‹ La poste anecdotique et pittoresqueChapitre 8 sur 18 · LES PLAINTES DU FACTEUR · texte numérisé non relu

LES PLAINTES DU FACTEUR

a Oh ! la vie du facteur est une vie bénie comme pas une !

« Sauter les barrières pendant 13 milles.

« Chercher son chemin j\ travers un bois touffu, ou traîner ses jambes à travers les . rivières débordées ou les champs labourés, nouvellement relevés.

« Suer de grosses gouttes par un soleil brûlant ou grelotter sous la bise et les frimas.

« Sans repos, ni trêve, toute la semaine, non pas six jours, mais sept, sans une seule heure pour préparer sa place au ciel.

« Oh ! la vie du facteur est une vie bénie comme pas une !...

« Et tout en marchant, il entend, l’infortuné, les cloches qui sonnent les fêtes du

sabbat (dimanche), invitant les fidèles à aller s’agenouiller aux églises, comme au bon vieux temps....

« Et dans les cloches.... il y a une petite voix douce qui dit à chaque âme.... Réjouisloi.... Toi seul, facteur, excepté!...

« Ah! où est donc la pitié de l’Anglais....

« Eh mon Dieu ! Je vais et viens, le cœur lourd et fatigué....

« Quelqu’un prie-t-il seulement pour le pauvre facteur?

« Hélas ! hélas ! ne sera-t-il pas enfin déchargé de son dimanche aussi....

a Mais qui pense à lui, qui le plaint ?. . .

« Oh ! la vie du facteur est une vie bénie comme pas une !... »

Que l’on dise encore que les administrations n’aiment ni les écrivains ni les poètes,

SERVICE RURAL

Les plaintes du bon Copern obtinrent un véritable succès....

Ses chefs augmentèrent son salaire et l’exonérèrent du service du dimanche.

On assure même qu’il l’eçut, en outre, une pension delà munificence du roi.

Nous avons jusqu’ici entretenu nos lecteurs des services postaux dont l’action s’exerce à l’intérieur de la France, ou de ceux dont certains intérêts politiques ont réclamé la création à l’étranger

Mais il est une autre catégorie d’établissements que nous devons mentionner également; d’abord, parce qu’ils sont généralement peu connus, quoique leur importance ne soit pas contestable; ensuite, parce qu’ils présentent à un haut degré ce caractère

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d’originalité et de pittoresque que nous avons surtout cherché dans le cours de cet ouvrage.

Nous voulons parler du service des postes aux armées.

C’est en 1 823, à l’occasion de la guerre d’Espagne, que, pour la première fois, un règlement ministériel arrête officiellement les dispositions relatées à l'institution du service des postes militaires.

Il est dit dans ce règlement :

Art. 2.

Aux armées, il y a un service de postes militaires spécialement affecté, tant à la correspondance des généraux et états-majors, ' . qu’à celle des corps et des divers services ou administrations militaires.

Art. 3.

Il est nommé pour le service de chaque armée :

LA POSTK.

Un agent supérieur des postes militaires, ayant le titre de commissaire.

Un inspecteur par corps d’armée.

Un ou plusieurs directeurs pour chaque corps d’armée suivant les besoins.

Des contrôleurs à chaque corps d’armée, et aux bureaux sédentaires.

Des employés de 1™, 2“® et 3“* classe (en raison du nombre et de la position des corps d’armée).

Des courriers et des postillons désignés sous le titre de sous-employés.

Toutes les fois que les troupes doivent se réunir en corps d’armée au delà des frontières, le directeur général des Postes procède à l'organisation du personnel des postes militaires, sur l’avis qui lui en est donué par le ministre des finances.

Le commissaire des postes militaires dirige et surveille toutes les parties du service.

Il est ordonnateur des dépenses^ et réside constamment au grand quartier général.

Les inspecteurs surveillent le service des différents bureaux, tenus par les directeurs assistés d'un certain nombre d'employés.

Les courriers font alternativement entre eux le service des courses ordinaires, et celui des courses extraordinaires ou estafettes.

Les postillons conduisent et pansent les chevaux des malles et caissons.

