur des cheveux de Glaire...

— Mon ami, tu ne dis plus rien?...

— Oh, bien-aimée, la prière de ce pauvre, je l'entends en moi comme la propre prière que je dirais dans le malheur.... On ignore toujours s'il est proche. On est frappé. Alors, l'homme n'a que cette seule prière, trop faible pour atteindre au ciel et que nul n'écoutera sur la

lierre...

— Pierre, il y a de mauvaises pensées dans tes

yeux...

Elle avait levé sur lui un regard si tendre qu il sourit, comme à toutes les joies du monde o lie êtes.

— Claire, je t'aime en moi, plus que moi-même, car tu es ma raison d'être...

l3o LA POSSESSION

Mme Voile les interpella pour leur indiquer quatre gorets roses, — parce qu'ils avaient chacun la même tache noire sur l'oreille gauche.

De la place, on apercevait les rubans pâles des routes, à travers les champs. Elles s'animaient d'équipages et de convois de bestiaux, tandis que la foire tirant à sa fin, Kerbréhen rentrait dans le silence. Les jeunes gens laissèrent Mme Voile reprendre le chemin de la maison et, ils descendirent vers la grève.

Servain se serrait contre Claire, éperdument amoureux. Après la boutique du boucher, pleine de voix encore, dans la rue aux marches de pierre, toutes les rumeurs venaient mourir. Des portes ouvertes, il semblait qu'une ombre apaisée sortait, et de vieilles femmes assises y gardaient une immobilité rigide.

Ils traversaient cette paix sereine avec la sensation de porter leur amour.

— On croirait surprendre le passé d'une ville oubliée, — dit-il. — Les visages, les mains de ces vieillards, les murs, ontla même couleur que le soleil ne réchauffe plus. Et ces gens qui paraissent attendre on ne sait quoi, ne confessent par aucun trait les malheurs ni les félicités qui ont dû les émouvoir. Il n'y a pas de souvenir dans ces regards. La vie est passée devant eux ; ils n'en ont rien retenu ; ce sont presque des morts...

La sagesse pourrai! être de se rapprocher de leur exemple...

— El s ils se retrouvaient en nous?... L'amour est aujourd'hui si loin d'eux que s'ils le contemplaient, dans cette rêverie interminable où nous les voyous, leur émoi ion cachée n'en serait pas moins réelle...

— Tu as raison, bien-aimée : il y a des disciplines très profondes en toutes choses. Nous croyons simples celles qui arrêtent notre examen à leur surface, — et nous jugeons... Il faut prendre l'amour qui nous est donné, en nous abandonnant à lui. Plus tard, ce sera notre tour d'assister par la mémoire à ces fêtes intérieures dont un visage flétri ne montre pas le reflet!... Ce qui est vrai, Claire, c'est ton baiser surina vie, et qui la brûle, pour attiser sans fin mon désir de toi ; c est ta bonté, ma gratitude, et l'offrande sans cesse renouvelée de ma vie embellie à coté de la tienne !

— Personne au monde n'aura parlé comme toi, ni mieux aimé que nous ! Ah, mon Pierre, la lumière qui nous entoure est en moi et mêlée à mon sang, tant il s écoule avec douceur ! C'est d'aimer que je suis peut-être bonne, ou la bonté que tu m'attribues est-elle seulement la tendresse d'un amour inspiré ? Il faut nous dire ces mots qui ne lassent pas et laisser chercher au delà, les pauvres d'amour ! Restons sur cette terre et dans notre vie, bien-aimé ; rien n'est supérieur à sa beauté, car pour nous, elle est frissonnante d'à-

i3a LA POSSESSION

moiir et commence !

— Claire, tu attires mes pensées, elles t'habitent, tu me contiens, et je me reconnais en toi !

Des épines avec le corail de leurs baies, des ronces chargées de mûres violettes qui brillent, des toufles d'ajoncs fleuris en grappes éblouissantes, laissaient deviner les champs à l'infini, sur les cotés du chemin. Parfois, Clair j s'arrêtait pour cueillir les petits fruits acides, et il la regardait, émerveillé quelle fût si enfant par ses gestes de fillette turbulente. Et si elle chantait à pleine voix ou riait sans cause, il y trouvait un écho de la joie qui enflait son cœur. Des images plaisantes raccompagnaient, comparables à celles qui l'avaient enchanté pendant la matinée. Elles se fondaient dans la coloration plus enveloppante du paysage, et d'autres naissaient, d'autres encore, qui le peuplaient de visions amoureuses !

Etait-ce Glaire, celle-ci, couronnée d'étranges fleurs, rouges et bleues, et longues comme des flammes ? ou celle-ci, qui était peinte jusqu'aux ongles et montrait son corps par la fente de sa tunique azurée? ou cette autre, une rose aux dents, qui portait un cercle de pierreries flamboyantes sur le front? Il les aimait toutes également, mais elle seule était dans son cœur la bien-aimée à jamais ! Ni la plus blonde avec sesyeux verts, voilés par des cils très courbes que le vent animait ; ni cette rousse aux lèvres entrouvertes par la convoitise du baiser, pas

même celle qui marchait à l'écart, les paupières à demi-fermées, et dont la chevelure sombre écroulée suc ses épaules nues, empruntait un reflet palpitant à la blancheur merveilleuse de la chair, — aucune d'elles, n'était vivante et capable d'amour...

— Glaire ! Claire ! appela-t-il, reste tout près de moi... Il y a des séductions ; ce pays est rempli de l'enchantement des légendes... Je finirais par n'aimer qu'elles en toi, et c'est toi, l'amour de ma vie ! . . .

Elle accourut, mangeant des mûres. Elle en laissa tomber de sa main ; l'accent de Servain lavait épouvantée. La peur grandissait ses yeux et le sourire avait disparu de ses lèvres qui tremblaient.

— Me voici près de toi, aimé! murniura-t-elle en lui prenant légèrement le bras.

Soudain, l'Océan découvert devant eux, au loin, souleva d'énormes niasses pareilles à des coulées de métal. Claire comprit quelle force lui arracherait à la longue son Pierre, car il venait de lui apparaître, le visage tendu vers la nier, le regard retenu par quelque chose qu'elle n'apercevait pas, comme ces autres fois où il avait fini par prononcer des paroles terrifiantes.

Elle lui caressa lentement, lentement, les yeux, comme pour en chasser l'obsession. Quant elle les eût baisés, ils suivaient encore l'invisible, et elle reconnut à l'impassibilité de Pierre qu'un

l31 LA POSSESSION

charme ignoré avait triomphé délie, qui s était toute donnée pourtant, amoureuse et compatissante, dans ce baiser.

Elle hésitait à parler, saisie de crainte, redoutant l'effet des mots, quand une caresse ne l'avait pas touché. Presque sans l'avoir voulu, elle prononça :

— Pierre... Pierre... Ah, Seigneur, délivrez-le...

— M'aimerais-tu comme elle m'aime ? Seraistu dans ma vie une chanson de jeunesse ? ô toi qui viens sur la mer à ma rencontre ! Tes yeux sont trop chargés d'amour, et le résil d'or qui orne tes seins est froid ! Tant de pierres sur ton corps ruisselantes, feraient douter de ta beauté ! Salomé, tu es parée pour les barbares qui ont le goût des enfants ! . . . Tu ne saurais m' aimer comme elle m'aime, va-t'en ! il y a des hommes qui voudraient mourir pour que tu souries vers eux ! Moi, son sourire est ma joie, et sourire, c'est sa joie ! Va-t'en à ceux-là dont le cœur déçu désire 1 illusion ; tu les broieras et ils t'adoreront davantage ! J'ai dans le cœur un amour qu'envieraient tous les hommes, s'ils pouvaient seulement l'imaginer ! Plus radieux que les diamants de ta parure, il me baigne l'âme d'une clarté qui surpasse en douceur les perles de ton collier ! Va-t'en, Salomé. va-t'en ! Ma bien-aimée a des charmes forts qui défient les tiens !... va-t'en !...

Glaire le regardait, répétant, douloureuse : — ... Délivrez-nous du Mal... Seigneur, délivrez-le...

Tourné face à la mer, les bras étendus, il désignait le couchant rouge à l'horizon des eaux immobiles :

— Salomé, il y a d'autres terres où des hommes prosternés te nommeront leur reine ! Ceux d'ici auront peur de ta beauté et ils, te jetteront les cailloux de leurs champs avares! Mon cœur simple, je l'ai donné...

— Oh, Pierre !

— Il ne faut pas me quitter ! Glaire, montre-toi devant elle ! Quelle mesure à ta grâce la force démon amour, et qu'elle détourne à jamais de moi sa poursuite !

— Nous sommes seuls, bien-aimé, et tu peux lire dans mon cœur !

— Sommes-nous seuls, Glaire ? Est-elle partie enfin?

— Il n'y avait personne et tu parlais.

— J ai parlé ?... Qu'ai-je dit?

— Je ne sais plus... J'ai prié...

Ils étaient gênés l'un devant l'autre: le front dans les mains, il semblait vouloir en arracher tout un inonde ; Claire le regardait, de ses grands yeux très tristes.

— Le soleil est tombé derrière la mer... Veuxtu rentrer, bien-aimée ?

Elle était accablée par le sentiment d'un vide qui se faisait en elle. Quelque chose y allait mourir sans qu'elle éprouvât même l'envie de pleurer. En suivant le chemin de Kerbréhen, elle regardait Pierre ; il lui sembla le voie par d'autres

yeux, qui étaient sans amour ni charité.

A l'endroit le plus élevé, d'où l'on découvre l'espace des champs, les églises, l'océan, il contempla l'étendue :

— Gomme tout est gris, que tout est triste ! On dirait les funérailles du inonde... Et c'est le même calme en nous... Voici maintenant les cloches qui sonnent pour qu'on aime, Claire!

— Elles disent les morts invisibles...

Et Glaire, les mains pressées sur son cœur, s'efforçait d'en contenir le battement. Elle aussi, elle vit au large l'ombre gagner le ciel, et sur les eaux, s'éteindre les dernières lueurs. Elle les comparait à sa joie, et songeant à la lumière en allée de tout, elle se rappela, son .réveil serein, leur chambre que le matin bruissant de feuilles et d'oiseaux illuminait, la certitude qu'elle avait d'aimer et d'être aimée, sa vie enfin, le meilleur de sa vie, si proche encore, mais qui s'éloignait sans qu'elle pût le retenir ! Ah, suflisait-il d'un seul jour pour détruire tant de réalités, charmantes par les espoirs que leurs réalisations enfantaient. Elle avait dans le regard cette hébétude de l'enfant qui tient son jouet cassé, sachant à peine s'il doit pleurer.

— Viens, il ne faut pas s affliger; le soir, ni aucune heure passante n'apporte de tristesse : mais nous sommes sujets à fonder nos sentiments sur des apparences... Viens, bien-aimée ! tout à l'heure, sous les arbres, nous connaîtrons à des senteurs, au froissement des branches, à l'air si

LA POSSKSSION i3^

doux qu'il nous fera fermer les paupières, les délices du crépuscule dont nous allions médire...

— Sait-on jamais ce qui passe dans le présent, si ce t[ue l'on aime n'est déjà plus ce qu'on aimait?...

— Tu es triste...

— La mer m'a pris ma joie.

On devinait le bourg" à quelques fenêtres éclairées. Le silence des champs palpitait du bruit lourd de la marée entraîné par les vents qui rasaient la terre. Une clarté laiteuse descendait du ciel en frissons. Les branches s'étendaient comme des menaces et la lune, au travers, était pâle.

Un cierge achevait de brûler sur l'autel de Roseudon, et, comme ils passaient devant la fontaine, il s'éteignit. Une forme sombre découpée sur les dalles claires du reposoir, s'avançait en hochant, à demi-dressée. Ils reconnurent la Faou, au bruit des béquilles ferrées. Plus loin, près de Penloch, ils la retrouvèrent encore; elle priait :

— Dieu aie les morts et ceux qui se plaignent ! Dieu assiste les méchants et les meilleurs, tous les hommes qui souffrent ! . . .

— Au fond, vous êtes un grand païen, Monsieur Bondruche !

— Et vous, mon confesseur, Monsieur l'Abbé...

— Eh, oui, mais par là, j'entends que vous préférez aux auteurs chrétiens la compagnie des poètes de l'antiquité... Gomme ils furent privés de la Révélation, je tiens leur voisinage constant pour très pernicieux : ils ont un charme qui fait aimer leurs erreurs...

— Ils ont loué l'œuvre de Dieu, mon cher recteur ! Virgile a rapproché du créateur plus d'âmes que saint Thomas, saint Ambroise, saint Augustin, malgré leurs gros et doctes livres...

— Voyons, voyons, Mons...

— ... dont je pourrais dire avec saint François de Sales, car je l'ai lu aussi, — « telles sont leurs pensées, belles à dire et bonnes à rien »...

— Voilà une application défectueuse de la lettre, quand elle est pourtant animée de sainteté!

— Ne vous fâchez pas, Monsieur le recteur, j'aurais pu citer M. de Voltaire... Mais les auteurs catholiques sont pleins d'inconséquences ! Le même saint François de Sales qui adorait Dieu dans toutes ses créatures : les petites fleurs des

IV POSSESSION i3o

jardins, celles des champs, les animaux, — na-t-il ]>as écrit, avec une candeur admirable : « Croyezmoi, le corps prend les qualités de la nourriture dont on use habituellement, comme nous le voyons dans les lièvres de nos montagnes, où ils deviennent blancs durant l'hiver, parce qu'ils n'y voient et n'y mangent que de la neige... »

— Celui-là l'ut un très saint homme, ingénu et bon ! Où vous voyez une erreur et le sujet de railler, je trouve la marque de la très adorable naïveté que saint François n'avait pas dépouillée jusque dans la A^ieillesse. Il se rappelait les contes de sa nourrice, et il y croyait toujours, ayant conservé un cœur d'enfant, et parce qu'ils ne contredisent point la religion.

— Vous êtes subtil, Monsieur le recteur : le suave prélat s'est trompé, simplement, et peutêtre n'avait-il jamais vu de lièvre ? Il avait de faibles lumières touchant les mœurs des animaux, bien qu'il affectionnât de les comparer aux mœurs contraintes des hommes. Et il dit quelque part, en outre : « Rien ne dompte davantage le feu irrité d un éléphant, que la vue d'un petit agneau. »

— Vous ne voulez pas entendre : il n'est pire sourd que vous ! Ce sont là de ces traits qui soulèvent ladmiration des artistes, s'ils les rencontrentdans les tableaux des Italiens. J'allais au Musée du Louvre, étant au séminaire, à Paris. J aimais ces œuvres, je les ai méditées ; le souvenir s'est gravé dans ma mémoire, de ces témoignages d'un

i 40 LA POSSKSSIOX

attendrissement simple dont la faculté est près d'être perdue. Ces images contiennent une philosophie profonde, si l'on y songe. Et celles que vous raillez chez saint François de Sales, sont aimables à l'égal des paraboles de Notre-Seigneur, dont l'esprit les a inspirées. Il s'y attache une leçon que les âmes modestes n'auraient point dégagée d'un texte aride, comme les affectionnaient vos philosophes, Monsieur Bondruche !

