SCÈNE VI
Malingear. Madame Malingear, Emmeline, puis Alexandrine
Malingear. Enfin, elle est partie ! (// remonte^)
Emmeline. Maman, expliquez-moi. . .
Madame Malingear. Maintenant, tu peux remettre ton 5 tablier et aller disposer 1 ton dessert . . . Va, mon enfant !
Emmeline. Oui, maman. (A part en sortant.} Mais je n'ai jamais fait de peinture à l'huile ! {Elle sort)
Malingear. Ah çà ! à nous deux ! 2 ... Je n'ai pas de dessert à disposer, moi ... et j'espère que tu vas m'ex- 10 pliquer . . .
Madame Malingear. Quoi donc?
Malingear. Eh bien, mais . . . tes gasconnades ! 3 . . . Pourquoi aller dire à cette dame que Duprez est le professeur de ta fille ? . . . Nous ne le connaissons même pas ! 15
Madame Malingear. Il fallait peut-être la dénoncer comme élève de M. Glumeau*. . . de l'illustre M. Glumeau !
Malingear. Il n'est pas nécessaire de nommer son professeur. . . C'est comme ce tableau que tu attribues à Emmeline ! 20
Madame Malingear. Eh bien?
Malingear. Mais c'est un Lambinet !
Madame Malingear. Il n'est pas signé.
Malingear. Ah ! voilà une raison ! ... Et quand, au bout de deux mois de mariage, on dira à ta fille qui n'a ja- 25 mais tenu un pinceau. . . Faites-nous donc ce joli paysage qu'on voit là bas . . . avec des vaches. . . Qu'est-ce qu'elle répondra?
Madame Malingear. C'est bien simple. Règle générale,
dès que les jeunes filles se marient, elles négligent les beauxarts. . . Emmeline dira que les couleurs lui font mal aux nerfs,1 et elle renoncera à la peinture, voilà tout !
Malingear. Voilà tout ! ... Ah çà ! et moi : mon grand 5 ouvrage sur les affections thorachiques ?
Madame Malingear. On dira qu'il est sous presse2 . . . Et la première imprimerie qui brûlera. . .
Malingear. Et cette immense clientèle dont tu m'as gratifié !
ïo Madame Malingear. J'ai eu tort. . . La première fois que cette dame nous fera visite, je rétablirai les choses dans leur vraie situation. . . " Madame, je vous présente M. le docteur Malingear, un fruit sec de la Faculté. . . Il ne soigne que des cochers gratis ! . . . Mademoiselle Malingear . . . 15 elle sait lire, écrire et compter. Madame Malingear . . . qui fait ses robes elle-même et raccommode avec tendresse les habits de son mari. . . "
Malingear. Il est inutile d'entrer dans ces détails, et plus inutile encore d'entasser tous ces mensonges. . . Veux- 20 tu que je te le dise, c'est de l'orgueil ! c'est de la vanité ! ... Tu veux jeter de la poudre aux yeux !
Madame Malingear. C'est vrai . . . j'en conviens. Malingear. Ah !
Madame Malingear. Mais, en cela, je ne fais que suivre 25 l'exemple de mes contemporains. . . Chacun passe sa vie à jeter des petites pincées de poudre dans l'œil de son voisin . . . Pourquoi fait-on de la toilette? pourquoi a-t-on des diamants, des voitures, des livrées? Pour les yeux des autres !
30 Malingear. Allons donc ! 3
Madame Malingear. Mais, toi-même . . . sans t'en douter ... tu obéis à l'entraînement général.
Malingear. Moi?
Madame Malingear. Te souviens-tu de cette petite chaîne d'or fin qui attachait ta montre ? Malingear. Oui. . . Eh bien?
Madame Malingear. Elle était si petite ... si petite ... 5 que tu en avais honte. . . Tu la cachais sous ton gilet.
Malingear. Pour ne pas la perdre.
Madame Malingear. Oh ! non . . . pour ne pas la montrer ! . . . Nous l'avons remplacée par une autre . . . énorme ! ... La voici : tu la caresses ... tu l'étalés, tu en es fier. . . 10
Malingear. Quelle folie !
Madame Malingear. Mais tu te gardes bien de dire qu'elle est en imitation !
Malingear, vivement Chut ! . . . Tais- toi donc !
Madame Malingear. C'est de la poudre aux yeux ! Je 15 t'y prends 1 comme les autres ! ... Eh bien, ta fille . . . c'est la petite chaîne d'or . . . bien simple, bien vrai, bien modeste. . . Aussi personne n'y fait attention ... il y a si peu de bijoutiers 2 dans le monde !....• Laisse-moi l'orner d'un peu de clinquant, et aussitôt chacun l'admirera. . . 20 {Montrant la chaîne.} Comme ton câble Ruolz. 3
Malingear, à part II y a un fond de vérité dans ce qu'elle dit.
Alexandrine, entrant Monsieur !
Malingear. Quoi? 25
Alexandrine. C'est ce monsieur ... le numéro seize qui s'impatiente. . .
Malingear. Ah ! c'est vrai . . . nous l'avons oublié, ce pauvre homme. Faites-le entrer ! . . .
Madame Malingear, vivement Non, pas encore ... il 30 a le seize . . . {A Alexandrine), Dites-lui que monsieur tient 4 le quatorze . . .
Malingear. Ah ! tu crois que je tiens le quatorze? . , , (A Alexandrins) Allons, dites-lui que je tiens le quatorze ! , . . (Alexandrine sort)
Madame Malingear. Donne-moi ta bourse. . . 5 Malingear. Ma bourse . . . pourquoi? (// la lui donne.)
Madame Malingear, disposant des pièces d'or. Dix louis 1 dans ce plat . . . trois sur le bureau . . . et deux sur le piano ! . . .
Malingear, étonné. Qu'est-ce que tu fais là? io Madame Malingear. N'est-ce pas ainsi chez tous les médecins en réputation ! 2
Malingear. C'est vrai, c'est leur poudre ! . . .
Madame Malingear. Maintenant, mets-toi à ton bureau ! ... De l'importance,3 de la brusquerie . . . peu de paroles, 15 tu es pressé ! ... Je te laisse. . . appelle le numéro seize. . . (Revenant.) Ah ! n'oublie pas qu'il se porte bien 4 ... ne va pas te tromper !
Malingear, assis à son bureau. Sois donc tranquille ! {Madame Malingear sort par le droite.)