Tous les individus attachés au service sont .tenus de porter constamment et d’entretenir à leurs frais l’uniforme déterminé par un règlement spécial.

Les employés de tous grades auxquels il est accordé des rations de fourrages devant être montés, et pouvant, soit avec leurs propres chevaux, soit dans les malles, suivre les mouvements de l’armée, l’administration des postes ne leur tient compte d’autres frais de tournée, que de ceux qui sont nécessités par des missions spéciales.

Ceux qui tombent au pouvoir de l’ennemi sont compris comme non combattants dans les cartels d’échange.

Sur la demande du directeur de chaque bureau, les commandants militaires font placer une sentinelle pour veiller jour et nuit à la sûreté des fonds, de la correspondance et de la boîte aux lettres.

SERVICE AÜX ARMÉES. 235

Les directeurs et courriers sont autorisés à requérir des escortes pour la sûnité des dépêches.

En cas de départ des corps d’armée, et dans les marches, les directeurs ne soufïrent pas que les courriers et les postillons quittent les malles et caissons.

Dans les marches, ou en cas d’approche de l’ennemi, les équipages des postes prennent le rang déterminé par l’art. 18 du titre 22 de l’Instruction générale sur le service des troupes en campagne.

Les pertes d’équipages, de fonds ou de dé-

pêches occasionrrées par force majeure sont constatées par procès-verbaux.

On ne reconnaît comme cas de f^rce majeure, que V incendie, la mort, la prise ou

destruction par l'ennemi, l'enlèvement à main armée par des brigands, et lorsqu’il est d’ailleurs bien prouvé que ces événements ne proviennent pas de négligences, d’inexactitude ou de défaut de précautions de la part des agents du service.

Les jours et heures d’arrivée et de départ des courriers ordinaires^ ainsi que la résidence des bureaux, sont indiqués à l’ordre de l’armée.

La même indication a lieii par des tableaux et affiches placés à la porte des bureaux, où il est en outre posé des boîtes aux lettres.

Comme on le voit par ce qui précède, les postes lailitairés étaient, dans le principe, absolument soumises à l’autorité de l’admi-

nistration des postes; c’est elle qui nommait directement ses employés.

Aujourd’hui, diverses modifications importantes ont été introduites dans l’organisation du service, et depuis la guerre de Crimée, une nouvelle instruction a réglé à nouveau les attributions des agents des postes aux armées.

Les appellations ont été changées. — Il n’y a plus maintenant ni commissaire, ni inspecteur, ni directeur, ni contrôleur. — Le personnel se compose d’un payeur général chargé de la surveillance et de la direction du service et de trésoriers payeurs auxquels sont confiés non-seulement les travaux rela • tifs à la manipulation des correspondances, mais encore toutes les opérations de tréso-

rerie que comporte la réunion de plusieurs corps d’armée.

Ces agents sont nommés par le ministre des finances, sur la présentation de l’administration des pôstes.

Le matériel d’un trésorier payeur consiste en un fourgon militaire, conduit par les soldats du train, et dans lequel sont enfermés la caisse et les registres relatifs au service.

Le fourgon est toujours escorté de 1 5 hommes et 2 gendarmes, sans compter l’ordonnance que chaque agent de la trésorerie peut réclamer pour son service personnel.

Quand l’armée est en marche, la poste suit immédiatement le corps de l'intendance; au camp, elle prend place au centre, à quelques pas de l’état-major.

C’est sous la tente que se font alors les diverses opérations du service. — Le fourgon est à quelques pas, confié à la garde

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SERVICE AÜX ARMÉES. 239

d’un factionnaire, et dans la boîte aux lettres accrochée à l’avant ou à l’arrière du fourgon viennent tomber ces correspondances écrites à la hâte, au milieu du tumulte et du bruit, et qui renferment sous leurs plis grossiers l’espoir et la joie de bien des mères éplorées.

Ah ! il faut se hâter !

Le destin est aveugle et cruel !

Cette marque d’affection, ce témoignage de tendresse.... c’est peut-être le dernier souvenir qu’une mère recevra de son fils.

