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transportent des barils et de* tonnes. Autour tics tables se presse la foule des buveurs. La voix des hommes lonitrue parmi les hennissements, le -mugissement court des génisses, les cris aigus. les bêlements grêles...
Cette annee-là, le nouveau préfet avait orgal'isé des jeux, et doublé les primes aux meilleurs produits de rélevage: car il lui importait de signaler son administration par des preuves de zèle qui repondissent à ce passage d une circulaire ministérielle :
«... La France doit le montrer par la rapidité de son relèvement : elle sortira, régénérée, des temps d épreuves qu'elle a traversés sans perdre lhonneur. Le principe de cette renaissance est dans la terre. J'appelle tout spécialement votre attention. M. le Préfet, sur le sort des populations rurales. Encouragez les efforts de nos agriculteurs par une sollicitude de tous les instants, qui les éclairera autant sur la grandeur de leur mission et sur l'intérêt que porte à leurs travaux le gouvernement de la République. »
On te préfet n'avait pu se Fendre, il avait délég:ié les conseillers die préfecture. « Nos populations rurales » les accueillaient sans enthousiasme. Ils écoutaient, le front serein les menus plaintes se formuler aux quatre coins du département. Que les temps fussent durs, ils en convenaient après s -être el Forcés d abstraire leur propre état: et ils puisaient dans 1 esprit des inst.ru clions ministérielles, une confiance en l'avenir
qu'ils espéraient propager.
On les écoutait; mais leurs discours, encore qu'éloquents, ne suffisaient point à étouffer tous les griefs. Il s'en élevait contre les marchandages arbitraires des officiers de remonte chargés, avec des pouvoirs illimités, de renouveler la cavalerie, pendant la guerre. Les fonctionnaires dépeignaient les malheurs de la patrie, le devoir, pour tous les citoyens, d'aider à la relever, après s'être sacrifiés à la défendre. « Nos populations rurales » n'en protestaient pas moins contre l'improbable justice des réquisitions. On n'avait laissé que des étalons fatigués et de vieilles juments, dont le double effort demeurait stérile. L'élevage breton paraissait compromis. M. le Préfet, frappé par ces arguments, se gardait d'y répondre ; mais il réfléchissait. Dans les campagnes, ses envoyés imitaient sa discrétion méditative.
L'opposition, cependant, gagnait des partisans. Elle accusait déjà la République et multipliait des promesses qui se réaliseraient « quand l'ordre serait enfin rétabli ». Le paysan qui se tait pour ruser, se laisse gagner par des promesses ; mais il se méfie en présence d'un mutisme, fût-il méditatif. On en fit l'expérience aux bureaux de la préfecture. En déplorant lineiïicacité des réticences intelligentes, sur la sensibilité des classes agricoles, on étudia le moyen de distraire leur attention des tentatives habiles des ennemis du nouveau régime. A l'éloquence qu'ils
déployaient, — et qu'on ne pouvait combattre par l'éloquence, car l'art de promettre, qui en est le fond, devient d'un usage périlleux pour un gouvernement et tourne tôt ou tard à sa confusion, — on opposa un subterfuge qui, mis en évidence dans des rapports, devait prouver, à Paris, que M. le Préfet du Finistère, par sa connaissance absolue des hommes, se recommandait aux: plus hauts emplois pour le service intégral de l'Etat.
Il réunit les maires influents, à Quimper, dans un conseil où le mélange de hauteur et de bonhomie dont se formait son attitude, exerça sur ces humbles magistrats une séduction qui dépassa ses espérances. << Avant un an, le département sera républicain et je serai nommé à Versailles », pouvait-il se dire justement, après cette conférence.
« Nos courageuses populations bretonnes, entre toutes fidèles à la France, doivent détourner leur regard de ses blessures. Mais le patriotisme qui dirige toutes leurs pensées et leurs actes, évoque devant eux l'image du pays frappé ! Le malade guérit plus vite, qui s'applique à oublier son mal. Messieurs les Maires, mes chers collaborateurs, le choix de vos concitoyens vous impose à cette heure de lourds devoirs : c est de vous qu'il dépend que la vaincue d'hier se redresse à la face du monde, confiante dans sa force, riche, et capable de reprendre son
rang !
« La tristesse énerve et abat. Agissez autour de vous, tâchez à ramener la joie sur les visages soucieux ! La période des marchés et des grandes foires va s'ouvrir ; organisez des divertissements, des jeux, des fêtes : j'accorderai toutes les licences, pourvu que le peuple, oubliant les stigmates de l'adversité... les stigmates de l'adversité..., retrouve cette gaieté qui est la santé de l'esprit, sans laquelle on ne saurait travailler de bon cœur!.. Allez, mes chers amis, je suis sûr de votre concours et vous en remercie, heureux de m' être trouvé parmi vous, en qui se résument les qualités de ténacité, de vaillance, et les aspirations du peuple de France ! »
Telle avait été la péroraison de M. le Préfet. La pensée secrète qui l'avait inspirée était beaucoup plus simple que sa forme. 11 avait mesuré le danger d'ordonner une enquête sur les responsabilités, dans le réqulsitionnement des chevaux. Il avait également compris le parti que ne manqueraient de tirer les agents de 1' opposition, du petit nombre ou de la qualité médiocre des étalons, des poulinières etdes poulains amenés sur les champs de foire. 11 fallait donc que ces assemblées se distinguassent de celles que le régime impérial avait favorisées, par un pittoresque capable d'intéresser les populations à d'autres choses que la régression de la race chevaline.
On lit appel à l'activité des archivistes pour retrouver les ordonnances anciennes qui avaient régi les jeux populaires. Ces parfaits commis, — encore qu'étonnés de compulser vraiment des archives, — en montrèrent au sceau des Etats de Bretagne, de patentées par le Roy, d'autres que Carrier avait émises à Nantes, ou qui portaient le commandement de l'Empereur. Les pouvoirs y paraissaient plutôt préoccupés de réprimer les conséquences dune joie excessive chez le peuple, que de conseiller les moyens de la soulever.
Le dossier n'apprit à M. le Préfet que ce qu'il savait déjà, et le refermant avec un sourire, il s'en tint à ses déclarations éloquentes aux maires. Celui de Confors eut la faveur d'une lettre confidentielle où le préfet lui soumettait familièrement quelques projets : « Vous connaissez mieux que moi le goût de vos administrés. Il est essentiel qu à l'occasion de cette première foire, il y ait des réjouissances auxquelles tout le monde puisse participer. Organisez des fêtes, des concours... des concours surtout, pour les adultes des deux sexes et pour les enfants, avec des prix en espèces, assez nombreux, afin de contenter le plus de monde possible, et modiques, pour nous soustraire au reproche de dilapider les deniers publics. »
On put lire, dans toutes les communes de l'arrondissement, que la municipalité de Confors organisait en l'honneur de la foire, un concours
de « fumeurs », un concours de « mangeurs ». avec « Ier prix de i franc », « deuxième prix de 50 centimes », et « distribution, aux plus méritants, de pipes, cigares, cornets à surprise, offerts par M. le Préfet ». Pour les jeunes fdles, l'affiche annonçait « une course aux œufs », avec des récompenses galantes.
Le bruit s'en répandit au loin. Une foule encombra le village.
Au surplus, les doléances ne furent rien moins que justifiées par la quantité de bêtes excellentes qu'on vit sur le marché. Juments fringantes, étalons impatients, poulains à la robe soyeuse, attestaient que les exactions de la remonte n avaient pas compromis l'avenir de la race bretonne.
M. le Prélet ne laissa point de le souligner finement, dans l'allocution applaudie qu'il prononça après le déjeuner où le conseil municipal l'avait convié. 11 était de belle humeur en songeant que son rapport au ministre emprunterait à la vérité même sa vraisemblance, sans qu'il lui en coûtât de ces recherches toujours pénibles pour donner l'illusion de l'exactitude.
Vers une heure, la plupart des marchés étaient conclus, et le nombre des ivrognes ne pouvait plus s'accroître. Une clameur s'élevait au-dessus du vieux cimetière. Les barriques vidées servaient de tables. Aul milieu, on avait édifié, h l'abri d'une tente, l'estrade où les concurrents devaient se mesurer.
Après un roulement dé tambour, le garde champêtre convoqua les « mangeurs de pain ». Ils furent sept à s'avancer. Un huitième, indécis, les rejoignit à un second appel. C'étaient de pauvres gens qui se souciaient moins de gagner le prix que de manger une livre de pain frais. Ils s' efforçaient de répondre par un sourire aux exclamations joyeuses dont la foule les saluait.
— Regarde, Pierre, n'est-ce pas Michel, celui-là?
— Oui, je le crois.
Quand les concurrents se furent installés, on leur servit à chacun un verre d'eau-de-vie, pour « faire le trou ». Cela garantissait l'honnête égalité des estomacs. Puis on apporta huit morceaux de pain d'une livre, coupés au centre de miches molles afin que tous fussent uniformément pourvus en mie et en croûte. Les spectateurs regardaient en silence.
Le signal donné, Michel coupa son pain en langues fines, posément, tandis qu'autour de lui les mangeurs mordant à même, les joues pleines, se hâtaient. Ils s arrêtèrent tous à la moitié, rouges, la bouche ouverte, cherchant de l'air. Michel mangeait, mécaniquement, l'une après l'autre, les minces aiguilles de pain. Le tas en diminuait avec régularité, sans que l'homme fût sujet aux grimaces qui amusaient le public, chez ses voisins. Après un arrêt, ils reprenaient leur pain pour tenter le suprême effort. Michel mâchait toujours. Il avalait sans hâte chaque bouchée,
avec un calme qui rendait plus comique la face des autres mangeurs. L'un d'eux, après trois tentatives, faillit s'étrangler sérieusement, lorsque Michel, avec une aisance peut-être affectée, fit disparaître le petit croûton qu'il avait réservé pour la fin.
Le second prix, qui était de 50 centimes, fut partagé entre deux mangeurs qui ouvrirent en même temps la bouche pour montrer qu'elle était vide. Après quoi, tous burent un verre d'eau-devie « pour refaire le trou ».
Les « fumeurs » se rangèrent selon le même cérémonial. Ils étaient plus nombreux, malgré 1 habitude de compliquer l'épreuve par des surprises. Les pipes préparées remplissaient un pot degrés. On les distribua sans choisir. Chaque homme reçut en même temps trois allumettes. Ils allumèrent ensemble, au signal; un nuage dense les enveloppa. Un coup de vent les découvrit, pour la bruyante hilarité de l'assistance, car la moue des bouches désignait clairement qu'on avait enduit d'une substance amère les tuyaux. Les fumeurs, cependant, tiraient d'énormes bouffées. L'un d'eux toussa, puis un autre, et tous, à cause de la paille hachée qu'on avait mélangée au tabac. Ils persévéraient pourtant, et sans cracher, car c'était un motif d'élimination. Ils furent deux à mériter le premier prix.
M. le Préfet sortit de ses réflexions profondes, à la vue des filles réunies pour la course aux
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œufs. Il daigna Leur consacrer toute son attention,
fidèle à ces principes de galante courtoisie « qu'on ne conserve plus guère que dans le service civil de l'Etat », avouait-il.
Les bigoudens formaient un groupe à part. Elles étaient pieds nus; leurs jupes courtes découvraient des chevilles épaisses. Parmi les filles du Cap. il y eut une agitation. On comprit qu'elles se plaignaient de l'avantage que retireraient les bigoudens de la forme de leur bonnet, tandis que leurs coiffes rondes, à elles, n'offraient point l'assise d'un coussinet, à la corbeille d'œufs.
M. le Préfet trancha la question avec ce tact qui lui était habituel :
— Pour égaliser les chances, convenons que les bigoudens devront courir nu-pieds !
On acquiesça, non sans rire, car toutes avaient déjà retiré leurs sabots.
Elles tenaient de petites corbeilles enrubannées, fleuries, au fond arrondi pour en assurer 1 instabilité, et qui débordaient de foin. Au soin met, un œuf posé achevait l'édifice. Il fallait par . courir cent mètres, le panier sur la tête, sans y porter la main, ni laisser tomber l'œuf.
Les filles alignées assujettirent leur corbeille et, les poings aux hanches, à un commandement, elles partirent. On les interpellait au passage, d'un nom de ferme ou de hameau. Les quolibets des gars les faisaient rougir. Elles se poussaient du coude, cherchant à se devancer. Au premier œuf qui s'écrasa par terre, ce fut une clameur
afio
dans la foule. On couvrit la maladroite de lazzis qui augmentèrent le trouble des autres, et bientôt les flaques jaunes se multiplièrent sur le sol. Gag-nées par la joie de l'assistance, des fdles se renversaient de rire et elles restaient assises. sans force, à côté de leur corbeille.
La lutte enfin passionna le public : une bigouden à la face ronde, plate etgrave, marchait aubut avec mille précautions, sur la même ligne qu'une fille de Cléden à coiffe de grosse toile bise. Toutes deux se hâtaient avec une prudente mesure, indifférentes aux cris poussés autour d'elles. La victoire de la première souleva des vivats. Elle y fut aussi peu sensible qu'à l'aimable compliment de M. le Préfet.
Au départ des autorités, les paysans libres de toute contrainte, firent la fête comme ils la comprennent. On but presque plus qu'auparavant et 1 on pouvait croire, au crépuscule, que tous les visages reflétaient le couchant en feu.
Servain, très impressionné, s'étonnait de s'être tant diverti aux grimaces de ces hommes et il emportait le dégoût de leurs saouleries.
Claire suivait de ces pensées attendrissantes qui paraissent naître de la lassitude des choses, dans l'agonie du jour. L'heure était paisible. Une lumière dorée se répandait sur les champs calmes, jusqu'à l'horizon. Les feuillages exhalaient des senteurs suspendues dans l'absence d'aucun souffle. On entendait la rumeur du marché comme
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un bruit très lointain que le silence peu à peu. ensevelissait. Des claquements de fouet avertissaient du passage des carrioles. Elles fuyaient, emportant des éclats de voix, si vite, que la paix n'était point troublée par le fracas des roues. Claire sentait son ànie s'endormir, à l'image de la tei re. sous la caresse du soir, avec la passivité apparente des choses.
Dans sa bienheureuse quiétude, elle songea, levant un regard aimant sur Pierre, à l'enfant qu'il lui avait donné. Pour elle, c'était la rançon du bonheur à venir. Ils grandiraient, inséparables l'un de 1 autre, portant des fruits pareils. Elle les chérissait autant que sa propre vie, confondue avec eux. dans son immense désir d'amour. Et elle se dit qu'une telle joie ne lui appartenait pas, à elle seule, et qu'au lieu de la laisse i' deviner, il y aurait une douceur, — dans cette clarté si tendre, et tout bas, afin de ne troubler aucun des secrets qui lient mystérieusement, devant la nuit lente à descendre, le jour finissant et l'aube du lendemain, — à confesser l'espérance admirable qu'elle portait, d'une autre vie où, tous les deux, ils se retrouveraient.
— Il y a des moments où le besoin de confidence, d'un cœur à l'autre, est impérieux comme l'envie du baiser qui joint les bouches... Ah, mon aimé ! j'ignore si ta pensée allait vers moi, tandis que nous marchions, mais la mienne t' écoutait vivre.
— Glaire, tu es ma conscience et ma chair...
— Ah, sais-tu, il faut que le bonheur du monde tienne dans nos mains, bien-aimé, pour...
— Que vas-tu m' apprendre ? Je ne puis pas être plus heureux.
— Si tu m'aimes, tu seras plus heureux, je te le dis !... Ecoute, écoute, cela est si délicieux que je parlerai tout bas ! Cette confidence nous liera dans l'avenir plus certainement que notre amour même...
— Je devine... Glaire, je devine !
— Laisse, bien-aimé, laisse-moi te dire ! Crois ne pas savoir, afin que les mots bienheureux m'échappent des lèvres avec la légèreté d une bonne nouvelle... Ce sera doux de l'entendre dans cette solitude : notre enfant va naître.
— Claire ! un enfant, à nous !
Derrière eux, un homme chantait.
— Voilà Michel qui revient! dit Pierre.
Ils se hâtèrent dans la direction de Penloch. A la porte du manoir, le fils Pichevin les salua ; Claire vit que le jeune homme était triste.
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Paris, le 3o Août 1871.
Mes bien chers enfants,
Maintenant que j'ai mis un peu d'ordre dans l'appartement, et que M. Weissblut veut bien reprendre la plume pour moi, voici une lettre un peu moins courte que les précédentes.
Quel Paris ai-je retrouvé ! On va se promener aux ruines comme on allait aux Champs- Elysées. La place de l'Hôtel de Ville n'est pas encore déblayée. On y voit se dresser d'énormes pans de mur noircis de fumée. Le ciel fait de larges trous bleus dans leur masse sombre. Des rampes de fer tordues pendent du haut en bas. Et ce n'est pas tout ! au Louvre, c'en est une répétition ; sur l'autre rive, la Cour des Comptes dont on se plaisait tant à admirer la belle ordonnance, n'est qu'un amas informe de matériaux, accumulés entre les quatre façades a peu près debout de l'édifice.
Mais le palais des Tuileries est plus navrant : du dehors, on remarque des fragments d'ornementations dorées qui forment des éclairs sinistres sur les murailles couvertes de suie. Partout.
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l'incendie a laissé des traces enrayantes. Et quand le vent se lève, il emporte, encore maintenant, des miettes de papier roussi...
Comment des hommes ont-ils pu faire cela ! Quelle folie les a poussés vers cette entreprise abominable ! Paris a l'air d'un immense corps malade. Il s'en dégage une tristesse que je n'aurais pas soupçonnée.
Mais que dire de la population? J'ai été frappée de retrouver chez les passants la même légèreté d'allures, une attitude tout à fait différente du décor qui les entoure. C'est à se demander s'ils ont assisté à ces épouvantables scènes dont les traces restent visibles autour d'eux, s ils ont souffert de la rigoureuse captivité que l'on sait !
Le siège a coûté à M. Weissblut ses dernières dents, en môme temps qu'il s'est enrichi d'un rhumatisme général qui, dit-il, est bien capable de lui durer toujours. En dépit de sa philosophie, il ne cesse de se plaindre.
J'ai vu un morceau du pain qu'on payait à prix d'or pendant le dernier mois de l'investissement : je serais morte plutôt que d'en manger... ou bien j aurais fait comme les autres! La nourriture primait toutes les questions. Pour trouver un bon morceau de chien ou quelque rat, on déployait un génie d'invention incomparable. L effort accompli pour composer un dîner le faisait paraître moins détestable. On riait pourtant, et, entre deux bouchées, on raillait le Prussien plus qu'on
ne Le maudissait. Le plus atroce souvenir est celui de la Commune. La population pardonnera moins vite aux fauteurs de l'insurrection qu'à l'ennemi. M. Weissblut enrage encore d'avoir dû mettre son pavé à une barricade, un soir qu'il descendait la rue de Belleville : tout le monde y était contraint par les fédérés.
Aujourd'hui, s'il n'y avait tant de ruines, qui se douterait de cette période agitée, qui n'est déjà pas si ancienne ? Ce bon professeur, loin de blâmer le peuple de sa gaîté facile, de son goût persistant pour la plaisanterie, y voit une preuve des ressources /le la race et le gage dune renaissance si prompte qu'elle émerveillera même nos vainqueurs. Plaise à Dieu, qu'il en soit ainsi !
Tous nos amis ont bien souffert. Mme Charre, revenue deux jours avant moi, est désolée ; mais sa douleur ne sera pas éternelle. Elle a recouvré la raison. On l'a bien soignée là-bas et je crois ne pas me tromper en disant qu'elle a trouvé en Normandie, dans un cousin veuf, à qui naguère elle préféra feu M. Charre, un mari très probable. Plutôt que de rester toute seule et de se lamenter sans fin sur la mort de son fils, il me semble, qu'après tout, elle fera mieux de la sorte.
M. Chantre est vraiment roi dans sa boutique. Il persiste à s'y coiffer d'un képi à deux galons, car la compagnie de garde nationale du quartier l'avait nommé lieutenant par acclama-
tion. Il n'a cependant rien d'un héros. D'ailleurs, très simplement, il explique qu'il a dû à son grade de pouvoir s'approvisionner jusqu'à la fin du siège, si bien qu'à l'ouverture des portes il possédait encore en cave dix livres de gruyère, avec deux pâtés d'âne, de rat et de kanguroo. N'est-ce pas l'endroit de constater que cet homme fut toujours soigneux de ses intérêts, à n'en point négliger, même de ceux qui eussent paru infimes à d'autres personnes ? Les calamités publiques ne l'atteignent pas. Ses paroles s'animent d'un ardent patriotisme ; mais je dois avouer qu'il a gagné de l'embonpoint pendant la guerre. (Je crois que M. Weissblut a mis quelque malice dans ces lignes.)
M. Chantre professe qu'on doit se mettre au travail et ne plus se plaindre, que c'est la seule façon de servir la France, et mille choses fort éloquentes. Il lui faut rendre cette justice que ses actes et ses paroles s'accordent : « effaçons le passé, pour ne nous en souvenir qu'au moment où, assez forts, nous pourrons le venger, » seplait-il à répéter: aussi a-t-il fait repeindre sa boutique et modifié l'arrangement de ses vitrines, exposant dans celle de droite ce qui occupait la gauche ! (C'est la vérité, et je dois dire que la boutique est très belle. Mais je crains que M. Weissblut ait encore voulu se moquer, ici, de M. Chantre.)