— C'est la guerre, Monsieur l'abbé ?

— Oh, non pas ! Mais je ne suis pas fâché que l'occasion me permette aujourd'hui de vous signaler, comme la plus dangereuse des tentations, le dilettantisme en matière spirituelle : vous donnez dans l'hérésie, mon brave ami ! Prenez-y garde, les sectes sont nées ainsi, et les gnostiques furent de grands adversaires de l'Eglise...

— Vous serez évêque !

— Je ne souhaite rien que de mourir où je suis, et de vous convaincre, Monsieur Bondruche.

Madame Voile suivait la conversation sans la comprendre. Mais jugeant d'après cela de l'élévation des idées qui s'échangeaient, elle était flattée d'y assister. Claire tricotait une brassière pour l'enfant qu'attendait la Kertigal; Pierre n'intervenait qu'afîn de soutenir, tour à tour, l'ancien percepteur et le prêtre. Lamémoire prodigue de M. Bondruche l'humiliait. Il préférait les récits où, d'une voix uniforme, M. Le Drégan évoquait la vie des Apôtres et les sites parcourus par

Jésus. Pierre en était curieux avec avidité :

— Une extrême mollesse, accrue par la domination romaine, s'alliait, (liez les Hébreux contemporains de Jésus, à un goût immodéré des couleurs violentes, que leur inspirait le pays. L'enseignement de Jésus était trop doux pour la Judée, et c'est pourquoi ils ne Font point entendu. Ils ne méritent pas l'exécration ni l'opprobre : leur responsabilité est atténuée, car on leur avait appris à vénérer Moïse parce qu'il tenait la Loi, du Seigneur même dont la face lui était apparue.-

Puis, il parlait des personnes, les montrant dans leur vie journalière :

— Jean avait le visage d'une fdle et des formes délicates que le dur métier de pécheur n'avait pas épaissies. Son frère Jacques, robuste, le regardait avec tendresse,. et il lui épargnait les fatigues. Le soir, quand ils rentraient leur barque, Jacques aux avirons ne se lassait pas d'admirer Jean, à l'arrière, dont la chevelure dorée ressemblait à du miel. Ils avaient les mêmes yeux rêveurs, calmes et transparents comme l'eau verte qui les portait.

Il prononçait également des phrases comme celles-ci :

— Tibériade était une ville étagée au bord d'un lac tranquille qui en reflétait même les maisons supérieures. Les marchands aimaient à s'y attarder bien qu ils y traitassent peu d'affaires. Les pêcheurs, des cordiers et quelques arti-

sans faiseurs de tentes, formaient sa population. Ses femmes, renommées pour l'éclat de leur peau, aimaient les étoiles rouges pareilles à leur bouche, et elles se taillaient des tuniques que les étrangers admiraient.

Il s'arrêtait, séduit par les grâces de la ville lointaine, dans la crainte de pécher par volupté en les décrivant toutes.

M. Bondruche ne songeait plus à interrompre l'abbé dont la voix attendrissait Mme Yoile.

Afin d'écouter mieux,' Claire abandonna son ouvrage ; tandis que Pierre, la fièvre aux tempes, suivait la narration avec la secrète envie d'y voir apparaître son héroïne. Mais M. Le Drégan, qui se souciait peu de montrer les beautés profanes des lieux que la présence du Christ devait remplir uniquement, se complut à d'ingénieuses remarques :

— Jésus choisit ses disciples parmi les pécheurs, car leur métier donne le goût de la méditation et développe la volonté. Simon, Pierre, Jacques et Jean, étant des pêcheurs, s'attachèrent à sa fortune quand il leur eut montré sa puissance par un coup de fdet miraculeux ; et, plus tard, il marcha sur les eaux afin de vaincre leurs derniers doutes. C'est par l'observation appliquée aux moindres actes de cette vie sublime qu'on parvient à sa compréhension totale. Mais pour l'aimer, il suffit d'avoir lu saint Jean... Scrvain demanda timidement :

— Monsieur L'abbé, tous ceux que les Ecritures nous montrent combattant Notre-Seismeur, fautil les haïr ?

— Pour l'amour de Jésus, on ne doit haïr personne. L'indulgence y prépare, mon enfant. Pilate fut un juge sans clairvoyance, comme tant d'autres. L'acte de Judas prépare le sacrifice de sang qu'avaient prédit les Prophètes ; il était dans les desseins de Dieu : Judas mérite la compassion...

— Hérode ?

— Ses crimes furent ceux d'un grand nombre de rois... Il était d'imagination faible, peu intelligent et grossier dans le plaisir. On manque trop d'indications sur sa vie. Il croyait aux sorciers, redoutait les horoscopes et, sans cesse, faisait interroger l'avenir. Placé aux confins de l'Asie, il partageait les superstitions des monarques orientaux, cédait facilement à la cruauté, recherchait toutes les jouissances, ignorait le scrupule, et la conscience s'était amollie en lui... Le pouvoir est une forte tentation. Il y a cédé. Combien dans l'histoire ressemblent à Hérode, qu'on traite avec moins de rigueur ! Il fut simplement un peureux...

— Pourtant, la mort de saint Jean-Baptiste ?

— Les évangélistes la racontent sommairement et Flavius Josèphe, qui nous renseignerait, est plein de lacunes... On sait seulement que la fdle d Hérode. qui était très belle...

— Salomé !

j/J4 LA POSSESSION

— Salomé, l'ayant charmé, et ses convives, en dansant après un festin, réclama en récompense la tète de saint Jean... Il avait annoncé son martyre. Elle, était donc prédestinée, comme Judas, Pilate et le peuple juif tout entier. Elle avait reçu la beauté et l'inspiration de son caprice pervers, pour servir les ordres supérieurs quelle ignorait. Son rôle fut d'être belle. Elle connut, par la suite, d'immenses malheurs dans l'exil, la flétrissure de ses charmes et, probablement, l'indigence...

— Elle était très belle...

— Très belle, dit-on, et d'une séduction puissante sur les hommes...

— Ses yeux?

— On ne sait pas...

— Elle se peignait les paupières et la bouche ?

— C'était une mode chez les courtisanes que les princesses ont toujours imitées...

— Elle portait une escarboucle sur le front, des bracelets aux chevilles et, à chaque doigt des mains, un scarabée taillé dans un caillou bleu d'Egypte, pour la protéger contre les dix maladies mortelles ?

— On ne sait pas, Monsieur Scrvain..., c'est bien possible, après tout, — mais cela n'importe !

— Elle est ainsi, vêtue de pourpre, avec des sandales d'or ! Une émeraude énorme ferme sa ceinture ! Ses yeux luisent pendant que, la face immobile dans un sourire, elle montre la perfection de son corps par le balancement souple de

LA POSSESSION l45

ses hanches, quand elle marche !...

Glaire s'était dressée, dans un geste d épouvante, car il parlait, les mains crispées, l'œil en feu, la face rouge :

— Pierre, tais-toi ! cria-t-elle.

M. Bondruche entretenait à voix basse l'abbé soucieux, et Mme Voile, réveillée en sursaut de n'entendre plus parler, s informa :

— Qu'y a-t-il donc, mes enfants ?

Servain paraissait étranger à ce qui venait d'arriver, maître de lui, les regardant tous, avec une aisance singulière :

— Comment, vous partez déjà, monsieur Bondruche ? Et vous nous quittez, monsieur le recteur ?

L'ancien fonctionnaire allégua son grand âge, le besoin de se reposer, la menace d'une tourmente. Le prêtre, en prenant congé, dit doucement à Pierre :

— Adieu, mon enfant. Je vous attendrai demain dans la matinée : nous causerons... Il y a longtemps que vous ne vous êtes confessé ; si vous le vouliez, je serais à mon confessionnal, pour vous seul...

— Que vous voilà grave !

— En tout cas, venez me voir. Il faut que nous parlions, cœur à cœur. Vous avez besoin de conseils...

Le brave homme était si troublé par l'expression douloureuse de Glaire que, l'attirant à lui,

I^jG LA POSSESSION

au moment de partir, il la baisa sur le front, saintement :

— Soyez forte, ma fille, Dieu mesure les épreuves qu'il envoie à ceux qui l'aiment...

— Mon père !... — murmura-t-elle dans un sanglot.

Il lui tint longtemps les mains et ajouta, très bas :

— Ne craignez rien, avec l'aide divine, nous arrangerons cela...

La nuit était religieuse ; une ombre fine entourait les arbres ; les cimes nettes sur le ciel uni et mollement balancées, retenaient les rayons vibrants de la lune, comme une vapeur ambrée. Cette lumière tendre semblait entraîner dans ses ondes tout le silence d'en haut, pour 1'épandre sur les passions tourmentées de la terre. Et le vieux prêtre, debout sur le perron, la tète nue, montrant du doigt l'asile infini, semblait appeler une immense bénédiction sur le mystère douloureux qu'il devinait.

Gomme les deux visiteurs s'éloignaient, Claire demeura quelque temps sur le seuil, enveloppée de nuit, moins malheureuse au contact de ce calme où elle croyait entendre des paroles d'espoir, d'amour et de renoncement. Elle s'étonnait dune douceur qui la pénétrait, berçait son âme, ensevelissait son mal sous des caresses. Son chagrin finissait par lui devenir étranger, peu à peu. Elle oubliait la maison, derrière elle, et les soucis où

il lui faudrait pourtant rentrer. Son regard, suivait le scintillement des feuilles parmi la clarté hlondc qui glissait, et son corps avait la passivité des choses qui prennent, au milieu des ténèbres, l'apparence de se résigner. Une langueur exquise l'envahissait. Ses rêves y flottaient, uiè lant le passé lointain au plus proche. Elle perdait délicieusement la conscience du présent et l'avenir s'avançait, indulgent et léger.

Elle fût restée ainsi toute la vie sans bouger, pleine dune joie dont elle ignorait la cause, accueillant chaque minute avec sérénité. Les branches craquaient sous les bonds des écureuils. On entendait la mer, au loin.

— Claire, où es-tu ? Rentre, tu vas prendre froid ! cria Mme Voile.

Elle tressaillit, réveillée soudain du beau songe : les moindres incidents de la soirée lui apparurent avec une précision cruelle qui la décourageait. Elle revit Pierre s'animer aux paroles du prêtre, trahir sa passion, illuminé, transporté dans un autre inonde, et revenir de sa vision, tout à coup, sans souvenir. Volontiers, elle eût été la gardienne très douloureuse de ce mystère, prodiguant la tendresse au lieu de l'amour, prête à donner l'illusion de cet amour qui mourait doucement en elle. Et des larmes lui montaient aux yeux.

— Bien-aimée, que fais-tu, seule ainsi, devant la porte ?

Il était venu la surprendre d'un baiser

frôleur à la nuque. Toute tremblante, elle dit :

— Je nie suis oubliée devant la nuit si belle. Elle est caressante et console. Il y a des baisers dans son ombre. Ils m'emplissent le cœur et j'aime...

— Tu aimes ?

— ... Je t'aime !...

— Tu es ma bien-aimée, Claire, ma bien-aimée pour la vie ! Rentrons... La lampe veille dans la chambre. La lumière y est toute dorée... elle semble nous attendre...

— Laisse-moi... restons un peu dans cette fraîcheur qui tombe des arbres, dans ce bon silence où les peines s'endorment et s'oublient...

— Les peines ?

— Oui, les peines, mon pauvre ami ! Le bonheur m'a gâtée... Je crois être malheureuse parfois, et je souffre autant que si je l'étais... Mais cette paix des choses, avec la mer lointaine qui seule parait vivre, s'insinue en moi sans que j'y songe ; et ma quiétude renaît dans cette accalmie...

— Tu parles comme si tu allais pleurer?...

— Ne le dis pas, mon Pierre, je pleurerais... et sans raison ! Ne dis rien, et laisse le bon repos se faire dans mon cœur, à l'image de la nuit... Elle nous cache à nous-mêmes et je l'aime. Pourtant, je le sais, mes pensées tout à l'heure s'y sont perdues infiniment ; elle m'en inspira de meilleures dont j'ai peut-être souri, sur le point de pleurer ! La clarté des étoiles, triste et compatissante, donne des rêves à ceux que la terre

a désabusés, et elle attire 1 à me au-dessus des

buissons...

— Qu'as-tu fait de ta joie. Glaire ? Claireje t'avais nommée petite elarté, car tu m'es apparue, blonde, avec le rire bon de tes yeux, comme une lumière, pour me guider ! Je t'ai suivie, content d'être le pauvre admis dans ton sillage lumineux. Mon cœur s'y réchauffa, tu m'appris à sourire comme ceux qui sont jeunes et espèrent! Glaire, que t'ai-je fait pour que tu sois malheureuse maintenant ?

— Tu es loyal et bon ; je n'ai pas de reproche... Ne me questionne plus : on ignore trop souvent la raison du chagrin et de la joie ; on sait seulement qu'on est joyeux et qu'on est triste. Notre volonté est très peu de chose... Hier? hier ! c'est là, d'hier au lendemain, que nous échappe le sens de notre vie. Nous la subissons: l'émotion qu'elle crée nous ôte la force de l'interroger. On dit : je suis heureux ou malheureux, sans rien connaître au delà de bien petits incidents dont la signification est notre secret, — et l'on sourit... et je pleure, tu vois !

Elle s'était réfugiée, en larmes, dans ses bras, la tête penchée contre lui.

— Glaire ! tu es la mieux aimée des femmes, la mieux et la plus aimée au monde ! Que tu sois ainsi pressée contre moi, je me sens plus fort que toutes les menaces ! Et tu es l'asile d'où je regarderai ma vie s'écouler vers sa fin ! Tu as le cœur prompt des enfants et tu t'effraies de ne pas dé-

IOO LA POSSESSION

couvrir les causes de ses caprices ! On ne songe à s'interroger que dans la peine et c'est pourquoi le temps du bonheur semble bref... Ecoute-moi : je t aime davantage à chaque minute qui prolonge notre union, et que ce soit la suprême raison de ta vie, comme ton amour est l'inspiration de la mienne ! Aimée, notre cœur plus profond que cette nuit où tu te plaisais à te perdre, nous le remplissons l'un de l'autre ! Tu es ma conscience, car c'est dans tes yeux que je vois mon bonheur, et je prends la tendresse de ces paroles sur tes lèvres !... Ah, Glaire, tout est frêle et change sitôt ! Le bruit d'unbaiser,c'estdéjàle passé ! Ce matin, je jouais avec tes cheveux, tu riais, et il y avait autour de nous une lumière où tu semblais fondue : ce n'est qu'un souvenir ! On ne distingue plus les heures, ni les jours, et les années nous façonnent d'après ce que nous les faisons... Et moi, je t'aime tant ! Ma joie se mesure à la tienne, qui est ensemble son origine et son but, — et tu es si totalement en moi, bien-aimée, que t'éloignant, tu emporterais ma vie !... Tout est si frêle, prends garde ! . .

— Tune dis pas tout, car tu es triste aussi...

— Je t'aime, j'ignore le reste, Glaire ! et ma tristesse vient de sentir contre ma joue tes larmes chaudes...

