‹ La poule aux œufs d'orChapitre 2 sur 31 · LA MORT DE SOCKATE · texte numérisé non relu

LA MORT DE SOCKATE

iMais, avant de poursuivre, quelques mots sont indispensables pour faire connaître ce jeune homme. Né d'une famille honnête, mais pauvre, il se nommait Gustave Valory. Ses parents habitaient une petite ferme située dans

le département du Puy-de-Dôme , à (|uelque distance de Clermont-Ferrand. Gustave, quoique fort instruit, avait fait ses études en province; de bonne heure il avait montré un goût invincible poui' la poésie et la littérature; chacune de ses années scolaires avait été pour lui un triomphe : les prix remportés dans ses classes formaient la majeure partie de sa bibliothèque. D'abord, les parents de Gustave, braves gens sans orgueil et sans ambition, destinaient à leur fils un avenir paisible et obscur. Comme ils avaient toujours été heureux dans leur médiocrité, ils ne souhaitaient pas une autre existence que hv leur pour Gustave. Mais ils ne pouvaient savoir , les bons et honnêtes fermiers , tout ce qui bouillonnait d'immenses désirs et d'émulation dans le cœur du jeune lauréat, chaque fois qu'il s'élançait, victorieux, de banquette en banquette, jusqu'à la pom[)euse estrade où le proviseur du collège

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lui menait de ses propres mains une couronne de laurier sur la tête! Enfin, Gustave, toujours récompensé, toujours vainqueur, avait terminé ses éludes classiques; et , sorti du collège, il était venu vivre auprès de' son père et de sa mère dans leur petite ferme. Quelques mois se passèrent. M. Valory n'avait point encore parlé à son fils de prendre un état. Gustave, laborieux et toujours livré à l'étude, ne quittait pas sa chambre; et, du matin au soir, quelquefois du soir au matin, il travaillait courbé sur ses vieux livres, sur ses auteurs chéris. Bien souvent, la mère de ce jeune homme, bonne femme simple et naïve, dont la seule passion était l'amour qu'elle portait à son fils; bien souvent, dis-je, cette excellente mère avait supplié Gustave de travailler avec moins d'acharnement; il se tuait, disait-elle; il dépérissait à vue d'œil... et le soir^ quand tous les membres de la famille s'étaient retirés ,

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chacun d;ij)s leur chambre , Madame Valory monlail Tescalier avec précaulion ; cl, se dirigeant sur la pointe du pied vers la chambre de son iils, elle appliquait l'oreille au trou delà serrure 5 elle regardait avec anxiété par les lentes de la porte, afin de voir si la lumière de Gustave viendrait à s'éteindre. Lorsque, à minuit^ le flambeau brûlait encore , elle se risquait à frapper légèrement contre la porte; puis^ d'une voixdouce et tremblante , elle suppliait Gustave de ne pas veiller davantage et de se mettre au lit. Alors, Gustave, réveillé comme en sursaut dans sa rêverie poétique, tressaillait avec impatience, et conjurait sa bonne vieille mère de ne pas s'occuper de lui; mais celle-ci, insistant avec une craintive et douce sollicitude, lui disait :

— Cher enfant, je t'en prie, couche-loi... fais ce petit sacrifice à ta mère..-

Gustave, attendri, n'avait plus la force de

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résister; il laissait tornbor sa plume , fermait ses livres; et, courant vers la porte, il embrassait sa mère avec une profonde et douloureuse émotion.

— Merci, merci, cher enfant! disait la bonne femme dans un élan de reconnaissance; au moins j tu vas prendre une bonne nuit de repos.

— Oh! ma mère, répondait Gustave, les lar Ti s aux yeux, je te cède, tu vois... mais, prends-y garde, tu me feras mourir!

L'excellente femme ne comprenait pas ces paroles exaltées et fébriles ; elle couvrait encore son fils de baisers et de caresses ; puis , radieuse et la joie au cœur , elle s'éloignait en pensant qu'au moins Gustave ne se fatiguerait point celte nuit-là, et qu'au déjeuner du lendemain, il n'arriverait pas triste, souffrant et pâle.