Il m'a consultée sur la nécessité de garder les mots : Maison Serçain, dessus la porte. J'ai répondu que cela plaidait en faveur de l'ancienneté
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de son établissement. Il s'est rangé à mon avis. Je voudrais savoir si c'est l'opinion de Pierre.
J'allais oublier le principal !...
Ce bon M. Chantre, en présidant aux rangements qui ont occupé deux hommes pendant trois jours, a trouvé, au fond d'un rayon, un saint Joseph qui correspond assez à la demande que Pierre lui avait adressée l'année dernière. La statue avait la face tournée contre le mur. Cette position l'a très bien protégée : il suffira d'un nettoyage pour la remettre à neuf, en ajoutant un peu d'or à la couronne et une couche de bleu sur le manteau. Je me chargerai du paiement : vous recevrez bientôt votre saint Joseph , je pense. Vous m'obligerez beaucoup en le remettant de ma part, à l'abbé Le Drégan...
La bonne nouvelle que tu m'annonces, ma Claire chérie, m'a fait pleurer de joie. Dans ta position, on ne prend pas trop de soins : tu es prudente, sois-le davantage encore. Au reçu de cette lettre heureuse, si je m'étais écoutée, le lendemain je serais venue vous surprendre à Penloch. Plus que jamais je te recommande à l'affection de ton mari ! Ce sont là des précautions superflues, car je sais comme il t'aime ! Je suis tout émue à l'idée d'être grand'mèreàmon tour. Cela me reporte aux jours éloignés de mon enfance et m' apparaît un peu comme une chose très invraisemblable, dont je me sensàla fois rajeunie et plus vieille ! Ah, ma Claire, que je voudrais t' embrasser, te soigner... Je me reproche d'être
partie trop tôt de Penloch où je pourrais me rendre plus utile que jamais maintenant.
Ecrivez-moi plus souvent tous les deux, toi surtout, ma chère fille, autrement je vivrais dans un souci perpétuel. Je ne te cache pas que j'y suis portée : je m'étais si parfaitement déshabituée de la solitude, pendant mon séjour à Kerbréhen, qu'aujourd'hui elle m'est insupportable. Et une lettre de vous, que je relis sans me lasser, c'est un peu votre compagnie qui m'est rendue ou, du moins, une illusion assez forte pour me faire oublier les heures. En tous les cas, si je suis encore valide, j'irai à Penloch pour tes couches. Je ne pourrais pas rester à Paris.
Monsieur Weissblut, en se rappelant à votre amitié, m'assure qu'il se fera un plaisir d'être mon secrétaire, tant que son rhumatisme voudra bien lui laisser l'usage du bras droit.
Je vous embrasse tous deux, mes enfants bien-aimés.
Votre vieille maman, Vve A. Voile.
LA TOSSKSSION 2()J)
Le vent s'était levé, chassant la pluie, et ilcharriait d'énormes nuages noirs qui semblaient toucher le sol, tant ils projetaient d'ombre.
Servain lisait, enfoncé dans un fauteuil près de la fenêtre :
« Salomé ne vit même pas la tête saignante, dans la coupe où, tout à l'heure, les figues enflées de lait et les raisins cendrés de Béthanie, qu'on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi-fermés, sur le bourreau qui apportait l'offrande.
« C'était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d'où le torse, nu, s'élançaittel une colonne d'ébène, avec les bras noueux. L'immobilité de son visage fascinait. Ses yeux luisaient d'une ardeur étrange à cause d'une ligne jaune très nette qui en isolait la pupille. En marchant, il balançait les hanches, le regard droit au-dessus des hommes. Ses gestes décelaient la force et une paresse voluptueuse les alourdissait. Derrière lui, traînait une odeur acre que répandaient l'huile de lentisque et la graisse d'agneau dont il se frottait le corps pour l'assouplir.
« Rêveuse, la princesse croquait des pistaches salées. Elle en prenait, machinalement, dans une petite assiette de bronze que soulevait une esclave accroupie à ses pieds.
« Elle éprouvait un trouble profond de la présence du bourreau. Une joie s'y mêlait qui agrandissait son désir. Le regardant, elle regrettait de n'avoir point dansé pour lui seul, afin de l'exciter à l'amour ; et au spectacle de sa mâle beauté, elle songeait d'armées nombreuses en marche à travers les sables, de guerriers, magnifiques et forts comme il était, qu'elle aurait conduits, par le pouvoir unique de sa beauté.
« D'après les ordres, il avait mis le trophée sur le sol, devant elle. A un signe d'Hérode, il se baissa pour le relever, montrant le jeu de ses muscles pleins. Derrière lui, Salomé sortit sans daigner entendre les convives couchés autour du Tétrarque, qui la rappelaient à grands cris. Dans la cour, elle repoussa Hérodias venue à sa rencontre, la flatterie sur la bouche. Et elle s'éloigna sur les traces de l'homme, attirée, alanguie, déjà soumise...
« Il s'arrêta, comme elle lui parlait, et déposa son fardeau. Puis, l'ombre remuée se ferma sur eux.
« Le plat d'or brillait dans un angle inondé de lune. Le bruit du festin s'était assoupi. Des parfums flottaient dans l'air frais. Sur les terrasses, les palmes inclinées et relevées par les souffles, frémissaient au-dessus des jardins comme de la
soie qu'on froisse. Le ciel libre scintillait. On voyait les astres trembler dans l'eau d'un bassin carré.
« Des gouttes de sang, pareilles à des fleurs semées, étoilaient encore les dalles, car les serviteurs s'écartaient des stigmates, par crainte de la mort qu ils signifiaient.
« Hérodias s avança, curieuse, vers la tête. Les chaînes qui reliaient les anneaux de ses chevilles, ses bracelets, le réseau de pierreries qui lui couvrait les seins, les monnaies inégales de son diadème, avaient une chanson grêle très aiguë.
« Accroupie devant le plateau, elle eut peur du silence de la bouche amincie et pâle. Elle crut entendre s'en échapper les malédictions anciennes, et se couvrit les oreilles...
« Elle épia autour d'elle et un sourire mauvais lui traversa les yeux, tandis que ses mains enhardies profanaient la barbe et la chevelure du martyr.Même, elle osa soulever les paupières bistrées qui se creusaient déjà. Après une longue contemplation, elle se leva en pleurant et rentra dans le palais. Ses sanglots et l'aigre sonnaille de sa parure emplirent la ténèbre des couloirs.
« Une paix solennelle était descendue. Un cri strident déchira la nuit ; des ailes larges s'abattirent sur la tête morte...
« L'aube rayonnait, quand Salomé traversa la cour déserte. L'oiseau s'envola, dans l'éblouissante joie du ciel, — découvrant sur la vaisselle d'or souillée de taches brunes, un amas de chairs
27a LA POSSESSION
saignantes. Salomé connut la pitié, devant ce visage en lambeaux : un liquide noirâtre coulait des orbites vides ; la bouche déchirée saignait, les lèvres mangées ; la peau partagée en lanières tombantes, dénudait le crâne crevé à coups de bec. Elevant la relique à hauteur de son visage, elle comprit alors son crime d'avoir voulu cela :
« — Et je t'aimais, Jean, je t'ai bien aimé !... J'aurais tout abandonné pour te suivre ! »soupirat-slle.
« Elle s'approcha du bassin clair où riait du soleil, parmi les nuagesroses et l'azur, etlaissa tomber dans l'eau cette pauvre tête, le prix de sa beauté triomphante ! D'énormes poissons se précipitèrent sur la nourriture nouvelle. On entendit chanter le plat d or, quand il toucha le fond de marbre. »
Servain se passa la main sur les yeux. Ayant médité longtemps, il rouvrit le livre dont les feuillets tremblaient sous ses doigts.
— Que lis-tu ? demanda Claire.
— Un livre... un livre rare que le fds Piehevin a trouvé par hasard, à Paris...
— Lequel ?
— La Narration authentique des amours de Salomé,princesse d' Orientât le récit de sondernier voyage. Ce n'est pas signé. Il y a un anneau qui porte un scarabée gris, au lieu du nom de l'auteur.
— Ça paraît t'intéresser. .. Veux-tu lire pour
moi aussi ?
— Je veuxbien, ma chérie, mais je lis si mal, lu sais !
— Mais non, va... j'écoute !
Les mots s'arrêtèrent dans sa gorge, aux premières phrases : puis sa voix assouplie suivant le rythme des périodes, s'éleva et s'abaissa, musicale et attendrie :
<( Toute la nuit, Salonié avait pleuré.
« Insensible à l'amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu'elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l'avait quittée à la porte, pour rejoindre sur le chemin, un jeune garçon vêtu d'une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.
« Elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.
« Gomme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes, l'indifférence de celui qu'elle préférait la faisait souffrir, immensément. La douleur lui inspirait les pires desseins et la mort n'apaisait point ses rancunes. Pour oublier, elle cédait à des soldats, sans jamais se donner d'amour. Personne n'avait encore assouvi ses désirs. Ils étaient infinis et devaient remplir le monde, avec la renommée de son habileté à la danse.
« Et par cette nuit, après l'affront qu'elle venait d'essuyer, le regard étincelant du nazir l'illumina-
toute. Sa voix rauque, elle l'écouta, délicieusement émue dans sa chair, et elle se revit, comme naguère, consumée de passion, palpitante, au bord de la citerne fétide d'où montaient les imprécations qui la comblaient d'une volupté nouvelle...
« Hérode attribuait au supplice de Jean les malheurs de sa maison. Il redoutait la séduction de Salomé, et il craignait de lui reprocher des caprices qui allumaient sa jalousie. Sa résolution faiblissait devant la beauté de la princesse, et il n'osait la châtier.
« Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur la mer l'attrista. La manœuvre des voiles l'inquiétait. Les splendeurs de la capitale de l'empire, les hommages que lui attiraient sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l'y avait devancée, ne dissipèrent point sa mélancolie.
« Près de Lyon, l'âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu'on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines, lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d'Orient, et elle s'affligeait d'être éloignée du pays des grenadiers, des palmes, et des cèdres qui versent une ombre odorante. Ses regards tournés à l'Est devinaient, au-delà de cette nature sèche, les Ion" gués fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes bleues qui, là-bas, figuraient, sur les murs des cités, d'héroïques incendies, et le sein-
LA POSSESSION 2?o
tilleinent des rivières qui s'écoulaient sans liâte sur des cailloux roses, vers les lacs tranquilles ! Elle ressentait la volupté des crépuscules qui l'avaient baignée, des nuits transparentes où l'air chargé d'efïluves sème sur les terrasses des rêves et des légendes... Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes : les yeux d'acier des Gaulois la glaçaient.
« En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié s'était établi dans une province méridionale de la péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bien aimée, dans les feuilles larges des plantes, 1 haleine des orangers, les plantations symétriques d'oliviers, l'ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple...
« La Galilée ! En ramassant sur la grève des coquilles pleines d'eau, elle se disait que cette mer allait au loin flatter les rivages chéris, et elle les revoyait, et les campagnes riches, les montagnes, les villes !
« Ah, Tibériade, la cité neuve au bord du lac où glissaient les voiles rondes ! La vie tranquille des pêcheurs ! Zabulon que protègent les monts avec leurs forêts! Iotapa sur l'autre versant, auprès de Gana, orgueilleuse de son négoce ! Bethsaïde, dans ses vieux remparts, environnée de prairies ! Magdala, intime et silencieuse comme
une chambre d'amour ! Naïm, au milieu de la plaine ; Endor où des femmes venues d'Egypte prédisaient l'avenir ; Nazareth, à l'occident, bâtie entre deux collines ! Le Jourdain majestueux, qui entraîne des herbes molles comparables à des chevelures ! Ptolémaïs et Tyr, en Phénicie, dont les gradins de marbre dominent la Grande Mer!...
«C'était l'admirable contrée parcourue au temps de son adolescence choyée ! Elle s'amusait des marques d'honneur que lui décernaient les députations* Elle faisait arrêter sa litière pour cueillir une rose qu'elle mordillait jusqu'au dernier pétale. Maintenant, au souvenir de ses désirs amoureux, une langueur l'exténuait, les membres alourdis, la pensée flottante, avec le sentiment d'une vie étrangère à la sienne logée dans son pauvre corps privé de joie.
« Les années s'écoulaient sans que sa mémoire en retint un seul jour. Elle vit mourir sa mère, dans une agonie effroyable ; puis, Hérode, rongé par une plaie nidoreuse et frappé d'épouvante, car, se rappelant les prédictions des sorciers juifs, il comptait les jours.
« Elle oublia vite ses parents. Son penchant à la rêverie l'avait préparée à la solitude. Elle s'absorba dans la contemplation des images qui ornaient son âme. Toutes revêtaient des couleurs heureuses et son visage leur souriait. Le temps s'échappait sans qu'elle en eût conscience. On la recherchait pour sa beauté et à cause du
respect superstitieux dont les Ibères, entouraient les étrangers.
«La charité des femmes la nourrissait ; elle n'avait pas révélé sa naissance. Elle longeait la mer en songeant et rentrait, avec la nuit, dans la maison que lui avaient léguée ses parents.
« Elle se passionna pour de petites plantes à la feuille épaisse et dentelée, qui étaient très rares dans les landes. Elle aima deux ans une chèvre noire qu'un pâtre lui avait échangée contre son dernier collier. Quand la bête fut morte, Salomé resta inconsolable. Elle n'en voulut point d'autre, mais elle accompagnait le chevrier dans les montagnes où il séjournait parfois longtemps, pour sentir autour d'elle le troupeau vivant. Cet homme lui parla sans rudesse. Ils partagèrent le pain et les oranges de ses repas. Un jour, il lui baisa les doigts. Elle offrit ses yeux, puis ses lèvres, aux caresses ; et quand ils descendirent vers le village, ils croyaient s'aimer pour la vie.
« On n'a point conservé si elle se prêta à des tentatives amoureuses nouvelles. Mais il est ccr~ tain qu'elle dut maintenir la souplesse de son corps et l'élégance raflinée de ses traits, jusqu'à un âge où cela devient merveilleux. Elle n'était plus qu'une gardeuse de chèvres. Cependant, il est écrit quelque part qu'elle dansa plusieurs fois, près de la mer, dans le clair de lune argenté, pour son amoureux ou pour elle-même. Alors, quand elle s'arrêtait, elle se cachait le visage comme une personne prise de vertige et elle
Ùj8 LA POSSBSSION
sanglotait, sans qu'on pût connaître le motif de ce chagrin, répétant :
« — Ah, Jean, comme je t'ai bien aimé ! »
Servain laissa tomber le livre. Une sueur lui glaçait les mains, et ses tempes étaient mouillées. Glaire lui reprocha doucement son animation :
— Laissons là cette histoire, mon ami !
Mais il la supplia de lire à son tour et elle céda.
« Elle suivait souvent le rivage qui forme trois anses resserrées avant le port. Elle accompagnait du regard les nefs en partance, la proue tournée à l'Orient. A l'arrivée des bateaux, elle attendait, des heures, afin de voir les marchandises qu'on sortait des cales. L'éclat des étoiles barbaresques l'émerveillait. On ouvrait des coffres pour vérifier la quantité des coraux, des perles et des amulettes. Il y en avait d'obscènes que les marins lui montraient en riant, car elle s'asseyait parmi les courtisanes qui engageaient avec eux des négociations.
« Elle préférait les cargaisons de fruits. Par les trappes ouvertes, une senteur fraîche, qui s élevait des cales, dilatait ses narines et lui rappelait l'odeur des chambres à fruits où son enfance gourmande s'était passée, avec les petites négresses qui en volaient pour elle et qu'elle dénonçait
afin de les voir fouetter.
« La diversité des langues 1 étourdissant, elle se remémorait un séjour à Gana, pendant les marchés qui attiraient des Lybiens enveloppés dans des écharpes rouges rayées d'or ; les péripé-
Ities d'un voyage à Ptolémaïs aux quais de marbre, avec sa flotte de navires plats dont l'avant recourbé comme un col de cygne, est peint de couleurs vives. . . »
— C'est cela !.. je les ai vus, les beaux navires sculptés, aux voiles toutes blanches pareilles à des ailes immenses !
— Oh, Pierre !.. Pierre !
— Je les ai vus ! Ils approchaient lentement de la côte et s'arrêtant devant la ligne des roches, ils couvraient la mer... Les avirons ruisselaient au soleil. Le vieux chanteur reprenait sa lyre... Les femmes rangées autour de sa litière attendaient d'être choisies... Je sais la suite... Elle est apparue sur le sable, au milieu d'une escorte fastueuse . . .
— Ah, tais-toi, tais-toi !
— Hein, qu'y a-t-il?.. Tu lisais... Pourquoi t'es-tu arrêtée? Que se passe-t-il?.. Ai-je dit quelque chose?.. Mais parle donc ! Parle...
— Oh, tu m'épouvantes, mon bien-aimé ! Tes yeux ne me voient plus ! Tu dis des choses...
— Qu'ai-je pu dire? Répète... répète... Il n'y a rien, tu le sais bien... Je vais lire maintenant...
s8o LA POSSESSION
— Je t'en prie, mon ami, jette ce livre, il brûle... Nous allons être très malheureux en core...
— Il n'y a rien... Ecoute la belle histoire...
«... avec sa flotte de navires plats dont l'avant, recourbé comme un col de cygne, est peint de couleurs vives... Elle s'intéressait, toute petite même, à ce peuple de marins hâlés. Ceux des îles grecques avaient sa préférence. Un charme se dégageait de ces hommes déliés et minces, dont elle ignorait s'il fallait l'attribuer à la douceur de leur regard, aux boucles noires que formait leur chevelure, à la sauvagerie de leurs dents éclatantes entre des le vues un peu épaisses, ou bien surtout, à la langue harmonieuse qu'ils parlaient. On disait : les Hellènes, et elle n'était point étonnée qu'on les appelât de ces syllabes sans force... Ceux de Tyr étaient bruyants, brutaux dans leurs mouvements, et ils portaient un bonnet disgracieux. Les Africains, graves et lents, conservaient dans leurs attitudes la dignité des idoles, et, la voix gutturale, ils s'exprimaient par mots brefs... Et tous les autres, les Romains arrogants, les Carthaginois, habiles au commerce, qui étalaient des richesses pour tenter la convoitise des femmes ! . .
« Le silence descendu sur les vaisseaux, Salomé s'attardait à écouter le clapotis des lames contre les carènes ; puis, la tête lourde, précédée de
visions, elle s'en allait le long de la mer. La lumière du c- î *^ l y venait mourir, tandis que dans sa mémoire s'effaçaient tristement les reflets de
sa vie.
« Elle retroavail.au milieu de ses chèvres, la tranquillité de son àme, et à l'accueil serein quelle faisait au présent, on reconnaissait qu'elle avait oublié les jours peut-être meilleurs.
« Un pressentiment l'agita, quand elle eut distingué sur la haute mer un bateau mieux paré que les autres. Il devait à ses proportions allongées, à la disposition de sa voilure, une plus grande Aitesse... Elle embrassa son ami sans rien dire; et courant, elle ne se retourna point vers lui, qu'elle fût arrivée au port.
« 11 y avait une foule pour attendre le navire. Les hommes montaient dans les mats afin de le reconnaître, et ils s'interpellaient. Salomé fixait obstinément les vagues jusqu'à l'horizon. Aux cris qui l'entourèrent soudain, levant la tête, elle aperçut le vaisseau chargé de dorures dontléquipage achevait de plier les voiles safranées. Elle se sentit défaillir, et de ses paupières baissées deux grosses larmes glissaient...
« Comme le soir tombait, les gens rentrèrent. Un silence enveloppa les quais déserts. Elle, était restée à la même place, accoudée, la pensée au loin. Des feux, un par un, s'allumaient sur les barques. On y avait disposé les voiles pour la nuit, sur le mât couché. A la lueur violente des brasiers, les faces surgissaient de 1 ombre.
La palpitation des étoiles animait les moires de l'eau. De temps en temps, un oiseau traversant l'espace jetait un cri que 1 immobilité de l'air prolongeait.
« Quand la nuit fut complète, on entendit l'avertissement des veilleurs, à intervalles égaux. Des marins s approchèrent de Salomé. Elle détournait seulement la tête ; mais après leur départ, elle se reprochait de ne pas les avoir interrogés.
<( Comme elle se levait pour partir, les jambes fatiguées, lassée de cet espoir trompé qui l'avait retenue là, un chant monta. Elle s'étendit sur la pierre, soulevée sur les coudes, le menton dans les mains, — aux écoutes. Elle savait cesparoles. Elle se prit à les redire, à mi-voix, avec le chanteur; puisa son tour, de toute son âme, elle chanta. Les vigies suspendirent leurs appels et l'homme se tut. Lorsqu'elle eut fini, elle se sentit honteuse, au léger mouvement qui agita les équipages. Sur le pont du navire dont la vue l'avait tellement troublée, les hommes montraient une animation extraordinaire. Ils semblaient discuter passionnément, pressés contre le bord, et des bras tendus paraissaient la désigner. On surprenait des paroles :
« — C'est une femme !
