I.A l'HMHtK \i\ COQUELICOTS
commis comme à des iièi;ros, on se trompe beaucoup... du moins avec moi; et de M. Bouffi lui-même je n'endurerai jamais la moindre imperlinence... Tel est mon caractère.
— En voilà assez... Rendez-moi ma canne... j'ai trop longtemps parlé avec vous.
— Ah! ah!... nous redevenons malhonnête, je crois!
— Allons, ma canne... vile... finissons-en.
— Votre canne!... avec laquelle vous avez frappé sur mon bureau, comme les ivrognes frappent sur les tables des cabarets pour se faire donner du vin.
— Monsieur... fichtre! rendez-moi rna canne !... Horace prend la canne dans ses mains, la casse en
deux et jette les morceaux à terre en disant à Fioquarl :
— Si vous y tenez tant, ramassez en les morceaux. Floquart pâlit, il est stupéfait; toute son arrogance
tombe devant une action qui semble le défier, et il se borne à ramasser les deux morceaux de sa canne, en murmurant :
— Oui, monsieur, je les ramasse... pour les montrer à mon ami Bouffi... pour qu'il voie.... pour qu'il sache bien comment vous vous conduisez avec ses amis... Ah! saprédié!... nous verrons.
Le grand lion est parti avec les morceaux de sa canne. Horace le regarde aller en riant. Puis il dit à Tirebourg, qui est resté consterné pendant la scène précédente :
— Il s'en va furieux .. je m'en moque. J ai bien fait de casser sa canne, n'est-ce pas, papa Tirebourg?
— Oh! non, monsieur! oh ! non, je ne vous approuve pas!... Casser la canne d'un ami intime de M Bouffi de Nogent... je n'aurais jamais osé faire cela, moi!
— Vous VOUS seriez laissé donner de la canne sur le dos, vous...
— Monsieur!.,.
— Oli! vous êtes un vieux capon! je le sais!... Mais je ne me repens pas de ce que j'ai fait; au contraire, j'en suis enchante. Il y a longtemps que ce M. Floquart me déplaisait... Je vous gage bien qu'il ne i'era plus tant de bruit avec ses pieds dans nos bureaux.
— Un ami tout particulier de M. le banquier!...
— Tant pis pour M. le banquier. En général, je crois qu'il ne choisit pas très-bien ses amis... et puis celui-
Horace achève entre ses dents :
— Je ne sais pas ce que M. Bouffi tripote avec lui.... mais tout cela ne me semble pas bien clair... et il y a ici des comptes où l'on fait passer au débit du client des profits et pertes où l'on ne comprend goutte, et dans lesquels on ne fait jamais figurer les bénéfices. Décidément, si j'avais des fonds à placer, je crois que je ne les mettrais pas chez M. Bouffi de... je ne sais quel Nogent.
DEPART POUR r.A CAMPAGiNi:
On élait arrivé à la fin de mai, le temps était superbe, et M. Bouffi dit à sa femme :
— Ma chère Hortense, j'ai arrangé pour demain notre partie de campagne, notre visite à la propriété de M. Duvalloir. Je sais que tu n'aimes pas aller en chemin de ter; d'ailleurs le chemin de fer nous laisserait encore à une lieue de Montagny. J'ai retenu chez mon carrossier sa plus vaste calèche, dans laquelle on tient six fort à l'aise, et, au besoin, quelqu'un peut encore se mettre près du cocher.
— Eh! mon Dieu! monsieur, qui emmenez-vous donc avec nous qu'il faille tant de places?
— Mais d'abord Biirgrave et sa femme.
— Ah! quel ennui! voilà des compagnons de voyage bien amusants!...
— Ma chère amie, j'ai une affaire au ministère de
l'intérieur, qui se trouve justement dans la division dont j
le frère de Biirgrave est chef. Vous devriez savoir que je l
n'agis jamais sans raison. Après tout, madame Bur- \
grave est ridicule, cela vous amusera; et puis, pour j
toutes les dépenses de la journée, il est bien entendu ]
que chaque homme en payera sa part. \
— Un pique-nique!... ahl fi!... que c'est mauvais ! genre!... \
— Madame, si on se rendait chez moi, il est bien cer- ~ tain que personne ne payerait ; mais ceci est un voyage | à frais communs. Ensuite, nous aurons Coquelet et sa ; femme.
