La prairie aux coquelicots
— Oui, c'est un ami de mon oncle, ancien avoué; il a vendu sa charge de bonne heure, parce qu'il a de la fortune. C'est un monsieur fort poli, un peu prétentieux, mais très- obligeant; lorsque mon oncle a quelque affaire embrouillée à régler, il ne manque pas de consulter M. Grébois... Mais pourquoi me demandes-tu cela? est-ce que tu connais ce monsieur?
— Je l'ai aperçu là-haut, chez madame Bouffi, près de laquelle ton oncle m'avait chargé d'une commission.
— Tu as vu ma tante, alors?
— Sans doute.
— Comment la trouves-tu ?
— Comme toutes les femmes.
— Je ne comprends pas.
— Je veux dire qu'elle a élé fort bien et qu'elle est encore très-coquette.
— C'est possible; mais c'est une femme sur laquelle il n'y a pas le plus petit mot à dire...
— Je le veux bien... Je te promets que je ne dirai pas le plus petit niot.
— Dis donc, Horace. ..
— Eh bien?
— Tu me marieras toujours avec ta sœur... n'est-ce pas?...
— Plus que jamais... je t'assure que ton mariage est en bon chemin !
— Bah ! . . . Par quel hasard ?
— Justement, c'est par hasard.
— Je ne comprends pas encore... parle donc plus clairement.
— Non, pas maintenant; je te répète qu'il faut avoir confiance en moi, que cela te suffise.
Le lendemain de cette journée, Oswald avait un moment quitté sa place pour aller causer avec Horace, auquel il répétait son éternel refrain : « Tu me marieras avec ta sœur, n'est-ce pas? » lorsque M. Duvalloir entre dans les bureaux, et, après avoir été au cabinet du banquier qui est absent, cherche des yeux Oswald et vient à lui.
— Bonjour, monsieur... pardonnez-moi de vous déranger. Je viens du cabinet de monsieur votre oncle, il est absent.
— En effet, monsieur, il est sorti il n'y a pas longtemps. Il avait plusieurs personnes à voir; il a dit qu'il ne rentrerait que pour dîner.
— Ah! cela me contrarie... il devait me donner des renseignements sur une aflaire assez avantageuse... des mines de charbon de terre... il m'avait promis une note détaillée.
— Ah! je sais ce que vous voulez dire, monsieur; celte note, il m'avait chargé de l'écrire... elle est faite. Je vais vous la remettre.
— Vous m'obligerez... Et ma maison de campagne de Montagny, il ne se présente pas d'acquéreur?
— Non, monsieur; mais je sais que mon oncle doit aller incessamment la visiter avec sa femme et plusieurs de ses amis. Voici votre note, monsieur.
En entendant parler de la maison de Montagny, Horace, qui jusque là avait fait peu attention à M. Duvalloir, se tourne de son côté, l'examine, et lui dit :
— C'est monsieur qui est le propriétaire de ce joli domaine nommé la Maison aux Sycomores?
— Oui, monsieur, c'est moi, répond M. Duvalloir en regardant à son tour Horace avec une certaine curiosité.
— Ah! monsieur, je connais bien votre propriété... Etant enfant, je suis allé plus d'une fois jouer dans votre parc; mais alors le propriétaire était un vieux monsieur, nommé M. Bergeret.
— C'est en effet cà M. Bergeret que j'ai acheté celle campagne il y a... sept ans environ. Vous habitiez donc ce pays?
— J'y suis né, monsieur... nous possédions une charmante propriété, tout près de la vôtre, et que vous devez connaître assurément... la Prairie aux Coquelicots!...
Le nom de la prairie produit sur M. Duvalloir son
effet habituel : il devient extrêmement pâle et balbutie :
— La prairie... ah! oui... la Prairie aux Coquelicots... cest tout à côlé de mon domaine...
— Ce n'est pas aussi beau que chez vous... La maison n'a pas la même élégance... elle est bien moins considérable; mais nous y étions bien heureux, et nous ne portions pas envie à la belle propriété du voisin.
— Celui qui est heureux dans une chaumière ne doit pas envier le propriétaire d'un château... car ce n'est pas toujours au château qu'est le bonheur... Ce n'est pas pour vous que je dis cela, monsieur, car votre propriété est aussi fort jolie...