« — Là, regarde !
« — Elle est belle !
« — Elle doit-être du pays !
« — Une Galiléenne?
« — Il faut que quelqu'un s'en approche I
Là POSSKSSION 1283
« — Moi ! — Moi ! — Moi !
« — Non ! elle aura peur, elle se sauvera !
« — Il faut lui parler d'ici, on verra bien après !
« Alors un de ceux-là, quand leurs conversations furent suspendues, dit dans un idiome de Galilée où se mêlaient quelques mots en usage depuis l'occupation romaine :
« — Toi qui chantes, tu es de Galilée ? Viens à nous!... Nous sommes ici quelques Galiléens, parmi des Phéniciens qui ont notre amitié... Tu chanteras au milieu de nous et, à l'aube, tu emporteras un sachet rempli de terre de Magdala ! Tu sais qu'elle est toujours parfumée, même après des ans, et ainsi, dans ta maison, tu croiras respirerl airde là-bas qu'on n'oubliejamais. Tu prendras par poignées de l'orge récoltée dans la plaine qui entoure Naïm et des boules d'ambre percées pour t'en faire un collier...
« — Quand partez-vous? demanda- t-elle.
« — Le jour d'après demain, si les vents nous aident.
« — Où allez-vous ?
« — Nous retournons à Tyr... Nous ferons escale à Ptolémaïs et, avant, dans les îles, selon la cargaison...
« — Je suis de Galilée comme vous ! . . . Un sachet de terre, de l'orge et de l'ambre ne me suffiraient plus !... C'est toute la patrie qu'il faut à mon regard : à ma bouche, ses brises douces et la pureté de ses fontaines ; à mon oreille, le murmure caressant de ses beaux lacs ! Emportez-moi ! . . .
a84 LA possession
Emportez-moi !
« — Amie, les Phéniciens sont les maîtres sur ce navire. Ils demandent si tu as de l'or...
« — Je suis encore belle ! . . .
« — Tu sais, ce sont des marchands...
« — Je possède une maison. On en tirerait une somme, je suppose...
« — Voici... Nous venons à toi... Attends...
« — Ah, emmenez-moi ! emportez-moi ! ... Je connais des poèmes... Je chanterai pour vous... Je sais danser à me faire aimer d'un roi : je danserai devant vous, la nuit, au milieu du grand silence de la mer... On disait qu'il y avait d'étranges promesses au fond de mes yeux... D'un battement de mes paupières, j'aurais conquis l'empire... et je ne l'ai pas voulu ! Ah, je vous conterai toute mon histoire ! Elle émerveillera les hommes bien après que nous serons morts ! Et je vous la dirai toute ! Mais, emmenez-moi ! emmenez-moi ! Mon nom, si vous l'appreniez, vous saisirait de respect... J'ai eu des esclaves par centaines... Je faisais mouvoir des armées... Des flottes entières, obéissaient à mon caprice ! Vous saurez tout, emmenez-moi ! J'embellirai la traversée... Emportezmoi !
« Des sanglots étouffaient ses paroles. Les bras tordus, les mains jointes dans une crispation, elle jeta de tels cris qu'un tumulte indescriptible envahit le port, — tandis que le canot approchait lentement. Dans sa hâte à y descendre, elle faillit tomber. Les rameurs la placèrent au centre.
LA POSSESSION a35
Gomme ils la questionnaienl tous ensemble, incapable de répondre, elle embrassa furieusement ceux qui était le plus près d'elle ; et aux oscillations de la barque, apaisée, elle fondit en pleurs,
« Elle ne quitta point le navire qu'il partît et ne parut sur le pont qu'après qu'on eût gagné le Large. La cote dessinait une ligne blanche sans hauteur où les constructions se distinguaient à peine. Alors seulement, elle se souvint des années vécues dans ce pays, des chèvres, du pâtre aussi. Elle n'avait plus songé aux ossements qui reposaient là : ses parents. Mais son regret céda devant l'espoir des voiles palpitantes.
« Elle offrait son visage à la vivacité des vents ; elle contemplait la traînée d'écume, qui ouvrait un angle derrière la poupe. Prenant conscience du changement de sa destinée, elle fut heureuse.
<( Au soir du premier jour, les Baléares apparurent, ensevelies dans la pourpre d'un couchant splendide. Elle s'était assise près du gouvernail, pour admirer plus longtemps ces terres éblouissantes. Des parfums s'échappaient de leurs terrasses d'orangers. Elle respirait de toutes ses forces, enivrée.
« On passa les îles italiques redoutées des navigateurs. Dans l'ignorance du danger, elle les aima pour l'ondulation gracieuse de leurs rivages, et parce que le ciel, dès ce moment, découvrit jusqu à l'horizon sa nappe bleue dune absolue limpidité, qui rejoignait les eaux dans un arc infini.
«Au lever d'un jour, Mélita, avec ses granits
soufreux qui supportent des jardins éclatants, surgit au milieu de vapeurs roses et violacées, comme une gerbe immense de fleurs ou de flammes. Et ce fut la mer des Syrtes, puis la Grande Mer aux lames courtes. Un point blanc au sud : Alexandrie ! Salomé pressait ses mains sur son cœur pour le contenir ! On laissa Chypre sur la gauche : elle, croyant rêver, se pinçait jusqu'à saigner pour se convaincre de la réalité.
« Elle ne s'était pas occupée des batailles qu'on n'avait pu réprimer à bord : deux hommes, à cause d'elle, étaient morts ; un adolescent, presqu'un enfant, s'était tué ; un matelot blessé l'appelait dans un délire depuis quatre nuits. Car elle avait chanté pour les Galiléens ; et, quand elle eut dansé, une tempête de folie avait soulevé tout l'équipage dont les hurlements emplissaient l'étendue ! Nul n'avait osé la toucher, dans la crainte des autres, et, sur leurs couches, tous veillaient, le couteau nu au poing.
« Ce fut encore Joppe qu'on devinait ; Gésarée. enPalestine ! Ensuite, lesrivagesphéniciens déroulèrent leurs falaises claires qu' interrompaient des plages d'une blancheur éblouissante. L'apparition des arbres avertissait du voisinage des villes. De petites taches brunes étaient les cités de pêcheurs. Salomé parcourait la longueur du navire, dans une agitation extrême : on n'arrivait pas, on n aborderait donc jamais, la terre était toujours aussi loin ! Elle se plaignait à tout le monde, questionnant les matelots, inquiète, nerveuse...
LA POSSKSSIOX 287
« Soudain, à 1 abri d'un cap rocheux, une ville plus vaste, avec des gradins de bâtisses, apparut dans le poudroiement du soleil. La vigie signala : Ptolémaïs !
« Ptolémaïs ! Penchée à la proue, elle embrassait du regard la silhouette rose qui grandissait, à mesure que l'eau filait contre la carène, en sifflant. Au-dessus délie, les voiles claquaient. Elle aperçut nettement une maison, une autre, puis toutes, et dans le lointain, pâle, la montagne au pied de laquelle, divisée en deux bras opposés, la route conduit à Gabara ou à Iotapa, la sentinelle de Gana.
« Alors, elle n'eut de répit d'agiter sonécharpe, riant et pleurant tour à tour, et sa chevelure enroulée sur ses épaules paraissait de la lumière sur de la neige. Maintenant, on voyait les quais entre les bateaux, la couleur des insignes au sommet des mâts, le mouvement d une foule indolente. Elle reconnut la tour avancée en mer, la maison carrée du chef de légion. Elle interpella les rameurs du premier canot qui passa près du bord. Enfin, les voiles descendues, on étendit les grandes rames dont chacune était manœuvrée par trois hommes. Et le navire entra dans le port au milieu d acclamations.
<( En débarquant, elle ramassa une poignée de sable et, l'ayant portée à ses lèvres, elle laissa couler entre ses doigts la poussière brillante.
« Les costumes étaient demeurés les mêmes, comme les rues ; elle reconnut sur une petite pla-
ce, dans le quartier des pêcheurs, l'hôtellerie où on les avait conduits, elle et ses parents, la veille de leur départ pour Rome : c'est là quelle s'était séparée de son esclave chérie, Maïna, qui parlait de mourir si on l'abandonnait. Qu'était-elle devenue, la petite Maïna aux cheveux crépus ? Si au moins elle avait tenu parole !
« Salomé se rappela qu'elle n'avait pas d'argent ; c'était encore loin, la Galilée ! Elle accepta trois figues d'un marchand qui lui débita des galanteries. Des courtisanes passaient avec des rires sonores. A une qui demeurait seule, le front soucieux, elle sourit avec bonté :
« — Tu es de Galilée ?
« __ De Nazareth, comme le beau Prophète!
« — Quel Prophète ?
« — Ah, tu ne sais pas !...
« __ Si, je me souviens !... Ils l'appelaient Jésus. On l'a mis en croix... Mais je suis partie depuis si longtemps !... Tu es triste ?
« Parfois... Quand je n'ai pas d'amant !
« Et moi. je ne sais pas où coucher...
(( Marche une heure sur le quai et tu ne seras
plus en peine.
« — Je n'y aurais point pensé.
« __ T'ai-je fâchée? Si tu préfères, accompagnemoi, j ai de bonnes nattes... Ton nom?
«__ Mon...? Salomé!
« On m'appelle A- esta, par dérision, je crois : j'ai oublié mon nom d'enfant...
«__Je voudrais gagner Gana, puisTibériade ou
quelque autre ville du lac...
« — Ah. c'est loin ! Mais, ce sera bientôt le grand marché à G an a, Il y a des voyageurs qui viennent me voir avant de s'y rendre. Si tu veux... Si tu n'es pas farouche, car tu plairas quand je t'aurai donne des poudres et du fard, — tu pourrais partir avec une caravane?
« — Tu es bonne sans me connaître.
« — Alors, viens-tu?... Mais pourquoi vouloir retourner en Galilée ?
« — J'y ai passé mon enfance...
« — Tu veux revoir tes parents?
« A cette question, Salomé mesura la profondeur de sa détresse. Elle ne s'était pas inquiétée des suites de ce voyage, dans la joie de l'entreprendre, de revoir les pays dont le souvenir enchanté l'avait suivie d'exil en exil, d'année en année, comme un miroir qu'elle aurait porté en marchant pour regarder derrière ses pas sans se retourner :
« — Mes parents sont morts là-bas... Personne ne m'y reconnaîtra ?
« — Ne pleure pas, les larmes sont amères et inutiles... Que faisais-tu?
« — Là-bas ?. .. Je n'étais plus qu'une gardeuse de chèvres. »
Un peu plus calme, Pierre interrompit sa lecture pour remarquer :
— Ah, ah ! une gardeuse de chèvres !... Il y en
2go LA POSSESSION
a ici, de ces filles ! Mais c'était une princesse, elle, une princesse ! et ça se reconnaît !
— Voyons, Pierre, tu discutes, comme si tu oubliais qu'il s'agit d'une histoire que l'auteur mène à son gré !
— Encore faut-il que ce soit conforme à la vérité : Salomé, elle a \écu, elle vit même encore, puisque je l'ai...
Il se ressaisit soudain, et, bonhomme, se frappant le front, il ajouta :
— Tiens, j'allais dire une bêtise î
Glaire se sentait quelque peu rassurée. Il alla l'embrasser et, rouvrant le livre, il lut en marchant à travers la chambre.
« — Là-bas?... Je n'étais plus qu'une gardeuse de chèvres...
« Elles firent quelques pas. Salomé était songeuse. Comme sa compagne l'observait de côté, elle reprit :
« — Une gardeuse de chèvres... Mais j'ai connu d'autres jours ! . . . La destinée est variable. . . Je ne te dirai pas toute mon aventure, tu croirais que je mens, comme ces matelots qui m'ont ramenée. Ils ont ri en apprenant... la vérité ! Je me suis tue, et, pour mettre fin à des railleries qui me faisaient mal, j'ai dansé pour eux toute une nuit...
« — Tu sais la danse?
« — Ah, après, ils voulaient tous ni'avoir et ils se battaient: j'en ai vu mourir ; on les jetait à la
mer....
« — Oh, viens vite ! Chez moi, ta médiras tout... Je ne rirai pas comme ces brutes... Si tu 111 avouais : « Je suis la lille d'un centenier... » ou bien, « je suis née d'un roi », je te croirais!
« — Tu vois bien que non !
« — Comment?
« — Eh bien ! je suis née d'un roi ]
« — Ah?... ça ne fait rien, viens toujours! Tu verras, j'ai deux petits cyprès, moins hauts que la main n'est longue, et qui ne grandiront pas : je t'en donne un ! Ils sont dans des pots qu'on m'a rapportés de Paphos... Tu me montreras comme tu danses, dis ? Il y a, dans la ville basse un vieux joueur de lyre : je le retrouverai. Tu choisiras parmi mes étoffes et mes tuniques, celles qui te plairont. Et les autres femmes nous jalouseront pour le nombre de nos visiteurs !
« — Je te comprends !
« — Mais, bien entendu, tu prendras la moitié de leurs cadeaux ! Ainsi, avant la fin de la saison, tu pourras retourner en Galilée si tu le veux encore !
« — Tu as raison et tu es bonne, Vesta!
« — Tiens! c'est là, cette petite maison au portique vert avec une couronne de myrtes ! Tu ne vois pas, mais on distingue la vigne autour des colonnes !
« — Oui, je l'aperçois... Ah, c'est ici! Tu es bien logée...
« — Et tu vois, il n'y a point d'enseigne comme c'est la mode parmi les femmes... Entre, et désor.
mais sois ici chez toi !
« Salomé aima cette hospitalité. Il y avait, pour les heures de repos, des jeux d'osselets aux faces multicolores et d'énormes dés qui surprenaient par leur légèreté, passe-temps favoris de sa jeunesse.
« Elle se plia sans effort aux nécessités de sa condition. Il venait des patriciens, beaucoup de marchands, des magistrats qui apportaient la gravité de leur profession dans la recherche d'un plaisir compliqué : elle se laissait aimer par tous, indifférente et dédaigneuse, attentive seulement à la richesse des oboles, car l'idée du voyage en Galilée la hantait. Elle rêvait d'y rentrer, au milieu d'une pompe qui la fît reconnaître pour la fille d'Hérode, au mépris des autorités romaines.
« Vesta renonçait à l'en dissuader, après lui avoir énuméréles inconvénients d'une telle entreprise. Mais, par ses attentions et en redoublant d'amitié, elle pensait la retenir. Quand Salomé se montrait nue, elle lui découvrait chaque fois une perfection et c'était un sujet d'imaginer d'autres caresses pour endormir sa volonté.
« Un marchand, jeune et d'une grande beauté, vint dans leur maison. Il arrivait de Tyr pour compléter son équipage et assister à la foire de Cana, qui était proche. Cette raison, plus que l'harmonieuse proportion de son corps, toucha Salomé. Empressée à le servir, elle simula dans ses bras une sensibilité qui le rendit violemment amoureux, après deux nuits. Vesta comprit que
Le dessein de son amie s'allait réaliser. Elle fut prise d'une douleur touchante qui eût fait hésiter Salomé, si des colères n'avaient modifié dans la suite cette impression sentimentale. En outre, L'occasion était des meilleures: pourvue de tuniques, de bijoux incomparables, son amant avait ajouté plusieurs mines d'argent à ce qu'elle possédait déjà. Et la princesse entrevoyait la possibilité de partir avec la caravane qu'il organisait, sans rien prélever sur son trésor.
« La chaleur obligeait les convois au repos pendant la majeure partie de la journée. Les chameliers préféraient se mettre en route au début de la nuit, pour fournir une longue étape et ménager les bêtes. Vingt-trois coffres de marchandises formaient la charge de douze chameaux, dont l'un complétait la sienne, des sacs de vivres avec les outres. Un autre, servait de monture au guide. Enfin, au centre de la colonne, le quatorzième animal, couvert d'un caparaçon superbe, portait la litière du marchand.
« Elle était spacieuse. Cinq tentures de fine toile y maintenaient la fraîcheur et une ombre charmante qui se réfugiait dans des miroirs inclinés. La disposition des coussins était pour atténuer le balancement de la course. Il y avait des cassolettes de cuivre : on y jetait des pastilles composées d'une quantité d'herbes sèches, qui dégageaient, pendant leur combustion lente, des anneaux d'une fumée pâle aromatisée. Il y avait encore un vase d'agathe, de l'épaisseur d'un
29'j LA POSSESSION
sarcophage, pour conserver l'eau des ablutions; et un tabouret portant des boites d ivoire, toutes ovales, qui contenaient une variété de confitures acides ou des pâtes fondantes, contre la soif. Salomé n'excepta d'en ouvrir aucune et d'y empreindre le bout de sa langue pointue.
« Les détails de l'aménagement lui firent bientôt oublier son chagrin que Vesta ne se fût pas levée pour l'accompagner jusqu'au seuil de la maison.
« Vers le milieu de la nuit, comme la chaleur avait diminué, les rideaux soulevés de chaque côté ouvrirent de larges baies. La caravane entrait dans le désert. Le sable criait sous le pas des chameaux et on entendait leur respiration. A perte de vue, le firmament tendait sa voûte profonde. Du silence tombait des constellations, avec la lumière. Salomé se dressa, frémissante, et elle pencha le visage au dehors. L'air était encore tiède. Son regard fouillait l'espace infini. Une joie sauvage et âpre montait en elle. Le marchand lui parla tendrement, ému, sans démêler si c'était de sa beauté ou du spectacle grandiose qui s'offrait à lui. Un frisson la parcourut toute entière, et, haletante, elle s'étendit sur les coussins, abîmée sous 1 immensité de son désir. Il se coucha près d'elle, et, l'ayant surprise dans l'abandon de sa chair, elle jeta de tels cris qu'il sembla qu'ils dussent résonner pour l'éternité !
« L'homme ne soupçonna pas le miracle : dans cette nuit, Salomé avait reconquis tout son passé, avec la terre galiléenne dont elle approchait !
Elle se releva, princesse, e1 dans ses yeux, au lieu de cette Langueur que laisse le souvenir des caresses, brillait la volonté de la domination.
« Aux approches de Cana, elle revêtit des vêtements splendides et, ruisselante de pierreries, elle attendit d'apercevoir la ville. En passant la porte, elle ne ressentit point d'émotion comparable à celle qui lavait prise devant Ptolémaïs. Elle était soucieuse : un pli creusait son Iront ; depuis deux jours, elle n'avait prononcé aucune parole. Alors, elle voulut seulement qu'on descendit la litière pour la confier à des porteurs.
«Une foule nombreuse animait le s rues. Chaque place réunissait les gens d'un même négoce. Elle les traversa toutes, avec la secrète espérance d'être reconnue. On la regardait. Des Arabes interrompaient leurs calculs pour la contempler. Autour d'une colonne, étaient assemblés les lapidaires. Elle remarqua les Egyptiens, à leur costume, parce qu'ils venaient autrefois chez son père proposer des émeraudes et des perles. L'un d'entre eux s' approchant avec un salut obséquieux, ouvrit une cassette. Elle crut le retrouver dans sa mémoire, car il était borgne.
« — Me reconnais-tu ? interrogea-t-eile.
« Il cligna de l'œil, lit mine de réfléchir, et répondit :
« — Princesse, attends donc, attends un peu... ne t"ai-je pas vue à Jérusalem, fan dernier, au temps de la Pàque ?
« Il mentait, dans 1 espoir de conclure une al-
faire. Salomé, du geste, l' écarta. Elle laissa tomber un des rideaux et des pensées mélancoliques l'envahirent. Elle craignit, pour la première fois, d'avoir perdu sa beauté. Mais ayant baissé un des miroirs, elle s'y regarda. Satisfaite de son sourire, elle appuya les lèvres contre son image. Pourquoi s inquièterait-elle ? Ce peuple de marchands pouvait l'avoir oubliée. Combien même l'avaient jamais vue! A Tibériade, les pêcheurs la nommeraient dans leurs acclamations, elle n'aurait point à chercher, à demander, — tous se prosterneraient! Et elle éprouvait déjà, le long de ses mains délicates, leurs baisers rudes, comme jadis!
« Elle accueillit son amant avec les marques d'une satisfaction si vive qu'il se flatta de l'avoir causée. Il avait réussi dans la plupart de ses marchés et l'homme que la chance favorise penche toujours à s'exagérer son propre mérite. La vérité est que Salomé comptait l'associer à ses projets. Il garda une partie de son train pour le voyage de Tibériade, où il résolut d'accompagner sa maîtresse, après avoir terminé ses échanges. Ils demeurèrent une semaine à Gana ; puis l'expédition s'engagea sur la route des Oliviers qui s'oriente vers le Sud.
« Salomé céda à une impatience qui compromettait l'égalité de sa conduite. Pourtant, ellesutprodiguer à son compagnon assez de témoignages aimables, pour qu'il pensât lui inspirer la même passion. Elle choisissait le moment d'accorder
chaque faveur et savait la mesurer sans en rien laisser paraître, avec un tact qui augmentait son prix, de manière qu'au terme de la dernière étape, le marchand la suppliait d'agréer encore sa compagnie, pendant le séjour qu'elle ferait auprès du lac. Elle lui ferma la bouche, de sa main, et son regard énigmatique l'enveloppa.