— C'est bon, de pleurer. . .

— Claire, tu ne me crois plus.

— Je sais que tu m'aimes et que je... Rentrons, Pierre, je sens le froid ; la nuit a perdu son

i.v possession 1(I

charme... Viens! tu Le disais, Là-haut, la lampe qui veille semble nous attendre. Il ne faut pas interroger son cœur... Et je t'aime bien, va !

Le vent s'était levé. Un frisson traversait les arbres : la plainte de la marée montait.

Dans la chambre, Glaire s étant approchée de la fenêtre, regarda le ciel où l'orage s amassait. La pluie tomba. 11 y eut des éclairs, des grondements déchirants, puis tout s'apaisa. Attirée par ce silence, elle ouvrit la fenêtre et s'y accouda. La brise apportait la senteur des feuilles mouillées, la bonne odeur des pavés humides.

Elle avait les cheveux défaits sur le dos ; des rayons blancs tapis dans leur or en atténuaient l' éclat. De volupté,elle fermait les paupières ; une clarté tendre qui était bleue et laiteuse, coulait sur ses mains nonchalantes.

Servain, auprès d'elle,retenait son souffle pour l'écouter respirer, et il la contemplait amoureusement, grisé par le parfum de la chevelure qu'il caressait.Elle ouvrit les yeux, toute surprise d'être là. dans le demi-sommeil où le rêve continue:

— Qu'avons-nous fait ? Voici le matin déjà...

— Tu es plus belle que jamais, parée comme une sainte...

— Tu m'as regardée pendant tout ce temps !... Je n'ai pas dormi ni rêvé, mais je crois revenir près de toi, d'une longue vie très délicieuse où nous étions ensemble. Nos mains ne s'étaient jamais quittées, ni nos regards; nos lèvres échan-

geaient des sourires et des baisers si rapides à tomber dans notre cœur, que personne ne connaissait notre amour !... Et je ne sais plus...

— Glaire, nous sommes heureux à jamais !

— Ferme la fenêtre, pour que ces mots demeurent entre nous, comme l'alliance invisible... Nous sommes unis à jamais, dans la joie.. .

— Dans l'amour!

Là, ils se donnèrent, et, dans le sommeil, leurs âmes palpitantes étaient jointes.

Pareille au ciel que l'orage de la nuit avait purifié, Claire, le matin, rayonnait. Elle était sûre de son cœur, riche d'amour et heureuse. Elle alla jeter du grain auxpoules,dans la cour.

Pierrre passa, disposé à sortir :

— Où vas-tu?

— Chez le recteur... Il m'attend, tu sais, hier il m'a fixé rendez-vous.

— A quoi bon, maintenant que tout est passé.

— Qu'est-ce qui est passé?

— Ah, rien... Va. puisque tu y tiens !

— C'est une occasion de promenade, après tout! Elle le laissa partir, sachant bien la prudence

de l'abbé.

M. le Drégan ratissait son jardin, la soutane relevée par un pli large à la ceinture, quand Anne-Marie annonça Pierre.

— Qu'il vienne me retrouver ici ! cria-t-il, Puis, saisi de scrupule, il déposa le râteau con-

LA TOSSKSSION l53

tre un arbre, essuya son visage en sueur d'un coup de mouchoir, ajusta ses besicles. Il alla prendre sur le banc son bonnet carré avec son paroissien, persuadé d'être ainsi revêtu de la dignité convenable au grave sujet qu'il pensait aborder. Mais Anne-Marie éclata de rire devant cette métamorphose, car, de sa grosse main, elle désignait le désordre de la soutane entassée sur les reins du curé, et qui en exagérait la rondeur.

— Vous voyez, mon ami, je jardinais...

— Monsieur l'abbé, vous êtes chez vous...

— Je tenais beaucoup à vous voir, et si vous n'étiez pas venu, je serais allé vous chercher...

— Me voici donc...

— Oui, car j'ai à vous parler sérieusement...

— Je suis devant mon juge, repartit Pierre en plaisantant.

— Vous êtes simplement avec un vieil homme qui est votre ami et celui de votre femme, — et veut vous voir jouir tous deux le plus longtemps possible du bonheur que Dieu vous a donné...

— Vous êtes le meilleur des hommes, Monsieur le recteur, et je vous saurai toujours gré de...

— ...de rien, de rien, mon ami ! C'est mon devoir, cela, et rien de plus.... Donc, causons un peu... Tenez, asseyons-nous là !

C était le banc où le prêtre aimait à faire la sieste, à l'ombre de deux cyprès taillés comme ceux du séminaire. De là, on voyait jusqu'au fond du jardin. Ses plates-bandes droites étaient fleuries. Des arbustes qui portaient une étiquette en

l54 LA POSSESSION

bois, s'élevaient parmi les salades tendres, les plants d'oseille et de fins légumes. Contre les murs, les tomates mûrissantes alternaient avec les poiriers maigres et les noueux pommiers. Dans l'allée, un gros arrosoir étincelait. Pierre regardait l'enclos paisible, séduit par l'air de gaieté qui en émanait, et il attendait sans impatience les révélations de l'abbé.

M. Le Drégan devait demander une inspiration à la simplicité de ces choses, car son regard les parcourait avec béatitude. 11 aimait dans le jardinage une occupation cpii favorise le repos de 1 esprit. Et, las d'avoir bêché ou planté, il revenait à ce banc goûter des heures quiètes et vides. Il se trouvait précisément dans cet état, qui est le moins propre pour prendre la direction d'une conscience, et il regrettait de ne s'être point préparé par la méditation à un soin aussi délicat. Déjà, il avait puisé deux fois dans sa tabatière, et la coloration de son visage s'accusait. 11 s'épongea de nouveau la figure et garda son mouchoir à la main.

— Voilà, mon enfant, voilà !... Je.... vous... Il s'interrompit, suffocant, et finit par avouer,

devant la surprise de Servain :

— Quand je viens de jardiner, un enfant du catéchisme me prendrait au dépourvu. Je me donne à la terre de toutes mes forces, et elle m'épuise si profondément qu'aussitôt après, — ainsi que me voici, — je suis incapable de rassembler mes pensées... Yous ne m'en voulez pas?

LA posskssiox loo

— Que dites-vous là. Monsieur le recteur! Mais

si je savais vous mettre sur la voie?

— Vous (Mes doue malicieux?... Dites-moi, avant tout,... car je vois nettement.... oui... étesvous heureux?

— Parbleu, oui ! Comment me le demander?

— Sans arrière-pensée ?

— Mais, oui! Pourquoi?... Je le suis tellement que je n'ai pas besoin de me consulter pour répondre: oui!

— Pourtant, suivez-moi bien dans cet examen de conscience que je vous propose...

— Volontiers, Monsieur 1 abbé, mais vous mesurprenez...

— C'est une pratique nécessaire, de temps à autre, comme une confession moins solennelle, vous m'entendez bien ? Ne désirez-vous pas quelquefois, — en dehors des biens que Dieu vous a confiés ?

— Qu'allez- vous chercher si loin? Je n'ai d'autre désir que de vivre longtemps ma vie d'aujourd'hui... Vous ne pouvez imaginer mon bonheur, mon cher abbé, ne sachant pas ma pauvre existence, jusqu'à trente ans! Elle a été si laide, je n'aime guère à me la rappeler !.. Auprès dune

mère, bonne pourtant Aujourd'hui, c'est le

plein soleil de joie qui m'inonde, je vis ma vraie jeunesse, dans une insouciance que je n'avais jamais connue, même enfant !....

Il s'animait, parlant avec de grands g-estes :

— Enfin, vous finirez par m'inquiéter de moi-

i56 la possession

même, Monsieur le recteur... Le but de vos questions m'échappe si totalement ! Vous avez parlé tout à l'heure de confession, dune « confession moins solennelle », mais je remplis assez ponctuellement mes devoirs religieux pour que...

— Mon enfant, le prêtre oublie, hors de son ministère, toutes les confidences qu'il a reçues au confessionnal, et chaque fois, vous vous présentez à lui comme un étranger... D'ailleurs ne montrez point d'emportement....

— Oh, monsieur 1 abbé, la véhémence de mon expression...

— Ne vous excusez pas, mon ami.... Voyons, pour arriver au fait : avez-vous gardé un souvenir exact de notre conversation d'hier ?

— M. Bondruche vous a taquiné...

— Après. . . après ?. . .

— Vous avez parlé des apôtres....

— Et de Salomé....

— Effectivement, de Salomé, — dit-il, très naturel.

L'abbé l'observait, décontenancé qu'il en parlât avec cette indifférence :

— Je suis simplement fort aise de m'entretenir

avec vous Si vous m'en croyez, vous lirez

moins... N'empruntez plus à la bibliothèque de M. Bondruche... C'est sans doute un excellent homme, mais d'esprit trop peu simple, de ceux que Dieu et Satan se partagent... Ses livres sont sains ou pernicieux, selon qu'on les comprend... Prenez une bêche et l'arrosoir, comme je le fais...

Il y a de grandes satisfactions, mon ami, à planter, à surveiller La croissance des tiges. L'éclosion de nus [leurs m'emplit d'un orgueil dont je m'amende en les offrant à l'autel... Et la fatigue du

corps est nécessaire, parce qu'elle entraîne l'esprit au repos.... C'est par lui que nous viennent les plus redoutables tentations...

— A vous entendre, je verrais en moi un grand

coupable...

Loin de là !.. . Accordez-moi de connaître un

peu les hommes. C'est une grâce de Dieu qu'il m'ait accordé, avec les années, quelque clairvoyance... Vous êtes trop confiant dans votre bonheur présent. Non qu'il faille s'alarmer, ni gâter sa joie réelle par des soucis imaginaires ! Il est chrétien de suivre patiemment son aventure, car ce sont les desseins supérieurs qui la font légère ou difficile. Nous ne savons point les pénétrer et la prière est le refuge dans la douleur oula félicité... Mais pour vous, mon enfant, mon bien cher fds... je redoute les effets de la vie oisive...

S' étant levés, ils arpentaient l'allée centrale du jardin. Parfois, l'abbé s'arrêtait, recueilli. Quand il reprenait sa marche, il pouvait prononcer une longue phrase sans hésitation. Pierre écoutait avec docilité, attentif a regarder les fleurs, le jeu de l'ombre sur les murs. Et il ne cherchait pas à s'expliquer le motif de cet avertissement moral. M. Le Drégan éprouvait à trouver des arguments nouveaux une difficulté qui l'avertit d'interrompre la conversation. Ayant remarqué, aussi, l'inté-

l58 LA POSSESSrON

rêt que prenait son interlocuteur aux merveilles du potager, il parla de ses boutures, des greffes qui avaient réussi, de l'importance d'un arrosage rationnel, calculé d'après la température et le besoin des variétés végétales.

Vers midi, Servain rentra à Penloch, méditant les principes du jardinage, dont l'application méthodique permettait au curé de posséder les plus belles solanées du Finistère.

— Eh bien ! demanda Glaire, que t'a dit notre bon abbé ?

— Il m'a montré son jardin et m'a instruit dans l'art de cultiver les salades et les fleurs...

— Et c'est tout? questionna-t-elle en riant.

— Un petit sermon, d'abord, où je n'ai rien compris, parce que j'étais assez peu disposé à l'entendre...

Mais l'abbé, quand il fut seul, dit en retournant à son banc :

— Le pauvre enfant! son inconscience m effraie... J'aurais voulu l'avertir, le conseiller... Comment l'aurais-je fait, sans l'épouvanter de lui-même?... Dieu pourvoit à tout, pour le bien final des hommes !

On avait affiché un nouveau placard militaire à la mairie. Sur les trois places de Kerbréhen et aux carrefours près des hameaux, le tambour avait annoncé un second appel d'hommes décrété par la République. A ce mot qui subsissistait dans la traduction de l'ordre de mobilisation, les vieux hochaient la tête, méfiants. Ceux qui devaient partir s'interrogeaient, sans bien se comprendre. Il y avait de la colère sur les visages. Tous connaissaient vaguement les défaites ; ils n en témoignaient aucune émotion : Bretons, ils étaient solidaires jusqu'à Rennes au plus loin.

— Nous ne sommes pas « capables » pour eux !

C'était l'argument fort des orateurs. Il séduisait par sa robuste simplicité : « eux » désignait toute la France, à l'est, au sud, de Nantes, de Rennes et du pays malouin.

Michel, le mendiant, allait dégroupe en groupe, admis partout, à cause de sa parole aisée. Il savait nommer les choses et ses conclusions réunissaient une majorité. On l' écoutait aussi avec la superstition qui entoure les pauvres. Il raillait, le regard luisant de méchanceté :

— Landeven, compte les jours, tu vas partir... Et ton auberge ?

l6o LA POSSESSION

— Tu ris, mauvais compère !

— Je ris maintenant, bien sûr, faute d'avoir jamais ri de boire à ma soif !

Ils s'amusaient de la repartie, se frappaient les cuisses du plat de leurs mains. En avisant un autre, Michel insinua :

— Bars, la bonne saison commençait pour toi... Tu ne finiras pas les roues que t'a commandées le père Hardu... Chante un peu... faut partir aussi !

— Et toi ?

— Ah, ah ! vois donc que je parte ! Les bètes du bois et des landes mourraient sans ma compagnie. Je suis d'avec elles: la guerre n'est point pour nous !... Ya, charron, tourne ta roue à l'armée ! Moi, je tendrai mes lacets la nuit, veillant le jour sur ta maison... C'est le temps des vieux et des gueux qui s'annonce !

— Michel, la langue te brûlera par-dessus le reste en enfer, pour tes méchancetés...

— Mon enfer est dès ce monde, Bars ! Je prie Dieu plus que toi, pour connaître sa pitié dans la mort... Va toujours, charron, l'enfer attend peut-être que j'y tombe, — mais, toi, c'est demain que tu pars, le temps de mettre un cierge à Roscudon, pour que Notre-Dame te sourie !

Michel tendit son chapeau à la ronde :

— La charité, ça porte chance !

Personne n'osait refuser. Il regarda Le Brusq qui avait jeté dix sous :

— Le Brusq, tu es le meilleur et je partirais

bien pour toi, en échange des quinze ans qui me pèsent le plus !

— Viens boire, diable à grilles ! afin que tu penses à ceux qui pourraient manquer au retour. . .

Ils remontaient la rue du Séminaire qui débouché sur la route, devant l'auberge. La plupart pensaient qu il était sage de boire, maintenant, à cause des jours incertains. Ils allaient lentement, l'air accablé, parlant peu. Bars, très rouge, avait allumé sa pipe. Les autres mâchaient du tabac.

— On en revient, on en revient ! répétait Michel.

Landeven remplit les verres. Les hommes, debout près du comptoir, buvaient, silencieux. Le cabaretier approcha du tonneau la mesure d'étain, et il servit pour la seconde fois.

— On en revient! disait, têtu, le mendiant. Un cordier de Clèden, — à l'extrémité du Gap,

où Ion voit deux canons plantés en terre qui rappellent les combats de la Révolution, — demanda simplement :

— La guerre, c'est-y toujours contre l'Anglais? Il y eut une minute d'hésitation.