— Hélas! elle n'est plus à nous depuis longtemps... A la mort de mon père, il a fallu la vendre pour solder des associés... des créanciers.,, que sais-je!... Ah! si je n'avais pas été un enfant alors, j'aurais bien su débrouiller les affaires, car je suis sûr qu'on nous a indignement spoliés, ma sœur et moi... Enfin, il faut prendre son parti. J'ai toujours l'espoir de racheter un jour le domaine où nous sommes nés...
— Quand de doux souvenirs se rattachent à une habitation, il est tout naturel de désirer y retourner.
— Mais vous, monsieur, vous n'aimez donc pas ce payslà, puisque vous voulez vendre votre propriété... qui est si charmante? et pourtant le pays aussi est ravissant! à deux pas de Morfontaine, dont le parc est enchanteur, d'Ermenonville, avec son désert et son île des peupliers, qui renferme le tombeau de Jean- Jacques... pas bien loin de Chantilly, où se tiennent les courses, où tous les sporirnen se donnent rendez-vous... Vous trouverez difficilement un endroit mieux situé.
Monsieur... fichtre!... rendez-moi ma canne... (Page 15;.
M. Duvalluii- garde quelques inslanîs le silence, puis soupire eu murmurant :
— Des souvenirs de bonheur... des jours heureux vous font regretter la maison que vous possédiez à Monlagny. Mais s'il n'en est pas de même pour moi... si la Maison des Sycomores ne me rappelle que de tristes événements... de douloureuses époques de ma vie... vous étonnerez -vous encore que je veuille la vendre?
— Ah! pardon, monsieur, mille pardons! ma réflexion était indiscrète... J'aurais dû penser que chacun a ses raisons, ses motifs qui le font agir... et que le monde blâme souvent fort légèrement des actes qu'il trouverait tout naturels, s'il savait les secrets des autres... Je vous prie de nouveau de m'excuser...
— Yous ne m'avez pas offensé, répond M. Duvalloir, qui semble prendre plaisir à regarder la figure franche et spirituelle d'Horace, et qui reprend :
— Alors, il y a bien longtemps que vous avez quitté Monlagiiy?
— J'avais alors treize ans à peine... aujourd'hui j'en ai vingt-deux... il y a donc neuf ans que nous avons été obligés d'abandonner notre chère Prairie...
— Et depuis ce temps vous n'êtes pas retourné dans ce pays?
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, j'y suis allé... il y a trois ans et demi... il y aura quatre ans au mois d'août prochain.
— Quatre ans... au mois d'août!... répète M, Duvalloir, dont les traits s'altèrent de nouveau, et qui baisse ses regards vers la terre, en balbutiant :
— Ah ! vous étiez à Montagny... à cette époque?
— Oui, monsieur.
— Et VOUS n'avez rien appris?... vous n'avez pas euleiulu dire qu'il se soit passé aucun événement... extraordinaire, alors?
— Non, monsieur; au reste, j'y suis resté trop peu de temps pour être bien renseigné sur les nouvelles du pays... et puis, je n'aurais pas pu moi-même aller m'inlorraer. . . car...
Horace s'arrête, comme s'il craignait d'en dire plus qu'il ne veut, puis il reprend :
— Est-ce qu'à cette époque il s'est passé quelque chose de singulier... d'intéressant dans le pays, monsieur?
— Non... non... je ne crois pas, répond M.Duvalloir d'une voix sombre; puis saluant les jeunes gens :
— Adieu, messieurs... je verrai M. Bouffi une autre fois... Je vous souhaite le bonjour.
Et il sort brusquement des bureaux.
— Comme M. Duvalloir est parti vivement! ditOswald.
— Oui; il y a quelque chose de singulier chez cet homme-là. Quand je lui ai dit que j'avais été à Montagny, il y aura quatre ans au mois d'août, il a éprouvé un trouble, il a changé de couleur.
— Je n'ai pas remarqué cela, moi.
— Est-ce que tu remarques quelque chose !...
— Tu ne nous avais pas dit que tu avais été revoir la Prairie aux Coquelicots?
— Non, mon cher ami, je ne l'ai dit ni à ma sœur ni à ma tante, et je te défends positivement d'en souffler un seul mot.
— Ah ! c'est donc un mystère?
— J'ai mes raisons pour ne point leur dire ce qui alors m'y est arrivé.
— Il l'est donc arrivé quelque chose?
— Ce petit bonhomme est curieux comme une portière. Fais des vers pour ma sœur, et supprime tes questions.
— C'est égal, lu connais maintenant M. Duvalloir, autre client de mon oncle.
— Je ne suis pas fâché d'avoir fait sa connaissance; cet homme-là ne me déplaît pas. D'abord, il est poli au moins.
