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DEUXIEME PARTIE

A chaque marée, des équipages ramenaient leurs barques garées dans la rivière. Elles la descendaient avec le flot, jusqu'au port.

Le temps convenait à la pèche ; le large se couvrait de voiles et, dans la baie, on les voyait croiser, à la recherche du poisson.

Un vent timide traversait les filets pendus aux fenêtres. Ils frissonnaient, et la grâce de ler.u courbes, leur couleur bleue fanée à la mer, Le

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faisaient ressembler à des fumées transparentes. Ils paraissaient le signe de la joie reparue avec le printemps et la paix.

La plupart des hommes étaient rentrés ; les débits rejetaient à la volée, sur les routes, l'écho de leurs voix rudes. Quelques-uns restaient encore à Paris où l'écrasement de la Commune ne suffisait pas à tranquilliser les esprits. Il y avait peu de morts : on disait leurs noms. Le dimanche, on récitait des prières spéciales à leur intention.

Pour célébrer à sa mode la signature de la paix, l'héroïque M. Pichevin débarrassa son bras du pansement, depuis longtemps inutile, qu'il conservait comme une décoration. Il ne dédaignait pas de converser avec les marins ; il les emmenait boire chez Lande ven,

Bars, Le Brusq, Yves Glésoc, s'y réunissaient à d'autres. Le vieux Kantec venait les écouter. La guerre avait créé de nouveaux liens entre ces hommes, et l'aubergiste l'aurait presque bénie d'exciter autant leur soif insatiable.

Yves, sa main large étendue au-dessus du comptoir, les yeux hors des orbites, affirmait :

— Vous n'avez pas vu Paris, vous autres ! De l'Arc de Triomphe à Belleville, c'est bien vingt lieues de maisons ! J en ai tué de ces Prussiens, j'en ai tué tant que j'étais rouge à la fin !...

Landeven, avare de ses paroles, se cachait d'avoir servi loin des lignes de feu. Le Brusq et le charron racontaient l'affaire d'Yvré-l'Evêque où ils s'étaient battus côte à côte.

Dans le bourg, on ne comptai! qu'une veuve;

deux, au port, et le lils Hardu. tué pendant 1rs dernières journées, autour d'Orléans.

Depuis la veillée de Noël, Juste fréquentait assidûment à Penloch. Servain se plaisait en sa compagnie; Glaire lui était reconnaissante démêler un peu de vraie gaieté et sa jeunesse, aux entretiens où la patience inaltérable de l'abbé, l'ironie coutumière de M. Bondruche et l'irascibilité d'un juge de paix gourmé, se répétaient avec une déprimante régularité.

Il accompagnait parfois Pierre dans ses excursions, et s'en autorisait pour passer quelques après-midis auprès de Claire, quand elle était seule.

Une intimité aisée s établit entre eux : elle lui confia sa vie par des demi-confidences, qui ne le trouvèrent jamais dépourvu de sensibilité. Elles découvraient un cœur aimant, malheureux de prévoir le désenchantement de son amour, une finie désabusée où le reflet persistant des illusions qui lavaient éblouie, dénonçait unbesoin de tendresse plus fort que les avertissements de la destinée.

Glaire ne se plaignait de rien. Mais ses goûts, la tendance de ses opinions, les sujets de sa causerie, trahissaient une fatigue morale : elle aimait la pluie, les jours gris, leur trouvant, avec elle-même, des affinités qui allégeaient sa tristesse ; le beau temps, après, avec le rire du soleil, la désespérait, car il n'y avait pas en elle de résurrection comparable. Elle en détournait la

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vue et il lui arrivait de se réfugier dans sa chambre pour pleurer. Les larmes ne l'apaisaient pas toujours ; elles la laissaient quelquefois brûlante, agitée des mêmes désirs. Si Pierre la questionnait, l'aigreur des réponses le faisait souffrir : elle les regrettait aussitôt, humiliée devant le mal et manquant de courage pour le réparer.

Souvent. Juste apportait un livre. Ils suivaient ensemble de passionnantes histoires qu'elle écoutait en cousant. Quand le mari rentrait, ils étaient aussi troublésquesi des liens défendus les avaient unis. Alors, on interrompait la lecture : Servain parlait; Glaire prêtait plus d attention à son ouvrage, et l'ami, après quelques minutes, prenait congé.

Il évitait les allusions à lajmerre: mais il savait la rappeler à propos, en se portant la main à l'épaule, de temps à autre, tandis qu'une contraction de ses traits laissait croire à une douleur si aiguë qu'il n'avait pu la maîtriser. G était une coquetterie, en même temps que le moyen d'obtenir 1 indulgence de Glaire pour un compliment trop hardi qu'il se permettait.

Un jour, remarquant ses paupières rougies, il lui tint longtemps la main pressée et lui dit, ému à en balbutier :

— Vous avez du chagrin, Madame?

— Ali, non ! Monsieur Juste... Je suis un peu nerveuse seulement...

— Je vois que vous souffrez... \\ y a longtemps déjà ; mais aujourd'hui vous ne pouvez plus vous

en cacher... Glaire...

— Monsieur !

— Claire, dites-moi votre peine, je suis votre ami ! je voudrais tant...

L'entrée de Mme Voile interrompit l'explication : Juste avail soulevé péniblement son bras droit, par contenance, et tandis que l'excellente dame le, plaignait, Claire fixa sur lui la caresse de ses veux limpides.

Vers dix-huit «ans, à la suite dune aventure avec la receveuse des postes, jolie femme qui toueliait à la trentaine. Juste rêvant de Paris, de bonnes fortunes, de vie libre, avait sérieusement entretenu son père de sa vocation artistique.

M. Pichevm fabriquait des machines agricoles et il destinait son fils aux mêmes travaux. Juste résista désespérément ; il finit par convaincre Mme Pichevm d épouser sa cause, en observant que. dans toutes les divisions, au séminaire, il avait l'emporté le prix de dessin. Elle sut attendrir le père : après quelques mois dune attente qu'il jugeait indispensable pour éprouver la force de cette vocation, il avait laissé partir Juste, lui assurant deux cents francs de pension mensuelle, avec promesse de la réduire d'un quart si au bout de deux ans il n avait obtenu aucune récompense, et d'en supprimer la totalité, si Tannée suivante était aussi infructueuse.