A peine seul, Gustave, ressaisi par le démon poétique, se repentait presque d'à voir cédé aux sollicitations de sa mère; il s'avouait trop faible, et rouvrait tout-à-coup ses livres d' une main convulsive pour se livrer de nouveau à l'étude. Mais alors son inspiration n'était plus la même ; ses idées, troubles et confuses, ne pouvaient pas vaincre la tristesse et la préoccupation qui venaient de l'assaillir: c'est qu'involontairement il songeait à sa mère, à la promesse qu'il avait faite toutà l'heure^ et il se reprochait d'y manquer ; il se reprochait comme un crime sa désobéissance et son obstination. Gustave^ dont le cœur était droit et loyal, avait en horreur tout ce qui ressemblait à la ruse, au mensonge; il se couchait donc à la hâte et soufflait sa lumière pour ne pas succomber à la tentation de lire. Mais à peine avait-il posé sa tète sur l'oreiller, que son imagination fermentait plus active, plus ardente ; le som»

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meil ne voulait pas venir; Gustave l'appelait en vain, et se tordait souvent jusqu'à l'aube clans une fiévreuse insomnie, dans un demisommeil plein de rêves et de cauchemars, plus fatigant encore que l'insomnie elle-même. Bientôt M. Valory, qui commençait à ressentir les fatigues de l'âge et du travail, voulut confier les soins de sa ferme et de l'exploitation agricole à son (ils Gustave. Mais celui-ci, qui n'avait jamais aimé l'agriculture que dans les Géorgiques de Virgile et dans Columelle, témoigna si peu d'enthousiasme à cette proposition , que le bon fermier demeura frappé de surprise. M. Valory, qui était bien loin de s'attendre à un refus, s'expliqua d'une façon plus claire et vanta, non sans hyperbole, les délices de la vie campagnarde; mais, après un court entretien , il comprit toute la vérité, et désespéra devoir jamais Gustave manier la herse et la charrue.

— Mon pauvre ami, dii le bonhomme avec tristesse, que veux-iu donc Caire? Quel étal choisis-tu?

Gustave répondit avec nne extrême déférence, mais avec fermeté, qu'il ne voulait pas vivre en province, ou du moins à la campagne : ses goûts et ses études l'appelaient à un autre emploi qu'à celui de laboureur 5 et la plume, l'encre et les livres lui convenaient beaucoup mieux que les instruments aratoirjes.

— Ah î jeune ambitieux , s'écria M. Valéry d'iïne voix triste; avec une douloureuse et sublime naïveté : tu veux être clerc d'huissier ou de notaire! tu veux le lancer dans les grandeurs.

— Non, mon père, non, soyez tranquille, dit Gustave en souriant , je n'aspire point si haut... Une élude de notaire ou d'huissier m'arrangerait encore bien moins que voire ferme... Je veux être libre et indépendant; je

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veux mener une vie laborieuse et artiste je

veux écrire !

— Tu veux écrire, mon pauvre Gustave? Eh bien! je te le demande, où peut-on écrire si ce n'est chez les notaires et chez les avoués ? Je ne te comprends plus du tout!..

— Cher père , tu vas me comprendre. J'ai fait de bonnes études ; j'aime le travail intellectuel par dessus toutes choses; et tout ce qu'il me faut pour mon bonheur, à moi, c'est un rayon de soleil, un livre, une plume. . .

Le fermier tout ébahi tombait de surprise en surprise.

— J'entends bien, mon pauvre Gustave...

mais ces trois choses-là, ton soleil, ta plume et tes livres, ça ne constitue pas un état, une position sociale...

Gustave prit en souriant la main de son père, qu'il pressa contre ses lèvres avec effusion.

— Sois tranquille, mon bon père; il me faut si peu de chose à moi pour vivre! Je ne manquerai jamais de rien,..