— Non, affirma Le Brusq, puisque c'est pas chez nous !

— C'est contre les Prussiens, remarqua Landeven.

Ils étaient surpris et se taisaient. Michel ayant bu, prit la parole :

— En rôdant, on apprend... Donc, les Prussiens s étendent sur toute la France . Ils sont taillés ,

ï()2 LA POSSESSION

comme ces ni arins du nord, à chemise rouge, qu'on voit à Nantes débarquer le bois. Ils font beaucoup de mal sur leur passage, nourrissent leurs chevaux aux dépens des réserves de froment qu ils découvrent dans les granges, pillent les maisons, prennent les femmes... Des villages brûlent derrière eux et leur barbe, longue, a la couleur effrayante des incendies.

— - Qui te l'a dit ?

— Bars, tu as peur, comme s'ils étaient là... Ceux des villes connaissent tout ce que je vous raconte...

Alors, le cordier se lamenta :

— Malheur ! moi je vais laisser le père aveugle, deux enfants petits et ma femme qui est enceinte...

— Et moi, cordier, je reste à la merci de tous et n'ai personne, ni de foyer ! répondit le mendiant à voix basse.

Ils buvaient avec une volonté opiniâtre. Leurs yeux clairs et fixes s'arrondissaient ; l'alcool colorait à vif les joues; derrière les fronts barrés fermentaient la rancune et la peur. Il y avait de la révolte dans le silence qui les enveloppait. Michel, dans un coin, les couvait d'un regard sournois, brillant de plaisir :

— Allez donc, les gars ! On en revient, je vous le dis... n'y a pas de balles pour tout le monde...

— Tu es beau parleur, Michel, toi qui restes !

— Oui, pour crever ici, de froid car l'hiver sera rude, ou de faim parce qu'il y aura plus de mi-

i..v possession i63

sère... Et j'ai déjà nia part de ces bonheurs dont personne ne veut...

Jean-Marc Kantec, entra, touchant du doigt le bord de son béret. II avait « tenu » la mer quarante ans. et possédait quelque bien avec sa pension. Il racontait de terribles histoires dont les héros étaient tous morts : il donnait dans l'ivrognerie et en imposait aux pécheurs comme à ceux des champs :

— Hé, les autres ! on va donc partir !

— Tu vois, patron, s'ils s'en réjouissent! observa Michel.

— Et toi, Michel, tu te réjouis de rester !

— On a son âge, patron, et je mange mal, depuis trop longtemps: j'aurais fait un mauvais soldat.

— J'ai bien dix ans de plus toi : je partirais si on voulait de moi...

— Pour les autres ? interrogea Le Brusq.

— Les autres et nous, c'est tout de même ! Si la guerre était ici, ils viendraient aussi bien nous défendre !

— Ah ! fit le fermier que cette raison n'avait pas convaincu.

Michel qui était près de la porte, aux écoutes, surprit un bruit de béquilles encore loin. Il se rapprocha des hommes :

— Eh, mais, on n'y a pas songé ! s'il est bon d'allumer un cierge à la fontaine et de prier Notre-Dame, on peutaussi chercher à savoir... L'avenir n'est pas secret pour tous... Moi, je suis

j64 la possession

comme vous, sans doute ; mais il y en a qui voient, la nuit, liïieux que les hiboux, et démêlent dans les ténèbres la lumière du lendemain.

— Alors Michel, tu crois,..

— Toi, Le Brusq; toi, Bars; Martin, le eordier; toi, Lande ven et vous autres! seriez- vous pas contents d'apprendre ce qui vous adviendra, dans vos personnes et vos biens, — dites ?

— Si ça coûte...

— Rien, cordier. rien... Dans ce moment v'ià la Faou... S'agit qu'elle entre! Je me cache : elle a peur de moi... Mais à vous, elle dira ce qu'elle sait, de bon gré...

— Tu crois ? demanda Bars, tremblant.

Le mendiant s'était blotti derrière le comptoir, la face ouverte dans un rire atroce. Le son des béquilles ferrées résonnait dehors. Le vieux Kantec se leva, titubant, et d'un coup de pied il renversa son escabeau :

— Nous allons bien voir, cette fois...

Une légende s'attachait à la perte du Saint- Tugen, englouti avec l'équipage, par temps calme. Aucune épave n'était revenue à la grève. Hilaire, Kantec, le patron, connaissait mieux que personnes les deux baies, les côtes dangereuses, les roches couvertes ; il avait des ressources pour déjouer les surprises du vent ; habile à toutes les manœuvres à la mer, il était hardi et prudent, et ne buvait jamais d'eau-de-vie avant d'embarquer. Ses hommes étaient tous de bons marins et

LA POSSESSION iG5

il les contraignait à la même abstinence,

On attribua le naufrage de la barque à une intervention démoniaque, les pêcheurs n'admettant pas ([lie le capitaine pût commettre une faute. La superstition populaire associait la Faou aux malheurs qui frappaient les gens, les récoltes et le bétail. On affirma qu'elle avait jeté des maléfices sur la pèche du Saint-Tiigen. Le père Jean-Marc y croyait, quand il était saoul, et il menaçait de venger son gars.

Il passa la porte, répétant, terrible :

— Nous allons bien voir, cette fois...

Courbée sur ses béquilles, la petite vieille s'arrêta devant l'homme dressé, les bras ouverts, qui, de sa haute stature, lui barrait la route. Elle tenta de rebrousser chemin. En deux pas, il fut encore devant elle.

— Là, là... Faudrait voir, la vieille, à boire ensemble et à s'expliquer cette fois...

Michel observait avec une joie sauvage, à travers la fente de la porte. Le Brusq, qui était sorti, redoutant la colère du père Kantec, s'approcha :

— Laisse, Jean-Marc, elle entrera et parlera volontiers, sans qu'on lui fasse violence...

— Faut voir... faut voir..., hoquetait l'ivrogne. Elle ouvrait de grands yeux d'épouvante ; des

frissons agitaient son corps ; les ferrures de ses béquilles sonnaient contre les pierres.

Saisi de peur, le cordier regardait à l'écart, tandis que Landeven, commerçant prudent, s'ab-

iQQ LA POSSESSION

sôrbait clans le nettoyage du comptoir, sans rien perdre de la scène. Bars ne hasarda qu'un pied hors de la boutique, penché, l'épaule appuyée au cli ambrante ; car la vue de la vieille femme remplissait de terreur cet homme qui pouvait soulever à bras tendu deux roues de tombereau.

— Entrez, mère Faou. personne ici ne vous veut de mal... On part à l'armée, demain, et on voudrait savoir seulement..., — dit Le Brusq, avec douceur.

Elle, clouée au sol. fixa tour à tour sur chacun de ces hommes son regard d'effroi. Ceux qui se cachaient ou se tenaient à dis lance 1 inquiétaient davantage : elle leur attribuait les pires desseins. Michel ayant bougé, elle le reconnut ; le tremblement de son corps s accentua et elle baissa la tête, découragée, comprenant quelle volonté hostile animait ces gens.

Kantec, les jambes pliées, pris de ce rire énorme qui annonçait ses fureurs dans l'ivresse, répétait :

— Faut qu'on sache, la jeunesse ! viens boire et causer...

Elle lit un effort, retenant sous ses bras les béquilles, pour joindre les mains. Un ricanement formidable répondit à cette supplication.

— Va donc, la commère ! tu n'en mourras pas de jaser un peu...

Et d'un cou]) d'épaule il poussa l'infirme dans le cabaret. Elle trébucha, leva sur l'homme qui lavait suivie, des yeux de

détresse; et dessous son manteau, elle prit un chapelel à gros grains noirs.

— Là, tu vas parler sans qu'on te souffle, insista

Jean-Marc.

Mais elle se taisait, la croix de cuivre dans les mains, avec un remuement des lèvres. L'ancien pêcheur s'irritait de ce calme. Le Brusq lui parlait à I oreille pour l'apaiser. Il se répandait en jurons : ses mains larges traçaient dans l'air des menaces énormes :

— Elle parlera... faut qu'elle dise ses manigances cpii ont donné mon gars à la mer !... On n'est pas méchant, mais faut qu'elle parle ou sinon...

— Tais-toi, patron, tu lui fais peur de ta grosse voix et de tes bras, — dit Le Brusq avec indulgence et autorité. — Chacun de nous va la questionner doucement, sans la troubler, écoute...

Les grains du chapelet coulaient entre ses doigts maigres ; la prière illuminait sa face douloureuse. Elle semblait étrangère à ce qu'ils voulaient. Résignée à sa faiblesse, elle tourna seulement une fois la tête vers Michel, comme pour l'accuser de ce qui pourrait arriver.

— Eh, Landeven, verse à boire ! ordonna Le Brusq.

L'aubergiste, inquiet, remplit les verres à la ronde : il prévoyait une bagarre. Bars moins poltron, observait la Faou curieusement.

— Bonne femme, intervint la voix aigre du cordier, nous voudrions savoir, avant de partir à

j08 LA POSSESSION

la guerre... J'ai des enfants, un père aveugle... reviendrai-je pour eux?

— Moi, j'ai mes champs et mon bétail, dit Le Brusq.

Bars osa, comme les autres, l'interroger, ils s'étaient formés en cercle autour d'elle, tandis que Lande ven, haussé sur la pointe des pieds, guettait, redoutant les gendarmes, le curé, quelque importun.

La route déserte scintillait de soleil ; l'ombre des marronniers roux bougeait sur le mur du séminaire.

Michel, enfin, se leva. Gomme il gagnait la porte, le charron le retint :

— Reste, l'ami, puisque aussi bien, c'est toi qui nous as dit qu'elle causerait, la Faou, — parle-lui donc voir, tu réussiras sans doute !

— Vous lui avez fait peur, elle ne dira rien... Et je ne peux voir qu'on la tourmente, la malheureuse, — ajouta le doucereux.

— C'est bon, c'est bon...

— Faudra bien qu'elle parle à son tour ! hurla Jean-Marc, frappant le comptoir d'un coup de ses poings serrés.

Et il s'avança, si terrifiant de fureur que les autres s'écartèrent. La Faou ayant fait un signe de croix, il s'arrêta :

— Femme ! il faut que tu me contes la mort de mon gars... Hilaire... et des hommes du canot... Tu as maudit leur pêche, avec des paroles mauvaises et en brûlant des herbes que tu connais, à

la pleine lune... Parle! parle donc!

Elle baisa le cœur de son chapelet, puis la croix, pour toute réponse. La main renversée, il se saisit d'une carafe pleine d'eau, qu'il fit tournoyer au-dessus de lui, et elle s'écrasa sur le sol, avec un grand vacarne.

Le Brusq avait eu le temps de prendre la Faou par les épaules et de l'entraîner dehors. Les autres s 'étaient jetés sur Kantecqu ils maintenaient, écumant, fou de rage, épuisant sa colère en blasphèmes.

Le tumulte avait attiré l'abbé qui passait suc la route, en tournée chez les malades. Il reçut dans ses bras la pauvre femme défaillante ; elle s'y blottit et pleura. Cependant, Le Brusq mettait le prêtre au courant de l'affaire. Dans l'auberge, les hommes serrés autour de Jean-Marc, éprouvaient une gêne en présence du recteur. Il réconforta la Faou par des paroles douces et, la soutenant, ils entrèrent ensemble parmi ces hommes. Tous les bérets se soulevèrent. Le vieux Kantec lui-même, ayant salué, restait debout, dégrisé soudain.

— Lande ven, ce n'est pas honnête de verser à boire jusqu'à déchaîner chez toi le Démon, — dit l'abbé. — Vous offensez Dieu qui vous a créés à son image, en vous livrant comme les bêtes... Vous partez tous demain, et voilà ce que vous faites, les uns et les autres ! Vous avez besoin de toutes les grâces miséricordieuses ; vos actions sont de celles qui les éloignent... Tues là, Michel, toi

ir-0 LA POSSESSION

aussi ? Le Seigneur aime les pauvres, mais les bons pauvres seulement. Va, j'ai de la besogne pour toi au presbytère !... Bars, rentre à la maison, passe au milieu de tes enfants les dernières heures avant le départ. . .

Il leur prit la main à cliacun, paternel, les devinant peu braves et malheureux. Ils firent quelques pas et attendirent, qu'il s'adressât au père Jean-Marc. Alors:

— Jean-Marc, je t'ai marié, tu t'en souviens? J'ai baptisé tous tes enfants et célébré les messes pour ceux que tu as perdus... Ton cœur n'est pas mauvais ; pourtant tu as fait pleurer cette femme. Elle est pauvre, frappée dans son corps : les anges recueillent les larmes de ceux-là!... Tu aurais pu la blesser... Toute violence est mauvaise, même contre son ennemi... Que t'a-t-elle fait seulement?

— Ils disent qu'elle jette des sorts et qu'elle a fait périr en mer mon gars et ses hommes, sous la coque du Saint-Titien. Moi, je ne sais pas... Il y a des années...

— C'est la volonté de Dieu, que l'Océan prenne des hommes à la terre !... Nous ne pouvons que prier pour eux!... Quant à celle-ci, Jean-Marc, regarde-la bien, c'est une bonne chrétienne dont la vie plaît à Notre-Dame...

La Faou levant son visage en pleurs, dit à celui qui avait voulu la tuer :

— Père Jean-Marc, je prierai pour votre fils et pour vous...

LA POSSESSION i'I

File partit, soutenue par L'abbé, entre ces pommes qui en montraient de l'humilité.

M. Le Drégan La laissa près de Penloch. La Kei'iiiial a int au-devant de l'infirme et elle l'en-

traîna au manoir.

La cour était délicieuse. L'ombre la partageait

et. sous les arbres, le vent dilatait des parfums dans la fraîcheur. Claire s'y reposait, les mains agiles à quelque ouvrage et rêveuse. Des enfants jouaient autour d'elle. Au bruit des pas, elle regarda. La Faon pleurait tandis que la paysanne lui parlait avec bonté. Claire marcha vers elles et les fit entrer.

— Vous êtes bonnes, vous... Mais qu'ai-je fait aux autres, qu'ils me veuillent tant de mal !

Elles l' écoutèrent narrer sa triste aventure, comment, entourée d'hommes qui avaient bu et sous le regard de mauvaise malice de Michel, elle avait pensé mourir, offrant sans regret sa vie dans une prière :

— Je suis bien misérable ; je serais morte sans peur sous les coups, confiante en Dieu... Mais je veux vous dire ce que tous ignorent, à vous qui m avez prise en pitié, comme je lai confessé jadis, à mon arrivée au bourg...

Elle tremblait de tous ses membres. Les deux femmes attendaient, inquiètes, la révélation. Pierre, un livre à la main, était assis. Après l'avoir salué d'un signe de la tète, la Faou commença :

— Vous me pardonnerez... je parle si rarement, c est une grande fatigue pour moi... Vous pouvez entendre, Monsieur. . . Mes souvenirs sont cruels. . . Ils me poursuivent comme le châtiment de ce que j'ai cru mon devoir...