— M. Grébois aussi...
— Oh! je t'en prie, lais£e-moi tranquille avec ton M. Grébois !
— C'est que je lui trouve de si jolies formes dans le monde !
— Je les connais, ses formes, et sa manière de s'en servir M. Davalloir est un homme d'un aulre genre.
— Il a toujours l'air sérieux, triste même.
— D'après ce qu'il nous a dit, tu vois bien qu'il y a dans sa vie de fâcheux événements, des époques douloureuses... il lui sera arrivé des malheurs dans sa Maison aux Sycomores... il y aura peut-être perdu une personne qu'il aimait tendrement!...
— C'est vrai... ce doit être cela.
— Eh bien! moi, qui ai perdu mon père à Monlagny, je voudrais y être toujours. La perte des personnes que j'aimais ne me fera jamais déserter les lieux qu'elles ont habités; au contraire, en m'y retrouvant, je crois les y voir encore. Il y a des gens qui cherchent â oublier!... moi, je tiens à me souvenir.
La conversation prolongée des deux jeunes gens suffoquait M. Tirebourg, qui les regardait de côté et gémissait sur sa copie de lettres, mais sans oser maintenant
se permellre une seule observation, parce qu'il avait peur d'Horace. Enfin les deux amis sont retournés chacun à leur besogne, et bientôt Oswald sort pour une commission dont son oncle l'a chargé.
11 y a à peine dix minutes que le petit neveu est absent, lorsque le grand Floquart entre dans les bureaux en faisant sa poussière habituelle. Il va droit au cabinet du banquier; ny trouvant personne, il revient dans les bureaux, et, n'apercevant point Oswald à sa place, se dirige vers Horace et lui dit de ce ton arrogant qui lui est familier :
— Bouffi n'est pas dans son cabinet... où donc estil?
Horace ne se retourne pas et continue d'écrire sur son grand -livre comme si personne ne lui avait parlé.
— Dites donc, mon cher, je vous demande où est
mon ami Bouffi Est-ce que vous ne m'entendez
pas?
Horace continue son travail sans répondre.
— Ah çà! mais! il n'est pas possible : ou vous êtes sourd, ou vous le faites exprès; mais, sapristi, je vous ferai bien répondre, moi...
En disant cela, le grand lion a frappé avec force de sa petite canne sur le bureau où travaille le jeune teneur de livres. Celui-ci se retourne alors et, empoignant vivement la canne de ce monsieur, il la lui arrache des mains en s' écriant :
— Qu'est-ce que c'est que cela?... quel est le butor qui se permet de frapper ainsi sur mon bureau pour m'emplir les yeux de poussière?... Comment! c'est vous, monsieur, qui vous amusez à jouer ainsi!... Je vous déclare que je n'aime pas ces plaisanteries-là.
Floquart est d'abord resté tout saisi de l'action d'Horace et de la dextérité avec laquelle il lui a enlevé sa canne; mais bienlôl, reprenant son arrogance, et encore plus irrité contre le jeune homme, il vocifère :
— Eh bien !.,. par exemple!... je crois qu'on se permet de me menacer... Savez-vons bien, monsieur, que vous êtes un malappris!... voilà une heure que je vous adresse une question, et vous ne me répondez pas! qu'est ce que cela signifie?... savez-vous à qui vous avez affaire?...
— Oh! oui, je le sais... j'ai affaire à un insolenî... qui m'adressait la parole comme onparlerait àun valet... Et, comme je ne le suis pas, comme je veux qu'avant tout on soit poli avec moi, voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu.
— Oh! mais c'est trop fort!... ce petit bonhomme qui veut me donner des leçons... Mais vous mériteriez que je vous donnasse, moi, une bonne correction!...
— Essayez donc! répondit Horace en se mettant bien en face du grand monsieur, et en le regardant de façon à ce que celui-ci ne tarde pas à détourner les yeux.
S'apercevant que le jeune commis n'a nullement peur de lui, Floquart reprend d'un ton plus bas :
— Fort bien, monsieur; mon ami Bouffi saura comment vous agissez avec ses intimes connaissances; il saura de quelle façon son employé se permet de leur parler... on vous recommandera à lui.
-T- Ah! ah! ah!... je m'en fiche pas mal, de votre recommandation!... vous me faites en ce moment l'effet d'un maître d'école qui menace ses élèves de leur faire donner le fouet par leur papa. Si, parce qu'on est ami iniime du banquier, on se croit le droit de parler à ses