— Ah! j'en étais sûre! vous avez pris ces gens-là en amitié... vous ne pouvez plus vous passer d'eux! '
— Gest-à-dire que c'est Coquelet qui ne peut plus se | passer de moi... et cela m'arrange; je le dirige dans { l'emploi de ses fonds... et puis il est possible qu'il ] achète la propriété de M. Duvalloir. }
— Mais je croyais que c'était vous, monsieur, qui J aviez l'intention de l'acheter. \
M. Bouffi ne répond pas à celte réflexion de sa femme j et continue :
— Ensuite, comme nous pouvons encore emmener .; un cavalier...
— Ah! je devine... votre cher ami Floquart sans ; doute. '
— Non, madame, non... je n'emmène point Flo- ' quart... depuis quelques jours il me fait la mine... il i me bat froid !... ma foi, je le laisse. j
— Et par quel hasard ce refroidissement entre deux ' amis si intimes? !
— Ah! c'est à cause d'une scène qu'il a eue, il y a ;
peu lie jours, avec mon nouveau coiiuiiis, Horace Berniont. Floquarl voulait absolument que je misse ce jeune homme à la porte.
— Renvoyer ce jeune Horace, et pourquoi donc cela? Il est fort bien, fort convenable, ce jeune homme... A quel propos M. Floquart prétend -il faire chasser vos employés?
— • C'est que mon nouveau commis a une très-mauvaise tête... et Floquart, qui est quelquefois trop sans façon, lui aura parlé d'une manière un peu leste. Cependant M. Tirebourg m'a assuré que c'était Horace qui avait tort.
— Tirebourg !... est-ce que vous devez vous en rapporter à ce vieux grognon !... Enfin, cette scène...
— Floquart ayant tapé avec sa canne sur le bureau de mon jeune teneur de livres, celui-ci s'est emparé de la canne et l'a cassée en plusieurs morceaux.
— Ha bien fait! il a très-bien fait!... cela apprendra à votre Floquart à être plus poli.
— Ha bien fait!... non, il n'a pas bien fait... il a eu tort, au contraire... on ne doit pas se permettre de tels emportements avec les personnes qui viennent chez moi. Floquart est venu me trouver le soir même; il était furieux... il m'a montré les morceaux de sa canne... il voulait que je misse immédiatement mon nouveau commis à la porte. Je lui ai dit : « Mon cher, ce jeune Horace travaille parfaitement... il fait en quelques heures ce que mes autres employés font à peine en une journée... il calcule très-bien, il écrit l'anglais comme le français. Je ne trouverais pas facilement quelqu'un qui en fasse autant que lui... surtout pour les appointem.ents que je lui donne... Par conséquent, je ne veux
pas le renvoyer... D'ailleurs, c'est encore un enfant, qui agit sans réflexion ! Mais je lui dirai de vous laire des excuses... »Floquart se calma un peu en disant : «Alors, qu'il me fasse des excuses! » Le lendemain, j'allai trouver mon nouvel employé, je lui dis : « Yous avez commis une action très-blâmable en cassant la canne de M. Floquart, vous lui devez des excuses; je compte que vous lui en ferez. » Savez- vous ce que le jeune Horace m'a répondu, madame'?
— Achevez, monsieur, achevez, de grâce!
— Il m'a répondu : « Bien loin de faire des excuses à ce M. Floquart, je recommencerais ce que j'ai fait, s'il me parlait avec la même insolence; mais si ce monsieur se trouve offensé, si c'est une réparation qu'il veut, dites-lui que je suis tout prêt à lui rendre raison au pistolet ou à l'épée : qu'il choisisse l'arme qu'il voudra, et je suis son homme. »
— Très-bien répondu!.. . ce jeune Horace est brave? ah! jaime cela, moi !
— Eh! madame! vous aimez cela!... voilà bien les femmes , qui s'enthousiasment pour tout ce qui a l'air chevaleresque... Comme ce serait joli de se battre pour une canne cassée !
— On s'est souvent battu pour moins que cela, monsieur !