. Le lendemain, il sera parti. . . . il aura combattu pour la gloire de son pays, pour l’honneur de son drapeau, et une balle impie aura fait un cadavre de l’être le plus chèrement aimé 1

On m’a conté une histoire terrible; écoutez-la 1

C’était en Crimée.... Un jeune soldat — un fils unique — atteint par la conscription

avait suivi les premiers contingents envoyés devant Sébastopol.

Au départ*, sa mère l’avait longuement pressé dans ses bras, elle pleurait en l’embrassant, tandis que le malheureux enfant souriait aux rêves enivrés qu’il caressait dans sa folle imagination de vingt ans.

« Tu m’écriras.... disait la mère à travers ses sanglots.

— Oui — mère, oui, je vous écrirai, répondait le fils, et de bonnes longues lettres qui vous diront que je vous aime, et qui vous rendront fière de moi!... »

Et il était parti ! la malheureuse mère était revenue le cœur brisé s’asseoir au coin de l’âtre où elle avait retrouvé son mari!... le vieillard ne pleurait pas, lui, mais il était bien pâle, et son regard atone et fixe regardait les flammes grimper au fond du foyer.

Près d’une année se passa; l'inquiétude de la mère commençait à se calmer.

C’était une nature tendre et douce que celle de son fils; elle en était aimée, presque autant qu’elle l’aimait elle-même.

Jamais encore il n’avait manqué à la promesse qu’il avait faite, et tous les huit jours on recevait de lui une longue et affectueuse lettre....

Cependant le jeune homme faisait un rude apprentissage de la vie de soldat.

La plupart de ses camarades étaient tombés à ses côtés, lui seul restait debout. On eût dit que l’amour de sa mère le protégeait.

Un jour, à l’attaque du grand Redan, la fièvre de la bataille l’emporte tout à coup ; il passe héroïquement à travers les balles qui pleuvent autour de lui, et va arracher à l’ennemi un glorieux trophée qu’il rapporte triomphant au camp !...

Cette fois ses chefs l’ont remarqué pendant le combat , et le général lui - même

attache sur son uniforme, troué par les balles, la croix de la Légion d’honneur.

Le soir même, le nouveau légionnaire envoyait au pays le récit palpitant de son héroïque fait d’armes, tout son cœur débordait , il avait des éblouissements en songeant à l’avenir.... il parlait de la fin prochaine de la guerre, de la joie du retour.... son père allait être fier, sa mère serait heureuse.... il remerciait Dieu avec effusion, de ce qu’il lui avait fait la vie si belle I

Et , le lendemain , la lettre achevée , fermée et expédiée, il repartait pour une nouvelle expédition, et pour de nouveaux dangers.

Cette fois, il ne devait pas revenir!...

La moH s’était embusquée sur la route. . . .

une balle l’avait atteint,... et il était tombé à son tour pour ne plus se relever.

C’était là un triste dénoûment, sans doute, mais il y eut, dans ce qui suivit, un

incident qui est bien plus triste et plus poignant encore —

La malheu reu se mère attendai t touj ours

malgré la régularité avec laquelle elle recevait chaque semaine des nouvelles de son enfant.... elle ne parvenait pas à se rassurer....

Tout à coup, un bruit sinistre se répand dans la petite ville qu’elle habite.... on baisse les yeux quand elle passe dans la rue; on évite de la rencontrer; à son approche, on se parle à voix basse, sur le seuil des maisons....

Quel malheur est donc arrivé.. ..

Son cœur se serre elle pense à son

fils; un flot de larmes monte à ses yeux.

Hélas! il n’est que trop vrai.... bientôt, le doute n’est plus possible.... le journal a parlé !...

Celui qui faisait la Joie de l’humble demeure ne viendra plus la visiter.... cette

chambre qui était la sienne et que sa mère ornait avec tant d’amour, cette chambre restera déserte.... tout est fini.... et les deux pauvres vieillards , désormais seuls au monde, s’isolent et se renferment pour pleurer à leur aise l’enfant qu’ils ont perdu !

Un soir, les deux vieux époux achevaient leur repas silencieux, assis, l’un en face de l’autre, quand la sonnette de l’antichambre retentit....

lis tressaillent et se lèvent d’un commun mouvement....

Un homme est entré, et ils ont reconnu le facteur....