« Jadis, ah,jadis ! il y a bien longtemps... Dans mon village de Picardie, les hommes étaient à l'armée... On comptait ceux qui restaient : les vieux, deux qui boitaient, un qui avait perdu le bras dans les guerres, un autre que les douleurs avaient tordu... L'Empereur prenait tout le monde ; il lui fallait des hommes quand même ; on disait que l'ennemi était en France... Nous ne le savions pas, étant chez nous, tranquilles, à travailler aux champs les betteraves et le lin, à mener les bêtes, comme toujours, comme toujours enfin! On ne savait pas autre chose... Moi, j'étais seule à la ferme des Croches, les gars partis, les femmes et les maîtres, à la ville. Je gardais Les Croches, avec trois gros chiens plus forts que des hommes, trois... Le soir, on y faisait la veillée, à cause d'une provision de chandelles... Et puis, j'avais mes vingt ans, droite et forte... Les hommes disaient que j'étais belle, alors... Le manchot racontait ses guerres dans des pays très loin, le froid, les loups... les Cosaques... Mon Jean était parti, Dieu sait où, soldat comme les autres... Le manchot disait des choses, des histoires... On l'écoutait et nous avions nos idées là-dessus, si les Cosaques venaient...

« On en a vu tout à coup, de grand matin, cin-

quante, cent, davantage... Ils hurlaient en traversant le village à grand train (Vannes. Ils brandissaient des piques et, pour exciter leurs chevaux,

ils avaient des fouets dont chaque lanière se terminait par une balle de plomb. Ils passèrent, laissant vingt-cinq ou trente hommes au village. On les logea à l'auberge ; ils dormaient tout armés entre leurs chevaux, dans l'écurie et la grange qu'ils avaient réunies en abattant un mur... Le lendemain de leur arrivée, le manchot revêtit sa veste militaire, avec la croix, comme pour une lete, et il passa devant leur poste. Ils éclatèrent de rire. Il garda son uniforme et, quand il approchait de l'auberge, il redressait la tête, les regardant bien en face. Eux ne riaient plus. Ils se parlaient dans leur langue qui est dure, en le désignant.

« Une fois, deux des cavaliers le suivirent jusqu'à sa maison. Ils y entrèrent sur ses talons. Ayant trouvé deux pistolets rouilles, avec un vieux sabre, ils emmenèrent le manchot devant leur chef,emportantcesarmes.En plein soleil, dans la rue, sur un geste de l'officier, ils le tuèrent à coups de lance. . . Le corps resta jusqu'à la nuit. . . Des femmes venaient s'agenouiller auprès et pleurer, sans que personne osât l'emporter pour l'ensevelir. Il y avait une colonne de mouches... Je me rappelle tout. . . tout. . .

« La nuit, on vint le prendre sur un brancard de branches vertes, avec un drap que j'avaisdonné. On porta le pauvre manchot dans l'église pour la

messe, et puis au cimetière... Nous revenions tenant des lanternes, comme au sortir des veillées, mais sans faire de bruit. De la rue, on entendait ronfler, derrière la porte de l'écurie. L'odeur chaude des chevaux nous emplissait les narines. M'en retournant aux Croches, je songeais au manchot et à mon Jean que d'autres avaient tué peut-être... Il y avait un couteau large dans la salle basse, et, dans la cour, caché à tous, un puits ouvert à ras du sol... »

La Faou s'arrêta, épuisée, des gouttes de sueur aux tempes. Elle paraissait grandie, et à l'éclat de ses prunelles, on devinait la hantise d'un passé terrible. La Kertigal était impressionnée, sans bien comprendre. Glaire sentait redoubler sa compassion pour la vieille femme, et Servain suivait passionnément le récit, transporté .dans le temps, les circonstances, avec la vision des détails.

— Je croyais voir le couteau luire et le puits... oh, le puits ! Quand j'eus refermé la porte, j'y allai, une lanterne cachée sous mon tablier... Les chiens rôdaient autour de moi, après m' avoir flairée en grondant... Ayant soulevé une lourde civière de fumier, je vis le trou. Etendue à plat ventre, la lanterne enfoncée de toute la longueur de mon bras, je ne parvenais pas à voir l'eau... Je pris une corde pour descendre la lumière : la flamme s'éteignit... Je jetai une grosse pierre*

que je n'entendis pas tomber... épouvantée de la profondeur... Je me couchai, ayant décroché le couteau, bien décidée à profiter des occasions sans les provoquer... revoyant mon Jean et Le manchot... et il me semblait entendre rire les Cosaques...

« Ils volaient du bétail, des poules, du fourrage. On ne disait rien. Ils s'accommodaient de cette vie tranquille et renoncèrent à leurs habitudes de prudence...

« J'ai dit que j'étais une belle fille... Si F un deux, passant devant Les Croches, me souriait, je répondais par un sourire et me cachais. Sûre qu'il reviendrait, je laissais la porte ouverte, le soir... Le premier entra avec la nuit. Il me trouva seule... J'échappai à son baiser pour fermer la porte... Il y avait du vin sur la table, et de l' eaude-vie. Il but... Je le frappai dans le sommeil, et je traînai le grand cadavre jusqu'au puits, où il tomba, battant les pierres... II monta de la profondeur, des bruits sourds et, enfin, j'entendis clapoter l'eau que je n'avais pu voir... J'enfouis le couteau dans la paille, après lavoir lavé... Les soldats visitèrent les maisons ; faute de traces, ils crurent leur camarade en fuite, tant les habitants étaient paisibles... Je ne dis rien à personne... Parfois, j'allais voir le couteau et j'étais lière...

« Je choisissais mes victimes... Un autre vint, puis un troisième... Ils n'avaient pas le temps de crier... Le quatrième m'avait embrassée sur la

bouche ; il me tenait renversée : son sang tiède m'inonda toute. Je le poussai dans le puits avec une joie sauvage... Au septième, je n'entendis plus l'eau clapoter... J attendis, souriant à ceux que je rencontrais... Puis ils partirent : leur petite troupe défila devant Les Croches ; ils m'envoyaient des baisers... Us ne revinrent plus...

« Ce fut la paix... Les travaux reprirent... On vit rentrer quelques garçons : mon Jean, une balafre lui partageait la figure dans toute la largeur... Un jour qu'à la ferme on racontait la mort du manchot, je dis seulement : « Il est bien vengé. » Je répétai : « Le pauvre manchot est vengé, et bien vengé ! » Personne ne savait. Je décrochai le couteau que j'avais remis en place après l'évacuation du village : « Regardez, il en a tué sept ! ...» Ils ne voulaient pas me croire. Alors, je les menai dans la cour, à l'endroit où s'ouvrait le puits. Avec des fourches, on découvrit la bouche : une colonne de mouches s'échappa, et une odeur... Avec des crocs, on amena un cadavre... Tous étaient pâles d'épouvante... On le rejeta dans le trou ; dessus, on versa de la chaux et on fit rouler des pierres énormes... Tous me regardaient... Le curé dit : « Dieu vous pardonne ! », et le maire : «Vous avez agi en brave citoyenne ! » Quelques-uns m'approuvaient. Le bruit se répandit au village et dans tout le pays. On me questionna... Je n'ai rien changé de ma réponse, dans le récit que vous venez d'entendre... Il y eut de méchants propos... Mon bien-aimé... »

La Faou éclata en sanglots

« — Ah, c'est si vieux, tout cela !... Mon Jean écouta ce qu'on disait, que je m'étais livrée à tous ces hommes, à tous... Sans croire à mes serments... il m'a laissée... Bientôt, ceux du village s'éloignèrent de moi... Mes maîtres m'ont chassée... Les enfants me poursuivaient à coups de pierre... Je suis partie... Quand on apprenait mon histoire, ailleurs, j'allais plus loin... J'ai marché jusqu'ici où je suis tombée, un soir, il y a longtemps. On ne sait rien de cela... Je ne parle guère... Je ne fais de mal à personne... Et tout le monde me hait... On dit bien d'autres choses... Je n'en puis plus!... la mort me tarde!... La Faou, c'était mon nom là-bas, là-bas, au temps des rires, avec Jean Faou, mon Jean... Ici, c'est pour faire peur aux enfants : Faou ! Faou ! . . . »

Elle se leva sur ses béquilles.

— Ma bonne dame, je vais vous conduire, dit Claire.

— Oui, c est cela, conduisez-moi... Je vous remercie pour tant de bonté... Il est temps que je dorme... Vous manquerez de fleurs aujourd'hui; demain, j irai dans la lande... Dieu vous garde et bénisse !... Allons, allons !...

Elles s'engagèrent dans l'avenue d'arbres, derrière Penloeh. La lumière mourait sous les feuillages cuivrés. De gros nuages violacés, portés par

un vent très lent, s'avançaient à l'est où ils finissaient par se confondre dans la masse grise. En face, l'orgie du couchant embrasait le ciel, aune hauteur infinie.

La Faou poussa la porte de sa cabane et, comme Claire la quittait, elle lui remit une petite statue de la Vierge :

— Prenez, ma bonne dame, en gage de votre bonheur... pour vous protéger !

Et elle montra qu'elle possédait une autre image, un peu plus grande, de Sainte-Marie, offrant ses mains ouvertes comme un asile, parmi des fleurs et des fleurs.

A l' Angélus du soir, les deux femmes prièrent ensemble ; l'ombre, doucement, descendait sur elles.

Claire, quand elle rentra, serrait dans ses bras la statue de plâtre, comme un enfant.

L'automne finit dans un triomphe.

Les chemins, disparus sous la jonchée des feuilles, s'emplissaient d'une lumière blonde qui palpitait sous les vents marins ; les champs, entre leurs clôtures de pierres, semblaient des étoiles merveilleuses, très anciennes, avec la floraison

i ^ POSSESSION 179

tardive des bruyères, l'herbe sèche les derniers genêts, dont l'éclat avait pâli. La lande portait jusqu'à la mer sa toison dorée. Les roches y surgissaient, pointues comme des glaives, ou rondos, à la ressemblance d'animaux énormes, rouges et grises, au milieu des taches de la terre nue, pareilles à une lèpre étendue sur les végétations. Les falaises, ruisselantes d'embruns, empruntaient au soleil des colorations d'un rose délicieux, qui tremblaient comme delà chair; sur les plages, la marée abandonnait les larges lanières de goémon fauve, les varechs bruns qui s'enroulent ; et les flots chargés d'écume prenaient des teintes boréales. Les voiles inclinées paraissaient des ailes blanches et les grands oiseaux, tournoyant à des hauteurs si prodigieuses qu'on ne les distinguait plus, jetaient des cris stridents dont l'air frissonnait. On voyait. par compagnies, les corbeaux s'abattre sur les pins de la cote, et les bois, à l'intérieur, résonnaient de croassements.

G était pour les paysans le présage d'un hiver rigoureux. Les femmes s'en allaient à la recherche des épaves. En même temps, elles découpaient des mottes de terre grasse qu'elle faisaient sécher par tas, pour le chauffage. Un silence enveloppait les fermes. Dans les cours, les chiens dormaient, — et les maisons closes montraient, à travers les arbres, des façades aveugles. Les ailes des moulins, dont on avait retiré les toiles, immobiles,comme des signes inachevés. barraient lanue.

l80 LA POSSESSION

Une bourrasque, qui souffla pendantdcux jours, dénuda les branches ; avec la pluie torrentielle, commença la nuaison désespérante, où la mer.se lamente, les vents hurlent la plainte dune nature déchirée. Un ciel épais, plus fort que le soleil, borna l'horizon, versant un jour orangé et très pâle. La rivière grossie roulait des eaux furieuses qui s engouffraient avec un vacarme sous l'arche unique du pont ; au retour de la marée, elles en comblaient le cintre, retombant sur elles-mêmes en cascade. Les rives avaient disparu, et les infiltrations amollissaient les prairies où, à distance, l'eau affleurait dans l'herbe espacée. La vie sommeillait ; sur toute la campagne pesait une implacable tristesse que réfléchissaient les visages. Les passants devenaient rares sur les routes. On laissait partir les mendiants sans aide et des gerbes pourrissaient au pied des calvaires.

Les sentiers défoncés étaient impraticables ; Servain restait au manoir et les journées chargées d'ennui s'écoulaient lentement. Il ouvrait des livres qu'il délaissait, pris d'un dégoût, sans achever de les lire.

Parfois, des heures, en haut, à la fenêtre, la tète sous les rafales, éperdu, il écoutait lécho lointain de la houle à travers les craquements de branches et l'averse qui sifflait. Et il désirait avidement cette mer qu'il avait vue embrasée, étincelante comme la charge de mille galions emportant les pierreries des îles, plus souple qu'une

LA POSSESSION l8l

chevelure, gonflée d'amour el caressante! Ses yeux la cherchaient derrière les brouillards qu'ils finissaient par trouer, pour la rejoindre, parcourir sou immensité, l'ondulation de ses vagues qui soulevait un peuple de barques!

Alors, il entendait chauler la mer. Il respirait les souffles de senteurs que le printemps des campagnes mêle à l'arôme salin, et la saveur des plantes glauques qu'elle balance l'enivrait! Il suivait le clapotis des lames élargies en nappes circulaires sur le sable parsemé de coquillages blancs, dans une poussière pareille à des éclats de miroirs. Du sommet des aiguilles de granit rouge, il lui semblait voir son image soudain confondue par un remous laissant une écume lente à se dissoudre ; des roches émergeaient, s'enfonçaient, pour reparaître encore, perpétuellement, au rythme des cent voix qui voûtent l'espace, du levant au couchant ! Et les côtes surgissaient avec leurs déchirures béantes, les escarpements qu'enlacent les sentiers courbes, les plages, les hameaux à l'abri des derniers arbres !...

Puis le ciel imposait à son regard une muraille inpénétrable ; il sentait la pluie, le vent le glaçait et il retrouvait la chambre baignée d'une clarté maussade. Il refermait la fenêtre, profondément triste. Un poids l'oppressait, et les mains sur ses paupières closes, par crainte d'une déception nouvelle, il s'efforçait de retenir la vision qui avait répandu sur son àme le bienfaisant

oubli. Mais elle pâlissait, vaincue ; l'assaut des réalités la dispersait. Il laissait tomber sa main, résigné à regarder autour de lui les choses sans

joie.

Quelquefois, devant la neige qui descendait, interminable, avec une régularité lassante, il rêvait de pays clairs aux villes bâties en marbre et ûattces par des eaux bleues toujours paisibles, sans frimas,oùla pluie est une surprise. Les plus vives couleurs brillaient dans la transparence de l'air, et des parfums y étaient suspendus, dont on ignorait s ils tombaient avec l'ombre violette des cèdres, montaient des Heurs géantes épanouies entre des feuilles épaisses armées d'épines, ou si les voiles des courtisanes, leurs tuniques diaphanes, leurs chevelures, les propageaient.