« Tibériade montra quelques toits de son faubourg ; puis, dans un flamboiement, le palais d'Hérode dressa son portique de marbre, sa colonnade, et ses arcs triomphaux, érigés comme une flatterie à l'adresse de César. Autour, le bois de lauriers-roses était fleuri ; les palmiers dessinaient une ligne mobile que la majesté des cèdres dominait. Une odeur capiteuse venait des jardins et la brise y mêlait le parfum des grands iris épanouis sur la rive. Puis, la ville, avec la multitude de ses maisons peintes, ses terrasses, ses rues tortueuses qui descendent au lac, apparut dans sa paix coutumière. Salomé découvrit le miroitement bleu des eaux, les barques au loin, et enfin, celles qui rassemblaient au port le bouquet prodigieux de leurs voiles rouges, brunes jaunes, blanches, parmi la gloire du jour !
« N'était l'enthousiasme qui soulevait son âme, elle se fût imaginé n'avoir jamais quitté Tibériade, tant chaque chose y ressemblait au souvenir qu'elle en avait emporté. Et elle ne doutait pas que la population eût conservé la mémoire des anciens maîtres du pays : de vieux serviteurs renoueraient la tradition de fidélité à sa famille
que l'exil avait interrompue ; et, replacée à son rang, elle élèverait les artisans de sa fortune. Car elle ignorait toujours que le mécontentement populaire, plus que la médisance des ambitieux, avait contraint l'empereur à mander le Tétrarque pour se justifier devant le Sénat de Rome. Elle se rappelait bien les dernières années passées à M acheronte, mais elle attribuait ce déplacement de la cour à un caprice d Hérode qui devenait versatile, — au lieu d'y reconnaître une conséquence des émeutes qui avaient acculé ce prince à la fuite.
« Les soins de son amant la touchaient. Elle souhaitait, pour l'en récompenser et flatter sa vanité, de s'offrir bientôt à sa vue, avec les insignes du pouvoir. Elle questionna les marchands qui venaient s'entretenir chez lui de la qualité des sésames, des étoffes, du crédit de certains débiteurs d'Alexandrie, de Tyr etdelaPerse. Elle n'obtint que des renseignements évasils sur la popularité des consuls et du régime que l'empire imposait à ses colonies :
« — Nous ne prenons point de part dans les affaires publiques, disaient-ils. Le soin de notre commerce est une occupation absorbante. Il est productif et se développe : cela nous induit à considérer nos vainqueurs comme habiles aussi dans la paix. Et ceux-là mêmes qui sont humiliés de la dépendance où le sort des armes a jeté notre pays, hésiteraient devant les moyens de secouer ce joug et les conséquencesd'un retour vers
LA POSSESSION' a#9
le passé... Quant au peuple, il ignore s il doit se plaindre ou bénir ses maîtres : son incertitude constante a de tout temps l'ait la foire des orateurs et des factieux.
« Elle eoneluait à 1 indillércnce de la classe riche. Sous prétexte cl un besoin de méditer que son ami jugeait Tort naturel, elle le quitta des journées entières. 11 établissait dans la ville des ramilieations propres à y multiplier, dans Ta venir, son négoce. Elle, cependant, visitait le quartier des artisans et des pécheurs, dépassait les portes citadines afin de se niéleraux agriculteurs, pour connaître le peuple.
« Nulle part, elle ne découvrit la trace d une préoccupation diflérente des nécessités immédia tes de la vie. Ces hommes ne connaissaient de César que son elligie boursouflée sur les monnaies ; aussi lui attribuaient-ils une puissance comparable à celle de l'or et ils s'arrêtaient à cette conception simplifiée de l'empire.
« La mémoire des vieillards s encombrait du détail d événements qui leur avaient été particuliers : la chose publique y demeurait étrangère. Quelques-uns prononçaient le nom d'Hérodepuis se taisaient, sans que Salomé sût s'ils avaient réellement oublié, ou si la crainte les retenait d'en dire davantage.
« Par des réticences adroites, en vain (lie tenta de stimuler le souvenir chez ceux qui paraissaient intelligents, pour en être reconnue. Ces démarches l'affectèrent cruellement : sa foi
300 LA TOSSESSION
dans une destinée meilleure diminuait et, au lieu des ambitions qu'elle avait nourries, une sourde envie travailla son cœur.
« Un Juif qui enseignait les Livres, lui parla avec les marques d'une déférence extrême. Elle en fut troublée et pensa défaillir, quand il l'eut nommée. Gomme elle l'interrogeait sur le moyen de rassembler des partisans actifs autour d'elle, il ne lui cela point la folie d'un tel projet :
<( — Rome est avertie par ses consuls. Au moindre signe d'agitation dans le peuple, sa domination légère s'appesantit. On l'a bien vu, après le supplice du Nazaréen qui projetait de rétablir le royaume de David. Beaucoup écoutaient sa parole et l'appelaient rabbi : pourtant il n'avait étudié les traditions ni les Livres. Son influence aurait pu s'accroître : c'est pourquoi Rome l'a livré aux docteurs de l'Eglise. Pour toi, princesse, songe à demeurer belle, seulement : il serait dangereux d'ébruiter tes desseins.
« Dans les bourgades assises entre les collines et le lac, elle gagna l'amitié des femmes en distribuant des cadeaux parmi les enfants. Ils étaient l'unique souci des plus jeunes d'entre elles, avec le rendement de la pêche et les moissons. Les autres recherchaient dans leur vie passée. Toutes se rappelaient Jésus ; leur voix s'adoucissait pour conter ses miracles, les paraboles qui renfermaient son enseignement :
« — Nous l'avons vu marcher sur les eaux, et d'un geste, apaiser la tempête...
LA rOSSKSSION
3oi
« — Les plus endurcis des hommes pleuraient à
sa parole....
«__ H accueillait les pauvres, et ses]prom esses
encourageaient. . . .
«— Il disait : «Mon père qui est dans le ciel » et tous le croyaient, à cause de la bonté qui éclairait son visage....
« Elles avaient été frappées par la simplicité du Prophète et la tendresse de sa doctrine. Il avait épandu sur elles un rayon délicieusement blanc qui entretenait leur âme clans une émotion bonne.
«Salomé en suivantleurs récits, songeaità Jean..
« Le marchand la supplia de l'accompagner en Phénicie. Elle ferma l'oreille à ses prières. Quand elle lui eût appris sa naissance et les obligations qu'elle lui imposait, dans ce pays, il réprima poliment un sourire et prit congé.
« Salomé possédait une fortune assez considérable, un esclave, deux femmes, et des bijoux. L'agrément de sa maisony attirait une compagnie élevée. Les hommes la désiraient. Ils en donnaient des marques certaines. Quelques-uns pensaient ajouter à la chaleur de leurs protestations passionnées par de généreux présents. Elle acceptait les unes et les autres, comme un tribut qui honorait ses adorateurs. Ils occupaient le premier rang par leurs charges ou les richesses. Aucun d'eux cependant ne pouvait se vanter d'avoir obtenu la moindre des faveurs dont elle avait comblé le marchand.
« Elle ne cachait point quel enthousiasme lui
3J2 la possession
inspirait la race élégante et forte des hommes du peuple : elle se vantait daller choisir ses amoureux dans les rues basses, près des bassins, et de s'être plusieurs fois laissé aimer, au fond dune barque brillante d'écaillés, imprégnée de 1 odeur du poisson. Elle disait : « Voilà où lame de la nation et sa forme se retrouvent J Quand un de ces rustres me serre entre ses bras, je crois m abandonner à la Galilée entière ; leurs baisers résument les aspirations delà patrie et, dans leur jouissance, je la sens palpiter toute ! » C était sa pensée. Ils n'en comprenaient point la grandeur et répondaient par cette raillerie que les philosophes légers avaient mise à la mode. Elle acquit. la réputation de rechercher les paradoxes et la souplesse de son esprit ne fut pas moins admirée que la perfection de son corps et ce dédain des hommages qui excitait le zèle de ses courtisans.
« Ainsi, des années s'écoulèrent. On vit parfois un batelier ou un pêcheur se mêler à la société polie qui entourait Salomé. Elle affectait de leur prodiguer ces soins que la plus profonde passion peut seule inspirer à une amante. Ses amis déplorèrent la grossièreté de cette fantaisie : beaucoup négligèrent ces réunions, pour s être vus interpellés, en plein jour, devant la foule amusée, par quelqu'un de ces goujats dont ils avaient souffert la compagnie.
« Bientôt, afin de retenir autour d'elle les derniers délicats, elle crut devoir leur céder. Ce fut sa faute décisive : ils la quittaient, après un délai
convenable. Entre eux, ils pensaient se venger de sa longue rigueur, en lui déniant même les qualités de l'esprit dont ils l'avaient si souvent louée. D'autres les remplacèrent, ceux qui suivent à quelque intervalle les créateurs de la mode : elle s énerva à leur contact. Puis, il n'y eut dans sa maison qu'une engeance vile.
« C'étaient de terribles gens. Elle considéra avec mélancolie, qu'ils pouvaient ne point rélléchir le sentiment de la patrie ni résumer ses aspirations. En leur présence, elle n osait plus porter de bijoux. Elle laissa mourir son ambition, résignée à recevoir leurs coups et à subir leurs caresses rudes. Ses précautions ne l'empêchèrent pas d'être volée.
« Salomé allait roder aux abords du palais. Le murmure des jardins réveillait ses réminiscences et la vie, au milieu d elles, s'endormait délicieusement. Elle y vint retrouver son ombre ancienne, la nuit, laissant sa maison à la merci de ces hommes déplorables. Elle rentrait avec l'aube, les cheveux perlés de rosée, l'âme llottante dans une langueur voluptueuse.
« Pour éviter le scandale, — car ces hommes qui ne bornaient plus leurs exigences menaçaient de la dénoncer, — elle partit avec le peu d'or qui lui restait. Elle s établit dans la campagne où elle acheta quelques chèvres qu'elle menait paître.
« Elle se souvint des jours qui ressemblaient à ceux quelle vivait maintenant: le bon chevrier qui l'avait aimée, l'Espagne ! Un caprice fou avait
3t>4 LA POSSESSION
changé tout cela ! Le rêve qu'elle contemplait en elle, sans le laisser deviner, voilà ce qu'il était devenu !
« Ah, elle n'était qu'une gardeuse de chèvres, alors, mais des songes ornaient son âme, qui dépassaient l'infini du ciel et toute la mer ! Ils lui montraient la Galilée comme on eût ouvert au soleil une immense cassette de pierreries ! Son peuple était de marchands droits, de pêcheurs, de bergers, d'artisans simples, qui accueilleraient, avec sa beauté, le règne de la grâce! Et, souveraine, elle aspirait plus à mériter leur affection qu'aies maintenir dans le respect de son pouvoir.
« Que de fois, près du lac qui étendait sa nappe unie, dans la solitude des prairies ondulées vers l'horizon, elle se prit à regretter l'humble existence qu'elle avait quittée, les collines agrestes, l'âpreté des rocs, l'amour de ce pâtre qui ne l'avait pas interrogée !
«Ici, elle ne s'attachait même pas à son troupeau. Elle avait perdu la paix de son cœur avec la simplicité, deux fois déchue, sans avoir recouvré son rang ! Elle seule se rappelait le passé : pour les autres, une grande lumière avait versé sur les années un éclat où rayonnait la figure de Jésus !
« Elle se disait qu'ayant aimé Jean, elle aurait peut-être compris le Nazaréen ? Que n'avait-elle entendu sa voix ! Elle aurait pu abandonner les richesses, les honneurs, pour le suivre ! Quelle destinée eût été la sienne!...
« Elle était lasse de tout et d'elle-même. Pous-
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sant (lovant elle son troupeau, elle avança au hasard, niais sans s'écarter du lac. Aucun paysage ne la contentait plus. Elle pleura chaque jour une déception nouvelle, jusque dans la vieillesse. « Depuis l'exil, elle ne s'était point séparée d'un petit poignard dont le manche, formé d'une branche de corail, devait la protéger contre la mauvaise fortune, ni d'un miroir où, lui avait-on assuré, elle avait ri à sa naissance.
« Elle chercha la place de son cœur, comme il battait très faiblement. Avant de pousser la lame, elle eut encore la force de hausser jusqu'à ses yeux le miroir, afin qu'il renfermât l'énigme de sa vie entre deux sourires.
« Les chèvres s'éloignèrent du cadavre, en bêlant. »
Servain s'écria :
— Non... Ce n'est pas vrai ! Salomé vit ! Elle vit ! Elle est toujours jeune ! Sa beauté est éternelle!... Je l'ai vue!... Je l'ai vue !... Je la vois... là!
Et il tomba, comme une masse, sur le plancher.
3o6 LA POSSESSIOX
La Kertigal accourue aux cris de Claire, avait relevé Servain. Il fallut de longs soins pour le ranimer. Un seul mot s'échappait de ses lèvres, dans un délire :
— Salomé !
Puis, il resta silencieux, le regard vague, immobile dans le fauteuil où on l'avait assis.
Glaire dut se coucher, avant le soir, prise de faiblesse et brûlante de fièvre, tant elle avait pleuré :
— Ne me quittez pas, du moins cette nuit... j'ai si peur! — supplia-t-elle.
Et la Kertigal était restée auprès de Claire, jusqu'à l'aube.
Elle, depuis un grand mois, était alitée, si pâle qu'on distinguait à peine sur les draps, ses mains. Ternis par les pleurs, ses yeux répandaient une clarté douce à peine vivante. Elle passait des journées entières ainsi, sans remuer, parlant tout bas, comme à elle-même, et, parfois, de petites larmes lentes à se former roulaient le long de ses joues, après avoir tremblé au bout des cils. Elles faisaient des taches rendes suiT oreiller, oubien, sans qu elle y prît garde, elles restaient suspendues à sa chevelure. Si quelquefois elle
interrogeait la Kertigal, c'était pour demander uniforméinent :
— Dites-moi, que fait-il?
Elle n'écoutait même plus les réponses. On lui cachait l'exaltation croissante de Pierre, ses sorties prolongées. Il s'absentait des nuits entières. Les douaniers l'avaient reconnu sur la grève, pendant leurs rondes. On disait aussi que Michel l'accompagnait dans ses promenades nocturnes.
Claire rêvait sans fin, abandonnée à sa gardemalade. Elle avaitsenti ses forces décroître, avec l'espoir quelles s'en iraient d'elle, peu à peu, soulagée de penser au sommeil où elle s'enfoncerait. Car depuis que la promesse d'un enfant lui était refusée, elle ne tenait plus à vivre : c'était la fin de tout son bonheur !
On l'entendait murmurer :
— Ce petit être qui n'a pas vécu, mon Dieu, que je l'aurais chéri !... Il était ma chair et vivait en elle comme j'y ai senti l'amour... Plus jamais je n'aurai de joie... Ah, mon petit enfant, mon beau petit enfant ! . . .
Machinalement, elle comptait les fleurs sur le papier peint et, à force de regarder, elle y découvrait des figures étranges. Gela occupait toute son attention et des mots de pitié se mouraient sur sa bouche ; à la fin, ses paupières se fermaient de lassitude.
La Faou apportait son bouquet de chaque jour. Les gerbes de bruyères et de genêts, toujours renouvelées, égayaient un peu la chambre
où quelque chose de la maladie et des tristesses de Glaire semblait flotter.
Quand elle fut entrée en convalescence, Mme Pichevin multiplia ses visites. Une tendresse maternelle l'inspirait et, dans sa compagnie, Glaire reprit un peu de goût à la vie. Dès qu'elle put se lever, Juste demanda la permission d'accompagner sa mère. La jeune femme l'accueillit d'un bon sourire et lui tendit sa main toute blanche. Elle sentit une émotion profonde la gagner devan+ lui, car elle avait beaucoup pensé aux derniers mois, pendant les longues heures qu'elle était restée au lit. Elle retrouvait en lui la même passion forte et désespérée.
Un jour qu'ils étaient seuls :
— Glaire, que j'ai été malheureux d'apprendre votre maladie ! J'attendais ma mère pour avoir des nouvelles. Je suis venu souvent dans la cour: je m'asseyais dans un coin et je regardais vos fenêtres, un peu consolé d'être plus près de vous...
— Je ne vous oubliais pas, dit-elle simplement.
— J'enviais la lumière qui pénètre jusqu'à vous, les choses dont vous êtes entourée, que vous touchez...
— Ah, Juste, si vous saviez tout !
— Dites, dites... qu'il n'y ait pas de secret entre nous...
— Plus tard...
Elle eût voulu lui avouer qu'elle lui appartenait de toute son âme, depuis qu'il lavait ranimée. Elle avait été folle d'espérer reprendre encore
son mari : si clic s'en était rapprochée, c'était parce qu'il lavait revue dans le rayonnement de joie qu'elle devait à l'amour naissant en elle. Et cet amour, elle l'avait chéri de s'être élevé sur les cendres de l'ancien, elle le chérissait de survivre même à la mauvaise fortune qui venait de la frapper dans la promesse de sa maternité.
Jusqu'à quel point n avait-elle pas cru, contre la rigueur même de sa \ie ! Cette fois, elle le sentait, Pierre était perdu sans retour, car la force l'avait trahie qui le lui rendait, guéri de ses visions par les tendresses dont elle savait l'entourer. Des pensées de mort la hantaient et, désenchantée, contemplant l'avenir vide que l'enfant aurait animé de tendresse, elle souifrait de son isolement.
Servain vivait au manoir comme un étranger. S'il entrait dans la chambre de Glaire, c'étaient entre eux des conversations brèves qui achevaient de les séparer. Elle se prenait parfois d'un grand désir de le confesser, de le gronder doucement, sachant qu'il manquait de volonté et méritait d'être plaint. Elle ne pouvait songer sans amertume qu'elle avait été aussi heureuse, ni croire que cela fût à jamais passé. Les souvenirs ne se taisaient point dans son cœur ; ils la conseillaient obstinément et sur le point de leur céder, elle se trouvait toute faible et trop résignée, devant Pierre.
— Ma pauvre Claire, tu es malade...
3lO LA POSSESSION
— Tu vois. . . tu vois. . . il me semble que je m'en vais peu à peu à chaque souffle...
— Glaire, ne parle pas comme ça... Quand tu seras rétablie...
— Ah, quand?
Et un sourire triste désolait son visage.
— Bientôt, demain, ma pauvre amie ! . . .
— Bah ! laissons ces choses... c'est bien laid la maladie... Et toi?
— Moi...
Un éclair brillait dans ses yeux, mais il gardait son secret.
— Tu te promènes ?
— Oui, je vais à la grève.
— Gomme j'y ai été heureuse, avec toi...
— Nous y retournerons et nous y retrouverons notre -bonheur, n'est-ce pas ?
— Ah, tu n'y crois guère plus que moi...
— Claire, je te jure...
— Ne jure pas, tant de choses ne dépendent pas de nous, que nous croyons diriger... Je me consolerais de tout, si cet enfant en qui j'avais mis toute ma foi ne nous avait pas été repris...
— Il y a toujours place pour un peu d'espoir...
— Oui, mais à la longue, tu sais, on n'a plus la force de croire au bonheur.
— Si tu savais pourtant !
— Quoi ?
Il ne pouvait se contenir, son secret lui échappait et il éprouvait de la joie et de l'orgueil à le confier :
— Ecoute-moi... Ecoute-moi... C'est quand on n'espère plus qu'àpeine... les vœux se réalisent ilcvant nous... J'ai cru longtemps quelle reviendrait pour moi...
— KL le ! qui?
— Ne le trouble pas... Je te dirai son nom. Il est doux à entendre comme un de ces mots d'amour qu'on prononce à voix basse et qui font palpiter toute lame dans la chair : Salomé !
— Pierre !
— Ma pauvre amie, ne te trouble pas... Elle estloin de nous, loin de toi, comme de moi-même. Les livres mentent... Elle n'est pas morte... Elle va par le monde, et elle est aussi belle que jamais... Salomé ! je te la montrerai. Elle aime ces plages. Sa beauté est un exemple... Ah, si tu savais ! Elle vient parfois... ici... Ne le répète pas, tu la verras un jour...
— Est-ce possible de t' entendre parler ainsi !
— Je sais ce que je dis et que cela peut paraître étrange ! Mais je ne rêve pas ! Michel te le dirait comme moi !
— Le mendiant ?
— Tu le connais, n'est-ce pas? Il est instruit dans des choses très mystérieuses. Les landes enseignent : il les a toutes parcourues ! Les nuits sont pleines de voix dont il a surpris le sens avec la signification de mille indices qui échappent au reste des hommes : il tire certaines correspondances du nombre de vers-luisants qu'il y a pendant un kilomètre de route, selon qu'ils sont en
nombre pair ou impair, du côté droit ou du gauche, si l'on marche face à la lune ; il sait pourquoi une taupe morte, couchée sur le dos, porte chance, tandis qu'elle annonce un malheur à qui la trouve étendue sur le ventre ; à la forme des nuages, qui fait prévoir les tempêtes, il reconnaît les coups de hasard qui vont frapper ceux des terres; il a surpris les sarabandes des elfes sur les étangs et le sabbat des korrigans, dans les guérets....