Huit jours auparavant, sa vue seule éveillait l’espoir dans la maison, mais que vient-il faire maintenant?

D’une main tremblante, la mère s’empare de la lettre qu’on lui présente.... elle l’ouvre avec une précipitation fébrile, et, après en avoir lu les premières lignes, elle tombe

sans mouvement dans les bras de son mari.

Cette lettre qu’elle vient de recevoir, est celle que son fils lui écrivait la veille de sa mort.

La terrible nouvelle a été plus prompte que la poste, et je doute qu’il y ait au monde rien de plus saisissant, que cette lecture d’une lettre où chaque ligne respire le bonheur, l’abandon, la confiance en la vie heureuse, quand on sait que la main qui l'a écrite est déjà glacée par la mort. Cette lettre faite pour la joie, c’est au milieu des larmes et des sanglots qu’elle est lue, et la douleur s’augmente de tout l’espoir que l’on avait fondé sur l’avenir!...

La vie des agents des postes militaires est une vie pleine de dangers et d’imprévu.

Quand le nombre des courriers, chargés du transport des dépêches entre, le quartier général et les différents corps d’armée, est

insuffisant, ils sont tenus d’effectuer euxmêmes ce transport. Dans ce cas, ils sont toujours escortés par des forces suffisantes.

Rien d’ailleurs ne rappelle les conditions du service postal dans les bureaux de poste.

Nous avons parlé de la boîte aux lettres accrochée aux flancs du fourgon : pendant que les lettres tombent dans la boîte, l’agent est à quelques pas, recevant ou payant les envois d’articles d’argent; — derrière encore, à quelques pas, ses hommes de corvée préparent son repas, — la soupe au café, la viande rôtie, la ration de pain, d’eau-devie, etc.

C’est un mouvement continu, une variété incessante d’incidents toujours nouveaux, une existence faite de privations, mais que relève cette gaieté gauloise qui est le fond du caractère de nos soldats, et qui fait la force de nos armées.

Tel est l’attrait de cette vie pour notre

vaillante armée d’employés^ que, dès les premiers symptômes de la guerre, l’administration des postes et le ministère des finances sont toujours assaillis de demandes — c’est à qui voudra partir — pour aller chercher, non de l’avancement ou des distinctions, 8oyez-en sûr, mais cet inconnu qui exerce une si puissante séduction sur les cœurs jeunes.

Il n’y a qu’un regret pour tous ces esprits enthousiastes, c’est qu’il n’existe plus aujourd’hui d’armées permanentes I

MÉLANGES

Uu des épisodes les plus dramatiques de l’histoire des postes en France est certainement celui qui a rapport à l’évasion de M. de Lavalette, directeur général, en 1 81 5, évasion si courageusement facilitée par la femme du célèbre fonctionnaire de l’Empire.

L’un de nos plus illustres romanciers l’a racontée déjà; nous nous contenterons d’y ajouter un épilogue généralement ignoré, et qui rentre plus spécialement dans notre cadre.

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MÉLANGES. 249

Tout le monde sait, dit Balzac, que la veille du jour fixé pour son exécution, M. de Lavalette, colonel de l’Empire, disparut tout à coup de la Conciergerie, où il était enfermé. — Ce jour-là, vers trois heures de l’après-midi, Mme de Lavalette, accompagnée d’une femme âgée, fut introduite, ainsi qu'elle en avait obtenu la permission, dans la chambre du condamné à mort.

Mme de Lavalette s’était fait transporter à la Conciergerie dans une chaise à porteurs, servie par un nommé Guérin, dit Marengo, son porteur ordinaire, et un nommé Brigant, commissionnaire, choisi ce jour-là par Guérin, pour remplacer un autre porteur ordinaire, alors malade. Les porteurs étaient dans l’usage de conduire Mme de Lavalette jusque dans la cour de la Conciergerie; elle sortit cette fois de la chaise dans la coui* du* Palais, et s’achemina pédestrement vers la grille de la Conciergerie.

