SCÈNE VII
20 Malingear, Ratinois, puis Un Domestique en livrée de
chasseur s
Malingear, seul. Elle est très forte,6 ma femme ! ( Criant.) Faites entrer le numéro seize !
Alexandrine, ouvrant la porte de gauche et appelant. 25 Le numéro seize !
Ratinois, entrant et à part. En voilà une séance ! trois quarts d'heure d'antichambre ! . . .
Malingear, sans le regarder et écrivant. Asseyez-vous !
Ratinois. Monsieur, je vous remercie î . . . (// s'assied, — A part) Il écrit une ordonnance ! 1 C'est joliment meublé, ici ! . . .
Malingear, écrivant toujours et sans le regarder. Asseyez-vous ! 5
Ratinois. Je vous remercie, c'est fait ! (A part.) Ah ça ! je me porte comme le pont Neuf ! 2 . . . qu'est-ce que je vais lui conter?
Malingear, quittant la plume et se tournant vers Ratinois. Voyons, qu'est-ce que vous avez? 10
Ratinois. Monsieur, depuis huit jours environ. . * (On frappe plusieurs coups avec la main à la porte de gauche.)
Malingear, criant. C'est bien, attendez ! (A part.) C'est ma femme qui frappe pour faire croire qu'il y a du monde ! . . . 15
Ratinois, à part. Le dix-sept qui s'impatiente !
Malingear. Je vous écoute.
Ratinois. Monsieur, depuis huit jours . . . quand je dis huit jours, il y en a neuf ... je suis allé à Saint- Germain 3 par le chemin de fer et revenu de même. En rentrant chez 20 moi, ma femme me dit : " Comme tu es rouge ! . . . Est-ce que tu es malade? . . ." Je lui réponds : "Je ne suis pas positivement malade . . . mais je me sens comme ci, comme ça*. . .-' Et j'ai pris un bain de pied. . . Voilà comment ça m'est venu ! 25
Malingear, à part. Il a l'air d'un brave homme ! {Haut, se levant?) Et qu'éprouvez- vous?
Ratinois, embarrassé. Mon dieu ! bien des petites choses . . . tantôt d'un côté . . . tantôt de l'autre.
Malingear. Pas de douleurs de tête? 30
Ratinois. Non.
Malingear. L'estomac? ....
Ratinois. Excellent.
Malingear. Le ventre ? . . .
Ratinois. Très bien.
5 Malingear. Voyons le pouls? (// lui prend la main.)
Ratinois, à part. Oh ! a-t-il une belle chaîne ! Je n'en ai jamais vu de si grosse ! . . .
Malingear, à part, avec satisfaction. Il regarde ma chaîne ! . . .
10 Ratinois, à part. On voit tout de suite que ce n'est pas un petit roquet 1 de médecin courant après la pratique !
Malingear, appliquant son oreille contre le dos de Ratinois. Respirez . . . fort ! très fort ! . . .
Ratinois, à part, se levant. Je suis curieux de savoir 15 quelle maladie il va me trouver !
Malingear. Cela suffit ; je vois très clairement votre affaire.
Ratinois. Ah! (A part.) Il va me couvrir de sangsues ! 2 . . .
3o Malingear. Mon cher monsieur, vous n'avez absolument rien !
Ratinois. Hein? (A part.) Il est très fort! ... Ah ! mais, très fort ! . . .
Malingear, se mettant à son bureau et écrivant Je vais 25 vous prescrire un petit régime !
Un Chasseur, en grande livrée entrant par le fond. Monsieur !
Malingear. Qu'est-ce que c'est? (A part.) D'où sort-il, celui-là?
30 Ratinois, à part. Il a un chasseur !
Le Chasseur, présentant une lettre sur un plat d * argent.
C'est une lettre qu'on apporte de la part de madame la duchesse de Montefiascone.1
Malingear, prenant la lettre, très étonné. Pour moi? . . . {A part.) Je ne connais pas ! (// se- lève.)
Ratinois, à part II soigne des duchesses ! . . . 5
Malingear, regardant la lettre et à part. Tiens, l'écriture de ma femrrie ! . . . {A Ratinois.) Vous permettez? . . .
Ratinois. Faites donc !
Malingear, à part, lisant. " Lis cette lettre tout haut." {Parlé) Ah ! il faut lire ! {Lisant, très haut.) " Cher doc- 10 teur, je vous dois la vie. . ."
Ratinois, à part. Eh bien, j'aurais confiance dans cet homme-là, moi.
Malingear, lisant. "Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous. Permettez-moi de vous envoyer ces quatre 15 mille francs, comme un faible témoignage de mon inaltérable gratitude."
Ratinois, à part. Quatre mille francs ! d'un seul coup !
Malingear, à part, mettant les billets dans sa poche. Ce sont ceux que je lui ai remis pour payer lé tapissier. 20
Ratinois. Et il met ça tranquillement dans sa poche. . . Je suis sûr que ses habits en sont bourrés ! Quel beau parti pour Frédéric !
Malingear. Ah ! il y a un post-scriptum. {Lisant.) " Méchant docteur, vous ne voulez donc pas être de l'Aca- 25 démie?2 ... et pourtant vous n'avez qu'un mot à dire. . ."
Ratinois, avec admiration. Oh ! dites-le ! dites-le !
Malingear. Je ne suis pas ambitieux ! . . . {On frappe encore à la porte de gauche.) Un moment ! attendez!
Ratinois, à part. C'est plein de monde par là ! {Haut.) 30 Je me retire ! . . .
Malingear, prenant un papier sur son bureau. Voici votre ordonnance . . . {Lisant.) " Bordeaux,1 côtelettes, beefteacks 2 . . ."
Ratinois. Tiens ! c'est une note de restaurant. 5 Malîngear, lui remet l'ordonnance, et le salue. Monsieur . . .
Ratinois, à part, tirant sa bourse. Je voulais lui donner dix francs ; c'est bien maigre, à côté de la duchesse. . . Quel beau parti pour Frédéric ! . . . Bah ! ... je vais alio longer s mes vingt francs ! . . . (// les met discrètement dans le plat qui est sur le guéridon^) Je crois qu'il ne m'a pas vu ! (// reprend ses vingt francs, et les fait sonner contre le plat. — Malingear s'incline. — A part.) Il m'a vu ! . . „ (// remonte.)