Il s'imaginait vivre dans cette atmosphère grisante ; et, sur les routes poudreuses, bordées de palais à terrasses que désignaient des inscriptions compliquées, il reconnaissait aux empreintes de sandales étroites, à une rose oubliée, qu'une prêteuse d'amour était passée, puis une autre, et d'autres encore. Elles riaient toutes, leurs dents étincelaient dans la fraîcheur de leurs lèvres, et leurs gestes éveillaient des pensées voluptueuses. Couvertes de bijoux à la mode barbare, quand elles s'éloignaient, le cliquetis des chaînettes, des bracelets, et les mille petites sphères de leurs colliers qui rebondissaient à chaque pas sur les plaques d or formées d'après leurs seins, s'entendaient longtemps derrière elles. Ou c'étaient des

LA POSSESSION 18'i

femmes <lu peuple portant les corbeilles de miel contre la hanche et, sur la tète, des cruches renflées. Elles se haussaient sur la pointe des pieds, afin de voir à L'intérieur des litières que supportaient ile> nègres liés grands. Devant les caravanes fatiguées qui rentraient, les outres vides au cou des chameaux dont le corps disparaissait sous 1 ainoncelleuientdes bagages, — elles se rangeaient, montrant les marchandises, les défenses d'ivoire assemblées comme des régimes, et leurs yeux étonnés laissaient deviner quelles calculaient les distances à franchir pour atteindre la région des éléphants.

11 n'avait lu cela dans aucun livre, exactement, mais combien célébraient l'Orient qui voit naître le soleil et semble le retenir, dans ses eaux, ses blanches cités, la coloration de ses campagnes, le costume de ses habitants et la nonchalance des mœurs.

Il s'imaginait la vie des peuples, en Egypte, dans la Judée, la Syrie, autour des lacs ou sur les collines qui ceignent Jérusalem, — comme une fête perpétuelle des sens. Les désirs y étaient satisfaits et renouvelés pour multiplier les jouissances. L'opiniâtreté de la soif devenait une occasion de mordre plus souvent à des fruits juteux dont la saveur différait. Les uns exprimaient dans la bouche une eau parfumée. Il fallait en écraser d'autres contre le palais, pour goûter leur suc acide. Il y en avait qui, fondus, laissaient sur la langue une infinité de pépins plats dont l'amande,

i8/i LA POSSESSION

un peu amère, rafraîchissait l'haleine, tellement qu'après en avoir croqué, on gardait les lèvres entrouvertes pour sentir l'air froid contre les dents. On écoutait aussi des musiciens habiles : des danseuses éblouissantes charmaient, par la mollesse de mouvements d'une analogie troublante, pendant les nuits. A l'aube, on rentrait dans les maisons closes où, près des jets d'eau sonores, on dormait jusqu'au soir. Le sommeil était plein de songes et l'on ne s'éveillait, en se les rappelant, qu'après les chaleurs, quand la brise agitait les plumes des éventails.

11 avait la nostalgie de ces terres où l'existence devait s'écouler facile et harmonieuse, de cette nature sereine et riche. Car il ignorait 1 âpreté des maîtres qui épuisent le peuple de travail, la disette étendue des côtes jusqu'au désert durant des mois, les maladies fécondées par l'été torride, un goût pour la cruauté développé chez les meilleurs par l'ennui, et la férocité des passions que masquent l'indolence et l'impassibilité des traits. Il avait appris qu'on nommait un pays de ces parages, l'Arabie heureuse ; et comprenant qu'on y trouvait le bonheur, toutes les contrées environnantes s'y associaient dans sa pensée pour former un paradis enchanté comme l'autre et réel.

Son rêve le conduisait d'images en images, et des épisodes naissaient, qui fêtaient l'amour dans un décorde féerie. On y répandait des pétales de roses dont l'air embaumait ; des apparitions mou-

vailles précisaient sous l'ornement des voiles des corps jeunes dont la grâce savante était irrésistible...

Ce jour-là, plus violente que jamais, la pluie tomba : les arbres en geignant se tordaient sous la force du vent. Le front pressé contre les vitres, Pierre depuis longtemps immobile, contemplait ses imaginations. Les tempes lui battaient de lièvre malgré le contact des carreaux glacés par le ruissellement. Au lieu des cimes battues de la chênaie, des champs enveloppés de brume qu'on apercevait entre les rameaux dépouillés, — un rivage lui était apparu. A cause dune rivière dessinée par les lauriers roses, les menthes, les roseaux droits qui partagent le vent, il se rappelait lavoir parcouru, aux jours d'été. Et, comme alors, sa promenade le long du sable qui blanchit sous les pas, l'amena près d'une falaise perpendiculaire, tailladée de crevasses.

L'une d'elles, évasée à la base et rétrécie à mesure qu'elle s'élevait, formait une gorge dont les parois couleur de feu dégouttaient avec un bruit élastique multiplié par l'écho. Une cuvette, au centre, reflétait les stalactites et les anfractuosités dans une eau vert pâle. Des anémones neigeuses en suivaient l'ondulation. Elle faisait osciller de longs coquillages dentelés, sans les retourner jamais complètement; des méduses flottaient à la surface, pareilles à des améthystes enchâssées dans une émeraude.

Lorsqu'on arrivait au bord, et si l'on se bais-

igfi LA POSSESSION

sait, — l'œil habitué aux ténèbres découvrait, par une ouverture, la mer et le ciel. On discernait enfin le mouvement des vagues et la marche des cirrus, dans une succession de couleurs si prodigieuses qu'elles donnaient le vertige. C'était obsédant, ce trou percé dans la pierre et qui dévoilait de telles splendeurs !

Servain en fixait les merveilles, dans un saisissement de joie, et son âme le quittait pour se répandre au milieu d'elles.

Il surprit dans le battement des eaux, les palpitations d'un cœur amoureux, et les écharpes des nues déroulées dans l'azur lui semblèrent flotter à la suite d'un geste de danse. Peu à peu, la fantaisie de sa vision débordant, où n'étaient que les ombres, les murailles hostiles de la grotte et ses richesses dérisoires, les ondes étendirent leurs magnificences, sous le dais tramé d'or, de neige et de lumière, que poussaient lentement les souffles forts du large.

Ses mains, qu'il avait levées, trahissaient son admiration ; elles tremblaient violemment du désir de toucher, de caresser les choses si belles : et l'éclat de son regard avide de les embrasser toutes, illuminait sa face collée contre la vitre, devant la grandeur mélancolique de l'hiver qu'il ne voyait plus.

Or, les lames, plus longues, avancèrent sans se dresser; elles formaient d'amples nappes montrant le sable jaune, avec des herbes et les nacres vives des conques. L'horizon s'étant dégagé, le

ciel toucha L'Océan, et, jusqu'à une hauteur démesurée, ce fut un voile uni teinté de lilas fragile, qu'émouvaient les vibrations de la lune naissante.

A perte de vue, un point apparut. A mesure qu'il grossissait, d'autres se découvrirent et ils se rangèrent en ligne droite derrière lui.

Pierre reconnut des dorures, une courbé saillante qui tendait 1 eau blanchie d'une écume légère, puis quatre figures sculptées aux yeux perçants et dont le corps, partagé après les seins, s'enroulait des deux côtés. Il compta quatre mats aux voilures gonflées, et put apercevoir s'abaisser et se relever, régulières, les rames du premier navire. Cependant, à ses pieds, le rivage se couvrait de plantes écarlates. d'arbustes dont les larges feuilles retombaient sur des fleurs rouges.

A la proue se tenait un homme vêtu d'argent et qui portait une lyre dont il jouait, en récitant dans une langue harmonieuse et dune voix si insinuante, qu il faisait songer d amour. Comme la flottille approchait, cet homme fut remplacé par un autre, de haute taille, qui chercha le fond, au moyen dune perche. La cadence des avirons s'était ralentie et, chaque fois qu'ils effleuraient la surface, de nouvelles ondulations rayonnaient, dont les dernières ayant touché le bord disparaissaient.

C étaient des bateaux plats élevés à la poupe et dont l'avant fin montrait qu'on les avait cons-

truits pour la course. Celui qui les devançait était le plus orné. Il y avait, au milieu, une tente de brocart pourpre chargé de passementerie ; ses lourdes franges pendaient contre les flancs. Elle protégeait des coussins d'étoile où, sur les oiseaux peints et les fruits qu'on y avait représentés, des femmes reposaient dans des poses nonchalantes. Un bandeau d'or retenait leur chevelure et toutes avaient la même tunique tissée de fils d argent, qui ressemblait à celle du portelyre.

L'une, couchée sur un sofa plus élevé que supportait, à chaque extrémité, un lion taillé dans un seulbloc de jade, se soulevait à demi sur le coude, latète abandonnée dans sa main. Un diamant inestimable et ovale scintillait à son front sans qu'on pût voir qu'une chaînette d'acier l'y fixait; et sa robe rehaussée d'une ceinture étroite que fermaient trois turquoises de la grosseur d'un œuf de pigeon, se confondait avec la lumière.

Pierre la vit se dresser et, d'un air ennuyé, s'étirer, le corps renversé légèrement. Elle fit un signe : toutes furent debout, placées après elle, les brunes à sa gauche et celles qui étaient blondes ou rousses, de l'autre côté.

Il recula d'un pas, le visage transfiguré, et portant les mains à sa bouche, il adressa des baisers à celle qui venait vers lui ; car, les yeux abrités sous une palme, pour mieux observer dans la direction de la terre, elle avait souri, délicieusement.

LA POSSESSION l8()

— Salomé ! Salomé ! s'écria-t-il.

Les bateaux avaient jeté l'ancre ; il vit la manœuvre des voiles qu'on amenait. Six esclaves noirs, descendus cl un de ceux qui demeuraient à distance, se mouillèrent jusqu'aux aisselles pour approcher du premier navire. Ils portaient sur leurs épaules une litière recouverte d'une infinité de petits miroirs à facettes d'où fusaient des arcsen-ciel. Les femmes s'étaient alignées, formant la haie, avec des saluts profonds. Elle, en désigna plusieurs pour l'accompagner ; elles la précédèrent ; aucun des porteurs ne fléchit sous le fardeau ; — puis, elle-même, elle entra dans la litière aux accents de la lyre que le poète avait reprise.

— Salomé, c'est encore toi ! Salomé, Salomé! répéta Servain...

Il lui parut, en même temps que le cortège avançait, respirer des parfums violents ; et une musique barbare résonnait à ses oreilles. Un monde inconnu se révélait, avec la précision de la réalité, animé d'une vie qu'un pouvoir invincible mêlait à la sienne :

— Tu es revenue, Salomé, avec le soleil dans ta chevelure, et sur ton corps, le souvenir des senteurs qui flottent au-dessus des contrées heureuses ! Tu es revenue, plus belle encore des caresses échangées, portant la joie du monde dans ton regard ! Tu reviens, pareille à la douceur du printemps éclatant qui fait bondir les cœurs d'allégresse et les gonfle d'un immense amour!... Je

igo

t'appelais quand j'étais triste, du fond de mon âme, craignant de prononcer ton nom... Une nuit, tu m'as visité : le pli moqueur de ta bouche m'a fait souffrir bien longtemps après... Vienstu, cette fois, sûre de ta beauté, avec le dessein de t'en aller quand tu m'auras découvert l'infini de tes yeux ? Voudras-tu me parler enfin, au lieu de la moue orgueilleuse où se fige ton silence ? Ta chair inspira plus de rêves qu'on n'en suivrait pendant un sommeil de mille ans! On comblerait l'éternité sans parvenir à dénombrer tes séductions !

« Salomé, faut-il que tu sois puissante !

« Arrête-toi, montre par un signe de ta main, que je serais seul à surprendre, si tu t'es aperçue qu'un homme est là, dont tu as pris l'âme et qui vit d'un rayon de ta lumière ! Des peuples t'ont admirée ; ils ont disparu ; on prétend que tu es morte... Ton nom est écrit sans colère dans les évangiles qui enseignent la bonté... Ta beauté triomphe dans la mémoire de l'univers : elle fait encore trembler les femmes et, chez les hommes, elle perpétue un désir dont ils se seraient lassés!... Mais, tu n'es morte que pour les aveugles, qui se cognent à leur existence obscure ! Tu es impérissable! Je t'ai vue, je te supplie, je t'attends !... Je t'aime, éperdument, comme la divinité quccent religions ont adorée sous des noms multiples ! Aucune conception des artistes ne t'a jamais égalée ! Un battement de tes paupières entraînerait des nations à mourir, si elles y comprenaient l'ordre

îOr

de se tuer... Partout, ta splendeur est souveraine : il n'y a pas de courtisane qui n'ait souhaité de te ressembler par une seule de tes perfections, et

l'envie de ton empire est au fond de toutes leurs songeries !...

Les yeux à demi-fermés, ébloui par la vision, il parlait dans une ivresse qui le faisait haleter.

Mais le cortège était lent à approcher : il mesurait le progrès de sa marche à la hauteur de l'eau sur le corps des esclaves. Elle découvrit enfin leurs jambes jusqu'au bracelet de cuivre brasé au-dessus de la cheville. Puis, ils furent sur le sable et la poussière, à leur passade, se souleva. Ils s'arrêtèrent d'un mouvement uniforme et comme ils avaient déposé la litière, les femmes en sortirent, empressées à étendre des tapis et leurs écharpes sur le sol. Alors, Salomé apparut, protégée par un vaste parasol de plumes jaunes et de palmes, que soutenait un nain, marchant à •côté d'elle, à reculons. Elle contempla un instant la mer et ses vaisseaux, puis s'étant retournée, les étoiles se froissèrent sous ses pieds où des escarboucles figuraient des gouttes de sang.

A sa suite, Pierre vit se former la théorie merveilleuse des femmes. Elles venaient, légères, comme un ondoiement de couleurs sur la plage et retendue des flots, souriantes à limage de Salomé. Elle, dut paraître plus provocante, par quelque signe ou un détail singulier de son costume, car il cria son nom dans un déliée :

— Ah, Salomé ! cette fois... cette fois... Ordonne que je meure ou laisse-moi baiser le bas de ta tunique, le bout rosé de tes doigts... Je t'aime trop... Je t'adore... Ma poitrine éclate du désir qu'elle contient ! Ma tête brûle ! Je te veux, à moi, une seconde, en échange de ma vie! Quitte le sourire atroce et divin que je te vois ! Regarde plus près de la terre où je me jette... Ecrase-moi... Déchaîne contre moi tes esclaves forts, que je croie mourir pour toi ! Tout me serait une volupté, plutôt que ton indifférence ! Ecoute . . . écoute . . . G' est toi que j ai touj ours aimée . . même enfant... Cette statue de sainte Geneviève que je regardais si longtemps et dont le regard descendait en moi, si doucement qu'il m' arrivait d'en pleurer... c'était toi ! c'était toi, Salomé ! L'espérance du moment où nous sommes m'a toujours soutenu... je dépends à jamais de toi! Il faut que tu veuilles... On n'est pas si belle... si belle... Salomé! Salomé!...

Brisé, il s'abattit sur le parquet. La face cachée dans les bras, il sanglotait, le corps soulevé de convulsions, et on pouvait l'entendre appeler encore :

— Salomé... Sa...lomé...

Et il mêlait à ses plaintes des reproches puérils :

— Ah !. ,. méchante. . . Salomé ! . . .

Le crépitement de la pluie venait de cesser ; le vent faiblissait. Claire qui travaillait, dans la

salle d'en bas, près de Mme Voile endormie par la lecture du journal, se dressa au bruit des gémissements. Elle trouva Servain étendu au pied du lit, une main crispée serrant le tapis, et qui répétait, la voix sourde :

— Ah... méchante... méchante...