— Tu es fou, de croire à ces bêtises....
— C'est vrai! c'est vrai!.. D'après l'ombre d'une baguette de coudrier qu'il plante enterre, il compte les jours heureux de qui le consulte, et si c'est une branche d'aulne ou de saule, il peut dire aux femmes grosses si elles accoucheront d'un fils... Il est renseigné sur la vertu des herbes qui répandent en brûlant une fumée qui attire les mauvaises destinées....
— Oh, mon ami !
— C'est un sage, je te le dis... Il m'a appris d autres choses et ce n'est pas toute sa science : elle est si vaste qu'il ne pourrait pas énumérer ce qui la compose. Et pourtant, d'après lui, la Faou en sait davantage... Mais j'en doute... Si tu veux, je vais te dire....
— Oh, je t'en prie, aie pitié de moi!
— Ici même, il a vu... Ecoute, ce n'est pas terrible... Il m'a raconté cela si simplement.... on eût dit une vieille chanson, une très vieille chanson de nourrice pour endormir les petits... Il a vu, ici-même, il y a des années, quand le manoir
LA rossKssioN 313
était vide... Et il n'est pas le seul, d'autres le savent comme lui et pourraient le répéter, ayant vu, eux aussi... Donc, certaines nuits, il a vu une femme merveilleuse danser, dans la salle d'en bas... Je ne me suis pas trahi, tu comprends bien? j'ai reconnu que c'était Salomé ! lime l'a dépeinte, avec ses colliers, ses bracelets, jusqu'à la poudre d'or répandue sur ses cheveux, jusqu'à la cernure bleue de ses paupières, — pareille à l'image que tu connais d'après ce livre que nous lisions ensemble, avant ta maladie....
— Que je souffre, mon Dieu, que je souffre !...
— Et telle que moi-même je l'ai vue !
— Oh, tais-toi ! tais-toi !
— Oui, comme je l'ai vue moi-même ! Et depuis, dans cette salle où je couche, elle vient, la nuit, parée, belle comme la Beauté ! Elle répand une lumière si douce qu'on la sent sur la peau ! Et elle danse... elle danse! iVh, je comprends la folie quelle inspirait aux hommes! Ceux qui se battaient pour elle, sur le bateau ! Ceux qui venaient dans sa maison, à Tibériade ! Le pâtre qui l'aima, en Espagne !... Il a dû mourir de son départ Et le vieil Hérode qui se fût dépouillé du trône pour le lui donner, si elle avait consenti ! Ah, elle est belle, immensément, et qu'il y a, dans son corps, de joies, et de tentations, dans ses attitudes!... Glaire! guéris, et tu contempleras la Beauté, toutes les séductions réunies en elle, la splendeur d'un passé que les historiens n'ont pas reconstitué, et qui survivra, dans l'ave-
jj l4 LA POSSESSION
nir, à toutes les croyances des peuples et à toutes les fondations des hommes ! . . .
— Va-t'en, va-t'en, tu es fou, tu me fais peur... Cela me tue de t' entendre ainsi ! . . . Mais va-t'en donc, va-t'en donc!
— Glaire, tu l'aimeras, tu ne pourras plus détourner ton regard du sien, qui est profond comme le ciel et la mer. . .
— Va-t'en, tu me disais les mêmes choses autrefois !
— Elle Ait, tu la verras...
— Va-t'en !
— Tu ne veux pas apprendre la fin ! car ce n'est pas tout...
— Ali, va-t'en!
La Kertigal venait de frapper à la porte. Quand il l'eut reconnue, Pierre, interdit, s'arrêta. Puis il sortit, comme un homme ivre, en titubant.
— Et plus encore, Monsieur Servain, bien plus...
— La Faon?
— Elle est plus puissante qu'un évêque, dans ce qu'elle tente.
LA POSSESSION 3l0
— Je connais toute sa vie, Michel... Elle l'a racontée devant moi. C'est une histoire très malheureuse et sans mystère. Klle est née loin d'ici cl elle se souvient d'avoir été belle, jeune, aimée...
— La langue ment, mon bon Monsieur... Je vous le dis. moi, il y a de la malice du Diable dans toute sa vie. Elle se fait jeune à sa guise ou reprend sa vieille écorce... Je suis sûr qu'elle i<rnore l'année de sa naissance. Pendant des mille ans, et davantage, elle a dû voir mourir des hommes. Et voyez-vous, quand même on la porterait en terre devant moi, je ne la croirais pas perdue : elle en reviendrait, comme elle retrouve la jeunesse de son corps...
— C'est une femme, pareille aux autres...
— Eh, non!.. Ça, on le sait! Plusieurs l'ont vue, comme je vous vois... Je vous l'ai conté...
— Dis tout de même...
— A Penloch, au temps que le manoir était inhabité, on l'a surprise qui dansait, plus éclatante que la lumière du soleil, légère comme une brise, au milieu d'une musique câline...
— Mais tu dis que c'était laFaou?
— Si c était elle?.. Au moindre bruit du dehors, les ténèbres emplissaient la salle... Nous avions peur du grand silence soudain. Et elle passait près de nous, longeant la muraille. Au son des béquilles sur les pierres, nous tournions la tète. Elle allait se terrer dans sa cabane...
— Oui, oui... tu es sûr?
— Gomme de croire en Dieu, Monsieur Servain!.. Et ils sont vingt, cent, au pays, pour vous le dire avec moi : c'était la Faou... Nous lavons prise un jour : ses yeux luisaient tant qu'on la laissée partir... La mauvaise flamme! Je m'en souviens, ils braisillaient dans la nuit, pis que des yeux de louve...
— Michel, tu as l'esprit porté aux songeries...
— J ai vu de terribles choses...
— Et tu crois aux inventions de ta cervelle...
— Oh! après tout je n'entends point imposer mon dire : chacun sa conscience, Monsieur Servain, et vous êtes plus savant que moi, bien sûr!
Michel soupçonnait la faiblesse de Pierre, et, avec une patiente rouerie, il s'appliquait à en tirer des avantages. Il répétait complaisamment ses histoires, sachant mettre à profit l'àpreté des sites, pour qu'elles y parussent plus étranges.
Ils étaient arrêtés au milieu des roches, sur la côte. Le mendiant ménageait son récit. Il le terminait naturellement quand, le soir descendu sur la mer, la rumeur des flots s'apaisait. La pourpre des cieux, lente à s'éteindre, s'y baignait infiniment. Le profil harmonieux des landes limitait d'énormes masses qui opposaient au regard leur majesté. Le mendiant les fouillait de ses yeux rusés, avec des hochements de tête qu'il n'expliquait pas. Servain retenait son souffle, abimé dans la contemplation des eaux palpitantes, encore lumineuses. Leurs ondulations berçaient sa pensée ; elles renouvelaient l'inspiration qui chan-
tait en lui et Leurs appels caressants y réveillaient un inonde imaginaire.
C'étaient les barques aux flancs vermillon, une sculpture barbare à la proue, et chacune portant un joueur de lyre pour régler la cadence des avirons! C'était la théorie magnifique des femmes aux tuniques pareilles que le vent plissait, rangées autour d'une litière! Il distinguait encore les esclaves puissants, leurs anneaux de bronze aux bras et aux chevilles... Puis, d'invisibles mains écartant les rideaux, un sourire rayonnait sur l'étendue, suprême et la dominant de son énigme !
— Salomé !
Il lappelait doucement, comme s'il eût craint de troubler l'extase de son âme.
— Je sais toute ta vie maintenant, Salomé, et le secret de ton sourire ! Des poètes t'ont chantée dans des livres embaumés d'amour. Mais, ils n'ont pas dit toute ta beauté et je sais ce que nul n'a connu, après les jours de Tibériade, après le temps où leur ignorance s'accorde à te faire mourir. Il n'est point vrai que tu aies souri une dernière fois dans le petit miroir, avant de te frapper, ni que la mort t'ait surprise dans la vieillesse. Je sais toute ta vie, maintenant!.. L'histoire en est pins merveilleuse que tes récits aux marins de Tyr, quand ils te ramenaient d'Espagne... Viens, je te la conterai si bien que tu te pencheras pour baiser mon front, car personne ne t'aura montré autant d'amour! Je te la
5l8 LA POSSESSION
dirai toute, jusqu'à l'heure où nous sommes... Michel s'était dressé devant lui d'un seul bond.
— Que me veux-tu, toi? Qui es-tu? Tu te cachais pour m'épier, pour me la voler? Elle est dans mon cœur; le sourire que tu lui vois s'y enfonce... Tu ne pourrais pas...
— Je regarde comme vous...
— Ah, Michel tu l'auras vue aussi!.. Ils disent pourtant qu'elle est morte depuis des siècles, que son corps n'est qu'une poussière dispersée...
— - Ses yeux versent une clarté sur la mer et ses mains lentes font des signes blancs !
— Tu as raison... Elle incline la tête... Sa chevelure s'est déroulée sur ses épaules...
— On dirait qu'elle va parler...
— Crois-tu?.. Oh, je... Elle a disparu, et tout avec elle!.. Salomé! Crie avec moi, quelle revienne! Crie! Salomé, Salomé! Elle ne veut plus! Elle ne m'aime pas!..
Le paysan, encore qu'il eût bien saisi le sens de l'hallucination, se taisait afin de la surprendre toute. A la fixité de ses prunelles élargies, on pouvait reconnaître qu'il s'obstinait à des calculs. Servain pleura, le visage caché derrière ses doigts.
Après un temps, ils se levèrent et, côte à côte, descendirent dans la direction des villages. Pierre songeait. Il demanda tout à coup :
— Eh bien, Michel, l'as-tu reconnue?
— Elle ressemble étrangement à...
— C'est cola !.. Colle que tuas vue au manoir, jadis, c'est elle-même !
— Oui! oui!
— Tu vois bien que nous sommes loin de la Faou !
— Erreur, Monsieur Servain. Je vous l'ai bien dit. elle a le moyen de retrouver sa beauté...
— Mais les barques, ces chanteurs, les femmes, les esclaves, tu les as vus aussi!
Michel, embarrassé, répondit cependant :
— Sans doute, sans doute...
— Gomment les aurait-elle assemblés? et la flottille ?
— Les sorciers font naître de grandes illusions... On n'en saurait raisonner, pour peu qu'on ait trempé ses doigts d'eau bénite une seule fois... Il faut accepter ce qu'on a vu, mon bon Monsieur... C'est approcher du Diable, que de considérer ses artifices comme nous le faisons... Il n'y a point de mystère : nous sommes débiles, voilà tout, pour avoir perdu cette simplicité que nous ne comprenons plus dans les choses...
— Tu dois avoir raison, Michel.
— J'ai si profondément regardé autour de moi, que je pense l'avoir retrouvée aussi : c'est un bienfait de la mer, de la solitude, de ma pauvreté, qui sait? Il n'est pas un trou de grotte que je n'aie fouillé pour m'y établir un abri !... La tempête a soufflé autour de moi, les embruns m'ont glacé, le sel que m'apportait le coup de fouet du vent a brûlé les gerçures de mes lèvres et ma
bouche reste arrière!... Mais j'ai surpris, dans mes contemplations, les trésors dédaignés des hommes, la nature éternelle, le retour des destinées disparues, ce qu'onn' exprimerait pas, dût-on vieillir au milieu des livres et les connaître tous ! C'est notre lot, à nous, ceux des rivages ! C'est ce qui donne à nos fdles ces yeux verts comme les fonds de sable. Et la voix des marées qui montent, perpétuelle en nous, charrie de tels souvenirs que nos visages sont graves dès l'enfance et nos âmes, à jamais, silencieuses.
— Tu parles comme à la nuit de Noël, mon bon Michel.
— Je parle comme je peux, d'après renseignement de la mer et des landes, qui m'ont tout appris... Les landes, elles sont peuplées, elles sont terribles... Il y a les mares : j'en connais une où des cloches sonnent si doucement qu'elles attirent les passants : on avance à leur appel irrésistible, on tombe... Il y a les vieux moulins où l'orage s'accumule : les amoureux s'en écartent à cause des geais qui volent les confidences cachées dans le cœur et les crient tout haut avec un accent de moquerie... Pour échapper, il y a des prières spéciales que tout le monde ne sait pas... Oh, je vous en dirais !... Ailleurs, ce sont deux grosses pierres qui ressemblent à des barques... Elles couvrent une fontaine qu'on n'entend pas couler : elle donne au brin d'herbe qu'on y baigne la dureté du caillou... Oh, mais regardez donc, là, devant nous, dans les genêts !... Là !
Du doigt, il désignait quelque chose qui avançait par saccades, se baissait, se relevait à peine, conservant toujours une courbe accusée, sous un manteau de bure gonflé à la brise. Pierre reconnut la Faou. Il n'en pouvait détacher ses yeux. Ses paupières battaient ; une sueur lui glaça le visage.
— La voyez-vous, cette fois? demanda Michel, tout bas.
La joie tordait sa bouche dans un rictus atroce. Il ajouta, la voix contenue :
— Allez lui parler... Je vais me cacher ici... Je vous attendrai, car elle ne m'aime pas, elle a peur de moi, sans raison, bien sûr ! mais elle se sauverait... Allez, vous pouvez tout apprendre aujourd'hui...
Il s'étendit à plat ventre, parmi les bruyères hautes. Servain terrifié, l'appela sans qu il répondit. Il le chercha du regard, immobile, cloué d'épouvante. Le ciel, intensément rouge, répandait une clarté de forge. La végétation rousse des terres paraissait flamber, à perte de vue. Sur la crête d'une colline proche, la silhouette noire de la Faou se mouvait, grandie, énorme.
Longtemps, il la contempla, dressée au-dessus de ce calme, comme l'âme maîtresse, la dominatrice des terres et des eaux confondues dans ce rougeoiement. Et, soudain, la mer drapée de pourpre, splendide, lui apparut, soulevée comme un corps immense respirerait ! Elle laissait, en se retirant, à certains endroits du sable et dans les
trous Je rochers, des flaques ardentes qui ressemblaient à du sang.
Une émotion le pénétra, qui brouilla ses yeux de larmes; tourné vers l'horizon, il murmura :
— Salomé, qu'es-tu devenue, dans ces fiançailles de la mer et du ciel? Tes bateaux plats n'ont point levé l'ancre... Salomé est-ce vrai, ce que l'on m'a dit ?
Le soleil dorait le contour moelleux des coteaux et l'étendue des terres inclinait jusqu'au rivage une variété de colorations, éclatantes et sourdes. Dans la lumière, la vieille femme se détachait, prodigieusement éclairée, d'une hauteur surnaturelle, et la gerbe de genêts qu'elle portait dans son manteau brillait comme un autre Soleil.
— Est-ce toi, Salomé ? s'écria Pierre.
Et il partit à sa rencontre, adorant, les mains avancées; il balbutiait des paroles démentes, transporté de bonheur et grelottant d'effroi.
Comme il s'éloignait, la tête sournoise de Michel émergea des touffes. Il se tint à genoux pour observer, disant entre ses dents :
— Cette fois, je les ai tous les deux... Hardi. Michel! tu auras bon lit et bon feu par la bise, et la gueuse soufflera sur ses doigts pour les réchauffer!
La Faou se sentit rassurée de reconnaître Pierre. Il s'était arrêté devant elle, à quelques pas, hagard, n'osant plus s'en approcher, épouvanté qu'elle fût si chétive et si vieille, arquée
LA l'OSSI.SSION 523
sur sos lourdes béquilles, cédant à pe tremblement qui lui secouait tout le corps.
— Ah. \ous vous promenez par ici, Monsieur Servain ?
Il n'entendit pas, la regardant toujours. ELle continua :
— G est là que je viens presque chaque jour cueillir ma brassée de ileurs pour votre pauvre dame... Elle n'a pas de chance avec la maladie...
— Oui... Vous êtes une brave femme...
— C'est elle qui est bonne pour moi... Le malheur est que mes jambes faiblissent et que je ne pourrai bientôt plus venir aussi loin chercher des genêts...
Mais soudain, il fut auprès d'elle :
— Regarde-moi... regarde-moi...
Levant son regard doux sur lui, elle prononça lentement :
— Me voulez-vous du mal, comme les autres, vous aussi ?
— N'aie pas peur, je ne te ferai pas de mal, quoi que j'aie souffert par ta faute... Mais, je te supplie... Salomé...je te supplie de revêtir une seule fois ta beauté... Je t'ai vue, il y a un instant, si belle... Tu portais ce plat d'or auquel s'attache ton plus cher souvenir... Ce sont ces ileurs, maintenant, et tu as l'apparence d'une vieille femme... Fais cela pour moi... Je voudrais mourir à l'instant, après t' avoir vue, et si tu baisais ma bouche, comme tu baisas les lèvres mortes de Jean, mon âme en serait parfumée dans l'éternité...
324 LA POSSKSSION
— J'ai peur de ce que vous dites...
— Tu sais bien... Plusieurs fois, tu m'as souri en passant, avant de disparaître... Un jour, j'ai pu toucher le bas de ta tunique sans que tu t'écartes... Après ton départ, j'ai cherché la marque de tes sandales sur le sable. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir dans mon âme ton image qui l'éclairé... Essaie, interroge-moi !... Je décrirai une à une tes perfections et, si tu veux me tenir compte d'une mémoire fidèle, suivant mon énumération, tu renaîtras de toi-même ! Ecoute, je dirai tes yeux divins dont le feu couve à l'ombre des longs cils courbes, montrant ton âme ardente ; ta bouche, plus rouge qu'une ileur de caroubier et plus fraîche que le suc de la figue, ouvrant sur la blancheur de tes dents froides, un sourire capable d'assujettir le monde ; ta gorge, comparable...
— Je n'entends pas vos paroles, Monsieur Servain !...
— Tu ne veux pas !.. Tu as juré de me torturer sans fin, parce que je t'aime trop pour cacher mon désir!... Tu n'as cédé qu'à des rustres, parce qu'ils te frappaient! Tu t'es offerte à ceux qui te dédaignaient ! Il y a une odeur de mort sur toutes tes amours, et du sang au bout de tes doigts...
— Oh, ne dites pas cela !... Je m'en irai s'il le faut, j'irai plus loin encore si vous le commandez... Mais ne me reprochez pas ce que j'ai fait comme mon devoir...
— Tu vois bien, c'est de trop souffrir que je te
LA POSSESSION }2d
parle durement!... Pardonne-moi !... Venge-toi ! Mais que je te revoie enfin, telle que tu es dans mon cœur, dans mes nuits, dans mon âme, ma Salomé !
— J'ai peur... Je ne comprends rien à vos discours... Je ne suis qu'une vieille femme qui demande à Dieu, dans chacune de ses prières, delà rappeler à lui, et qui pardonne à tous ceux qui l'ont offensée, en prévision de la mort... Laissezmoi porter ces fleurs à ma pauvre malade qu'elles réjouiront... ou je croirai que vous êtes méchant comme les autres.
— Salomé, regarde, je suis à genoux et le visage contre la terre que je baigne de mes larmes... Je suis à ta merci... Un mot de toi et je mourrai si tu le veux, ou j'en tuerai d'autres, n'importe le nombre, pour te complaire...
— Vous m'effrayez... Je ne suis qu'une mendiante, une pauvresse, la FaOu, que vous aviez toujours bien accueillie...
— Salomé, aie pitié de moi !
Michel était parvenu jusqu'à eux, sans se montrer, à la faveur du soir et des brumes formées sur la mer, que le vent faisait flotter au ras des landes. Tout à coup, il se dressa devant la Faou. Un cri s'étrangla dans sa gorge et, chancelante, elle partit.
— Salomé ! pleurait Servain.
Quand il eut la certitude qu'elle était invisible, le mendiant s'écarta un peu, simulant de scruter l'horizon, puis il revint près de Pierre :
— Partie ! Dieu sait où?... Il y a encore quelque manigance là-dessous, qui sent le soufre d'enfer!
— N'en parle pas mal.... C'était bien elle... Salomé... ! Je 1 aime... et c est mon lot de n'en tirer que souffrance et malheur....
— Il se fait soir ; on pourrait rentrer... à votre guise, sans doute... Et tout en cheminant, avec votre permission, je vous dirai mes idées là-dessus... Aussi bien, il y a de la malice d'enfer dans tout ça, je vous le répète. Toute l'eau d'un bénitier s'y perdrait sans fruit. Pour aller là contre, il faut employer les tours du diable, car lui seul peut dénouer le fil de ses trames et tromper l'effet de tels charmes...
Ils marchaient ensemble. L'ombre augmentée autour d'eux, derrière, la clarté rose achevait de mourir sur l'Océan. Un bouquet de pins barrait le ciel et, entre leurs troncs droits, une rougeur flamboyait encore. Plus loin, la silhouette des arbres formait des masses aux lignes rondes et les champs inclinés exposaient leurs couleurs recueillies que rehaussait l'obscure limite des haies. Des lumières jaunes apparurent aux fenêtres. Une fumée grise montait des cheminées. Parfois, on entendait une charrette, puis la campagne rentrait dans ce religieux silence qui précède la solennité des belles nuits.