A Paris, le jeune homme se rappela surtout les avertissements qu'on lui avait prodigués louchant

<« les dangereuses séductions » de la capitale, parce qu'il répondait à ses plus violents désirs de les affronter toutes. Il fréquenta l'atelier pour se créer des relations et il y apprit rapidement à nouer une cravate, à bossuer son feutre, à culotter des pipes. Il eut des pantalons à carreaux, bouffants et rétrécis au coup de pied, laissa croître sa chevelure avec sa jeune barbe. Il connut les délices de Mabille, le langage pittoresque des modèles, mesura la profondeur des discussions d'art à la brasserie.

Ainsi passèrent les douze premiers mois d'études, puis il fit un séjour de plusieurs semaines à Kerbréhen, pendant les vacances. Sa transformation fut un émerveillement : M. Pichevin ne doutait pas que son fds s'acharnât au travail, tant il s'était modifié. Et la mère en parlait avec orgueil. 11 faillit gâter cette impression favorable en avouant avec un peu de hâte que la modicité de ses ressources l'avait entraîné à contracter des dettes. Mais il sut réparer cette imprudence en supportant avec une docile attention le discours où M. Pichevin établit un parallèle entre ses dures années d'apprentissage et la vie facile de son fils. Juste ayant courbé le front, le temps convenable pour donner à entendre que la démonstration paternelle l'accablait, releva bientôt la tête, du geste de quelqu'un qui a pris une résolution décisive ; et il opposa au récit de ses efforts imaginaires, le tableau somptueux de l'avenir de gloire, de richesse, qu'ils lui préparaient. Sa mère.

enthousiasmée, l'embrassa : M. Pichevin promit la somme :

— C'est le prix de quatre charrues du modèle perfectionné... Mais n'y reviens pas, Juste, une fois pour toutes !

Sachant retrouver ses camarades ailleurs qu'à L'atelier, Juste y vint plus rarement, la seconde année : c'est surtout ce qui la différencia delà première. Il fréquenta les théâtres delà rive gauche: on le vit à Mabille ; il retourna aux brasseries, triompha des «risettes qu'il avait aimées, sut plaire à de nouvelles amies, et fut plus aflirmatif, au café, quand on discutait de graves problèmes d esthétique.

Pour épargner toute déception à ses parents, il leur annonça, peu à peu, dans ses lettres, qu'il n'affronterait aucun concours, suppliant M. Pichevin de ne pas réduire ses subsides à cent cinquante francs. Le père fut inflexible. Une nature morte, laborieusement retouchée par un fort de l'atelier « qui exposait déjà »,fut envoyée à Kerbréhen comme le moyen suprême d'attendrir le bonhomme; elle n'y suffit point : il se flattait d'avoir « une seule parole et non deux, l'une blanche et l'autre noire ».

Juste proposa d'abandonner la peinture «trop difficile dans ces conditions », pour la pharmacie. Il fonderait une maison au bourg. Ses lettres exposaient les avantages qu'il retirerait d'avoir étudié à Paris.

M. Pichevin évita toute réponse catégorique

avant 1 été. En présence de son fils, il fut nef :

— Tu ne m'as pas convaincu : tes raisons sont détestables... Et. d ailleurs, il m'est impossible de renouveler d'aussi lourds sacrifices ; tu sais que nous ne sommes pas riches. Si tu avais choisi la pharmacie, il y a deux ans, je t'aurais entièrement approuvé. Mais, aujourd'hui, t' engager dans une carrière nouvelle ! Perdre le fruit de ton séjour à Paris ! Tun y penses pas! La vie est courte: on n'en peut supprimer deux années comme tu serais tenté de le faire. Tu es jeune : j'ai réfléchi pour toi; c'est le devoir d'un père. Voici ma décision irrévocable... Ne crains rien, tu devras encore me remercier, car c'est un nouveau sacrifice que je vais m imposer, le dernier d ailleurs !... J'ai pensé. ..je veux... tu m écoutes, au moins?...

Juste écoutait, comme le condamné, son juge, et, dans iceil paternel, il lisait une implacable volonté. Plein de regret, il se rappelait Paris, ses bonnes petites amies, les camarades, sa vie insouciante, l'art, — l'Art, prétexte sublime à toutes les paresses, prestige, religion !

Intraitable, M. Pichevin reprit :

— Tu m écoutes, n'est-ce pas ?... j ai arrêté... Enfin, regarde-moi quand je te parle, au lieu de chercher des mouches au plafond!...

Alors il précipita ses mots comme s il en eût senti le grotesque:

— Il ne faut pas que l'enseignement de ces deux années demeure inutile. Tu connais les cou-

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leurs. Tu sais tenir un pinceau : c'est un outil ; lu possèdes un métier... Je suis doue prêt à Caire les dépenses nécessaires pour fonder une a Entreprise de peinture et vitrerie >s que lu dirigeras vers... la fortune! Nous trouverons à Quimper un bon ouvrier pour t' enseigner la pratique île cette industrie... artistique. En attendant la clientèle, tu reprendras tes études... La nier est une Leçon féconde... Tu poursuivras tes rêves d'art, tes chimères... Et tu peindras mes herses, lues charrues pour te reposer...

— Oui. oui, tout ce que tu voudras! mais, pour L'amour de Dieu, c'est démontré !..

— Juste! s'écria M. Pichevin, très digne et scandalisé.

Comprenant la vanité d'aucune résistance, devant la rigueur paternelle et la neutre soumission de sa mère. Juste déplora son cas et fuma des pipes. Il en fuma beaucoup, indifférent à ce qui se passait autour de lui. Il revoyait les jardins de Mabille et souhaitait jusqu'aux scènes de Fanny Vertu qui était jalouse, ensemble, et d'une constance capricieuse.

La maison se transforma. Mais bien qu'il affectât de n'y prendre garde, un jour, il aperçut qu'on avait garni de châssis et de vitres une baie ouverte dans la façade. Un homme en blouse blanche manœuvra de hautes échelles. Juste ne put réprimer un mouvement d'humeur quand elles disparurent, laissant, sur le mur blanc.se

lïéployer une banderolle rose à lourds glands d'or, avec l'enseigne :

Peinture et Vitrerie JUSTE PIGHEVIN

L'espoir superstitieux qu'il avait conservé de voir son père fléchir ou sa mère prendre son parti dans le débat, s'évanouit devant cette inscription. Elle flamboyait au soleil, marquant le but de sa vie, irrévocable et cruelle. Il fuma des pipes encore et d'autres pipes. Quelquefois, 1 absinthe bue chez Landeven, près de Monsieur Bondruche et d'un instituteur, attentifs au billard, il put se croire au milieu de ses camarades, à Paris, par le souvenir des vérités éternelles qu'il avait échangées avec eux.