— Mais encore faut-il un moyen quelconque pour gagner de l'argent. Tu as fait de belles études, c'est vrai ; mais tout cela, pauvre enfant , ça coûte, et ça ne rapporte rien que des livres, des prix et des couronnes. . . Je te le demande un peu, comment veux-tu vivre, si tu ne consens pas à me remplacer, à faire valoir ce morceau de terre? Moi, je me fais vieux... ta mère aussi... et, si lu nous refuses ton aide, nous allons être forcés de prendre quelqu'un ^ un mercenaire, pour conduire la ferme et diriger les travaux. Je ne suis pas riche, vois-lu j j'ai tout juste de quoi joindre les deux bouts en usant d'une stricte économie; et si je venais à mourir aujourd'hui pour demain, lu resterais seul avec ta pauvre vieille mère, qui ne pourrait pas te servir à grand'chose...

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c'est toi plutôt, mon ami, qui devrais songera la nourrir. Alors, que deviendriez-vous?

— Encore une fois, mon père, répondit Gustave avec attendrissement, ne te mets pas en peine; j'ai des ressources qui me sont propres, et que tu ne peux connaître... Oui, continuat-il en s'animant par degré, je sens que j'ai de l'avenir! Il y a quelque chose en moi qui m'illumine et qui me pousse en avant!.. Je réussirai, mon père; j'aurai la gloire et la fortune! Pour vous l'argent, à moi la gloire!..

A cette délirante explosion, M . Valory crut sérieusement que son fds était fou. Il joignit les mains; et, levant les y eux au ciel, il conjura Gustave de parler raison, et de ne pas rire dans une circonstance aussi sérieuse.

— Eh bien! mon père, je m'expliquerai... Peut-être allez-vous dire encore de plus belle que j'ai perdu latêteetque je m'égare en des rêves de maniaque... Mais, n'importe! j'ai

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pour moi la conscience, le travail et le courage! Je niarciierai devant moi sans faiblir, contre tous les obstacles. Rien ne m'arrêtera... Oui... dussé-je vivre pauvre, boire de l'eau, manger du pain noir, j'accomplirai ma vocation, et, tôt ou lard, il faudra bien que je me distingue, que je triomphe... ou bien je mourrai!

— Que dis-tu?Ah ! Gustave, quelle exaltation! Tu me fais peur!... Je ne t'aijamais vu ainsi!.. Ta mère me le disait bien que tout cela finirait mal, et qu'un jour ou l'autre ces maudits livres te bouleverseraient la tête ! Et moi je n'ai pas voulu la croire, je ne me suis pas inquiété... malheureux! Je suis cause, par ma négligence, de tout ce qui arrive!

Ce disant, le vieillard pleurait en secouant la tête avec découragement.

Gustave, profondément ému de la douleur de son père, essaya, mais en vain, de la cal-

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mer. Que pouvait-il faire? Quels moyens de persuasion tenter sur un homme ignorant et naïf qui, depuis sa première enfance, n'avait jamais ouvert que des livres de piété ou d'agriculture, et qui était si loin de croire qu'il y eût au monde une autre profession que celle de fermier, de marchand ou de notaire ?

— Gustave, reprit doucement M. Valory, je ne l'ai pas bien compris, tout à l'heure, sans doute... que voulais-tu dire? Tu parlais de nous quitter et d'aller vivre dans une ville... Oh! n'est-ce pas , je me trompe? C'est impossible ! . . .

— Mon père, je vous quitterai, sans doute, mais ce n'est pas encore pour aller bien loin. Tout ce que je te demande , c'est de me permettre d'aller vivre à Clermont, pour compléter mes études; là, je pourrai suivre des cours, je pourrai consulter la bibliothèque, et m'instruirc dans la conversation de quelques per-

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sonnes distinguées. Ici, dans une maison de campagne où nous vivons toujours seuls, mon esprit, je le sens, manque d'aliments et d'activité... Je me rouille , je m'endors et j^ai besoin d'entretenir le feu de mon intelligence !...

^- Que dit-il ! Mon Dieu ! que dit-il?

— Vous n'êtes pas riche, mon père ; il s'en faut, je lésais: aussi, me garderais-je bien de vouloir plus long temps rester à votre charge, sans travailler utilement moi-même! Je n'ai besoin de rien ; une centaine de francs me suffiront.

— Mais tu vas mourir de faim, malheureux! Y songes-tu? Toi qui ne connais personne à Clermont! C'est à faire trembler!