— M écoutez-vous, Monsieur Servain? car l'ombre est propice aux méchants sorts. Il faut parler
bas pour n éveiller aucun esprit dans ces campagnes, et conjurer ceux qui nous frôlent le visage et les mains, avec le vent.... La Faon, au moyen de ses pratiques, saurait vous les montrer à l'œuvre e1 les écarter de votre personne... Il y en a dans les nids, dans les arbres creux, derrière les murs, sous chaque pierre qui cache un crapaud.... et il sulïirait qu'un seul m'entendit pour nous perdre ensemble...
— Tais-toi un peu, Michel, j'ai froid dans les os à tes histoires...
— Je ne dis rien que je ne sache... et tout se tient ici bas. Votre aventure ne reste étrangère à aucune de ces choses... Nous logeons souvent de ces feux malins dans notre esprit. Ils le troublent de visions, ou bien ils nous montrent des réalités mystérieuses pour tout le inonde, ce qui est une façon de nous condamner, dans un isolement, à leurs influences...
— Pressons le pas, Michel, la nuit me glace les épaules...
— La Faou, qui sait où elle est maintenant, si c'est elle seulement, ou si elle n'est qu'une apparence ? si elle tient sa forme de Dieu, comme les chrétiens? Que penser, après l'avoir vue environnée d'une telle splendeur!....
— Tais-toi! nous sommes des fous... Elle me la bien dit encore: «Je ne suis qu'une misérable pauvresse»...
— Sans doute, mais navez-vous pas lu quelque part aussi : « Je n'étais plus qu'une gardeuse de
3a8 la possession
chèvres. » Vous me le répétiez l'autre jour...
— C'est vrai, Michel, tu as raison... Mais, voistu ? tout se cogne dans ma pauvre tète, à la rompre...
— Je vous suis serviteur, mon bon Monsieur, faisons la croix là-dessus et n'en soufflons plus mot... Cependant, j'allais vous proposer d'employer à vous servir la petite science que j'ai sur certaines matières...
— Oh, si tu pouvais la convaincre de se laisser approcher seulement. . . Je la contemplerais comme une sainte.... elle finirait par m'accorder une toute petite grâce... de toucher ses cheveux... oh, s?s cheveux !... ses doigts...
— Elle pourrait nous apparaître sous d'autres traits... Il y a des êtres dans ce inonde, qui ne se doutent pas des esprits qui les traversent. Leur simplicité n'en est point troublée ; ils ignorent quels rêves de conquérants, de poètes, d amoureuses, les ont illuminés!... Ainsi, comment expliquer le regard de ces enfants, ouvert sur 1 immensité de la mer ou des landes ? Et ces filles qui portent le ciel tout entier dans leurs yeux clairs, sait-on ce qu'il parvient de sa lumière en elles tandis qu'on les voit filer au milieu des troupeaux!.. Salomé, ce sera peut-être une de celleslà, la plus belle ou non....
— J y ai pensé, Michel !... Nous ne savons rien de la vie, auprès de ce qu'elle a pu être, jadis. Il n'y a pas de légendes, tout est vrai ! Les sirènes n'ont pas disparu des eaux ; les nymphes, des fon-
taines ; l'harmonie, du monde ; ni la beauté, des âmes ! Mais nous sommes aveugles !
— Notre-Seigneur montrerait la plaie de son flanc, les blessures de ses pieds, de ses mains, qu'il n'aurait pas d'adorateur, et la foule resterait prosternée devant les images de son supplice !...
— Salomé, c'est la beauté, l'éternelle beauté, bien plus que Marie-Magdeleine qui s'est repentie ! Car, elle, est belle pour aider à L'accomplissement des prophéties ! Les Evangiles l'ont perpétuée dans l'attitude du triomphe, mais elle a toujours porté l'exemple de sa beauté ! Les hommes l'ont adorée, chaque fois qu'ils étaient touchés d'amour ! Ils l'adoreraient encore, s'ils pouvaient la voir, comme moi, comme nous ! C'est elle que les sorciers croyaient ressusciter dans les flammes, mais sa forme subtile s'évanouissait ! Quand ils recherchaient l'or dans leurs creusets, la couleur de sa chevelure les hantait ! Et ceux qu'on surprenait, souriant à travers la fumée des bûchers, devaient la contempler, quand l'approche de la mort avait purifié leur âme... C'était la bénédiction suprême, la récompense de leur opiniâtreté, d'entrevoir le but de leurs efforts, la réalisation inespérée de l'idéal qui restait impré cis en eux, dans cette femme, divinement belle, apparue pour adoucir leur agonie ! . . .
Une voix encourageait des vaches arrêtées en travers du chemin. Ils passèrent entre les bêtes.. Michel dit :
— Bonsoir, petite Naïc !
33o LA POSSESSION
— Bonsoir, Michel !
Et comme ils marchaient, après quelques minutes, le mendiant ajouta, grave :
— Cette petite, que j'ai appelée Naïc. ..
— Elle est de la ferme des Hardu, remarqua Pierre.
— Oui... mais sait-on bien ?... C'est une gurdeuse de vaches, à cette heure... sans doute !
— Comme Salomé... on ne la reconnaissait plus....
Quand ils furent à l'entrée de Penloch, la Faou traversait la cour. Ses béquilles résonnaient contre les pavés. Elle disparut dans l'allée toute sombre.
— L'avez- vous vue encore, la Faou?
— Oui, Michel.... Oui... Allons souper.
Malgré sa modestie sincère, dont M. le Doyen du Chapitre prononça un éloge public, l'abbé Le Drégan fut porté au canonicat.
Dans le même temps, il apprit que Mme Voile se proposait d'offrir à son église une statue de saint Joseph. Outre que ce témoignage de piété envers l'un de ses saints de prédilection le touchait profondément, sa gratitude se fortifiait de
i.a possession 3Hr
raisons d'une sentimentalité plus humaine. Il considérait un peu cette offrande comme la marque d'une inclination qui prenait sa source dans un passé lointain, et dont les années avaient fait une amitié attendrie. Et, dans sa naïveté de vieillard pur.il tirait une vanitésecrète de disputerai! saint la part la plus délicate de cette intention religieuse. 11 se renseignait sur la statue, auprès de Servain, et ses visites fréquentes au manoir y avaient produit une accalmie.
Glaire était de nouveau sur pied ; elle mettait grande diligence à broder de lys d'or et de couronnes angéliques, une nappe qu'elle destinait à l'autel. L'occupation de ses doigts trompait son ennui et elle put se croire délivrée des chagrins qui avaient aggravé sa maladie. Ses relations avec Pierre se bornaient à peu de chose, sans qu'elle en souffrît. Ils se parlaient à peine. Les lettres de Mme Voile les réunissaient momentanément ; mais ils s'habituaient à cette indifférence réciproque qui termine les amours avec plus de certitude que les mouvements de la colère.
Elle se prit de goût pour la solitude où son mari la laissait, vivant des heures très tranquilles à 1 ombre de ce petit bois propice à la rêverie qu'elle avait distingué dès son installation à Penloch.Elle y suivait le jeu capricieux des écureuils et de la lumière, quand elle se sentait lasse de broder, et des pensées aimables s associaient en elle. Son cœur en était à ce point où il ne de-
mande d'autre occupation que de soi-même. Il paraissait avoir vieilli singulièrement, de se sufiire autant, dans le manque d'une passion qui l'eût fait éclater ; mais il conservait cette sensibilité toujours en éveil qui est l'indice de la fraîcheur et de la jeunesse. La perception dune beauté naturelle, dans cette retraite, ou la surprise d'un souvenir, lui valaient un émoi qui se dissipait dans une langueur où ses palpitations tardaient délicieusement à s'apaiser. C était un penchant dont Claire jouissait sans en rechercher les causes. Elles étaient dans un mot, une pression de main, un regard de ce jeune homme qui s'épuisait à" amour et n'osait plus s'en ouvrir, après maintes tentations, retenu par un sentiment de respect qui la llattait. Aussi, aimait-elle sa compagnie et, en dépit de bavardages que des personnes charitables lui avaient rapportés, ne se privait-elle point de retenir Juste à son côté. Il conversait moins qu'il n'approuvait, d'une voix toujours émue et tendre, en concordance étroite avec la pâleur de son visage qui trahissait uneàmeconsumée.
Soit qu'il l'eût aussitôt aimée ou qu'il se fût embarrassé à ses propres lacets, Juste était violemment épris de Mme Servain. Il portait sa tristesse comme une autre blessure et cela jetait parmi les «demoiselles »de Kerbréhen, un trouble dont il dédaignait de rien voir. Sa vie s'était modifiée au point qu'il en paraissait j usque dans sa mise, plus conforme à l'élégance de l'époque, au lieu
de ce débraillé savant qu'il avait appris à Paris. Puis, il travaillait, occupant quatre ouvriers et recherchant une clientèle qui n'avait attendu que son bon plaisir, tant était profonde l'admiration qu'inspiraient encore ses deux plafonds et la banderolle de son enseigne.
Mme Pichevin se félicitait d'avoir provoqué cette métamorphose. Elle ne cachait pas à son mari que la patience et la modération ont plus d'efficacité, sur un caractère sensible comme celui de leur fils, qu'une extrême sévérité. Et son raisonnement s'entachait d'un léger orgueil.
Juste exécuta des décorations qui ne le cédaient pas à ses chefs-d'œuvre renommés et il épargna soigneusement le prix qu'on les lui payait, sans accroître sa dépense, bornée à l'entretien de sa pipe consolante et de son vêtement. M. Pichevin se reconnaissait enfin dans ce fils économe. Mais Juste avait des projets dont il ne se vantait à sa personne,
Sa conduite était égale envers Glaire qui recevait l'hommage de sa soumission avec un plaisir grandissant, sans s'avouer qu'elle l'aimait. Une journée passée hors de sa présence la laissait morose jusqu'au lendemain; et elle éclatait en reproches d'une vivacité qui comblait Juste d'un espoir légitime. Connaissant quelle restait attachée à l'idée d'un devoir simple et restreint, il expliquait sa négligence sans recourir à des inventions :
— C'était une commande pressée... Mes ou-
vriers me réclamaient pour un travail où nul ne peut me suppléer...
Gomme elle s'étonnait de ces prétextes, il ajoutait :
— Ne m'interrogez pas, Glaire... Le moment venu, je vous dirai tout.
— Voilà bien du mystère !
— Alors, admettez seulement que l'oiseveté m'ait pesé, que tout le monde travaillant, je me sois dit que c'était aussi mon devoir. Cette explication satisfait mes parents et, à la vérité, je la leur dois...
— Mais ils ont raison...
— Sans doute, Glaire... Tout de même, vous saurez un jour le motif A^éritable de cette résolution de travailler comme je le fais...
On apprit enfin l'arrivée de la statue à Quimper. La joie avait rendu M. le Chanoine indiscret, car il s'était laissé aller à parler de 1 offrande d'une « dame de Paris qui avait fait un séjour à Kerbréhen », dans un sermon pour recommander saint Joseph à la dévotion de ses fidèles. Il les morigéna de montrer plus de constance envers des « saints locaux » dont la gloire, encore que vive, n'égale point celle du « sublime époux de Marie ».
On délégua un voiturier de confiance pour quérir le précieux colis au chef-lieu. L'abbé attendait son retour, à Penloch, dans une impatience qu'il ne sut pas soustraire à l'ironie infati-
gable de M. Bondruche :
— Monsieur Le Recteur, à quel état plaisant vous réduit L'attente d'une idole ! On jugerait que
vous vous préparerez à recevoir Notre-Seigneur en personne !
— Sur quel sujet consentirez-vous à ne point railler. Monsieur Boudruehe? Vousêtes croyant et votre goût pour l'épigrainine vous porterait presque à blasphémer !
— J'honore saint Joseph, tout en me louant d'avoir (1 autres patrons que lui; mais je l'honore dans son essence plutôt que dans les représentations imparfaites que nous en donne la fabrication moderne.
— Voilà encore un de ces traits qui prouvent l'impossibilité d'admirer, jusqu'à limitation, la verve caustique d'un Voltaire et de respecter les saintes traditions, ce que vous prétendez faire, Monsieur !
— Ne nous fâchons pasMonsieur le Chanoine...
— Monsieur le Recteur ! corrigea l'abbé que son nouveau titre gênait beaucoup, s'il le flattait un peu.
— Monsieur le Recteur, — corrigea l'ancien fonctionnaire, — j'honore saint Joseph, je vous prie de le croire... et je souhaite que le hasardait respecté son effigie comme je le fais de son caractère, de sorte que la statue vous parvienne en bon état.
— Je vous sais gré de ce vœu, malgré sa forme narquoise.
Les inquiétudes de l'abbé augmentaient. Monsieur Bondruche enrageait de se taire, tandis que le juge de paix, M. Larbre, entreprenant pour la trentième fois de lui démontrer que nos généraux s'étaient fait vaincre en bons tacticiens, en appelait à la compétence irrécusable de Juste :
— Enfin, Monsieur Pichevin, vous qui avez fait la campagne, la raison n'est-elle pas de mon côté?
— Evidemment, répondit le jeune homme avecassurance, car il était étranger à la conversation.
Il suffisait à son bonheur de contempler Claire. Elle lui adressait des regards furtifs, étonnée de supporter sans mauvaise humeur la causerie monotone des vieillards.
Servain sortit du silence qu'il s'imposait, poursuivant sa chimère, l'esprit appliqué à coordonner les enseignements de Michel, — pour annoncer la voiture. Tout le monde fut sur la porte :
— Voilà le colis, — observa le charretier, — mais, je dois vous prévenir que, s'il y a un accident, ce n'est pas ma faute. J'ai fait remarquer, à la gare, en prenant livraison, que ça ballottait dans la caisse...
La figure de M. Le Drégan, qui s'épanouissait. se décomposa avant d'avoir exprimé l'absolue béatitude, tandis que M. Bondruche jetait de coin des œillades moqueuses.
On redoublade soins pour transporter la caisse à l'intérieur, et ce fut au prix de précautions infinies qu'on décloua le couvercle. Le brave curé
tint à honneur d'enlever lui-même la paille de l'emballage. Il la prenait par poignées, pressé de découvrir la statue resplendissante, intacte, car il ne désespérait point d'une intervention miraculeuse.
Il n'y eut pas de miracle : saint Joseph apparut, la tête détachée par une ligne oblique qui partageait le cou dans sa hauteur. Le bon sourire de la face ém aillée contrastait avec la gravité de l'accident. L'abbé avait joint ses mains tremblantes et il suait à grosses gouttes. Sa déception fut complète quand on eut dressé la statue décapitée montrant les fraîches couleurs de la robe, l'éclat des dorures, la finesse du bâton fleuri de lys.
Juste tenait la tête, l'examinant de près, comparant la section avec la partie du cou attachée au tronc.
— Pour faire oublier ma plaisanterie... imprudente de tout à l'heure, — dit avec malice M. Bondruche, — je prie Monsieur le Recteur d'accepter que je supporte les frais d'une réparation qui me paraît facile...
M. l'abbé n'entendit pas, tant sa contrariété était grande. Cependant, Juste intervint :
— Vous permettez...
Et il rapprocha le chef du corps, pour mesurer le désastre :
— Il n'y a que demi-mal, Monsieur le Recteur. Je le réparerai sans qu'il y paraisse... Une fois la tête bien collée, je ferai moi-même le raccord...
un raccord invisible.
Ces paroles rassurèrent tout le monde, jusqu'au prêtre qui murmura :
— Nous en sommes quittes à bon compte, enfin!... Vous êtes bon prophète... Monsieur de de Voltaire !
Ceci s'adressait visiblement à M. Bondruche qui repartit :
— Je n'aurais pas cédé à la tentation de rire, Monsieur le Recteur ; mais j ose dire que vous m'y conviez !
Monsieur Larbre, lui-même, rit, de tous ses tics.
Servain regarda le saint avec stupéfaction : c'était le même dont il n'avait jamais pu se défaire ; que, dans son exaspération, il retournait la face contre le mur, pour n'en plus voir le sourire figé ni les yeux excessivement célestes ; qu'il eût embelli de moustaches en crocs, peintes au cirage ; qu'il rêvait de voir dispersé, quelque jour, en miettes, sur les dalles du magasin ! Une laissa rien deviner de cette reconnaissance et se dit seulement que M. Chantre, son successeur. n'avait point manqué l'occasion unique de vendre la statue.
Sous prétexte qu'il serait prudent de ne pas la transporter, Juste s'installa au manoir pour opérer ce raccommodage délicat. Il y employa plus de temps qu'il ne fallait, mais fit de bonne besogne. Il composa, pour le cou, un émail rose tellement semblable à la coloration dos
joues que 1 on s émerveilla. Quand ce fut achevé, on reconnaissait seulement l'ancienne brisure à un Léger bourrelet de mastic, dont M. Bond ruche, avec cette sûreté du jugement qu'il apportait dans les questions d'art, put remarquer: — Loin d'être un défaut, c'est un perfectionnement: on dirait une veine ! Il n'en fallait pas davantage poui'doter d un peu de vie cette statue exécutée avec un parti pris d'idéalisation. La sainteté est dans les actes et l'âme qui les commande, et non dans l'analogie du corps avec un morceau de bois... Monsieur Pichevin, cette retouche vous fait grand honneur ! Vous avez donné le frisson de la vie à cette statue, au moyen de cette seule veine, — c'est d'un artiste !
Avec l'autorisation du maire, un dimanche, après vêpres, on vint en grande cérémonie chercher le saint Joseph à Penloch. Quatre marguillers portaient un socle tapissé de velours bleu et les jeunes gens de la confrérie, au retour, tinrent les rubans azurés réunis au pied de la statue. La population était éblouie. M. Le Drégan fut enfin rassuré quand, le saint érigé sur l'autel, il célébra à sa louange une messe extraordinaire. On remarqua l'esprit opportun de M. le Vicaire, à ce qu'il eut 1 ingénieuse idée d'ouvrir un nouveau tronc pour commémorer cette solennité. Juste proposa cl inscrire en bonne place le nom de la donatrice, et Glaire s avoua qu'elle était pour quelque chose dans cette heureuse inspiration.
Seul, Pierre n'avait pas lieu de se réjouir. La vue de cette image remuait en lui un passé désagréable. Afin d'y échapper, il fît changer la place de sa chaise, à l'église.
D'ailleurs, il vivait loin de tels soucis, confiné dans les représentations de cette antiquité fausse qui l'absorbaient chaque jour davantage. L'empire de Michel sur sa volonté allait croissant. Il en obtenait le bénéfice d'aumônes, une aide constante et, pour l'avenir, des promesses qui se réaliseraient. Il simulait des extases pareilles à celles qu'il avait observées chez Pierre, afin de provoquer le retour des visions ; il prononçait avec religiosité le nom deSalomé, montrant un visage en larmes, marqué du plus profond désespoir et qui s'éclairait soudain de bonheur.
Près de lui, le pauvre être s'épuisait d'adoration, haletant, ivre de contenir son rêve énorme, l'âme suspendue aux lèvres de l'idole, dans la terreur de la voir s'éloigner encore ou l'attente du sourire suprême dont elle l'enveloppait, pour disparaître aussitôt. A cause de la faiblesse qui le laissait accablé, il lui semblait qu'elle emportait chaque fois un peu de sa vie, un lambeau palpitant de son cœur, et il éprouvait une joie à souffrir par elle, dans sa chair. Son exaltation tombée, quand il se retrouvait parmi la nudité des roches, la désolation des landes, la sécheresse des clôtures de pierres qui morcèlent les champs, par l'insinuation d'une parole habile, Michel attisait sa fièvre.
LA POSSESSION ï^l
Le mendiant s'entendait à ranimer son enthousiasme et à lui donner un objet plus réel. Il parlait moins de la Faou, car il aspirait à mieux que de la supplanter dans la misérable cabane. Son identification avec Saloiné ne faisait plus aucun doute pour Servain; mais, pour le persuader de reconnaître la séduction de la princesse dans un corps jeune, il insistait à répéter le nom de la petite Naïc.
Il s'ingéniait à la rencontrer, dans leurs promenades. Elle menait paître les vaches et les moutons de son père ; quelquefois on lui confiait la garde des chèvres. Elle était jolie et ses attitudes, quand elle filait, portaient l'empreinte d'une grâce un peu sauvage et charmante. Michel ne manquait jamais de la saluer dune galanterie. Elle en rougissait d'abord, mais ayant trouvé sa réponse, elle dardait son regard, droit sur les deux hommes :
— Au revoir, petite, garde tes chèvres ! — finissait Michel.
— G'te malice ! bien sûr que je les garderai, mes chèvres !
Et Pierre entendait une voix douce et désenchantée répéter en lui :
— « Je ri étais plus qu'une gardense de chèvres. »
On voyait rarement la Faou, au manoir. Depuis sa rencontre avec Pierre, elle ne se hasardait dans la cour qu'après mille soins. Elle remettait ses commissions à la Kcrtigal, rasant les fenêtres ; puis, elle se sauvait, attentive à étouffer le bruit de ses béquilles. Elle s'enfermait davantage, moins apte aux longues courses. Le curé venait la visiter, les mains chargées des offrandes en linge, en fruits, qu'il sollicitait pour ses pauvres.
Chaque jour, Claire envoyait du pain blanc, des œufs, du lait, quelquefois du bouillon, et, tous les dimanches, une bouteille de bon vin pour réconforter la Faou.