Il accorda peu de temps aux soupirs, par nonchalance et parce qu'il était porté à la patience qui est l'application de la philosophie, la plus certaine et la plus facile.

Il s'ennuya, entre son père entêté qui le boudait et la résignation morose de sa mère. Ses cravates s'usaient ; dans le voisinage de la mer, son dernier chapeau avait roussi; et il prévoyait, avec le désastre final des vestes, des pantalons extraordinaires qu'il lui serait impossible de remplacer par d'aussi « artistes », la ruine du prestige consolant qu'il devait à une mise originale. Il prit sa boite de couleurs, et fit quelques études, sur la place du Marché, près de l'église.

Des enfants L'entouraient. 11 les supportait volontiers; L'admiration des passants le réconfortait.

Il monta aussi à cheval, traversant le bourg au galop, les cheveux au vent, l'air crâne. Les filles Le regardaient. Il en remarqua plusieurs et fixa son choix sur la moins prude. On parla de ses succès.

Sa popularité grandit lorsqu'il eut peint, à chaque extrémité de la fameuse banderolle qui hurlait sur la maison, un amour rose, ailé d'azur, soufflé, les joues en boule.

Persuadé, enfin, que la sagesse est d'accepter son destin pour en tirer le meilleur parti, il rêva de fonder sa réputation par un coup de maitre- Après trois mois, M. Pichevin, tout à fait conquis, et sa femme au comble de l'orgueil, convièrent leurs amis à visiter les deux chambres qu'il avait décorées. On s'extasia devant le plafond où une immense rosace d'argent, chargée de volutes et de lotus bleus, découpait ses enchevêtrements compliqués sur un fond rouge brun, de la couleur des quatre murs. Ceux de l'autre chambre avaient conservé leur papier neuf où couraient des guirlandes de volubilis. Elles avaient inspiré à Juste un motif simple et tendre qui lui assura les suffrages féminins : le plafond, bordé d'un treillage Pompadour fleuri de liserons et d'églantines, supportait de trop gracieux nuages ballonnés, au centre desquels une hirondelle immobilisait son vol. Ces

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oeuvres d art furent célèbres. On les vanta aux voyageurs qui admiraient les fresques brossées chez Landeven par des pensionnaires insolvables.

Mais on s habitue à la gloire comme à l'amour : Juste écouta d une oreille moins complaisante les louanges, en même temps qu il ressentit la mono" tonie des manifestations passionnées de sa maitresse. Il en changea plusieurs fois. Toutes se ressemblaient par leurs propos, et elles se détachaient de lui avec une égale placidité. Alors, il pensa à Fanny Vertu chez qui la troisième rupture n'avait pas épuisé les ressources de l'attaque de nerfs, des cris ni des larmes. Ces aventures provinciales étaient trop prévues, et elles provoquaient les mêmes regrets.

M. Pichevin, ambitieux pour son fils, lui reprocha en termes amers de laisser la couleur durcir dans les sceaux et de n'apporter aucune exactitude à 1 exécution des commandes. Juste, découragé, menaça de gratter les deux amours de la façadelhirondelle et la rosace mauresque. Il céda aux supplications de Mme Pichevin, mais n entreprit point d autres travaux.

De pipe en pipe, il trouva 1 existence odieuse et, derechef, tomba dans l'ennui, considéra l'usure de ses vêtements, maudit les soiré>es interminables. Le matin, la tète encore pleine des souvenirs qui animaient ses nuits, il élait maussade ; et la perspective delà journée le désespérait.

L'abbé lui ayant offert de diriger la réfection de Penloch, il refusa, sous prétexte de charité, parce que son concurrent àKerbréhen élaitj>auvre et chargé Je famille. 11 faillit revenir sur sa d» cisiou en apprenant qu'on préparait le manoir pour des Parisiens : il était trop tard.

L'arrivée des Servain .l'impressionna. Avanl de les eonnaiti'e, il projetait de constituer dans ce bourg insipide, en gagnant leur amitié, un coin où l'aisance et 1 objet de la conversation l'appelleraient la capitale.

11 découvrit à son désœuvrement un but délicieux et sentimental, à la vue de Claire, au bras de son mari, le lendemain même de leur installation. Sans rien laisser paraître de ses desseins, il écouta M. Bondruche rendre hommage à la beauté de la jeune femme et louer son enjouement. Il ne se pressa point de lui être j^résenté, sachant l'importance d'une attente bien calculée dans les entreprises sentimentales. Il préféra néanmoins pour ses promenades la route de Confors, que dominent les fenêtres de Penloch, à celle qui descend au port.

La déclaration de guerre avait troublé ses combinaisons : il s'engagea, plutôt par la crainte d un échec qui l'eût rejeté dans un ennui plus sombre, que par le dictamen d'un devoir impérieux. Il partit à l'armée sans même avoir salué Claire, et l'incertitude quelle l'eut seulement remarqué avivait son désir d en être aimé-

Mme Voile quitta la chambre après y avoir fureté, à la recherche dune pelote de coton à marquer.

Glaire, soulevant le rideau d'une fenêtre, répondit d'une inclination de tête au bonjour de la Kertigal occupée à laver du linge, dans la cour, car elle n'osait plus aller jusqu'au doué se mêler aux commères, à cause de sa grossesse. Juste cherchait un moyen de renouer la conversation qu'il avait si vivement engagée. Sa timidité le rendait ridicule à ses propres yeux, et il reconnaissait l'impossibilité de reprendre l'entretien au point où la présence de Mme Voile l'avait suspendu. Son inspiration indigente ne lui offrait aucun prétexte ; énervé, il demanda :

— M. Servain est en promenade ?

Elle se détourna :

— Oui, je le crois à la grève... Il est parti de très bonne heure...

Juste comprit sa faute d'évoquer le mari dans un pareil moment, à la rougeur qui colora les joues de Glaire.

Elle reprit sans goût son ouvrage, pour éviter le regard que Juste attachait sur le sien, dans l'espoir d'y lire un peu de tendresse ou le signe de rabattement favorable aux tentatives amoureuses.Elle devina l'intention du jeune homme.

— Vous n avez pas apporté de livre aujourd hui ?

— Non... Madame... J'ai pensé que vous aviez

trop de sujets de tristesse, réels, pour vous attendrir au récit de mésaventures imaginaires... Elles sont décourageantes, elles désarment... Il y a des moments de la vie où toutes les forces mêmes ne suilîsent guère...