— Je ne larderai pas à me créer des relations utiles, mon père ; et comme je suis homme à vivre de peu , je te répète que mon avenir ne m'effraie pas: il me sera facile, en attendant

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mieux, de gagner (juelque argent avec ma plume. Le frère du rédacteur en chef d'un journal de Clermonta élé au collège avec moi, et il vient de m'écrire que je pouvais compter sur lui si je voulais travailler dans ce journal. J'ai consenti , pour gagner du temps ; mais je te jure qu'avant peu je quitterai le journalisme... J'ai mon idée, j'ai mon projet!

M. Valory , effrayé de tant d'obstination, avait fait tous ses efforts pour détourner Gustave d'un parti dangereux; mais, le voyant inébranlable, il finit par consentir, en pleurant, à cette chanceuse et cruelle séparation.

Le lendemain , Gustave quittait la maison paternelle avec un mince bagage et une malle remphe de livres. Les adieux de la mère et du fils furent déchirants et mouillés de larmes, M. Valory sanglotait, la tête basse, et gardait le silence pour ne pas laisser éclater sa douleur.

^>!ielqiios jours après, Giislav(î, iiislallé à Cîrnnont dans une pelile cliambro, travaillait avec ime nouvelle ardeur ; et, tout en écrivant à la hâte quelques articles qui lui donnaient de quoi vivre, il étudiait religieusement les grands auteurs de la Grèce et de Rome ; il corroborait chaque jour son style et sa pensée dans le commerce et la lecture de Corneille, de Bossuet, de Molière. De temps à autre, il traduisait Virgile, Lucain ou Juvénal , ces trois vigoureux athlètes, contre lesquels, depuis tant de siècles, on lutte avec d'inutiles efforts. Une année tout entière s'écoula, sans qu'un seul jour , une seule heure , un seul moment peut-être, eussent été perdus pour l'étude. Gustave, dont la poitrine et l'imagination débordaient de poésie, sentait continuellement la verve s'amasser à flots ; mais il la contenait prudemment, sans la répandre en de frivoles ouvrages ; ou bien, s'il venait à jeter sur le pa-

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pier quelques rapides ébauches où s'épanchait toute son c^me, il enfermait discrètement ces feuilles éparses dans le fond d'un tiroir, et ne les communiquait à personne. Cependant le secret de Gustave ne pouvait pas être assez bien gardé, pour qu'il n'en transpirât point quelque chose : on avait fini par savoir dans la ville que le jeune Valory, connu par ses succès de collège, faisait des vers et travaillait pour le théâtre. Les curieux ne manquent pas en province: aussi, Gustave fût-il importuné bientôt par une foule de questions indiscrètes et de malignes demandes, auxquelles le timide jeune homme ne savait répondre qu'en rougissant. Il est vrai que parmi les nombreux questionneurs, il y en avait quelques-uns dont les intentions étaient pures et bonnes, quelquesuns qui aimaient véritablement la poésie, et qui auraient voulu du fond de l'âme que leur chère ville de Clermont eût son poète enfin !

Mais la plupart ne songeaient qu'à se divertir aux dépens du jeune rimeur ; et le pauvre Gustave ne pouvait plus se promener sur le cours, son Virgile ou son Corneille à la main , sans être assailli par de mauvais plaisants, par de beaux esprits de province , qui venaient autour de lui déclamer bêtement le début de l'Art poétique ou le récit de la mort d^Hippolyte. Gustave avait d'abord tenu bon; et, malgré les sollicitations pressantes de quelques amis, il refusait obstinément de lire un seul fragment d'une tragédie grecque qu'il avait composée: c^était la mort de Socrate. Mais à la fin, vaincu parles prières et cédant peut-être à cet amourpropre du poète, à ce penchant irrésistible qui nous emporte ver» la gloire, il avait consenti à lire sa pièce en petit comité.