Elle resta, pétrifiée d' effroi, glacée, si interdite que la pensée ne lui vint pas de le secourir. Il reprit :

— On raconte pourtant de mauvaises choses... Tu es belle!... Il y a du sang à chaque page de ton histoire... Tu laissais ceux qui t'imploraient d'amour, tendre leur bouche au baiser de la mort, sans paraître les voir ; et tu as fais tuer ceux qui se refusaient à ton choix ... Je connais tout cela ! . . . L'ivresse que tu peux donner est si forte qu'on ne s'en éveille jamais... Salomé ÎSalomé... daigne m' entendre... Ne t'en va point, comme les autres fois... On ne sait pas quelles amertumes l'âge apporte aux orgueilleux !... L'âge, tu sais ?... Toi tu es impérissable, comme toute la joie des printemps, et tu es née sous des cieux bénis !... Emporte-moi ! je serais le dernier de ceux qui te servent, mais au moins tu me parlerais quelquefois... Je vivrais heureux, sous la discipline de tes caprices: le plus extraordinaire j'y satisferais, prêt au courage et aux lâchetés!... Tu passes... encore... sans t'être détournée... Emporte-moi! Emporte-moi !.. J'apprendrai, pour te les redire, ces étranges aventures où des princesses se livrent à des loups plus dociles que des chiens et qu'elles

iq4 la possession

nourrissent de chair humaine ; où l'on montre la galère merveilleuse qui a parcouru sept fois toutes les mers, entouré les archipels parfumés cachés derrière ces vapeurs roses que les navigateurs prennent pour des mirages ; où des héros commettent les pires... Mais tu ne m'écoutes pas ! Tu ne fais pas attention! Et je meurs, et je meurs !... Méchante!... méchante...

Pris dune crise épouvantable, il se roulait, avec des gémissements rauques échappés de sa bouche tordue ; ses bras s'écrasaient sur sa poitrine. Claire enfin se baissa et lui retenant la tête, comme elle eût bercé un enfant, elle dit :

— Bien-aimé, je suis là pour te guérir... Mon Pierre, je t'aime, moi...

— Pourquoi veux-tu que je meure ?

— Regarde, si je suis moins belle et si je t'aime moins.

— Tes mains! Tes mains adorées, donne-les, que tu ne partes plus ! Personne ne saurait t aimer autant que moi..,

— Qui parle de départ? d'aimer...

— Nous resterons ensemble, tu renverras tes serviteurs, tu ne garderas que les préférées de tes femmes, avec quelques noirs pour nous protéger dans les voyages... car nous visiterons les pays fabuleux, ces mers enchantées... n'est-ce pas? Nous irons à la rencontre des destinées...

— Pierre !... Pierre ! oh, tais-toi !

De parler, cela le calmait. La vision s'ell'açait.

Il revit peu à peu la chambre assoupie dans une

clarté roussâtre, et toutes les choses.

La pluie tombait, après une éelaircie, et l'ouragan fouettait les branches, furieusement ; sous Fondée, les vitres résonnaient, l'armature des fenêtres emplissait l'air d'un fracas énorme, par longues secousses.

Il se releva, très naturellement, sans interroger Claire. Elle lui avait baigné les tempes et le front deau glacée mélangée à du vinaigre, dont elle imbibait son mouchoir. Lui, la regardait, dans une demi-inconscience, sans apercevoir quelle angoisse la bouleversait, ni les larmes sur ses joues pâlies :

— Ah, il pleut toujours, dit-il... Quel triste temps il fait ici !

— Oui, c'est bien triste l'hiver !

— Regarde donc, dehors !

Et il l'entraîna près de la croisée, fléchissant sur les jambes :

— Ah, Claire ! ees pauvres arbres... Comme ils étaient beaux et triomphants, tu te rappelles, à notre arrivée !... Mais nous les reverrons pareils à eux-mêmes ; ce sera le temps de reprendre nos promenades...

— Sait-on jamais ?

— Diable, comme tu as dit cela! « Sait-on jamais? » Petite Claire, petite Claire, autrefois tu riais par tous les temps ! Prends-y garde, te voilà sujette aux saisons. Il faut se garder d'ouvrir la porte à 1 hiver et son cœur au souci.

— L'hiver vient, le souci entre : on n'est pas

maître.

— On doit se défendre...

— Il faut pouvoir lutter...

— Glaire, tu as des chagrins?

— Non... tu avais raison tout à l'heure, le temps me rend maussade . . .

— Bien vrai ?... Désires-tu ?...

— Rien.

— Je ne suis pas le temps ! Embrasse-moi comme tu m'aimes !

Résignée, elle s'efforça de sourire tendrement. Elle considérait la désolation de la campagne, grise au loin sous le déluge, les arbres noircis par l'humidité ; et elle se représentait son âme ainsi dévastée.

Gomme les jours, les beautés réfugiées dans l'automne doré, une force aussi implacable que le temps, avait dispersé toutes ses joies. Sa tentative de croire au bonheur était vaine. Elle se sentait isolée contre une destinée mystérieuse dont ces coups l'avertissaient, alors que, reprise de confiance, elle s'oubliait, dans la paix de son cœur, à espérer tout de même !

Une terreur lui venait, de voir son mari si calme après les crises, et san» souvenir. Elle ne le questionnait point, par charité, et n'osait s'en ouvrir à personne ; pas même à l'abbé qui, un soir, lui avait montré de la compassion, ni à M. Bondruche, homme de sage conseil, qui avait prévenu Servain contre « une tendance à s'exalter capable de devenir pernicieuse ».

Chaque ibis, elle se promettait de l'observer, de prévoir les accès : ils étaient rares et elle oubliait.

Il n v avait pas de médecin a kerbrehen et, au port, le soin des malades appartenait a un officier de santé dont il valait mieux se meher. Elle avait proposé d'appeler un docteur de Quimper ; mais, surpris que ce fût pour lui-même, Pierre, après en avoir plaisanté, avait fini par se tacher.

— Yiens-tu dans la salle, en bas ; il y fait meilleur qu ici? demanda-t-elle.

-Oui, j'ai plutôt froid... C'est drôle, je me sens le corps rompu. Ce temps me brise...

— Je suis bien fatiguée aussi.

— Il faut le soleil pour nous ragaillardir... « Parisiens, sang pâle, lézards des fortifications », comme dit ce brave M. Bondruche.

— Tiens, crois-tu qu'il vienne, ce soir ?

Assurément, s'il n'a pas trop toussé dans la journée, et s'il y a des nouvelles de la guerre dans le journal...

ir,S la possr.ssrox

Sans se l'avouer, les hôtes de Penloch s ennuyaient.

M. Bondruche et l'abbé y venaient passer la soirée et, parfois, dans cette compagnie, M. Larbre, la jambe inflexible comme étaient ses opinions, représentait la vieille armée. Sa manière était dédaigneuse et sèche. Il évitait les allusions à la guerre ; affectant de paraître encore sous la dépendance de ses anciens chefs, qui commandaient les armées, il se refusait à les juger et ne tolérait point qu'on imputât les défaites à leur incapacité.

Pourtant, il remarqua, très découragé :

— Contre un ennemi toujours dix fois plus nombreux, que voulez-vous qu'on fasse? On se fait tuer bravement, et c'est tout !

M. Bondruche très posément, observa :

— C'est un effet de la tactique des généraux allemands : ils réduisent les hasards, en projetant de grosses masses sur nos forces dispersées.

— La tactique... qu'en savez- vous?

— Monsieur le Juge, vous n'êtes heureusement pas irascible, je le sais !... mais, dites-moi, l'art de la guerre, est-ce autre chose que de rassembler

LA rOSSESSIOX 1Q<)

lopins do troupes possible, avant de livrer bataille, et d'éviter L'ennemi s'il se présente en quantité supérieure ?

— Monsieur l'ancien percepteur, je vous engage à porter cette nouvelle à tous les quartiers-généraux, en y offrant mes services avec les vôtres !

— Vous tournez à l'aigre, mon commandant... Ce que j'ai dit peut n être pas imprimé dans la théorie... mais cela est juste, tout le monde en conviendra !

— Eh! M. deLaPalice!...

— ...serait de mon avis, sans doute, car il jouit d'un admirable bon sens en même temps qu'il fut un grand capitaine !

— Monsieur ! interrompit avec hauteur ce juge de paix qui incarnait l'armée.

D'un mot, Glaire les apaisa. M. Larbre, raidi encore, eut raison, par son mutisme, de l'emphatique bavard qui finit par éprouver la patience de l'abbé. Celui-ci prenait de cruelles revanches sur M. Bondruche et sur tout le monde ; il improvisait d'abondance d'interminables homélies. Madame Voile, chez qui les souvenirs tendres se perpétuaient, y demeurait attentive jusqu'à ce qu'épuisée de ne rien comprendre aux phrases pompeuses qu'elle admirait, on s'aperçût à sa respiration forte qu'elle dormait, à l'abri de ses besicles où la flamme de la lampe se dédoublait.

Claire, habituée à la société de ces braves gens, leurs ridicules même ne la distrayaient plus. Elle avait perdu le goût de les opposer l'un à l'autre

200 LA POSSESSIOX

pour s'en divertir. Leur présence ne l'occupait guère. P]lle leur montrait une amabilité irréprochable, mais ses pensées l'entraînaient ailleurs.

Soucieuse, excédée par la monotonie du présent, elle appelait de toutes ses forces l'inconnu, le différent, quel qu'il fût, et son humeur devenait capricieuse. Elle s'attendrissait moins sur elle-même et cédait rarement à ces consultations intérieures qui l'avaient tant fait pleurer.

Depuis la dernière crise, Servain avait repris ses lectures. Il semblait jouir de cette vie égale qu'il avait rêvée, très amoureux de sa femme, inquiet seulement de la voir impatiente et quelquefois maussade.

L'hiver traînait. Tous deux, ils avaient attendu cette nuit de Noël comme une grande distraction. Il faisait sec et froid. Après le dîner, ils s'étaient aventurés dans le sentier qui se dirige vers trois directions, après avoir contourné Penloch.

Dans l'ombre, autour d'eux, la campagne veillait par toutes ses maisons éclairées. On entendait les coqs trompés par le va-et-vient dans les fermes. A l'appel des cloches, de petites lanternes disséminées de toutes parts sur les chemins s'avancèrent. Une clarté montait de la neige. Les sabots s'y enfonçaient en silence et des voix se croisaient, dans la légèreté de l'air immobile. Les meuniers, ceux des hameaux perdus, venaient à la messe en charrette, et l'espace résonnait de la

danse dos grelots.

En passant, on surprenait des colloques sur les seuils. Une lumière qui s'allumait découvrait, sous Les coiffes et les chapeaux rabattus, des visages : puis un nouveau groupe noir se mettait en marche. Quelques-uns chantaient. Les amoureux se retrouvaient ; ils se laissaient distancer et, à L'écart, enlacés, se parlaient, défiant les plaisanteries qu'on leur jetait. Des jeunes filles formaient une ligne à la largeur de la route, bras dessus, bras dessous, et elles s agenouillaient ensemble, graves soudain, au pied des croix. Celles qui avaient des dévotions particulières restaient prosternées plus longtemps ; elles rejoignaient leurs compagnes en courant. De vieux bergers jouaient du biniou pour tromper leur solitude.

Aux carrefours, des pauvres récitaient les prières de Noël. En remerciement des aumônes, ils désignaient au fond de leur chapeau une crèche, avec l'Enfant couché entre làne et le bœuf. Quelques-uns offraient de grandes images qu'on voyait difficilement, malgré la réverbération de la neige ; mais ils en expliquaient le sujet tiré des deux Testaments et le plus souvent, né parmi les landes, de la rencontre dune brise de mer avec les sifflements désespérés qui traversent les pins.

Michel choisissait la meilleure place : aux quatre bras où se rassemblent les routes, à cent mètres du Christ dressé à l'entrée de Kerbréhen. Le mendiant y était chaque année, cette nuit-là, et,

dans le froid, on se réunissait en cercle pour l'écouter.

Servain et Claire, avec les Hardu qu'ils avaient rencontrés, s'arrêtèrent.

Michel disait :

— J ai des clefs de saint Tugen, efficaces contre la fureur des chiens pris de rage, — et je sais 1 histoire de ce grand Saint ! Au temps de sa naissance, les loups peuplaient nos landes, et la terre, plus forte que l'Océan, refoulait les marées ; c'était avant la formation des îles!.. Ecoutez, les baies étaient des caps et les hommes parlaient une autre langue !

« Noël n'a pas changé, ni les hivers, ni la couleur de la neige... Le grand Saint, pauvre autant que moi, haranguait les gens, de la place où vous me voyez ; et c'est vénérer sa puissance, ici-bas et dans le ciel, que de prendre chacun de ces clefs qui en sont le signe !

« Je vous dirai leur vertu, en môme temps que l'aventure où il fut engagé, avec la permission de Notre-Seigneur et de Madame-Marie-de-Glarté qui protège ceux de la mer! N'oubliez pas les pauvres, en cette nuit qui est leur fête ! »

Il offrait de petites clefs de plomb réunies par six. On en achetait beaucoup ; les pièces sonnaient dans son chapeau.

Naïc avait peur. Elle conversait avec Claire, pour se donner de l'assurance :

— Mon frère Jean est resté à la maison pour

LA POSSESSION sol

porter à manger aux botes, au premier coup de minuit...

— Quelle idée?

— Oh, Madame ! on n'y manque jamais, autrement, elles causeraient comme des gens, ce qui indique que quelqu'un de la maison doit trépasser dans l'année.

Elles se turent, averties par le silence attentif qui entourait Michel. Ayant compté les sous qu'il jetait dans sa poche à chaque vingtaine, il débuta par une prière qu'ils suivirent la tête découverte, faisant les répons, strictement, comme à l'office. Puis la voix du conteur s'éleva au-dessus d'eux :

— Je tiens pour vraie, contre toutes celles qu'on a recueillies dans les livres, cette histoire du grand saint Tugen que vous entendrez afin de la transmettre à vos enfants ; et ainsi elle vivra aussi longtemps que Noël, dans la mémoire des chrétiens....

« Saint Tugen allait en mer tous les jours de la semaine ; le dimanche, il servait la messe. Habile à la pêche, il savait déjà conduire une barque. Les nuits, à genoux à l'arrière, il priait pendant le sommeil de l'équipage. Les matelots avaient remarqué sur lui une blancheur extraordinaire, même en l'absence de lune. Ils se l'étaient confié,

i et tous respectaient le mousse autant qu'ils en aimaient la simplicité et le zèle. Un matin on ren-

1 tra au port, ayant essuyé des bourrasques, avec

peu de poisson dans les cales. L'enfant pâle, parla au patron :

« — Maître, j'ai vu Notre-Dame-de-Clarté. Elle m'a recommandé, en me touchant le front, de ne plus tenter l'aventure des flots. J'aime la mer et sa solitude, où j'écoutais les battements de mon cœur et ma prière, sous les étoiles. J'aime la mer. . . Mais je n'irai plus avec vous tenir la barre, tendre la voile ni jeter le filet, — car Elle m'a dit: « Ce sont de rudes travaux ; tu es faible et regardes en toi. La terre est belle aussi. Tu la découvriras à ton tour et sa variété ne lassera point ta contemplation. Tes pensées mûriront comme des fruits. Elles emprunteront leur force à l'inspiration que Dieu donne à ses serviteurs, et le temps révolu de les répandre, les paroles tomberont de ta boucliè au milieu des hommes. » Je vous répète l'enseignement de sainte Marie-de-la-Mer, en toute humilité ; et pour m'y conformer, je ne serai pas là, ce soir, à l'embarquement, ni les autres soirs, ni aucun matin. Je verrai la nuit descendre sur la mer et le jour l'illuminer, du rivage, comme les femmes. Je me réjouirai de vos pêches abondantes. Mes vœux vous suivront et dans les gros temps, je dirai des prières. Adieu !