— Je ne suis pas malheureuse comme vous le croyez, Monsieur Juste. Un peu d'ennui, à peine un peu d'ennui... Vous l'avez découvert; mais 1 amitié vous en montre les consécpiences avec une exagération certaine... Je suis très sensible à ce témoignage de l'intérêt que vous prenez à ce qui me touche...

— Vous souffrez, Glaire!

— Croyez-moi, je tiens à conserver votre respect, Monsieur, et mon amitié n'est qu'à ce prix.

— Ah, je vous en supplie, laissez-moi dire ce que vous avez deviné, Claire...

— Monsieur Juste !

— Vous êtes malheureuse... Votre hâte à vous défendre m'en convaincrait, si je n'avais des raisons plus impérieuses de le croire. Vous surveillez vos paroles, mais vous êtes impuissante à cacher la tristesse de votre voix, et la mélancolie de vos yeux y noie les sourires simulés... Les peines décrites dans les livres qui nous ont passionnés, vous émouvaient par leur ressemblance avec 1 état de votre cœur. Je l'ai trop bien compris en surprenant les larmes près de jaillir de vos paupières, votre tendresse apitoyée sur des souffrances qui ne le méritaient point, et ces plaintes que vous ne pouviez plus retenir...

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(( Claire, je vous supplie de ni entendre jusqu'au bout... Il y a si longtemps que je souhaite de vous découvrir franchement ce qui se passe en moi, d exquis et de cruel, depuis que je vous ai vue ! C'est un mal que j'aime, une torture et un bonheur que je mourrais de ne plus sentir se combattre en moi, comme la vie et la mort à chaque gorgée d air que nous respirons !...

Un rosissement à peine perceptible des joues trahissait son trouble. La matité des tempes et du iront accusait la cernure de ses yeux où le regard llambait de passion ; il portait la main à son épaule malade, souffrant réellement, jet ses lèvres, mordues pour réprimer la douleur, apparaissaient plus rouges l'instant d'après.

Claire écoutait, sans force, craignant d arrêter ces paroles qui la pénétraient délicieusement, honteuse du bonheur dont elles remplissaient, abandonnée et consentante. La pudeur de sa joie lui commandait parfois un geste pour signifier le silence à cette voix qui la caressait. Entre ses cils baissés, elle sentait son âme s'échapper vers cette image nouvelle du bonheur qu'elle pleurait d'avoir perdu et elle croyait se livrer entière à lui. dans sa chair et son âme !

— Quand je vous ai vue, Claire... L instant est grave... J'ignore si vous me pardonnerez cette confession, mais j espère trouver grâce devant vous... Claire ! il est impossible que vous n'ayez pas compris... Vous n'aurez pas la cruauté de me rejeter... Quand je vous ai vue la première

LA POSSESSION t'*)!

i<>is, il y avail tant de joi-e dans voire beaoié, tant de reconnaissance amoureuse émanait de votre ètn\ que je vous aurais aimée en secret toute la vie! Vous êtes passée : j'ai compris le bonheur sur la terre ! Je cherchais à vous rétro u- \ er. heureux de reconnaître au loin votre robe, et tellement humilié en votre présence que je me serais sauvé eomme un voleur. Vous n'en avez rien su, vous n auriez jamais deviné cet homme dont la suprême envie était de se mêler à votre ombre, de respirer l'air qui vous enveloppait... J'y aurais reconnu le parfum de votre chevelure, j'aurais cru y boire vos sourires, votre àme de printemps ! « Vous ai-je dit, jamais, combien j'étais malheureux auparavant ? mes jeunes forces sans but, une carrière fermée, quand j'étais prêt à saisir, à dompter l'avenir ! Vous m'avez rendu l'énergie avec le courage, en m' enseignant la possibilité du bonheur dont vous paraissiez l'image rayonnante! J avais peur d'effacer cette vision, sollicité à la fois par le respect qu elle imposait à mon adoration et par le dessein de crier mon enthousiasme, afin de parvenir à votre cœur ! L'aurais-je touché, pourrai-je 1 émouvoir?. .. J ignore les calculs de ceux qui mesurent leurs paroles et savent ne pas dépasser le but ! Les miennes me montent aux lèvres, ardentes comme les baisers dont je voudrais vous couvrir !... Ecoutez-moi encore, quoi que je puisse dire ! Je suis parti à l'armée en me faisant violence, car un autre devoir plus doux: me retenait. Je craignais

mille dangers confus pour vous. Je me reprochais d'être resté à l'écart, quand j'aurais pu m' approcher... Vous m'avez assisté dans les moments terribles que j'ai connus. Vous m'avez souri près de la mort, penchée vers moi dans chacun de mes rêves, et le bonheur que vos yeux propageaient Fa détournée de mon lit. Oh, j'y croyais tellement que j'ai pu vivre, que j'ai voulu revenir ! Et j'y crois plus encore, puisque votre visage est sombre, qu'il y a des larmes sous vos paupières, des regrets dans vos regards ! Claire, je vous aime plus encore, de vous savoir triste ! Vous ne m'avez point confié votre secret, mais les grandes douleurs s'entourent de silence et les blessures du cœur sont cachées. Vous avez espéré dans l'amour et vous espérez encore. Moi j'y crois à cause de vous... Je vous aime, Claire, je vous aime î...

Il était debout devant elle, suppliant et tendre, n'osant faire un pas. Claire qui écoutait, ravie, entraînée aux accents de cette voix douce, ouvrit lentement les yeux quand elle se fût arrêtée.

Elle l'entendait encore ; le sang lui brûlait la chair ; son âme chancelante jetait d'immenses flammes de joie. Elle regarda autour d'elle, sans reconnaître les choses, dans la complicité d'une fin de jour mystérieuse et charmante où les formes et les couleurs s'endormaient déjà. Ses mains allongées sur les bras du fauteuil n'avaient pas bougé. Elle s'y tenait enfoncée comme une

malade, incapable d'un geste qui eût troublé sa volupté.

L'ombre encore transparente s'amassait dans les coins, peu à peu, et dehors, le couchant rouge s'éteignait entre les branches touffues. Claire enfin le reconnut, immobile au milieu de la pièce, la tête penchée, le visage dans les mains. Elle essaya de se lever, sans y parvenir :

— Juste... voulez- vous ouvrir la fenêtre?

— Glaire !

