SCÈNE VIII
Les Mêmes, Le Maître d^Hôtel, puis Frédéric.
Le Maître d^Hôtel {entrant et saluant, H est en habit). Madame. . .
Madame Ratikois. Monsieur, nous avons un dîner.
Eatinois (assis). Un grand dîner. . .
Le Maître d^Hôtel. Combien de personnes?. . .
Madame Ratinois. Nous sommes. . .six.
Ratikois. Mais vous ferez comme pour douze. . . Nous recevrons un personnage ... le aocteur Malingear. . . dont vous avez sans doute entendu parler?
Le Maître d^Hôtel. Non, monsieur.
Batinois. Âh! après ça, il ne traite que les gens comme il faut.
Le Maître d^Hôtel. Voici ce que je proposerai à madame: deux potages. . .bisques et potage à la reine.
Eatinois. y a-t-il des truffes ? . . .
Le Maître d^Hôtbl. Non, monsieur.. .H n'y a pas de potage aux truffes.
RiTiKOis. C'est dommage!
Madame Eatinois. Après ?. . .
Le Maître d'Hôtel. Kelevé *. . .
Frédéric (entrant). Me voilà!
Ratinois et Madame Ratinois. Frédéric!
Batikois (se levant). Tu ne sais pas?. . .Ils sont venus.
Frédéric. Qui ?
Ratinois. Les Malingear.
Frédéric. Ah bah !
Madame Ratinois. Tu plais à la demoiselle.
Ratinois. Au père, à la mère; tout est arrangé.
Frédéric. Est-il possible ?
Madame RATiïfois (ouvrant ses bras). Ah! mon enfant! (Ils s'embrassent.)
RàTiNOis {ouvrant ses bras). Et moi ?. . .
Frédéric. Mon père! {Ils s'embrassent)
Le Maître d^Hôtel {ne sachant quelle contenance faire et à part). Je les gêne! (// remonte et va regarder un tableau.)
Eatinois. Je les ai invités à dîner pour ce soir.
Frédéric. Ah! quelle bonne idée!
Madame Katinois. Et nous sommes en train de commander le menu . . .
Eatinois. Voici le maître d^hôtel! Eh bien, où est-il donc? {U appelant.) Hé! monsieur?. . .
Le Maître d^Hotel {descendant). Pardon!. . .
Eatinois {à Frédéric). Nous étions au relevé . . . tu vas nous aider.
Le Maître d'Hôtel. Belevé ... La carpe du Bhin à la Chambord, flanquée de truffes.
Katinois. Très bien!. . .
Le Maître d'Hôtel. Avec des crevettes en boucles d'oreilles.
Eatinois {tout à coup). Ah! sapristi!. . .
Frédéric et Madame Eatinois. Quoi donc ?. . .
EATiifOis. J'ai invité l'oncle Eobert!. . .Les boucles d'oreilles m'y font penser.
Madame Eatinois. Lui ? C'est impossible!
Frédéric. Pourquoi ? . . .
Madame Eatinois. Nous ne pouvons pas le faire asseoir à la même table que les Malingear!
Le Maître d'Hôtel. Je les gène! {Il remonte au tableau.)
Frédéric. Mais c'est mon oncle, un si brave homme!
Eatinois. Oui; mais il n'est pas de nofcre monde ...D'abord, il a une manière de manger... il met son couteau dans sa bouche.
Madame Eatinois. Et il prend dans le plat avec sa fourchette.
Eatinois. Et il verse du vin dans son bouillon! . . . Ça peut être bon pour l'estomac; mais c'est horrible à l'œil nu.
Frédéric. Ce n'est pas une raison.
Eatinois. Voyons, mon ami, raisonnons! Ce
n^est pas au moment où nous faisons le sacrifice d^nn magnifique dîner, que nous allons le déparer?. . .Car enfin, quelle figure veux-tu que fasse 1 oncle Robert en face d^une carpe du Rhin à la Chambord ? Il aura ?air d'un plat de choux! Veux- tu servir un plat de choux?. . .
Madame Ratinois. Nous l'inviterons jpour demain.
Ratinois. a manger les restes . . . c'est convenu. Continuons. . .Après la carpe?. . . {Cherchant le maître d'hôtel.) Eh bien, où est- il donc? {L'appelant.) Hé! monsieur?. . .11 s'en va toujours!