— C'est la fin... avec l'été je m'en irai... Vos bons soins vous seront comptés ! répétait la vieille femme.
Et son regard triste fixait, dans un coin dressées, les inutiles béquilles.
Pourtant, elle se releva, cueillit encore de petites bruyères et des ajoncs ; mais les gerbes devenaient minces, à la mesure de sa force. Si quelqu'un passait dans le bois, elle l'épiait, et furtive, effrayée du craquement des feuilles mortes, elle rentrait dans sa cabane.
Jamais Clairon y serait al Lee, malgré son envie <le soulager une misère qu'elle devinait épouvantai >le. si des gémissements ne l'avaient attirée vers le seuil défendu de ronees.
Toute l'ombre semblait réfugiée là. L oil n'y distinguait d'abord que trois flammes falotes qui sautaient, tout au fond : puis, la ligne blanche de trois cierges à leur tin, devant une Sainte- Vierge de porcelaine couronnée d or. Une plainte sourde, continue, s'élevait dans l'obscurité, entrecoupée de mots étranges, de bruits pareils à des baisers.
Le bois frémissait aux souilles du soir ; sous le feuillage, le vol heurté des chauves-souris traçait des lignes épaisses et anguleuses. Glaire demanda :
— Etes-vous souffrante, ma bonne Faou ? Quelqu'un pleure-t-il ?
Le silence la terrifiait. Elle entra, redoutant quelque sinistre; mais la peur, plus forte, elle se retourna, prête à fuir : la porte ouverte sur le crépuscule jaune et confidentiel lui montra le bois dont la palpitation douce, tout à coup, la rassura. Peu à peu, les ténèbres se fondirent ; et, dans la direction des lumières, elle discerna d'énormes bouquets auprès de la Vierge, sa robe d azur, le geste de ses mains généreuses, les nues sphériques amoncelées sous ses pieds. Les flammes réfléchies dans la porcelaine y jetaient des gouttes d or tremblantes.
Glaire s avança, légère, à tâtons.
Devant la statue, la Faou était agenouillée, assise sur les talons. Ses bras croisés retenaient une petite image de Sainte Marie qu'elle berçait très lentement, avec de tendres paroles. Elle ne se montra point surprise :
— Ah, c'est vous, ma bonne dame!... Voilà tout mon secret, ma seule joie au monde...
Et elle baisait la statue, pieusement.
— Dites-leur, à ceux qui sont méchants pour moi, que je prie Notre-Dame... Chaque jour est sa fête et je l'habille pour l'honorer... Regardez, elle est belle !... Je mourrai bientôt sous ses yeux... Elle me recevra, dans sa miséricorde infinie... bientôt... bientôt...
La petite statue était enveloppée d'un lambeau d'étoffe d'argent. La Faou prit à côté d'elle d'autres chiffons, de rouges, de bleus, un qui était brodé de grandes fleurs comme on en voit sur les étoles anciennes :
— Voilà ses robes, pour chaque jour de la semaine, et, celle-ci, je l'en revêts aux grandes fêtes, aux anniversaires qui reviennent dans ma vie... Maintenant, vous savez mon secret... mon beau secret...
Elle parlait, de la voix unie des enfants qui récitent sans comprendre, avec ce pauvre sourire désenchanté des créatures soumises à la douleur.
Après un effort elle fut debout et, difficilement, elle s'approcha de la visiteuse :
— Ah, les jambes sont bien usées maintenant... La lande est trop loin pour que j'y retourne...
J'aimais tant à y couper des fleurs pour vous... Car, toujours, sans me connaître même, vous avez élé bonne! Oui... oui... et je vous dois plus que je ne saurais dire...
Avec une insistance douce, elle poussait Claire vers la porte ; sur le seuil, elle lui couvrit les mains de baisers, comme lorsqu'elle l'avait rencontrée, la première fois.
Claire s'éloigna, si émue, qu'elle eût éclaté en sanglots et l'esprit si bouleversé qu'elle ne serait point parvenue à assembler une phrase. Elle marchait, songeuse, regardant la jonchée rousse que barraient les ombres longues des arbres. Une clarté indécise baignait les cimes. Le soir était déjà sur les champs dont l'étendue reposait, devinée entre les troncs et les branches. Il passait des souilles lents, tièdes, chargés de senteurs, et des cris d'oiseaux les traversaient.
Quand elle fut dans la grande allée des chênes, Claire s'arrêta, l'âme délicieusement fondue dans la paix de l'heure. La cabane n'était pas si éloignée quelle n'entendît encore le murmure câlin des prières obstinées de la vieille femme. Et elle s'étonna de penser qu'elle aussi pourrait vivre très longtemps, dans la solitude, réfugiée dans un pareil amour, infini et désespéré.
— Ah, Pierre, pourquoi t'ai-je perdu? — songea-t-elle.
Claire !
— Oh, que vous m'avez fait peur, Monsieur Juste !
— Pardonnez-moi, Glaire... Je vous attendais... La Kertigal m'a dit que vous étiez dans le petit bois. Je vous y ai cherchée... Et ne vous ayant pas rencontrée, je me suis assis là, pour attendre...
— Ah, vous pouvez vous vanter de m' avoir effrayée ! dit-elle, avec un rire sec, nerveux.
Juste, décontenancé, balbutiait les mêmes excuses :
— Je vous en demande bien pardon... si j'avais su, je...
Puis, brusquement, il se ressaisit :
— La joie de vous apercevoir enfin a été si forte... elle ma soulevé de terre ! Je n'ai pas réiléchi que je pourrais vous faire peur, dans ma hâte à vous dire ces choses pressantes que...
— Mon Dieu ! vous allez m 'effrayer davantage. . .
— Je vous en supplie, Glaire, ne plaisantez pas... Voici un moment solennel pour moi, décisif... Je vous prie de m'écouter, avec cette bonté qui est le fond de votre âme, je le sais... Il vous faudra aussi des trésors d'indulgence, car ce que j'ai à vous dire m'emplit le coeur, m'étouffe depuis des mois... Vous comprendrez bien des choses alors... Glaire, je vous aime !... je vous aime comme un fou!.... Vous rappelez-vous, ce jour où vous m'en avez permis l'aveu ?.. ce baiser que vous n'avez repoussé qu'à demi ?. . . Il y a plus d'un an. . . Je me suis dit que c'était mal, n'entendant plus que votre voix, quand nous nous sommes quit-
1rs : « Ce que nous faisons est mal ! » Votre mère était entrée dans la chambre, je me le rappelle... J'ai voulu chasser ce souvenir, vous croire heureuse, malgré tout, avec votre mari ; j'ai voulu renoncer à ?et espoir d'un bonheur que je chérissait déjà plus que ma vie !... Glaire !...On m'avait dit aussi. ..j'ai su, quelle espérance vous fondiez... C3t enfant qui vous a été ôté ! Vous ne saurez jamais combien je souhaitais que vous fussiez heureuse, et comme je souffrais dans mon amour! N'importe, certain de votre bonheur, je serais parti... Mais, il y a eu votre maladie... cette consolation qui vous était refusée... Alors, je suis resté, souffrant avec vous, plus que vous peut-être!... Et je vous ai revue enfin, si pâle et si faible... J'ai lu dans vos yeux l'abandon de votre cœur ! Vous avez paru touchée de mes soins ! J'ai cru comprendre à un peu d'affection que vous laissiez paraître, que vous n'aviez pas oublié la minute qui nous avait liés, dans l'âme... Je vous ai interrogée... Vous ne répondiez pas, mais vos regards livraient votre douleur!... Glaire, j'ai bien réfléchi, j'ai reconnu au prix de quelles luttes, le devoir l'emportait encore... J'aurais pu vous surprendre, tirer avantage de la faiblesse où vous étiez... Je me suis contenu, désirant ne vous tenir que de vous-même, comme je me suis donné, librement, d'enthousiasme, à jamais! Cent fois, les lèvres me brûlaient de vous crier mon amour.... J'attendais je ne sais quel miracle qui vous eût rendue au sourire, à la joie de vivre!...
348 LA POSSKSSION
Votre mari vous reviendrait! Votre bon cœur l'accueillerait ! Je serais parti encore, loin, plus loin, sans vous oublier, croyant vous laisser heureuse, désespéré, mais soutenu par l'idée de votre bonheur!... Depuis, j'ai pu me convaincre d'un devoir différent. . . Je serais coupable envers vous d'un abandon qui me ferait souffrir inutilement aussi !... Vous ne pouvez associer votre destinée à celle d'un fou...
— Oh, Juste !
— Pardon !... Glaire, je n'ai pas voulu vous blesser, ni insulter au malheur de votre mari... Mais il est impossible que vous supportiez davantage ce sort injuste! Vous n'êtes pas responsable... Vous épuiseriez toute votre jeunesse en vain... et j e n'ose penser à l'avenir ! . . . Servain est fou ! . . . Vous n'osez vous le dire, quand le bruit s'en répand déjà... On commence à parler de ses excentricités... Il est à la merci d'un coquin qui sera son maître absolu, avant peu, qu'il installera ici, que vous devrez supporter !... On ne sait pas... La petite Naïc pourrait vous en apprendre long... Mais ne cherchez pas à savoir... Aussi bien n'ai-je pas le goût de ces révélations... Je vous en conjure, Glaire, écoutez-moi ! Je vous aime éperdument ! Vous êtes trop malheureuse pour me repousser, si un peu d'affection même ne vous incline vers moi! J'ignore si je vous ai confié ma vie, les espoirs vivaces qui m'ont soutenu, le désenchantement rapide ! Nos destinées sont bien pareilles : vous avez cru dans l'amour, comme j'ai mis ma
foi dans l'art! L'art et" l'amour, s'ils nous ont déçus, sont éternels et valent qu'on croie en eux, malgré tout! J'étais découragé: la passion que vous m'avez inspirée m'a rendu la force ! J'ai vaincu ma répulsion pour ces travaux vulgaires qu'on entendait m'imposer; vous m'avez vu m'y livrer avec un acharnement que vous blâmiez presque ! L'aurais-je fait, si quelque dessein supérieur ne minait fortifié?... C'est maintenant, Glaire, que j'ai besoin de votre indulgence, de toute votre bonté... Ecoutez-moi encore... Voilà !... J'ai travaillé, vous l'avez vu... Je m'abstenais de répondre aux questions que vous inspirait la surprise de me voir tellement acharné au labeur... Eh bien ! j'ai amassé aujourd'hui quelques billets de mille francs... de quoi partir ensemble, vous emmener loin d'ici.... si vous voulez?
— Oh, comment pouvez-vous me parler de la sorte ?
— Claire, je vous aime... et je suis sûr que vous m'aimez, maintenant ! Je veux vous enlever à la vie épouvantable qui vous attend ! Le devoir envers soi-même est le plus impérieux de tous ! On n'a pas le droit de repousser le bonheur qui s'offre... N'est-ce pas le désir d'être heureuse, en répandant la joie autour de vous, qui vous a liée à ce malheureux?... C'est le plus naturel des devoirs, le plus sacré puisqu'il implique l'abandon de l'âme et de la chair ! Vous avez été trompée, par une fatalité qui pèse sur ce pauvre homme : elle vous entraînerait à des misères in-
calculables... Il n'est pas responsable : il subit : mais cela est plus effrayant encore, et la raison morale, supérieure au jugement des hommes et aux lois, vous délie !... Je vous offre mon amour, toute ma vie, Claire, répondez-moi !
— Mon pauvre ami... nous sommes bien malheureux !
— Vos larmes le disent trop... Et celles que vous avez versées tant de fois, toute seule !... Je vous retrouvais, les yeux rougis, et je n'osais vous interroger... Votre secret était déjà le mien, tant je vous adorais... Nous essaierons d'être heureux... nous le serons, je vous le jure ! Je travaillerai... et, un jour, grandi par ma douleur d'aujourd'hui et ma joie de demain, je serai un artiste, moi aussi, je pourrai servir mon art. vous serez fière de moi !...
— Je ne peux pas l'abandonner, maintenant !
— Ah, Glaire, que vous l'avez aimé !
— Comme il m'a aimée aussi !... Il était si triste... Il me disait : « Tu m'apportes le bonheur dans tes mains... Claire, petite clarté, le soleil de vie est dans tes yeux... Je me confie à toi comme un enfant qu'il faudra guider ! » Il n'était pas méchant... Il doit souffrir... je ne peux pas l'abandonner, maintenant que le malheur est sur lui...
— Et moi Claire?
— Ah ! vous... Je vous aime. Juste... Je ne puis plus m'en cacher... Vous êtes venu quand j'étais seule... Toutes mes peines étaient en vous... je lisais au fond de vos yeux tristes... Eloignez-vous,
mon pauvre ami !... Le bonheur n'est pas pour moi : je n'y crois plus ! J'étais joyeuse, je riais à la vie, mon àme chantait, ma jeunesse était souveraine... Je serai silencieuse et bonne, niesmains oublieront les caresses pour soigner et servir... Je suivrai ma destinée... Allez, mon pauvre ami, quelque chose doit être mort en moi, et le malheur attire le malheur...
— Il ne faut pas parler ainsi, Glaire... La douleur s'oublie... Je vous ferai la vie si belle que vous lui sourirez avec la foi de vos vingt ans... Votre cœur va renaître à la joie, de toute la force de sa jeunesse... Rien n'est mort quand on aime ! et vous m'aimez, Claire, et je vous adore !
— Nous ne pouvons pas l'abandonner, cependant !
— Que feriez-vous auprès de lui? Vos soins seront impuissants contre un mal terrible... Vous devrez lutter sans trêve... vous débattre contre des influences qui se sont insinuées, sans parler du danger pour vous-même...
— Comme vous doutez de moi !
— Non, je vous sais la volonté de ce sacrifice inutile... Mais, je sais aussi que les forces vous sont mesurées... qu'un jour vous tomberiez dans un découragement d'où rien ne vous relèverait plus... Ah, Claire! écoutez-moi, pour l'amour que je vous porte !... Vous comptez sans le retour cruel de ce que vous croyez votre devoir : il est des fortunes qu'on ne doit pas tenter ! Votre cœur jeune a besoin d'amour et votre àme est bonne
parce quelle aime ! Songez au sort que vous aurez choisi délibérément, à ce qu'il aura fait de vous quand la vieillesse vous aura marquée ! Vous n'aurez pas un seul bon souvenir à qui sourire, rien ne subsistera plus, pour vous rappeler à vousmême !.,. Nous nous aimons, Claire ! cela est plus fort que tout et doit exalter notre conscience !,..
— Que vous me faites de mal, Juste !
— Ecoutez-moi .'...Ecoutez en vous l'inspiration toujours belle de l'amour! Que cette heure ne s'éloigne pas encore sans nous laisser l'espoir d'un bonheur qu'on ne retrouve pas !... Claire, je voudrais partir, vous emmener hors d'ici, pour que vous n'assistiez pas à la déchéance totale, à la laideur de ce que vous avez cru chérir toute la vie ! Nous pourrons être heureux, et le jour viendra où vous serez ma femme devant les hommes.
— Oh, laissez-moi ! J'ai peur de comprendre au delà même de votre pensée ! . . . Vous avez ma reconnaissance, je vous aime !... Oh, oui, je vous aime ! Vous voyez trop que je lutte contre moi ! Ma jeunesse est en révolte contre le devoir que la raison et mon cœur m'ont tracé!... J'hésite, ne sachant plus s'il faut le suivre ou vous écouter ! Je n'ai plus de volonté... Il me semble que je dois vous croire, tant il y a de passion dans vos paroles, de tendresse dans votre voix... Et pourtant, un doute s'élève... Je ne sais plus ce que je dis, voyez-vous ! Je me sens malheureuse et presque heureuse. . . Il est déjà bien tard. . . Rentrons...
— Claire, répondez-moi ! Oh, tin seul mot!
— Ah ! je suis toute émue... mon cœur bat à se rompre, ma tète éclate... En ce moment je ne saurais prendre de décision... Je vous aime ! Attendons encore... Vous voyez bien que cela me l'ait mal... et que je pleure!
Il lavait prise dans ses bras; elle s'abandonnait, pâmée sous les baisers, et toute lasse, laissant échapper des sanglots mêlés aux faibles cris que lui arrachait le plaisir :
— Glaire, je t'aime, je t'adore !
— Ah, je t'adore, mon aimé !
Il entendit pour la première fois les lamentations qui s'élevaient de la cabane :
— Ecoute!... Qui est-ce? Quelqu'un pleure près de nous !
— Quelqu'un prie pour nous. C'est la Faou... nous serons heureux un jour !
— J'espère...
Elle avoua :
— Je t'aime depuis longtemps...
Au tournant de l'allée ils se séparèrent. Juste suivit le sentier de traverse, afin de n'être pas vu, tandis que Claire, épuisée, toute tremblante, atteignait lentement le manoir.
La Kertigal, inquiète, attendait à l'entrée, avec une lanterne :
— Ah, Madame! que j'ai eu peur, la nuit venue... Je vous croyais dans le petit bois, derrière... Comme vous ne veniez pas, j'ai pensé que vous étiez partie à la grève... et j'allais envoyer
^54 LA TOSSESSTOX
Yanic à votre rencontre...
— Merci... J'étais là, sous les chênes, mais je suis allée voir cette pauvre Faou, qui ma paru bien mal...
— Oh. oui ! la pauvre vieille est très bas... Et vous voilà bien défaite, Madame ?
— J'ai pleuré un peu... La misère de cette malheureuse et mes nerfs... Ce n'est rien maintenant, va !... Monsieur est rentré ?
— Il est rentré... avec Michel qui dîne à table. Madame !
— Michel ?
— Oui, Michel, le diseur de contes, le coupeur de vers... Ah, je n'aime pas sa figure à celui-là... Sa face de Judas n'est pas d'un bon apôtre... Croyez m'en, Madame, si j'étais vous, ça ne passerait pas ma porte, car ces gens apportent le malheur dans leurs guenilles...
— Je n'y peux rien... le malheur entre partout quand il le doit !
— Comme vous dites cela, Jésus !
— Tiens, s il y a du bouillon chez toi, j en boirai avant de rentrer, car je ne veux pas les voir...
Les éclats de voix de Michel retentissaient et, du dehors, on entendait son poing frapper la table. Claire se fit accompagner pour traverser la cour. Elle se sentait malheureuse et pleurait encore, mais au fond de ses yeux, une flamme douce brillait, comme la promesse d'un sourire.
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Maintenant, les bourrasques revenues arrachaient les dernières feuilles. Des tourbillons les soulevaient au-dessus des routes balayées. Il y eut de grandes pluies, lentes, interminables, qui pénétraient l'air dune humidité froide. Le ciel charriait d'énormes nuages gris. De très loin, on entendait la longue plainte de la mer. Dès quatre heures, la nuit tombait. La campagne sinistre et la ville, avec ses maisons closes, semblaient mortes. Les fuites de lumière sous les portes et par les interstices des volets, faisaient penser à des veillées funèbres. A chaque pas, dans les sentes, on rencontrait un nid tombé. Les étables retentissaient de beuglements qu'emportait la tempête, avec l'odeur chaude des litières.
La Faou s' étant obstinée à rester dans sa cabane, malgré les offres de Claire qui lui proposait de loger dans une dépendance de Penloch, un matin on la trouva sans vie, sur son grabat. Elle tenait embrassée sa petite Sainte- Vierge. Au pied de la statue de porcelaine, devant le lit, un cierge achevait de se consumer, la flamme haute et comme prête à s'échapper.
Elle eut des obsèques décentes, au moyen d'une
quête organisée par le curé lui-même, en dépit de 1 opinion.
Pierre donna les signes d'un chagrin profond. A l'église, on le vit pleurer. Il pleura davantage sur le bord de la fosse. Michel le soutenait, la tête levée, promenant en triomphateur son regard aigu sur la foule. On remarquait son habit neuf et son chapeau de feutre, qui lui donnaient 1 allure d'un riche fermier. Il y était aisé, comme s il n'eût jamais paru dans les hardes qu il avait quittées la veille. Les gens s'en étonnaient moins que de le voir dans la familiarité de M. Servain.
La remarque n'échappa point à la perspicacité de M. Bondruche. Il en fit part à son ami, le juge de paix, qui n'avait pu se joindre au convoi, « à cause de ses fonctions officielles ».
Chez Landeven, il y avait la nombreuse compagnie des jours solennels. Brusq ne cachait pas le soulagement qu'il éprouvait de cette mort. Yves Glésoc remua des souvenirs. Jean-Marc, le vieux patron, affreusement ivre, maudit une dernière fois la Faou dans un formidable juron qui fit trembler le cordier, de tous ses membres. Bars, parlant du travail qui n'allait pas, dit qu elle avait jeté un sort sur ses affaires. Tandis que l'aubergiste, impassible, remplissait les verres avec méthode.
Juste n'avait pas quitté Glaire, de toute la cérémonie. Elle l'avait voulu, bien qu'il lui eût représenté que c'était encourager la médisance. Et,
sur leur passage, il surprit bien des clins d'yeux et des paroles basses qu'il devinait malveillantes Ils rentrèrent ensemble, laissant Pierre dans la société de Michel.