Il lui baisa les lèvres longuement et, la tenant serrée contre lui, à l'oreille, il lui répétait :

— Glaire, je t'aime, je t'aime !

— C'est bien mal ce que nous faisons! soupirat-elle. mais sa voix tremblait de bonheur.

Ils entendirent le pas de Servain qui rentrait.

Depuis le départ de Mme Voile, — qui « décidément, ne pouvait plus vivre sans Paris », — le ménage Servain se dissociait.

Elle-même avait remarqué chez « ses enfants » des différences d'humeur, un penchant à ne se rien concéder, une dureté de ton, parfois, dont elle s'alarmait. L'assiduité de Juste à Penloch la

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contrariait aussi : elle déplorait la manière trop empressée dont Glaire accueillait le jeune homme.

Cette femme avait des vues nettes sur quelques points. Dans sa simplicité, elle savait avoir bien rempli sa vie. Elle y avait acquis quelques certiludes et elle leur soumettait, par comparaison, les cas de morale avant de les trancher. Si des complications les troublaient, elle pensait : « J'aurais agi différemment », sans condamner personne, car le souvenir de certaines tentations dont elle avait triomphé après des luttes, lui inspirait de l'indulgence. Elle redoutait un réveil sournois de l'énergie chez son gendre, et, chez Glaire, les conséquences naturelles de ce besoin de gaieté en même temps que de câlineries, qu'elle lui avait connu dès l'enfance, et qui, dans la compagnie d un homme taciturne, replié sur lui-même, s'exaspérait.

Elle se proposa de les avertir l'un et l'autre du danger, et ne s'y résolut point, de peur d'accentuer des désirs et des soupçons également funestes, dont elle s'efforçait de douter encore. Après maints combats, elle demanda conseil à l'abbé :

— Pierre est bien triste, mon cher abbé. Il reste des soirées sans prononcer une parole. Il semble vivre ailleurs. De grandes joies illuminent soudain son regard ; l'instant d'après, il s'éteint. Ses épaules voûtées lui donnent cet aspect misérable qui excitait ma pitié, autrefois... Un a plus de ces mouvements de tendresse qui le rapprochaient <le Claire et, llattant son orgueil de femme, le fai-

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saicni aimer davantage. Quelque chose s'est glisse entre eux. Je les observe, Monsieur L'abbé, j ai peur î Je manque de pouvoir, et je sens qu'il faudrait intervenir. Chaque jour éloigne ces deux cœurs qui s'étaient unis pour la vie, — et eela rend l'avenir bien menaçant... Vous savez mieux que personne découvrir la ressource suprême dune âme, sa maladie, ses faiblesses... Conseillez -moi... guidez ces deux enfants : ils détournent la vue du bonheur promis... Moi, je ne sais que l'aire, je ne pourrais même pas leur parier comme je vous parle... je pleurerais devant eux, sans expliquer mes larmes... Il faut la connaissance que vous avez, des hommes, du cœur, l'autorité que donnent l'étude et l'exercice de votre saint ministère, pour prodiguer d'utiles avertissements... Ah, Monsieur l'abbé!

— Il faut accepter avec soumission les épreuves; on remporte une réelle victoire sur soimême en triomphant des tentations du cœur... On y cède aisément : elles sont perfides... Je vois clair, ehère Madame Voile, j'observe... l'attendais le moment d'intervenir avec fruit... Mais L'habit que nous portons nous oblige à une extrême circonspection envers ceux-là mêmes qui le respectent encore. On nous pardonne diilicilement une erreur, parce que le service de Dieu se concilie mal, en apparence, avec certaines missions... J ai surpris d étranges préoccupations chez M. Servain. J ai tenté de 1 en dé-

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tourner une fois déjà, mais un scrupule m'a retenu de l'avertir jusqu'au bout, en reconnaissant... comment dirais-je ?... une... une atténuation de la responsabilité...

— Je ne comprends pas très bien...

— C'est délicat. . . Malgré toute l'attention que vous avez prêtée à cet examen dont vous m'entreteniez, des faits d'importance vous ont échappé... Il me serait pénible de vouslesrévéler. Fiez-vous à moi, et croyez que je n'oublierai pas que vous avez remis à ma garde ces deux enfants... Nous avons tous besoin d'une protection assidue. Elle ne leur manquera jamais, tant qu'il dépendra de moi, soyez-en sûre.

— Vous me faites peur, Monsieur l'abbé... Je ne sais que penser, maintenant. . .

— Rien n'est perdu, si l'on recourt à Dieu... Il enseigne d'espérer dans sa bonté toute puissante... J'ai compris les chagrins de votre fille, à l'origine ; j'ai tenté de les apaiser. La jeunesse est plus forte que la souffrance. Il faut avoir aimé longtemps pour goûter la joie de se sacrifier. C'est la consolation des vieillards... Mais ceux qui sont jeunes, après un amour malheureux vont à d'autres amours, comme la plante aussitôt née cherche le soleil... Il faut pour résister aux inclinations de nature, une discipline morale très rude, dont la nécessité apparaît quand on a dû se repentir maintes fois déjà... Le pardon est d'ailleurs une ressource : dans l'absolution de la faute, les plus saints se surprennent à jouir en-

cored'y avoir succombé. C'est très humain; la rémission divine demeure absolue...

M. Le Drégan versait toujours dans l'homélie- Bien qu'il lui doué dune clairvoyance et dune droiture d'esprit qui lui permettaient de découvrir Le mal et le remède, avec promptitude, il se plaisait à entretenir ses confidents d'un nombre restreint de vérités générales qu'il répétait infiniment. Elles formaient la base de ses prêches et par une expression vague, elles s'appropriaient également aux cas difficiles ou désespérés. 11 y avait de la mélancolie dans ses inilexions de voix et une imperturbable confiance dans son regard, s'il dépeignait les béatitudes qui attendent le juste, après les meurtrissures de la terre. Il prononçait avec dévotion le nom du Seigneur et, trouvant dans son potager des preuves attendrissantes d'une bonté attentive aux moindres destinées, il oubliait facilement la métaphysique ou la morale, pour vanter l'excellence des salades que 1 on a soignées. Gela correspondait du reste chez le brave homme, à cette conviction que la plupart des douleurs sont moins une réalité que le résultat d'un examen trop complaisant de soimême.