Le Maître d'Hôtel {revenant). Pardon!. . .
Ratinois. Après la carpe ?. . .
Le Maître d'Hôtel. Entrée: filet de bœuf braisé aux pois nouveaux. . .
Ratinois. Avec des truffes ?
Le Maître d'Hôtel. Si vous le désirez.
Ratinois. Parbleu ! . . .
Le Maître d'Hôtel. Rôti: faisan doré de la Chine. . .aux truffes.
Ratinois. Très bien! {Â Frédéric.) Vois-tu l'oncle Robert en présence d'un faisan doré de la Chine?. . .11 serait gêné, cet homme!
Le Maître d'Hôtel. Pour entremets, je voulais vous offrir des truffes à la Lucullus en surprise... mais vous avez déjà beaucoup de truffes.
Ratinois. Ça ne fait rien, ça ne fait rien!. . .
Madame Ratinois. Servez les truffes à la Lucullus... Ah! j'ai dîné dernièrement dans une maison où l'on changeait de couteau et de fourchette à chaque plat.
Le Maître d'Hôtel. Cela se fait partout, maintenant.
Madame Ratinois. C'est que je n'ai que vingtquatre couverts . . .
Ratinois. Eh bien, vous ne me changerez pas le mien.
Frédéric. Ni le mien.
Madame Ratinois. Ni le mien.
Le Maîtee d'Hôtel. On laveia au far et à mesare.
Ratixois. C'est juste. {Â part) D est intelligent!. . . {Haut.) Voyons le dessert^ maintenant. . .
Le Maître d'Hôtel. Ponr milieu, je vous proposerai une pièce de pâtisserie montée.
Ratinois. Quelque chose de très haut!
Le Maître d'Hôtel. C'est une tour de Nankin en buisson d'ananas, surmontée d'un Chinois filé en sucre.
Madame Batd^ois. Oh! cela doit être charmant! . . .
Ratinois. Qu'est-ce que vous yendez ça?
Le Maître d'Hôtel. Soixante-quatre francs.
Batinois. Ah! permettez!. . .les sucreries, ça me connaît ... en ma qualité d'ancien . . .
Madame Ratinois {vivement). C'est bien!. . .Nous verrons. . .nous réfléchirons.
Le Maître d'Hôtel. Quand madame voudra, c'est tout prêt. Quelle marque préférez-vous pour le Champagne ?. . . du moêt ou de la veuve?
Madame Katinois. De la veuve?
Katinois. Quelle veuve ? . . .
Frédéric. La veuve Cliquot . . . C'est le meilleur.
Ratinois. Et qu'est-ce que vous vendez ça ?
Le Maître d'Hôtel. Douze francs... le moêt n'est que de six.
Ratinois. Alors, nous verrons., .nous réfléchirons.
Madame Ratinois. Faites-nous le dîner pour six heures précises.
Le Maître d'Hôtel. Madame peut être tranquille. {Fausse sortie.)
Ratinois {le rappelant). Ah! monsieur le maître d'hôtel!
Le Maître d'Hôtel. Monsieur?. . .
Ratinois. Il y a un plat auquel je tiens essentiellement . . . mais je ne sais pas son nom. On le sert tout à la fin . . .c'est de l'eau chaude avec de la menthe qu'on boit.. .
Le Maître d'Hôtel. Ce sont des bols.
Frédéric. Ça ne se boit pas!
Eatinois (étonné). Tiens!. . .moi, j^ai bul. . .
Le Maître d^Hôtel (sortant, à part). En voilà des épiciers!". . .(Il disparaît.)
Ratinois. Allons, je crois que nous aurons un joli petit dîner. . .On en parlera!. . .
Madame Katinois. Nous avons oublié le plus important.
Ratinois. Quoi donc?
Madame Ratinois. Les Malingear ont un chasseur, il faut absolument que nous montrions une livrée.
Ratinois. C'est vrai.
Frédéric. A quoi bon ?
Ratinois. Il faut faire les choses dignement.
Madame Ratinois (à part). Le locataire du premier ... un créole ... est parti pour la campagne et a laissé ses domestiques ... si je pouvais. . .(^aw^.) Viens, Frédéric, j'ai besoin de toi. . .des commissions à te donner.
Frédéric. Je te suis, maman. (Ils sortent tous deux.)