‹ La poudre aux yeux (volume 3)Chapitre 14 sur 89 · SCENE PREMIERE Frédéric, Ratinois, Madame Ratinois · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE Frédéric, Ratinois, Madame Ratinois

Ratinois {debout). — Voulez- vous que je vous donne mon opinion? C'est un mariage flambé!

Frédéric {assis à la table, écrivant), — Allons donc ! Qu'est-ce que vous dites là?

5 Ratinois {à Frédéric). — Ne te trouble pas . . . continue à faire mes quittances . . . C'est un travail qui demande du sang-froid.

Madame Ratinois {assise à droite, et tricotant). — J'ai bien peur que ton père n'ait raison !

10 Ratinois. — Voilà aujourd'hui quinze jours que nous

avons fait la démarche ... et nous n'avons pas de réponse.

Frédéric. — Qu'est-ce que cela prouve?

Ratinois. — Ça prouve que ces gens-là sont trop élevés pour nous. Il y a là-dedans un train de maison ... 5

Frédéric. — Mais je n'ai pas remarqué ...

Ratinois. — Je crois bien ... un amoureux ! Tu n'as vu que la petite . . . Mais, moi, j'ai vu le chasseur : un homme de sept à huit pieds.

Frédéric. — Ah ! par exemple ! . . . 10

Ratinois. — Sept à huit pieds . . . Rien n'échappe à l'œil clairvoyant d'un père.

Madame Ratinois. — Et la demoiselle prend des leçons de Duprez . . .

Ratinois. — Elle en a le moyen . . . Quand on 15 possède un papa qui reçoit quatre mille francs d'un coup ... je les ai comptés ... et qui les met tranquillement dans sa poche comme si c'était son étui à lunettes.

Frédéric. — Ce n'est pas une raison ... 20

Ratinois. — Mais sais-tu ce que c'est que cet homme-là, dont tu brigues la fille ? . . .

Frédéric. — C'est un médecin.

Ratinois. — Oui, un médecin . . . qui n'aurait qu'un mot à dire pour être de l'Académie des Sciences 25 ... S'il voulait dire un mot . . . crac ! il en serait. Et sa chaîne . . . As-tu remarqué sa chaîne? . . .

Frédéric. — Non.

Ratinois. — Il n'a rien remarqué ... Et tu veux qu'un pareil personnage aille s'allier avec le fils d'un 30 ancien confiseur ? . . .

Madame Ratinois {se levant) . — Quelle rage avezvous de dire toujours que vous avez été confiseur ? . . .

Ratinois. — Je n'en rougis pas ... Je n'en parle à personne . . . mais je n'en rougis pas. 5 Madame Ratinois. — Mon pauvre enfant ! je crois qu'il ne faut plus songer à ce mariage.

Frédéric. — Mais on n'a pas refusé, maman . . . Vous interprétez le silence . . .

Ratinois. — Le silence des grands est la leçon des lo petits! {Changeant de ton,) N'oublie pas les portes et fenêtres.

Frédéric. — Quand je suis allé rendre ma visite, le lendemain de la demande, M. Malingear a été très aimable ; il m'a donné des conseils pour ma carrière . . . 15 II m'a engagé à plaider les expropriations.

Ratinois. — Bonne branche . . . très bonne branche.

Madame Ratinois. — Et madame Malingear t'a dit :

^X'est étonnant. Madame votre mère ne va donc ja-

20 mais aux Italiens ? . . . Je ne l'ai pas encore aperçue."

Ratinois. — Dès le jour même, je suis allé louer une loge pour la saison ... Et c'est salé, dans ce théâtre-là.

Madame Ratinois. — C'est un sacrifice momentané. 25 {Elle se rassied.)

Ratinois. — Je l'ai compris . . . Quand on a l'ambition d'entrer dans une pareille famille, il faut faire les choses dignement. Aussi, lorsque tu m'as fait observer qu'on ne pouvait aller aux Italiens à pied . . . 30 je me suis empressé de prendre une voiture au mois . . . ce qui est encore très salé.

Madame Ratinois. — Puisque c'est l'usage.

Ratinois {s^ asseyant). — Je ne dis rien ; il faut faire les choses dignement . . . Seulement, s'il m'avait été permis de choisir le théâtre ... je n'aurais pas choisi celui-là. 5

Madame Ratinois. — Pourquoi?

Ratinois. — Ils donnent toujours la même pièce . . . Voilà quatre fois que nous y allons . . . quatre fois Rigoletto. D'abord, c'est en italien ... on n'y comprend rien. 10

Madame Ratinois. — Toi !

Ratinois. — Toi non plus ! Tu as beau crier :/ '' Brava ! brava ! " pour te faire remarquer, je te défie' de me raconter la pièce.

Madame Ratinois. — J'applaudis la musique. 15

Ratinois. — Laisse-moi donc tranquille ... Tu clignes de l'œil au second acte.

Madame Ratinois {vivement). — Je ferme les yeux, mais je ne dors pas ; c'est du recueillement.

Ratinois. — Allons donc, c'est du ronflement ! 20

Frédéric. — Mais, mon père, nous avons le plaisir de voir monsieur et madame Malingear . . . avec leur demoiselle.

Ratinois. — Oui ! nous les saluons de notre loge ; ils nous saluent de la leur ... et voilà ! Ça peut 25 durer une infinité de Rigoletto comme ça. Par exemple, il y a une chose contre laquelle je proteste formellement.

Madame Ratinois. — Quoi donc?

Ratinois {se levant). — Pour faire croire aux Malin- 30 gear que nous avons des relations, tu me forces à dis-

tribuer des salutations à un tas de gens que je n'ai jamais vus.

Madame Ratinois {se levant), —VMi'^qw^ih te les rendent.

5 Ratinois. — Pas tous . . . pas tous. L'autre jour, je suis tombé sur un ministre plénipotentiaire ... Je lui ai fait, comme ça, de la main . . .

Madame Ratinois. — Eh bien?

Ratinois. — Eh bien, il m'a lorgné avec une certaine lo raideur . . . C'est très désagréable.

Frédéric {se levant et remettant des papiers). — Papa, voici tes quittances.

Ratinois {les mettant dans sa poché), — Merci, mon enfant.

15 Madame Ratinois {à Frédéric, qui prend son chapeau) . — Tu sors ?

Frédéric. — Oui ; une course à faire.

Ratinois. — Dis donc, prends la voiture . . . Elle est au mois ... il faut l'utiliser . . . 20 Frédéric. — Si vous ne vous en servez pas? . . .

Ratinois. — Moi ? Jamais ! Ils sont là deux grands coquins de chevaux qui piaffent toute la journée . . . ils dépavent la cour.

Frédéric. — A tantôt. {A part.) Emmehne était 25 au Bois hier . . . elle y sera peut-être aujourd'hui. (/; sort.)

Madame Ratinois. — Je vais écrire à ma couturière.

Ratinois. — Pour quoi faire?

Madame Ratinois. — Eh bien, pour lui commander 30 des robes. {Elle sort par la gauche.)

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