Et il croyait, au moyen d'un coq-à-1 àne très peu volontaire, prêcher d'exemple. En reconduisant Mme Voile, il lui avait désigné des carottes aux fanes naissantes, un plant de romaines épanouies, un carré de fraisiers dont les fruits encore blancs étaient énormes :

238 LA l'OSSESSIOX

— Ha, si M. Servain m'écoutait, il jardinerait comme je m'y exerce... Ça change les idées; dans la fatigue physique, il y a une satisfaction... Enfin, nous sommes tous les mêmes, sujets aux tourments, à la maladie... Le travail manuel est un refuge où l'âme endormie oublie la douleur. Je puis bien le dire, je dois ma verdeur aux coups de bêche que je donne. Et puis la tâche devient légère, si l'on pense aux récompenses qui la couronnent. On puise au contact de la terre un puissant réconfort. On la sent vivante à cause de la vie qu'elle donne ; on l'aime : en y touchant, on croitparticiper àl'œuvre deDieu !.. Voilà les satisfactions que se refuse M. Pierre ! Bah ! nous le sauverons malgré lui et je veillerai sur votre fille... Allez, chère Madame Voile, et reprenez confiance...

Elle et lit partie, vraiment déçue, et pourtant sous le charme, car jamais elle n'avait été plus sensible à l'éloquence onctueuse du prêtre. Elle admirait la simplicité de cet homme qui avait refusé la mitre et se plaisait à surveiller la croissance de ses légumes.

Mais elle était venue en quête d'un conseil qui lui manquait encore et la demi-révélation de lai thé l'avait troublée. Elle ne doutait point qu'il s'o cupàt ardemment de réconcilier les époux, de dissiper leur malentendu. Cependant, elle sentait mille obstacles délicats s y opposer, dont M. Le Drégan pouvait ne pas seulement se donter. Et à cause de cela, elle se promettait d'inter-

l.A POSSESSION '>')()

roger la jeune femme en rentrant. La même

crainte qui Taxait si souvent arrêtée la paralysa. Elle remit au Lendemain; et, enfin, à la veille de regagner Paris, elle ne s'était pas résolus à parler, persuadée, à la longue quelle pouvait s alarmer sans cause, que les enfants, livrés à eux-mêmes, retrouveraient, dans l'intimité de la maison, de tendres souvenirs capables de les rapprocher pour toujours...

Claire chantait, riait, déployait une activité fébrile à des riens, aimait la parure. Pierre assistait à cette métamorphose sans se 1 expliquer. Kl le embellissait la jeune femme qu'il se prit à chérir d'une ardeur nouvelle, gai, rajeuni, insouciant à son image, et tendre à inspirer le goût de ses caresses. Il voulut qu'elle partageât ses promenades, insistant de si bonne grâce qu'elle céda sans contrainte.

Ou les rencontra sur les routes, à travers champs, le long' des grèves, penchés l'un vers l'autre, comme des amants qui apprennent à se connaître. Les sites qui leur étaient le plus familiers excitaient leur enthousiasme. Ils découvrirent une garantie de leur amour dans l'analogie de leurs préférences, comme naguère.

— Bien-aimée, regarde la nier, je l'aime aujourd'hui d'avoir emprunté la couleur de tes yeux ; mais tes yeux plus profonds répandent une lumière plus douce...

Et ils s'embrassaient, éperdument, heureux de

s'aimer, au milieu des landes qui se couvraient d'or, dans la splendeur du jour, bercés par le bruit de la marée où semblaient chuchoter des voix surprises par les vents sur les rivages des îles chaudes qui dominent les flots, pareilles à des émeraudes colossales, au delà de l'horizon reculé par la limpidité de l'air.

Une volupté les bouleversait d'être seuls et réunis devant la magnificence de la terre : leurs lèvres confondaient leurs âmes chantantes, leurs cœurs s'ouvraient au printemps comme la terre amoureuse, et ils palpitaient du même désir!

— Glaire ! Je ne t'ai jamais autant aimée ! Tu es ma vie, toute la joie du monde empourpre ta bouche, le printemps brille dans tes cheveux, tes dents sont plus fraîches que les cailloux des sources!... Claire, aime-moi!

— Ah, Pierre, notre amour est sûr maintenant... Je t'aime ! Je t'ai toujours aimé!

Elle le cria comme une délivrance, dans sa joie de ressaisir le bonheur perdu, et, comme elle était bonne, un peu de son sourire rejoignit dans sa pensée un visage incertain qui la suppliait. Elle se rappela l'émotion qui l'avait saisie en écoutant Juste, le baiser qu'elle n avait pu écarter. Elle se revit si près de s'abandonner à lui, qu'elle jeta ses bras au cou de Servain comme pour se convaincre de la réalité du présent :

— Je t'aime comme si je t'avais perdu !

— Bien-aimée, je t'adore !

Ils se montraient les plages où ils s'étaient re-

posés, les promontoires d'où ils avaient contemplé l'agonie du soleil. A un signe, la forme d'un pocher, un bouquet de pins, un ruisseau, Claire devinai l. avant d'y être parvenue, la succession des paysages.

— Oh, la menthe !... Te rappelles-tu, il y a un an. nous nous sommes arrêtés à cette place?

— Nous nous aimions moins...

— Tais-toi ! c'est la même chose... Il n'y a pas de temps, quand on aime. On traverse les années et lheure qu'on vit est toujours la préférée... Tiens ! derrière la grotte, il doit y avoir une anse avec un moulin à roue abandonné, au fond...

— Oui, oui, je me souviens... nous y avons rencontré ces beaux enfants qui gardaient des vaches...

— Après, on aperçoit le phare. ..

— Et plus loin, les pépinières...

Elle était fière de sa mémoire comme d'un exploit, retrouvant des phrases entières qu'ils avaient prononcées, aux lieux mêmes :

— Près de ces trois pierres grises, tu m'as dit : « Le bonheur ne nous quittera plus, bien-aimée, le lien de nos âmes est plus fort que tous les destins », et tu m'as baisé les cheveux...

— Je t'appelais petite clarté... Petite clarté, tu m'as montré mon cœur dans un éblouissement ! La lumière a grandi : je te sens profondément enmoi., bien-aimée, comme la vie !

— Il suffît d'une minute pareille, pour embellir toute une existence... N'oublions jamais que

nous avons connu des instants comparables...

— Ma bien-aimée, il n'a fallu que tes bras lies à mon cou, ton sourire, pour éloigner le souci de ma route. Elle est lumineuse à cause de toi. Le passé s'y renouvelle dans les délices promises et je la suis sans me retourner...