250 LA POS-ÇE.

Mme de Lavalette était malade ou censée maladç; son valet de chambre dit aux porteurs :

« Arrêtez-vous ici , Madame est assez forte pour achever à pied le trajet qui lui reste à faire. »

La chaise fut rangée par les porteurs vers le mur du Palais de Justice^ en dehors de la grille. On en tira un coussin en taffetas vert et un paquet volumineux. Madame portait un sac à ouvrage.

Mme de Lavalette, en arrivant à la Conciergerie, était vêtue d’une redingote de mérinos rouge, garnie de fourrure, et avait sur la tête un chapeau noir à plumes mélangées.

Elle entra avec sa fille et la dame Dutoit dans la chambre de son mari.

Le valet de chambre, appelé Benoist, de-, meura dans la première pièce.

Les porteurs avaient été reçms dans le corps de garde.

MÉLANGES

Benoist, qui était dans le secret de l’évasion , voyant approcher le dénoûment, alla s’assurer des porteurs. Il les trouva tous au corps de garde et les invita à boire avec lui.

Un seul refusa.

C’était Brigant.

« Camarade, lui dit Benoist, il y a vingt-cinq louis à gagner. Vous serez un peu plus chargé et vous n’aurez que dix pas à faire.

— C’est donc M. de Layalelte que nous allons emporter?

— Cela ne vous regarde pas, allez toujours. -n

Brigant refusait. Il voulait absolument savoir qui l’on devait porter.

Enfin, il quitta la bricole, et, sans entrer chez les marchands de vin, s’en retourna chez lui.

Qu’on juge de l’inquiétude de Benoist.

Ceci faisait tout manquer.

Heureusement, Guérin jette les yeux sur un charbonnier en train de boire, et lui propose la bricole; ils partent lestement prendre la cbaise; sept heures du soir sonnaient, il était par conséquent pleine nuit.

M. de Lavalette, installé dans la chaise, attendait depuis quelques moments. On partit enfin.

Parlons de ce qui s’était passé dans l’intérieur de la prison.

Après le coup fait, un coup de sonnette avertit le concierge. Le geôlier courut à la prison ; comme le concierge Roquette s’avançait de son côté pour savoir ce qu’on voulait, trois femmes, suivies du guichetier, arrivaient en ce moment de front dans r avant-greffe.

Un mouchoir blanc couvrait le visage de Mme de Lavalette ; elle sanglotait, et Mlle de Lavalette marchait à ses côtés en poussant

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des cris de douleur ; tout offrait le spectacle d’une famille livrée aux déchirements d’un dernier adieu.

Le concierge, attendri et trompé vraisemblablement par ce déguisement, n’eut pas la cruauté de soulever le mouchoir de Mme de Lavalette. •

Sorti de la prison, le guichetier appela les porteurs. M. de Lavalette fut remplacé dans la chaise par sa fille, que l’on conduisit au couvent de l’Abbaye-aux-Bois.

Tandis que l'évasion s’accomplit, le concierge entra dans la cellule et fut bien étonné de voir Mme de Lavalette. 11 dit à celle-ci : « Ah! madame, vous m’avez trompé. » Il veut sortir pour donner l’alarme; la femme résolue, qui craignait que son mari ne fût pas encore en sûreté, le retint de toutes ses forces.

« Attendez, monsieur Roquette! attendez, » dit-elle.

On se débat; Thabit se déchire.

Mais aiors d^à le prisonnier était en sûreté!...

Dès que cette éyasion fut connue à la préfecture et au ministère, de nombreux agents furent mis en actiyité; le signalement dn fugitif inséré dans tous les journaux, adressé à toutes les autorités; on visita les hôtels garnis. La police ferma les barrières ; on ne sortit de Paris qu’avec un passe-port.

Tout fut inutile ; nul indice pour diriger les poursuites; personne ne fît de révélation sur la retraite dt fugitif.

Trois officiers anglais, dirigés par le général Wilson, l’avaient mis à l’abri des recherches. Revêtu de l’uniforme anglais, après avoir été caché quelque temps chez un ami, le fugitif s’était rendu, le 7 janvier 1 81 6, rue du Helder, chez un camarade du général Wilson. Le lendemain, à sept heures du matin, il partit avec celui-ci

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en cabriolet, franchit les barrière», et se rendit à Mon», d’où il passa à'Munieh.

