LA CHAMBRE DU POETE
On était dans les premiers jours de janvier. Il faisait un froid très piquant; et, depuis quelques heures, une neige épaisse blanchissait le toit des maisons. L'obscurité commençait à se répandre dans les rues ; et déjà les
passaiils, moins nombreux, doublaient le pas en !)ai?sar.l la (èie et s'enveloppant dans leurs manleaux pour écliapper à la bise glaciale et aux fiocoiis de neige fouettés par le vent. ' Un jeune homme , d'une mise fort simple , mais élégante, venait de sortir d'un couloir obscur fermé par une porte à claire-voie. C'était vers le milieu de la rue Mazarine. Personne alors^ que ce jeune homme , ne passait dans la rue; aucun bruit de voilnre; le silence était profond. Le jeune homme fit quelques pas vers le guichet de l'Institut; mais, tout-à-cou;), s'arrêtant dans sa marche, il parut hésiter un instant. Il regardait tour à tour le ciel chargé de brume et le pavé tout recouvert d'un vaste tapis de neige , sur lequel s'amortissait le bruit des pas.
— Voyons, murmura-t-jl, il faut prendre une décision pourtant... Que ferai-je?
Et, semblant réfléchir profondément , il al-
AUX OEtFS l> OU.
lait et venait, sans presque changer de place.
— Si j'étais raisonnable, reprit-il, je rentrerais chez moi : le travail presse , et ma pauvre tète n'a pas besoin de distractions!.. Ah! mon Dieu , que je suis donc faible! quel malheur de n'avoir pas plus de volonté !
Et il continuait à piétiner sur place, tout en murmurant quelques paroles indistinctes.
Enfin , il parut prendre une résolution subite, et rebroussa chemin à la hâte. Il rentra dans l'allée sombre, et monta précipitamment un escalier noir et vermoulu, qu'une personne, habituée à cette rude échelle, pouvait seule grimper sans péril. 11 tira de la poche de son paletot une grosse clé, qu'il mit dans le trou d'une serrure, à tâtons. La chambre dans laquelle il pénétra était plongée dans une obscurité profonde. Le jeune homme, après avoir cherché longtemps au hasard sur les meubles et sur le marbre du poêle, prit une petite fiole
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de phosphore el alluma sa chandelle.
C'était une assez pauvre habitation que celle de ce jeune homme : deux petites chambres en mansarde , à peine meublées, et carrelées toutes deux : chose triste et froide à l'œil même en hiver. Les murs étaient garnis d'un papier commune grosses fleurs rouges ; quelques chaises de paille, dont la plupart étaient boiteuses , dissimulaient à grandpeine la nudité des murailles, à Tangle desquelles on pouvait distinguer quelques toiles d'araignée poudreuses qui se balançaient au moindre vent. Pas de rideaux au lit ; pas de rideaux aux fenêtres, rien qu'un large morceau d'étoffe brune qui laissait voir une partie des vitres. Ce qu'il y avait de plus remarquable et de plus luxueux dans ce modeste appartement , c'était une grande bibliothèque d'acajou , toute garnie de livres, dont quelques-uns même offraient de riches reliures Une grande table
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ronde, en bois blanc noirci , occupaii lecentrc de ia moins petite de ces deux pièces. Celle table était chargée de plumes et de paperasses; de livres tout ouverts cl maintenus dans cette position par une foule d'objets bizarres el passablement hétéroclites : c'étaient des fragments de bûches , des pieds et des mains de plâtre, une soucoupe, enfin tout ce que le propriétaire avait rencontré tout d'abord sous sa main.
Quand son flambeau fut allumé', le jeune homme s'assit vivement devant sa table; et^ plongeant sa tête dans ses deux mains, les yeux invariablement fixés sur un vieux livre aux coins déchiquetés et vermoulus, il prit Tattitude d'un homme qui médite et qui pense avant de travailler.