— Baise mes yeux afin d'y enfermer l'image de cette minute ! Les vents, pour t écouter, se sont arrêtés, la mer chante plus doucement : dans l'air, les parfums qui llottent célèbrent nos fiançailles nouvelles!... Ali Pierre, je t aime toute !

— La mer bleue est confondue avec le ciel et les barques semblent de grands oiseaux blancs qui planent...

A travers leur bonheur, ils ressentaient la beauté profonde des choses, transportés dune émotion où ils reconnaissaient la force de leur attachement. Ils s aimèrent avec une fougue nouvelle. A la rencontre de leurs regards, ils frissonnaient d'y découvrir le trésor d'amour oit ils puisaient à pleines caresses sans 1 épuiser. Elle baissait les paupières, lai tète renversée un peu. Les ailes de son nez frémissaient délicieusement,. ses lèvres tremblantes paraissaient baiser leur propre sourire ou sourire à des baisers qui s en échappaient Servain ia tenait enlacée : il lui pariait d vu* &m Mit, partant a sa bjneke ia main qu'elle lui aYr.i tjtaifcfcit Et ïh* m'irclftaieat aia*î longtemps, en écoulant ia ma*.. Le &a.j»itt humide refermé sur isurj p is itea gardait pas la trace. Ils s'arrêtaient à ! approche des roseaux.

pour <'ii épier La voix (huis 1 oraison des flots, le frémissement des bruyères inclinées par les souilles, les fontaines ([iii tintaient sur les cailloux.

En rentrant, parmi la lumière défaillante, ils traversaient les hameaux. Les toits de chaume se doraient, lue telle paix emplissait l'aire spacieuse îles fermes que le ciel y semblait descendu. Quand ils passaient, les travailleurs des champs se relevaient pour les voir, et derrière eux. des gerbes de rires éclataient. Puis, l'Angélus, de cloche en cloche, tombait sur la campagne, rapprochant les villages, et cpiand elles s étaient tues, la communion des prières, dans le soir, s élevait.

Ils se taisaient, devant l'apothéose silencieuse du jour. Dans la quiétude de leurs âmes, ils suivaient les mêmes pensées d'amour et, la flèche de Kerbréhen apparue avec le clocher jaune, ils pressaient la marche, serrés l'un contre l'autre, songeant aux joies qu'ils allaient retrouver...

La Kertigal avait mis au monde un gros garçon. Claire visita souvent l'accouchée. Elle entreprit de nouveaux ouvrages pour l'enfant, tricota des bas, des brassières, de petits bonnets, avec une ardeur dont elle-même était surprise. Elle se souvenait d'anciens refrains qu'elle croyait avoir oubliés. La Kertigal s'attendrissait qu'une « si belle dame » berçât son fils et l'embrassât « comme pain blanc ».

— Que vous aimez les petits, Madame ! C'est plaisir à la vue !... Je vous en souhaite de tout mon cœur!

— Oh, oui! un enfant à soi... avoir un enfant !

Jusqu'alors, absorbée dans son bonheur d'amour, — elle y avait songé avec indifférence. Près de la jeune mère, et sous le charme des yeux qui s'éveillent, des petites mains rondes qui cherchent à prendre, de la fraîcheur des chairs potelées, l'idée de la maternité lui apparut pour la première fois dans sa glorieuse beauté. L'enfant, c'était le lien fort, indestructible, entre les époux, la jeunesse revenue la forme de l'espoir, le témoignage vivant qui relie le passé à l'avenir! La maternité, c'était la destinée vraie de la femme, le sens de sa vie, et l'enfant, l'asile sûr, le refuge contre toutes les déceptions !

— Pierre, si nous avions un enfant !... Un enfant en qui nous nous reverrions tous les deux ! Notre chair vivante, notre amour, le gage de nos joies!... As-tu vu le bébé des Kertigal? Gomme il est beau, et tout rose, comme il rit déjà! Ce serait la gaieté de notre maison. . . L'aimer, ce serait nous aimer encore ! Tu croiras baiser ma bouche sur la sienne ; il rajeunira notre amour... Si l'un de nous manque, il comblera la vie de l'autre...

— Ne dis pas cela, Claire !

— Un enfant !... Il serait beau...

Elle chérissait l'enfant, comme s'il était né, dans

l'enthousiasme de son désir. Pierre, s:4 taisait. L'évocation de son enfance L'accablait. 11 se rappelait 1rs statues, les images pieuses, ses dévotions, les prières qu'il leur adressait sans jamais qu'un de ses vœux fût comblé ; puis son père mort, les rigueurs et les accès d'excessive tendresse de sa mère... On disait: « C'est déjà un petit homme !» devant son visage réfléchi... Et sa mère ajoutait: « Il faut bien !... Il aura de grands devoirs à remplir... Je ne compte que sur lui... »

Il s'ennuyait simplement.

Il aurait tant voulu jouer, une seule fois, dans la rue, avec les gamins, déchirer son tablier, se battre, au lieu de passer ses vacances dans la boutique, le front collé au carreau de la porte, à attendre l'heure du coucher. Sa distraction unique était de crier, si quelqu'un entrait : « Maman, y a du monde ! » Alors, il restait là, intéressé si l'on descendait des rayons un de ces saints qui l'exaspéraient à cause de leur ressemblance, par l'inaltérable expression de bonté de leur figure luisante. Et il ne se lassait pas de regarder, souhaitant d'en voir tomber un, quelque jour, brisé en morceaux, par terre.

Il avait eu l'envie de les décorer de superbes moustaches en crocs, au-dessus de leur bouche trop rouge, et il se souvenait d'avoir caché une boite de cirage pour les peindre... Il se revoyait, plus tard, toujours seul avec sa mère, sans ami, avec quelques livres qu'il relisait infiniment, — et son adolescence terne, sans joie, sans plaisir...

r^fi LA POSSESSION

— Ah, non ! il ne faut pas souhaiter d'enfant...

— Oh, pourquoi ?

— J'y ai souvent pensé, je te l'assure... Comme toi, j'ai trouvé d excellentes raisons égoïstes : 1 enfant est la joie du foyer, l'espoir, le souvenir, le recommencement de soi-même, l'image parfaite de l'amour, — tout ce que tu disais tout à Thème, avec une flamme, une passion...

— Oh, tu te moques de moi !

