‹ La poule aux œufs d'orChapitre 29 sur 31 · C'EST ELLE · texte numérisé non relu

C'EST ELLE

En sortant du lliéâtre, Gustave, après s'être assuré d'un témoin, était rentré chez lui. Il y avait déjà plus d'une heure quMl s'abandonnait aux plus tristes, aux plus désolantes réflexions ; non pas que Gustave redoutât l'is-

sue du duel qui devait avoir lieu le lendemain : nous l'avons déjà dit, ce jeune homme était brave, héroïque; et, bien qu'il fût en général dans toutes les choses de la vie d'une extrême douceur, d'une patience extrême, Gustave était toujours prêt à faire le sacrifice de son existence dans les grandes occasions. D'ailleurs, son rôle n'élait-il pas magnifique danscette circonstance ? Il était l'appui, le vengeur d'une femme aimée, d'une femme qu'on outrageait cruellement, qu'on voulait couvrir de fange et d'opprobre ! Mais il avait beau faire, Gustave ne pouvait chasser la tristesse qui s'amassait à larges flots dans son cœur. Seul, presque sans amis, sans parents, dans cette grande ville où personne, excepté Flora, ne l'aimait sincèrement pour lui-même, le malheureux jeune homme allait mourir peutêtre sans avoir le bonheur, la suprême consolation de voir, en expirant, les êtres qu'il ado-

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rail!.. Son pauvre père déjà vieux et infirme, et sa mère qui l'aimait avec une si profonde tendresse, sa mère qui n'aurait pas la force de vivre quand elle aurait vu se fermer la tombe d'un fils!

— Oh! s'écriait Gustave en se frappant le front, si je pouvais au moins leur faire mes derniers adieux, les presser contre mon cœur, leur dire : Bénissez-moi !... Mais non, je ne les verrai plus peut-être ! Je n'entendrai plus leur voix si douce et si tendre! et jus(ju'au tombeau, tous les deux, infortunés, ils pleureront leur fils unique, leur seul amour, leur dernière espérance !... Mon Dieu ! mon Dieu !

Et, s'interrompant tout à coup, il essuyait des larmes avec le revers de sa main.

— Je ne suis pourtant pas un lâche! pensaiL-il. r^on, je sens que moi aussi j'ai du cœur. Qu'est-ce que la mon?. . . Peut-être, à tout

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prendre, serait-ce pour moi un bonheur de mourir maintenant?.. J'ai acquis des succès

trop rapides , trop faciles Et toute

cette foule qui m'enivrait de ses louanges, si elle allait un jour me charger d'opprobre et de railleries!... J'en ai vu tant d'exemples! C'est le sort des poètes... Oh! alors, alors, je mourrais aussi, mais sombre et désespéré!...

Gustave venait de se laisser tomber dans un fauteuil, et sa tête, lourde et brûlante, s'appuyait sur l'une de ses mains.

Sa lampe de travail était posée sur un bureau encombré de livres et de manuscrits ; on y voyait Corneille et Tacite, Shakspeare , Dante , Virgile. Ces volumes étaient la plupart tout grands ouverts, ou les feuillets tournés contre la table: c'étaient les auteurs favoris de Gustave, ceux qu'il lisait chaque jour au milieu de son travail^ qu'il apprenait

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involontairement par cœur à force de les réciter.

Le silence régnait dans la chambre du poète; il conservait la même attitude de muette rêverie, et des soupirs s'élançaient par moment de sa poitrine. C'est qu'un monologue douloureux et morne retentissait au fond de son cœur : il pensait tour à tour à son père, à sa mère, à Flora... Si du moins il pouvait la voir une fois encore , elle , cette douce et chère Flora , cette bonne sœur qu'il aimait avec une adoration profonde !... Mais non, elle ignorait tout, sans doute. Plongée dans un calme sommeil, elle ne pouvait deviner l'affreuse et poignante insomnie de Gustave !

Et puis de temps à autre, Gustave, essayant d'oublier ses parents et Flora, jetait un regard mélancolique sur ses livres, sur ses poètes lalins. Mais alors une foule d'autres pensées non T. I. 22

moins ainères lui toiiuraienl le cœur : cel ouvrage commencé, ces poèmes qui devaient un jour l'envelo|)|)er de gloire, il fallait donc les laisser interrompus! O douleur! 0 supplice! lo poète seul peut comprendre de pareilles souffrances ; le poète seul peut comprendre lout ce qu'il y a d'horrible dans la mort, lorsqu'elle vient l'arracher, plein de verve et d'inspiration, à ses travaux, à sa gloire !

— Eh ! qu'importe, après tout I s'écria Gustave en se levant avec énergie. Tout cela, c'est le néant, c'est un songe!... Avant d'être poète et arlislG, il faut être homme! et maintenant je no dois plus songer qu'à une chose... Le marquis de Pons m'a outragé, m'a torturé dans tout ce que j'avais de plus cher au monde... C'est du sang qu'il faut pour laver celte injure! Son sang ou le mien, n'importe!... Oh! oui, je ne dois pas hésiter !... c'est mon

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devoir I... C'est l'honneur de Flora qui demande vengeance!... Que ne suis-je à demain !

Gustave se tait, il marche quelque temps sombre et pensif: sa tête bouillonnait, les artères battaient avec une force inouie dans ses tempes. Il ouvre vivement une croisée pour respirer l'air de la nuit. Les rues étaient désertes, on entendait seulement au loin comme un roulis confus : c'était le bruit des voitures attardées, et le murmure du vent qui se brisait aux angles des toits.

— Oh! oui, reprend Gustave, avec une

douloureuse exaltation.. Que ne suis-je à de

main '...c'est trop souffrir... Ce n'est rien qut?

la mort... mais l'agonie !... Oh ! mon père! ma pauvre mère ! je vous vois toujours...

J'entends vos cris et vos sanglots... Il me semble par moments sentir le froid de vos larmes 1

El Flora, je ne la verrai donc plus ! Oh ! cette main ne pressera donc plus la sienne ! Si j'entendais encore une foisau moins le timbrede sa voix enchanteresse !.. Un regard de ses yeux , un mot de sa bouche... et mon cœur bondirait de joie ! Comme je serais heureux et fier alors de saisir une épée,et d'offrir ma poitrine aux coups de mon adversaire !.. Je serais invulnérable, je serais véritablement un homme!... Car il ne s'agit pas seulement de me battre, il ne s'agit pas seulement de mourir... il faut que je venge !.. Oh ! Flora ! Flora ! si tu pouvais m'entendre!

Une voiture s'arrête devant la maison ; on frappe violemment j et bientôt Gustave entend monter précipitamment l'escalier.

On sonne, on frappe à sa porte.

— A cette heure ! dit-il. Qui donc?...

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Son cœur cesse de battre un instant ; une sueur froide parcourt ses membres. Il ouvre.».

— Ahl c'est elle !..

Et Flora s'élance dans la chambre; elle laisse tomber sa pelisse, et se jette dans les bras de Gustave en le couvrant de baisers et de larmes.

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