Claire se laissa conduire par la sente qui débouchait dans l'allée des chênes, derrière le manoir. Ils parlèrent de la morte avec émotion, mais une contrainte leur pesait. Depuis deux grands mois qu'avait eu lieu leur entrevue, ils se dérobaient, trompant leur inquiétude par des conversations futiles. Cependant, là, sous ces mêmes arbres où ils s'étaient parlé, dans une rencontre de leurs regards, ils sentirent chanceler leurs âmes. Claire lui abandonna sa main:
— On entendait ses prières, dit-elle, simplement.
Il lui pressa les doigts et, après un silence, il demanda, timide:
— Claire, pouvez-vous me répondre maintenant ?
Comme elle se taisait, il la supplia, lui montrant sa vie intolérable, depuis qu'il s'était ouvert à elle Ils souffraient tous les deux, il le savait. Parfois même il se reprochait d'avoir compromis cet avenir de bonheur qu'il rêvait pour elle. Il était las de cette incertitude que ne résolvaient pas ses examens de conscience. Ah ! il aurait bien dû mourir là-bas sur son lit d'hôpital, comme tant d'autres ! Ce serait fini, au moins, de souffrir, et il aurait emporté dans le sommeil sa plus chère illusion, avec la mémoire de ce sourire qui pla-
nait sur son agonie !
Mais, il était heureux quand même : souffrir, t'était 1 aimer encore et s il ne l'avait pas reconnue, quelle vie aurait-il traînée, dans 1 ignorance d'un amour pur, idéal, beau comme un beau ciel! Et il disait la mousse dorée de sa chevelure, ses yeux de pervenche, ses mains caressantes, toute sa beauté, le rayonnement de sa jeunesse, oubliant de se plaindre qu'elle ne se fût pas toute donnée, dans ce grand vertige d'amour qui les avait entraînés!
Et il la contemplait, plein d'une chaleur douce qui lui montait au cœur, d étreindre, entre les siennes, cette petite main où il sentait battre le sang...
C'était en elle comme la renaissance d'un printemps. Les images funestes s'effaçaient, une à une, de son âme engourdie dans une joie douce qui grandissait infiniment, dans un délire où elle se dissolvait, dans une extase qui la soulevait !
Déjà, Claire oubliait cette mort si proche et toutes ses peines. La légèreté de son cœur la surprenait et, dans un ravissement, elle comprit qu'il s'épanouissait aux pensées heureuses qui préparent à l'espoir et naissent avec le désir. Elle entendait, dans la délectation totale de sa chair, ces paroles dont chacune la remuait si profondément que des frissons la parcouraient, depuis la nuque où ils commençaient pour répandre une caresse étrange au plus secret de son être. Elle fût restée infiniment ainsi, livrée à cette
voix, complaisante, cédant à la langueurinconnue qui l'envahissait. Elle ne savait pins qu'elle au monde, qu'elle était inassouvie; et la source où il lui semblait boire ne tarissait point de délices.
Quand il se fut arrêté de parler, pourtant, elle écouta longtemps encore le sillage des mots d'amour palpiter dans le silence, comme une musique grisante. Puis, étonnée d'elle-même, réveillée de son rêve par le siffle ment de la tempête, dont il 1 enveloppait. Toute frémissante et lassée, elle s'appuya doucement contre lui, la tête un peu renversée sur son épaule, murmurant :
— Comme je me sens heureuse contre toi !
— Claire, nous partirons?
— Tout ce que tu voudras ! dit-elle dans un souille.
Pierre s'affligeait. Le mendiant perdait patience devant son obstination à plaindre la Faou :
— On l'a couchée en terre... N'est-ce pas Salomé qui est morte?.. Elle ne peut pas être morte ainsi...
— Il y a toujours un mystère quand quelqu'un meurt...
— Ah, tu le dis, Michel! Alors, c'est elle, Sa. lomé ?
— Eh, non! Vous savez bien qu'elle passe d'un corps dans un autre, comme le vent change de rive !
— Ecoute, je te donnerai de l'argent... beau, coup... si tu me la montres, seulement une fois,
pour que je croie... J'ai peur qu'elle soit perdue, vois-tu...
— C'est pas que je sois intéressé, ni demandeur, ma foi ! Mais vous la verrez, je le garantis ! — et Michel frappait dans ses mains pour appuyer son dire.
Cependant, après quelques pas, Servain reprit :
— Tu me la montreras... Il faut que je la revoie... Salomé! Je ne veux pas qu'on me l'enlève!.. Elle est toute en moi... Il faut le rayonnement de ses yeux sur ma vie...
— Patience, patience... La Saint- Jean arrive à son heure, comme tout en ce monde... Vous la verrez, elle vous aimera...
— Tu dis qu'elle m'aimera, Michel?
— Vous aurez son âme... C'est le souffle de son âme que vous respirerez. ..
— Oh, Michel, jure-moi que tu dis vrai!
— C'est la vérité toute grande, devant saint Corentin qui m'entend!
Et il détourna la tête pour cracher, afin de détruire l'effet du serment. Ils rencontrèrent dans la cour pleine de nuit, Claire qui rentrait. Le mendiant souleva son chapeau avec gaucherie, le regard à terre, car il craignait la jeune femme. Servain passa, sans paraître la voir, et ils la devancèrent sur le seuil.
Elle n'osa pénétrer après eux dans la maison toute émerveillée du bonheur qui lui était venu,
si éclatant qu'elle redoutait pour sa fragilité le moindre contact. Elle se recula dans l'ombre, avec des précautions; et, tout à coup, elle fut dans l'allée des chênes, puis au milieu du petit bois. Il lui semblait, au bien-être qu'elle éprouva de s'y retrouver, ressentir toute la fraîcheur de son âme. Le vent qui hurlait ne troublait point sa sérénité, Elle alla droit à la pauvre cabane, par une dilection mystérieuse, ne songeant plus même à la Faou.
La Kertigal interrompue tandis qu'elle y mettait un peu d'ordre, avait laissé sa lanterne allumée. Glaire entra.
Les fleurs flétries n'avaient pas été touchées et la Vierge de porcelaine luisait. Elle, dut comprendre infiniment le sens des mains ouvertes et de la tête inclinée, car elle s'agenouilla devant l'image de bonté, levant dessus ses yeux purs et remplis d'amour. Elle ne se rappela point les mots de X Ave Maria, murmurant :
— O vous, qui pouvez lire dans notre cœur ctdevinez nos desseins, Mère divine ! regardez dans mon cœur si j'aime et s'il mérite la grâce de l'amour ! J'ai besoin de bonheur, j'en ai faim et soif, et, vous le voyez, ce que je ferai sera sans péché, comme je n'avais pas mérité ces peines qui m'ont quittée tout à l'heure ! Les hommes condamnent la faiblesse, mais vous ne regardez plus qu'elle, dans ses conséquences, pour remettre les fautes! Vous étiez mère de Jésus, si vous avez souffert ! afin d'apaiser la douleur, il n'y a pour nous que
l'adorable divinité de l'amour ! Aussi, est-ce à vos pieds, que je m'abandonne sans honte à mon amant, en implorant sur nous votre bénédiction tutélaire !
Elle regretta ces dernières paroles, mais tant d'indulgence émanait de la statue, quelle crut la voir accueillir son vœu, — et elle se prosterna, perdue dans cet amour qu'elle lui dédiait de toute l'impatience de sa chair et de tout l'élan de son âme, comme la plus précieuse des offrandes .
Elle était transfigurée, reflétant une beauté presque surnaturelle, le visage d'une blancheur un peu rosée, et comme illuminée, dans la clarté douteuse de la pièce. La paysanne qui revenait achever son ouvrage, s'arrêta, saisie d'admiration, sur le seuil où, s'étant signée, elle pria. Glaire, toujours immobile, s'enfonçait dans l'extase qui la portait, suspendue au-dessus de toutes les choses. Il fallut que la Kertigal, inquiète, s'approchât ^t lui parlât, pour qu'elle reprit conscience de sa vie terrestre. Un reproche tendre de résignation assombrit son regard merveilleux et elle se plaignit :
— Pourquoi m'avoir rappelée de si loin, en me parlant? Oh, c'était délicieux et beau, où j'étais Qui me dira l'endroit béni d'où je suis revenue, si je l'ignore? Gomme j'y respirais! La terre est trop petite ! Je l'emplirais toute de la joie de mon âme !
— Oh, Madame! je vous demande pardon...
— Laisse... je t'ai déjà pardonnée!.. Rentre
avec moi, je veux aller embrasser les enfants et tu me donneras à diner.
Le lendemain, de bonne heure, elle envoya chez Juste. De n'avoir pas dormi, elle était nerveuse. Pendant sa veille, elle revit, un mois après l'autre, avec une netteté navrante, son existence depuis qu'elle s'était mariée. Elle crut reconnaître des indices de l'exaltation dangereuse de Pierre, dans certains faits qui remontaient à leurs fiançailles. Elle se rappela l'époque des promenades sentimentales qu'ils avaient, faites et comme les premières crises les avaient bouleversées, tout à coup.
Avait-elle lutté, avait-elle assez pleuré d'impuissance, espéré, contre tant de preuves d'une vérité qui s'aggravait! Aujourd'hui, elle s'admirait d'avoir supporté cela, de l'avoir caché au monde dont la pitié l'aurait peut-être consolée! Gomme elle s'était donnée sans retour, enthousiaste, passionnée, dans la joie de relever la pauvre âme qui souffrait dans ce corps si pauvre ! De quels soins lavait-elle comblée, de quelle ardeur, réchauffée, afin d'y éveiller le rayon d amour et d'y faire croître la fleur de l'espoir!
Et le charmant édifice d'illusion qu'elle érigeait dans ce cœur, par inclination et charité, s'était ruiné de jour en jour, avant son achèvement. Elle en rassemblait les débris, prête à bâtir encore. Ces tentatives la remplissaient de confiance et la désespéraient, tour à tour. Puis
l'accident, la maladie, Pierre livré à lui-même, détaché d'elle si complètement que le passé confondait l'alternance de ses douleurs et de ses joies, dans la tristesse et le néant d'une cendre que chaque souffle dispersait!.. Elle avait tenté l'impossible, enfin! Lui appartenait-il pas, maintenant que leurs destinées s'étaient déliées, de diriger la sienne vers un recommencement, puisqu'un sourire nouveau de la vie l'y conviait?..
Très sentimentale, elle avait indiqué l'allée des chênes comme lieu du rendez-vous, dans le billet qu'elle avait adressé à Juste. Bien avant l'heure, elle y attendait, le regard perdu, entraîné dans l'espace des champs, intéressé par les nuées floconneuses qui se formaient au ras de la terre brune et flottaient, laissant un léger brouillard au creux des haies. Sa volonté de partir était précise. Elle avait scrupuleusement pesé ses droits et elle se sentait amoureuse.
Quand Juste arriva, un peu bouleversé, la scène fut courte. Claire se jeta dans ses bras :
— Ah, Juste ! prends-moi! emporte-moi! partons!
Et de l'entendre qui riait et pleurait tout ensemble, il fut attendri aux larmes. Le contact l'enivrait, de cette chair palpitante et qui se donnait. Leurs baisers se confondaient ; ils échangeaient leurs âmes dans une confusion qui exaltait en eux la jouissance de leur bonheur...
Juste exposa en bon tacticien les précautions dont il convenait d'entourer leur fuite. Il parti-
rait d'avance. A Lorient, où personne ne les connaissait, ils se rejoindraient. Claire prétexterait une maladie de Mme Voile, le devoir d'aller la soigner à Paris. Quant à lui, il parlerait net à ses parents : puisqu'il le pouvait sans leur aide, il irait reprendre ses études interrompues, tenter de réaliser ce rêve d'art qui était toute sa vie !
Elle, écoutait, dans l'admiration, acquiesçant à tous les conseils par un hochement de tête entendu. Ils se séparèrent après une étreinte folle, en adressant un adieu attendri aux arbres, aux champs, témoins de leurs serments et de leur joie.
Deux jours s'étaient écoulés, que Mme Pichevin venait à Penloch présenter les excuses de son fils qui avait négligé, avant son départ, de prendre congé de Mme Servain.
Glaire joua l'étonnement. Alors Mme Pichevin raconta que Juste s'ennuyait trop à Kerbréhen, qu'une maladie de langueur aurait fini par l'emporter. Elle l'approuvait en secret de sa révolte, déplorant que M. Pichevin se fût emporté jusqu'à frapper son fils d'une malédiction dont elle redoutait les conséquences, car il n'est point de Bretonne sans superstition.
— Si j'avais connu ses desseins, dit Glaire à son tour, j'aurais un peu devancé mon voyage, car la santé de ma mère réclame des soins queje croirai plus efficaces si je les lui donne...
Oh, c'est un malaise léger, je l'espère, mais à cet âge, on est si délicat !... Et, vraiment, je ne serai pas fâchée de revoir Paris...
— Monsieur Servain vous accompagne?
— Non, non, il reste ! C'est précisément pourquoi il m'aurait été agréable de partir avec Monsieur votre fils : il est bon d'avoir un cavalier, pour un si long voyage.
M. Bondruche avec le solennel qu'il apportait dans ses jugements, caractérisa la conduite de Juste :
— Approuvez-la au lieu d'en montrer du courroux ! — disait-il au père. Tant de décision dans la volonté, à un âge encore tendre, est peutêtre la marque la plus fréquente du génie ! Remarquez-le, votre fils a embelli nos demeures ; le canton a déjà lieu d'en être fier, car ses œuvres contiennent de grandes promesses. Raphaël a porté dans l'univers le nom d'Urbino, cité restreinte que le monde eût ignorée sans lui ! Réjouissez-vous que votre Juste ait l'ambition de captiver la gloire; elle n'est pas toujours marâtre et sourit aux persévérants ! Il vous sera doux d'entendre bientôt les cent voix de la Renommée célébrer la nouvelle étoile levée au firmament artistique ! Vous direz, les yeux humides : « C'est monfils ! » et nous, nous répéterons avec orgueil: « Celui-là encore est un Bas-Breton et un de nos concitoyens! »
Tant de conviction distinguait la pompeuse éloquence du vieillard, que M. Larbre, en-
core que sa jambe le taquinât au point d'augmenter l'àcreté de son humeur, dut approuver ces honnêtes paroles. Comme il se piquait de formuler sa pensée, sans parure, dédaigneux de la rhétorique, mais avec le souci d'une concision qu'il comparait volontiers au fil du sabre, il observa :
— Bon sujet !... S'est bien conduit pendant la guerre... Baptême du feu laisse empreinte sur le caractère: d'un galopin fait un homme... Monsieur, votre fils réussira dans la peinture !
Claire, le soir même, entretint Pierre de son projet de voyage. Il était rêveur, écoutant àpeine ce qu'elle disait. Eu foncé dans le grand fauteuil, les doigts crispés aux sculptures des bras, il regardait le vide, hébété, parce que, d'un mot sec, elle avait congédié Michel. Il comprit seulement qu'elle allait partir et répondit :
— Eh bien, pars, puisque ta mère est malade,. Elle insista, cherchant quelque réveil inespéré
qui l'eût peut-être retenue, car, au fond, elle se sentait déjà coupable de l'abandonner :
— Pierre !... Et si je ne revenais pas... jamais? Il leva lentement ses bras et les laissaretomber.
Son menton touchait sa poitrine. Soudain, à l'abri des sourcils drus, roux, et des cils pâles, ses yeux s'allumèrent d'un feu, et il soupira :
— Oh, je sais qu'elle reviendra... elle !
Un peu plus tard, avec une impatience rageuse et puérile, on l'entendit appeler Michel, puis il s'endormit là.
Claire le contempla longtemps. Des tremble-
ments secouaient son sommeil. Il lui apparut comme un vieillard. Elle se sauva en pleurant.
Le lendemain, dans la voiture de poste qui l'emportait, elle se rappela son arrivée à Kerbréhen. Gomme ils s'aimaient ! Ils allaient à « la maison du bonheur » et ce paysage merveilleux qui l'annonçait, elle s'étonnait qu'il fût le même encore, accueillant et doux, à travers la bruine. Elle regardait la fuite des haies, le déroulement des champs, leslandes,lasuccession des collines: il lui semblait que toutes les choses gardaient un peu d elle-même.
Aux haltes, elle se cachait, la tête appuyée au fond, détournant les yeux des portières, peureuse, devant cette église, cette auberge, le calvaire, la fontaine aux trois saints, qui paraissaient figés. Et, dans l'immobilité de la voiture, la pensée obstinée à des recherches précises, elle souffrait davantage, située entre son passé et l'avenir. Celui-là, c'était combien d'années ? Elle compta: si peu ! autant ? Il y avait quatre ans, de tout cela ! Elle se demanda ce que pourrait bien lui apporter l'avenir !
Mais les chevaux galopèrent, aux claquements de fouet, et la danse des grelots s'élevant, joyeuse, Glaire oublia, pour sourire à sa nouvelle destinée. A Quimper, elle retomba dans ses idées tristes, amusée un instant au souvenir de leur rencontre avec M. Bondruche à lagare, comme ils montaient en poste.
Enfin, sur le quai, à Lorient, parmi des marins, des soldats et des paysannes, elle reconnut Juste. Et quand il fut auprès d'elle :
— Oh, que je suis heureuse de t'avoir là !
— Claire, je t'adore pour la vie !
Pierre ne prononça pas une seule foislenomde sa femme. Elle avait recommandé à la Kertigal de veiller sur lui, de le soigner. Il ne prêtait aucune attention à ce qui l'entourait, enfermé dans un rêve infini où la voix de Michel, musicale et convaincante, lui parvenait, porteuse de songes nouveaux.
Le mendiant s'était établi à Penloch. Une quittait plus Servain. Dans le bourg, on entendait les envieux : « Il n'a plus que faire d'une besace, avant peu, il aura de bonne terre à lui, qu'il fera retourner par des valets, le madré ! » On n'a point encore vu que cela fût vrai.
Cependant, il fît cadeau d'un bracelet d'argent, d'une bague en or, avec un cœur d'émail bleu pour porter au cou, à la petite Naïc. Elle se sauvait de chez son père pour venir au manoir où, disait-elle, « le travail est aisé, et l'on gagne bien » ; mais on la voyait rougir.
A la fontaine, quand les autres laveuses montraient trop d'insistance à l'interroger, lasse d'avoir répondu :
— Ce que je fais à Penloch? Anne-Marie, ce que tu fais chez Monsieur le Juge ! Ce que fait Çoise chez Landeven, et, aussi bien, la vieille
Marie-Anne, chez Monsieur le Recteur ! Je suis en service, tiens !
Elle prenait son linge et son battoir pour aller laver plus loin, à l'abri des caquets.
L'abbé Le Drégan vint plusieurs fois, sur la prière de la Kertigal, « pour visiter M. Servain ». On lui ouvrait à peine. Quand il rencontrait Pierre, il le lui reprochait doucement :
— Monsieur le Recteur, excusez, — intervenait Michel, — c'est qu'on ne vous aura pas entendu.
On interprétait l'absence prolongée de Glaire. Elle avait bien écrit à M. le Chanoine, mais c'est là « révérende, religieuse et discrète personne ». On remarqua de même, que M. Pichevin, le fils, s'éternisait à Paris. Des gens plus sagaces que doués de sentiments charitables, insinuèrent qu'il y a telles coïncidences qu'on ne peut expliquer sans médire du prochain.
Rien de cela n'atteignait Pierre.
L'océan s'empourprait à sa vue et, jusqu'aux sables que le couchant incendiait, la majestueuse théorie des galères montait avec la marée, aux sons d'une musique divine.
Il regarda éperdument, tandis que Michel, derrière lui, un peu à l'écart, dénombrait les bateaux et les merveilles qu'ils portaient. Un des navires, le plus orné de tous, vint s'échouer sur les fonds mous. Il était fleuri et chargé de femmes, nues sous des tuniques tissées d'argent. A l'avant, debout, la chevelure agitée par la brise, inspiré, un
3ni
LA TOSSESSION
vieillard jouait de la lyre. Six esclaves noirs entrèrent dans l'eau, une litière magmfique su,
leurs épaules...
— Salomé!... Salomé !
Une voix dit auprès de Pierre : ■
Je n'étais plus qu'une gardeuse de chèvres.
Il se retourna, suppliant, lesmainsjomtes.Une femmcétaitlà, quifdait, au milieu de ses chèvres, et elle chantait doucement.
I Oh, Salomé, que tu es belle, ainsi dépouillée de ta parure, dans la seule gloire de toi-même !
II s'avança tremblant qu'elle disparut encore, comme les autres fois, - mais elle >"*«*•
Elle avait seulement laissé tomber son fuseau et elle ouvrait de grands yeux fixes.
Pierre approcha, chancelant :
Oh, voudras-tu... voudras-tu... aujourdhui enfm j murmura-t-il.
' Quand il fut tout près, elle prononça lentement :
Je ne suis qu'une gardeuse de chèvres...
Salomé ! ... mon Rêve. . . ma Vie !
Et comme il l'étreignait, - la petite Nam chatouillée au cou par les baisers, détourna la tête dans un grand éclat de rire que le vent emporta vers la mer.
fin
Pont-Croix - Paris. (Août 1897 -Janvier 1899.
Paris. — Imp. Lucien Marpon, 128, rue d'Alésia.