Tel est le récit, et le publie ne connaît guère que ces péripéties, déjà bien dramatiques, d’une évasion si admirablement combinée.

Mais ce que l’on ignore, c’est la suite, l’épilogue.

Il ne suffisait pas, en effet, de s’évader de la Conciergerie; il fallait encore gagner les frontières et passer à l’étranger.

Le trajet était long; on n’avait pas alors à sa disposition foutes les facilités que l’administration mit plus tard au service des voyageurs, et M. de Lavalette craignait en outre d’être reconnu en chemin par quelques-uns des 'employés de son administration, qu’il rencontrait à chaque relais de poste.

Cependant tout marchait à merveille.

Les chevaux brûlaient le pavé, les pos-

tillons généreusement payés ne songeaient qu’à l’aubaine'qui leur tombait du ciel. LMnfortuné fugitif commençait à respirer et l’espoir rentrait dans son cœur.

On était ainsi arrivé à un village dont le nom m’échappe.

C’était le dernier relais. Encore un effort, et la frontière est franchie !

Tout à coup M. deLavalette, en mettant la tête à la portière, retient un cri de surprise et se prend à pâlir affreusement.

(( Qu’y a-t-il? qu’avez -vous? demande un de ses compagnons de voyage.

— Là! là! voyez cet homme.

— Eh bien!

— Eh bien, cet homme que vous apercevez debout sur le seuil de sa porte, cet homme que vous voyez et qui nous regarde, c’est le maître de poste.... Je le connais.... et il me connaît.... comprenez-vous?... Je suis perdu! »

MÉLANGES

En parlant ainsi, M. deLavalette avait fait un mouvement pour se rejeter au fond de la voiture; mais l’homme qu’il avait désigné à ses compagnons, le maître de poste qui le connaissait, s’avançait vers la voiture, à pas lents, et en jetant autour de lui des regards inquiets et soupçonneux.

Une fois arrivé auprès de la portière, il s’arrête, examine attentivement M. de Lavalette sous l’uniforme anglais dont il est affublé, et finit par le saluer avec une sorte de respect attendri....

« Monsieur, dit-il alors, vous venez de Paris, à ce que l’on m’a appris, et je désirerais savoir si vous n’avez pas entendu parler, là-bas, de l’évasion de M. de Lavalette....

— De l’évasion! fit l’ex-directeur général en affectant un accent anglais prononcé, mais je ne sais.... j’ignore.

— Ah ! c’est que je le connais, répond

le maître de poste avee un sourire doux et lin.

— Vous !

— Oui, je lui ai quelque reconnaissance, une vieille dette à acquitter, et je voudrais....

— Quoi donc ? »

Le maître de poste tira un rouleau de sa poche et le présenta à M. de Lavalette.

«Monsieur, ajouta-t-il aussitôt d'une voix où tremblait une profonde émotion mal contenue, il y a là dedans une centaine de louis : M. de Lavalette va se trouver à l’étranger, privé peut-être de ressources, du moins momentanément, et je vous serais obligé si vous vouliez bien vous charger de cette petite somme pour l’exilé. »

M. de Lavalette ne répondit pas.

Il suffoquait.

joie, le trouble, l’attendrissement, mille

MÉLA^iGES.

sentiments puissants étouffaient sa voix; mais il fut contraint de se contenir.

Dans de pareils moments, on doit craindre jusqu’à l’expression de la reconnaissance, et quoique M. de Lavalette eût été heureux de serrer les mains de cet excellent homme, il repoussa assez sèchement son offre, et quitta le relais sans même lui adresser un regard.

Seulement, arrivé à la frontière, quand tout danger eut disparu, et qu’il put se croire sauvé et à l’abri de toute trahison, il fit venir près de lui le postillon qui l’avait accompagné.

« Mon ami, lui dit-il, en lui mettant dix louis dans les mains, j’ai un service à te de-mander.

— Ah! je suis tout à vous! répond le postillon enthousiasmé par le pourboire ; que faut-il faire?

— Presque rien.

— Mais encore.

— Avec ces dix louis, tu boiras à la santé de ton maître, et lui diras que M. de Lava- Ictte est sauvé !

MÉLANGES

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