— Je n'en fais rien, crois-le... Donc, ce ne sont là que les raisons personnelles qui font désirer la naissance d'un enfant, ou aimer ceux ({iion a... Mais c'est aussi se préoccuper bien moins de son bonheur à lui, que de celui qu il donne... Sait-on jamais si un enfant est heureux ? Quand on dit : il est sage, c'est souvent : il est triste, qu'il faudrait dire. S'il confesse une peine, après en avoir très profondément souffert, on l'en console par des niaiseries, puis les grandes personnes, entre elles, se font des signes, quelqu un haussant les épaules dit : « Oh ! ces enfants] » ou bien : « Il n'y a plus d'enfants, ma parole ! »... Je sais cela par moi-même, vois-tu ? On me croyait très heureux parce que je n'osais pas me plaindre, — et ma mère a été aussi bonne que tu le serais pour notre enfant !... On se préoccupe de la délicatesse physique de l'enfant, on le soigne ; mais on n'en soupçonne pas la sensibilité qu'un choc peut déformer pour la vie entière, ainsi qu'un accident éborgne ou tord une jambe ! . . . Ah. vois-tu, je n ai jamais été un enfant, mais un petit

LA TOSSESSION 2^7

vieillot... Je nie senlais des rcvolles d'homme, de surprendre La pitié que j'inspirais ! Je n'ai eu ni enfanee ni jeunesse... Tues passée dans ma vie. comme la jeunesse même, et si enfant, que tu ne m as pas vu souifrir, riant de ton rire sonore et frais, au lieu de te composer le visage comme les autres ! C'est pourquoi je t'ai tant aimée, et je t adore tant !

— N'y pense plus... Je t'ai rappelé de vilaines choses !

— Tu m'as rappelé qu'en apparaissant tu les as toutes effacées.... J'ai pensé quelquefois ace qu'aurait été ma vie sans toi: je ne sais pas... je crois que je me serais tué...

— Voyons, voyons, Pierre !

— Ah, tu as raison, il faut laisser ces laideurs !.. . Elle reprit, découragée :

— Notre enfant... je 1 aimais déjà comme s'il était venu!

— Va, nous l'aimerons bien... nous saurons l'aimer pour lui, s'il vient !

— Ali, oni !... pour lui... pour lui..., dit-elle machinalement.

Ses brusques élans de gaieté ne troublaient point cet espoir d'un enfant qui naîtrait dans leur vie, afin d'en apaiser toute violence. Son amour même, qu'elle chérissait dans l'épanouissement de sa chair, de sa beauté, elle éprouvait une volupté à se l'imaginer dans unrecul, blotti dansson àme, tendre, calme, sousles traits d'un visage pué-

ril dont la pureté le sanctifiait. Elle était déjà mère, plus que mère, par un besoin sentimental cle protéger, de soutenir, qui la rapprochait de Servain plus étroitement que jamais. Il s'abandonnait à la douce autorité qu'elle se plaisait à exercer :

« Je me confie à toi, — lui avait-il dit naguère, — je remets ma vie entre tes mains pour qu'elles la dirigent vers son but, comme un enfant, comme un très petit enfant. »

Il se confiait, dans une sécurité totale, reconnaissant, heureux de ces témoignages d'une bonté qui lui avait toujours manqué, si totalement.

Juste n'avait pas cesser de venir à Penloch . Glaire évitait de se trouver seule avec lui. Il l'avait félicitée de son humeur légère :

— Vous reflétez le sourire du printemps ; c'est une consolation pour ceux qui sont tristes, de contempler votre joie !

Elle avait répondu d'un regard franc où la persistance du sourire n'était pas de l'ironie. Elle éprouvait une gêne d'être ainsi devinée, et la discrète mélancolie de l'amoureux l'émouvait. Leur secret lui pesait. Elle n'en pouvait détacher sa pensée, interprétant les réticences de Juste comme des reproches qu'elle souffrait de mériter.

— Ah ! Monsieur Pichevin, vous nous cachez quelque chose... Il faut que vous soyez amoureux... Hé! j'ai deviné?

— Peut-être... oui, très amoureux, Monsieur

Servain !

Et il avait longuement regardé Claire penchée sur son ouvrage, souriante encore et qui feignait de n'avoir rien entendu.

— Quand on est amoureux... on se marie !

— Evidemment, vous avez raison, Monsieur... Mais quand le mariage est impossible?

— Ah, c'est vrai !... Alors, on se fait une raison, on n'est pas amoureux !

— On voit bien que vous êtes heureux...

— Ne taquine pas M. Juste, voyons ! interrompit Glaire.

Juste l'en avait remerciée d'un signe. Après quelques minutes, il était parti, accablé.

— Je t'assure qu'il est amoureux, ce pauvre Pichevin !

— Pourquoi ? Il s'ennuie, voilà tout !

Elle s'était sentie rougir, à ce mensonge, comme une fillette prise en faute. Pierre qui l'observait du coin de l'œil, ajouta :

— Eh !... je parierais qu'il t'aime, ce benêt ! Son rire nerveux éclata ; elle se jeta dans les

bras de son mari :

— Tu es fou!... — dit-elle, heureuse qu'il eût percé son mauvais secret, libre, forte maintenant !

La vie passait dans un enchantement. Ils lisaient au profond d'eux-même empressés à y découvrir des désirs qu'ils inspiraient toujours, enthousiastes, portant sur leur visage la beauté d'un amour renouvelé à l'image de la nature, radieux et vivant comme elle.

Claire, troublée, reconnut qu'elle allait être mère. Elle se garda d'en rien dire, mais afin d'appuyer sa certitude, mystérieusement, elle se recommanda aux dévotions de la Faou. Des cierges brûlèrent aureposoir deRoscudon, et devant Notre-Dame, à l'église, — tandis qu'en elle, comme un fruit inespéré, l'espoir grandissait.

La première foire de la région est à Confors. On y vend quelques porcs, des moutons et des génisses, mais le commerce des juments, des Valons, des poulains, attire une afiluence considérable. Les maisons du village bordent la route sur une distance de cent mètres à peu pues. Il y a trois débits et une auberge, que désignent des pommes de pins ou des bouquets de houx. On n'y trouve point à loger. Le marché se tient sur remplacement d'un vieux cimetière. De beaux chênes couvrent d'ombre les murs de l'église et i herbe grasse, brillante, où se distinguent encore quelques dalles inclinées, avec des inscriptions et un bénitier creusé en coquille, rempli do mousses tendres. Ces pierres n évoquent plus la mort; dessus, les paysans font claquer leurs sabots. Sous des tentes claires, les débitants

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