« On le vit parcourir la campagne. Il souffrait d'écraser des fleurs sous ses pieds et se penchait pour ranimer d'un baiser celles qu'il avait foulées. Les animaux s'en approchaient à cause de sa douceur. Les enfants lui souriaient ; le peuple respectait sa méditation ; et les filles accourues sur

son passage s;> reliraient confuses. Il crut devoir en choisir une pour sa femme. L'Eglise permettant à ses prêtres l'état tic mariage, il fut consacré dans l'année.

« On a perdu le souvenir de ses bienfaits; mais il faut qu'ils aient été nombreux, puisque saint Gorentin entreprit un voyage pour le visiter, et lui donna la mitre, la crosse, l'anneau et la clef de Saint Pierre.

« Sa destinée fut conforme à l'avertissement qu'il avait reçu. Ses discours touchaient toutes les aines. Les lépreux, les aveugles, des paralytiques et ceux que le démon habitait, furent guéris. 11 comblait sa femme des tendresses qui plaisent à Dieu et à ses créatures, mais parce qu'elle était remarquée pour sa beauté et d'une naïveté capable d encourager les séducteurs, il l'emmenait dans ses tournées pastorales.

« On m'a conté qu'il la portait dans une hotte, très simplement, sans que personne songeât à en rire...

« Avant d'entrer dans les villages, l'évêque s'arrêtait au milieu d'un champ pour se recueillir. Sa femme l'attendait sans troubler ses longues prières.

« Certain jour, un cavalier passa, qui la trouvant belle, lui promit de la mener toute vive au paradis si elle voulait monter en croupe. Quand le saint homme se releva, plein des excellentes paroles qu'il avait méditées, il comprit à une ccharpe azurée qui flottait au bas de la route,

2oG LA TOSSESSION

très loin déjà, qu'on lui avait ravi son épouse.

« S il plaçait la patience au-dessus de toutes les vertus, dans son enseignement, il en donnait l'exemple par sa soumission à toutes les épreuves. Quoique sensible à celle-ci plus qu'à nulle autre, il l'accepta sans colère et dans sa résignation il murmura :

« — Seigneur, il doit être plus facile, avec votre protection, d'éviter la morsure d'un chien enragé que le cocuage.

« Mais il soutirait aimant beaucoup sa femme. Lors, prenant le ciel à témoin de sa douleur offerte en expiation du péché de l'infidèle, les bras levés, il laissa tomber sa clef d'or. Il la ramassa, puis s'en fut catéchiser les riches et les pauvres, pitoyable à tous les malheurs et taisant le sien.

« Saint Joseph lui apparut en songe, dans un reflet de la gloire divine, et il entendit sa voix qui était une musique :

« — Cette épreuve est commune à bien des hommes. Peu la supportent sans révolte. Ton sacrifice est agréable au Seigneur, car il en sait l'étendue. Gomme il n'est plus en son pouvoir, depuis la tentation d'Eve, de préserver les époux de l'inconstance, il t'accorde la grâce d'écarter les bètes enragées en leur montrant seulement ta clef d'évèque.

« Et saint Tugen allait, bénisjaât de petites clefs copiées sur la sienne. 11 les distribuait dans son diocèse. L'usage s'en propagea et son nom

LA rOSSFB^TOX 207

fut célébré, car elles étaient souveraines.

« Celles-ci, braves gens ayant touché les reliques de saint Tugen. sont efficaces contre les animaux pris de rage!... J'ai dit : allez en paix ! »

Comme il terminait, le premier coup de cloche retentit. Les gens s'acheminèrent vers le bourg. Michel, dans un groupe, pérorait encore.

La petite Naïc, intéressée, demanda :

— Est-ce bien vrai, tout ce qu'il a dit?

— N'importe, si l'histoire t'a plu, répondit Claire.

— Petite Naïc, les beaux contes sont toujours vrais... Les temps anciens étaient merveilleux... observa Servain.

En regardant les petites clefs de plomb qu'il avait achetées, il songeait à l'aventure de l'enfant. Une clarté surnaturelle environnait la barque. Des hommes y dormaient pêle-mêle dans l'ignorance du mystère qui s'accomplissait autour d'eux. Et le mousse, à travers les vapeurs éblouissantes, devinait la face radieuse que ses prières invoquaient. Puis l'aube levée, la stupeur frappait les marins, tandis qu'il disait Notre-Dame apparue pendant leur sommeil, et comme elle l'avait choisi. Alors, partagée entre l'autel et les champs, sa vie coula, infiniment douce. L'encens et l'arôme des foins l'embaumaient. Il acquérait la sécurité du cœur dans le mariage et son âme reposée sur l'amour, s'extasiait devant la multitude des choses.

Pierre enviait cette sensibilité capable d'incliner un homme vers l'herbe que ses pas avaient meurtrie, et l'évidence de sa bonté qui le rendait populaire. C'étaient les indices de la prédestination. Il eût aimé les reconnaître chez quelqu'un : car, pour lui, il manquait d'orgueil. Il admirait aussi l'éloquence de ce mendiant qu'on venait écouter en foule, la nuit, malgré l'air glacé. Il l'avait rencontré souvent ; il ignorait l'art de ce pauvre, qui savait évoquer les âges fabuleux.

L'existence y devait être imprévue et charmante, pensait-il, à cause des phénomènes qu'on expliquait pas. Ceux qui en étaient témoin les décrivaient comme la peur les leur avaient montrés. Les croyances se fortifiaient. Elles ne suffisaient point à refréner les licences ; mais on y gagnait l'espoir qui entretient la jeunesse du cœur ^'imagination consolait des réalités ; on accueillait les poètes. Les bergers, vieillis dans les landes, entre les forêts et la mer, interprétaient les vents et le silence. Ils voyaient, dans le ciel, à la surface des eaux, parmi les arbres, d'étranges spectacles dont ils gardaient le secret. A force de contempler et d'écouter, près de leurs bêtes paissant, ils pouvaient dire ce que nul ne leur avait appris. Leurs récits glorifiaient l'amour, car ils se rappelaient ; ils enseignaient la précaution, par le nombre et la difficulté des périls ; et ces vieillards proclamaient l'excellence de l'univers, parce qu'ils s étaient défendu de tenter le sort.

Michel leur ressemblait par le costume, mais

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ils portaient La Longue barbe blanche de ceux qui étaient venus adorer l'Enfant à Bethléem, — et saint Tugen, coiffé de la mitre et tenant le bourdon, caressait un chien, comme saint Roch.

C'était tonte l'enfance revenue qui associait ces analogies dans l'esprit de Pierre. Les chers disparus y souriaient infiniment, parmi d'autres dont il reconnaissait à peine le visage. Il s'efforçait de démêler leur histoire par rapport à lui, le motif de leurattitude dans sa mémoire, lintention de cette femme, si belle, dont les yeux brûlant sous les paupières bleues mi-closes le fixaient. Elle était supérieure à toutes par un charme qui divulguait sa destinée, et sous son apparence dédaigneuse, perçaient les désirs tumultueux de sa chair. Elle dominait : les autres figures pâlirent ; la sienne s'affirmait comme s'il se fût avancé vers elle...

Naïc s'amusait de son ombre sur la neige. Jean arriva, essoufflé.

— Tu n'as oublié personne ? demanda maître Hardu.

— Non, père, toutes les bêtes ont mangé. La vache noire aussi, et celle qui est malade...

— Et les chiens ?

— Tous...

— C'est bon, va!

La route était bruissante de voix. Une rumeur de ruche venait du bourg pareil, sur le ciel, à une citadelle massive. La lueur des étoiles frisait la

pente des toitures ouatées de neige. A mesure de ]a marche, des lumières naissaient et, bientôt, l'église se dressa, distincte, hors des maisons, portant par ses cloches l'allégresse de l'anniversaire au milieu des campagnes désertes, sur l'Océan, jusqu'à ceux qui naAiguaient, jusqu'aux malades et aux infirmes rassurés dans la solitude. La lune, énorme et d'un éclat intense, au-dessus du clocher, observait.

On entra dans Kerbréhen. Des cris joyeux, des chansons sortaient des débits et de leurs vitres embuées filtrait une clarté jaunâtre. Les zigzags des ivrognes occupaient la rue entière. Quand des femmes les interpellaient, dociles, ils s'appuyaient aux murs pour les laisser passer. Mais, Claire défiante, saisit le bras de Servain :

— Je suis un peu lasse, mon ami.

Il reprit alors conscience des gens, du lieu, des choses, qu'il avait oubliés, interdit cependant que l'apparition radieuse entr ouvrît encore la fleur pourpre de son sourire devant lui, comme une tentation. Elle s'évanouit, dispersée dans le mouvement, les voix, l'éclairage; et il reconnut la grand'place avec ses quatre rangées d'arbres, la mairie enfoncée dans l'ombre, la ruelle sinueuse qui débouche sur le parvis.

Il y avait des pauvres sur chaque marche : on voyait Michel près d'un aveugle, car il s'était pressé de gagner l'église. En approchant, on apercevait les illuminations de l'autel; l'air s'imprégnait d'encens.

LA POSSFSSrOX 211

La jeune femme distingua la silhouette élanère <le M. Larbre, à côté de son irréconciliable contradicteur, sabrant l'air de gestes sees.

— Tiens, nos amis !

Pierre regarda, indifférent, lame palpitante du souvenir abandonné par sa mystérieuse amie.

— Toujours dans les nuages, Monsieur Servain !

Et M. Bondruehe, après eette exclamation, salua Claire d'une profonde révérence.

— Quelle admirable nuit! continua-t-il. — Et tons ces gens venus des quatre vents, pour prier, n'est-ce pas beau, Madame !

— Je crois bien... Nous sommes partis du manoir il y a plus dune heure... Nous avons écouté les histoires de Michel...

— Ah, le coquin parle comme un clerc !

— C'est un orateur!

Le juge de paix, à son tour, s'approcha:

— Madame, recevez mes hommages... Et permettez-moi de vous présenter M. Juste Pichevin, un jeune héros, que les Prussiens ont égratigné.

Le jeune Pichevin, renvoyé dans ses foyers, l'épaule droite fracassée par une balle, venait de rentrer à Kerbréhen. De son séjour dans les ambulances, il conservait une pâleur intéressante. Blessé au début de la campagne, pendant la formation de combat de son régiment, il avait été emporté des premiers, sans avoir rien vu delà guerre que ses préparatifs. Néanmoins, il décrivait les batailles, faisait des récits animés d'es-

carmouches, de surprises, racontait les exploits i héroïques auxquels il aurait pu participer. On le croyait, à cause de son bras en écharpe, et il lui devait un prestige considérable. M. Larbre lui-même était subjugué : Juste Pichevin incarnait la défaite glorieuse. Sa vue attendrissait l'admiration unanime des femmes. Quelques-unes avaient compris les malheurs de la France, à sa manière douloureuse et digne de porter sa blessure.

Glaire pensa au fils Gharre qui était mort, et elle tendit la main au jeune homme :

— Ah, Monsieur, que je vous plains et que je vous admire !

— Vous êtes trop bonne, Madame... j'ai le faible mérite d'avoir à peu près échappé à ces massacres, — répondit Juste avec une simplicité soignée.

Pierre commença une phrase dont M. Bondruche, pompeusement, résuma le sens :

— Gloria Victis !

M. Juste Pichevin daigna sourire et son regard rencontra celui de Glaire. Il entra dans l'église avec le juge de paix qui l'abandonnait aussi peu qu'un trophée, comme s'il eût joui d'un rayon de gloire près de ce jeune homme.

L'ancien percepteur en fît la remarque non sans malice.

— C'est égal, dit Claire, — il n'a pas de chance le pauvre garçon !

— Dites au contraire qu'il en a, d'être revenu.

— Son bras, pourtant ?

LA POSSESSION 2l3

— Oh !

— Ce n'est pas grave ?

— Un peu plus qu'une écorchure... Aujourd'hui, voyez-vous Madame, on ne sait même plus souffrir !

— Vous êtes peut-être dur ?

— Pas le moins du monde ! C'est un fait! Dans ma jeunesse, j'en ai vu de ces vieux qui avaient roulé derrière l'Empereur. Les guerres qu'ils racontaient les avaient sillonnés de balafres. Après quinze ans, leurs cicatrices effrayaient encore. On se demandait comment leur vie n'avait pas coulé par tant de blessures !

— Cette guerre est terrible, vous savez bien...

— Assurément, mais ce n'est pas comparable !

— Il faudrait y avoir assisté, Monsieur Bondruche, observa Pierre.

— Oh, j'en suis sûr ! Il n'y a qu à voir la race, comme elle décroît.

— Vous êtes de parti pris !

— C est possible après tout ! Ce petit bonhomme m'agace, avec son bobo ! Il a été trop heureux d en être quitte si tôt. Un autre ] aurait épaulé à gauche, au lieu d'accepter son congé...

— Je vois que vous n'aimez guère M. Pichevin, i dit Claire, doucement, carie vieillard s'emportait.

— C'est un petit sauteur, bon à pas grand' chose, et ce grain de plomb à l'aile fera encore gonfler sa vanité.

Cependant, à la messe, Claire pensa tout le

temps au jeune homme pâle. Sous les linges du pansement, elle s'imagina une plaie affreuse qui avait beaucoup saigné. Elle aperçut Juste, à quelques rangs ; intéressée par la délicatesse du profil que la pointe dune barbe très blonde allongeait, elle oublia les propos acerbes. Tout à coup, grisée d'encens, transportée par la musique dont la nef s'emplissait, éblouie à la lueur des cierges, elle se trouva heureuse. Sans cesse, ses yeux rencontraient le convalescent. Elle ne s'en défendait pointet, dans son âme, l'espoir versait cette fraîche rosée dont chaque perle contient la volupté d un désir.

Quand une fois il se retourna aussi, elle se sentit rougir, le cœur serré, la gorge sèche. Puis elle pria...

— Monsieur le Juge vous venez souper à Penloch ?

— Bien volontiers, je vous remercie, Madame.

— Si M. Pichevin ne craint pas de se fatiguer? invita Servain.

— Je suis trop honoré, Monsieur, pour vous refuser.

— Et vous êtes des nôtres Monsieur Bondruche? dit Claire.

— Merci mille fois... je tousse I

M. Bondruche fit un effort pour tousser et, d'un pas rapide, en grommelant, il s'éloigna.

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