Ce fut un débordement d'éloges hyperboliques, un tonnerre d'applaudissements furieux , qui fil retentir la mansarde du nouveau

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Corneille et qui s'entendit jusque dans la rue. Une heure après cette lecture, il n'était bruit dans Clermont, que d'une tragédiemagnifique, d'un chef-d'œuvre qui devait éclipser Corneille et Racine : le sujet était bien choisi , grave et solennel ; les personnages dramatiquement posés; l'ordonnance de l'œuvre, belle et sage et d'un pur classique; le style ferme, large et brillant, digne en tous points des grands maîtres qu^avait profondément étudiés le jeune poète, venu bien à propos dans ce temps de mauvais goût et de romantisme pour faire pâlir les faux soleils de la nouvelle école. Dès lors , Gustave Valory eut dans toute la ville une grande réputation, et ce fut à qui aurait le bonheur de l'avoir à sa table pour l'entendre lire la mort de Socrate. Mais Gustave, qui pardessus toute chose craignait le ridicule, eut le bon esprit de ne pas trop se laisser éblouir par ces faciles triomphes ; il ne consentit plus

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à lire qu'une seule fois sa pièce chez un académicien qui était venu passer quelques jours à Clermont.

Celle leclure ne fut pas moins brillante que la première, mais elle eut bien plus d'importance et de solennité. L'académicien prit Gustave en affection, et se déclara son protecteur.

Un mois après cette poétique ovation, Gustave logeait à Paris dans une petite chambre voisine de i' Institut. La mort de Socrate, présentée à la Comédie française, n'avait pas même obtenu lecture, et le secrétariat l'avait renvoyée outrageusement au poète de Clermont, qui, fasciné depuis longtemps par ses beaux rêves de gloire, tomba pour ainsi dire du ciel en terre, et faillit raourirdedouleur. Mais cet ignoble et injuste refus ne rencontra partout que le blâme et l'indignation. Gustave, secondé par quelques amis chauds et dévoués, ne tarda pas

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à prendre une éclatante revanche. Sa pièce fiit écoutée avec enliiousiasme dans plusieurs salons: soit admiration profonde et sincère, soit engouement bizarre, inexplicable, Paris lui même confirma le suffrage de la province et cria au chef-d'œuvre. Deux ou trois directeurs de spectacle se hâtèrent soudain de fondre chez l'auteur comme des oiseaux de proie : on lui fit des ofîres splendides; et Gustave, qui treml^^nlt encore de ne faire qu'un songe, donna bien vite sa tragédie au premier qui se présenta, sans imposer la moindre condition.

Le soir même les rôles étaient distribués. Le théâtre qui, avant ce coup de fortune, n'avait plus qu'à fermer ses portes, les rouvrit toutes grandes pour livrer passage à la foule immense qui encombrait les vestibules, le jour de la première représentation. Le succès fut éblouissant et mérité : la salle tout entière

éclata en frénétiques bravos ; des couronnes furent jetées sur la scène. Ainsi , du premier pas, le jeune et obscur provincial venaitde conquérir une position sublime; il était déjà presque illustre, et son avenir littéraire semblait devoir être une longue suite de triomphes et dechefs-d'œuvre.

Gustave n'eut point, comme tant d'autres , le vertige au milieu de la victoire : il se remit au travail avec plus de courage et d'ardeur ; et répondant, presque toujours par des refus doux et polis, aux mille invitations de tout genre qui venaient le chercher sans cesse, il commença le premier chant d'un poème épique, dont il roulait le plan dans sa tête depuis plusieurs années. Le succès de Gustave lui avait rapporté beaucoup d'argent ; mais il continua de vivre dans la même simplicité, comme un étudiant du quartier latin. Les trois quarts de la somme qu 'il perçut de ses droits

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d'auteur, furent envoyés à ses parents, qui faillirent perdre la tète à force de joie.

11 y avait six mois que Gustave occupait à Paris la même petite chambre; son unique plaisir était d'aller passer sa soirée au spectacle; mais, chose étrange, il n'avait point encore mis les pieds à l'Opéra. Un jour, il s'y laissa entraîner par un de ses amis, et tout le coeur de ce jeune homme ardent et impétueux, toute son imagination de poète fut bouleversée. ...

Le soir, quand il rentra dans son obscure mansarde , il n'était plus le même homme. Une autre passion, plus impérieuse encore et plus dévorante que la poésie, venait de s'emparer de Gustave; une passion profonde et inextinguible, qui devait influer sur toute sa carrière, sur tout le reste de son existence.

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