— J'ai rapporté à Floquart la réponse de mon jeune commis, en lâchant de lui faire comprendre que c'était un braque, une mauvaise tète ! et que tout cela ne méritait pas qu'il s'en occupât davantage... Là-dessus Floquart m'a quitté, et, comme je vous le disais tout à l'heure, depuis cette affaire il vient beaucoup moins... je lui ai cependant enseigné un chemin... En passant par
la cour, il peut venir à mon cabinet sans passer par les bureaux.
— Et il n'aura pas peur que ce jeune Horace, avec lequel il ne veut pas se battre, le regarde encore de travers... ah! ah: voilà bien ces hommes qui font tant de bruit!... tant d'embarras... et qui reculent dans l'occasion!... Mais enfin, revenons à la partie de campagne; il vous reste encore une place, il me semble...
— Oui, une place d'homme... nous serions alors quatre pour payer : ce serait plus commode... chacun son quart. J'avais proposé à M. Duvalloir de venir avec nous, je pensais qu'il serait bien aise de faire voir luimême sa propriété, mais il a refusé, il a prétexté des aflaires'.... Je crois qu'il a pris son domaine en aversion. Quand on lui propose d'y aller avec lui, il ne veut jamais! Je cherche... A qui diable pourrais-je proposer d'èlre de cette partie ?. .. Si je le disais à M. de Nerval ou à Beaupré...
— Ah! monsieur, de grâce!... Des hommes bêtes comme des oies. . . c'est déjà bien assez de la société que vous avez choisie.
— Si je le proposais à M. Grangeville?.,.
— Pour qu'il joue au bilboquet tout le long de la roule . . .
— Ou bien à Bichonneau?...
— Ah! si vous voulez payer sa part, alors il acceptera...
— jSon pas, vraiment.. . Ah ! pardieu! nous cherchons, et je ne songeais pas à celui qui accepte toutes les parlies qu'on lui propose.. . Grébois ! voilà notre affaire!
Madame Bouifi affecte un air contrarié en répondant:
— Ah !... M. Grébois... pour qu'on dise encore qu'il
vient parloiit avec nous... qu'il est mon sigislté !...
— Bon ! bon ! il est bien question de ces niaiserieslà... Oui, oui, Grébois : il est aimable, lui; au moins, tu auras quelqu'un pour causer. Je vais lui écrire tout de suite un mot... je suis sûr qu'il acceptera.
M. Boufll quitte sa femme, qui se4it :
— Je savais bien qu'il arriverait à M, Grébois!... d'abord j'aurais refusé tous les autres... mais je me serais bien gardée de le lui proposer.
Le lendemain, sur les neuf heures du matin, une superbe calèche est devant la porte du banquier, car c'est chez lui qu'on doit se réunir. Le rendez vous est pour neuf heures précises, mais au quart personne n'est encore arrivé. C'est M. Grébois qui se présente le premier avec son domestique, qui est porteur d'une caisse en bois blanc que l'ex-avoué fait placer dans un des coffres de la voiture.
— Vo-là toujours Grébois, dit M. Bouffi.
— Est-ce que je suis en retard? demande ce monsieur en saluant respectueusement la belle Hortense.
— Non, vraiment, et vous êtes le premier.
— Il est pourtant neuf heures vingt, dit M. Bouffi; vous verrez que ces dames se feront attendre...
— Moi, messieurs, Afoiis voyez que je suis prête.
— Et vous avez une toilette charmante, madame.
— Oh! toilette de campagne... tout ce qu'il y a de plus simple.
— Je crois que nous aurons une journée superbe.
— C'est pour cela qu'il serait dommage de partir ti'rd.
— Est-ce loin, ce village de Montagny?
Mais, à douze bonnes lieues d'ici... il nous faudra au moins trois heures...
— Que les chevaux ne feront pas tout d'une traite. . .
— Nous nous arrêterons en route pour déjeuner...
— Ah! voihi M. et madame Coquelet.
Le couple Coquelet, qui n'a déjà plus l'air d'être dans la lune de miel, arrive en toilette d'été. Monsieur s'est mis en planteur, pantalon et paletot de piqué blanc, chapeau panama, petite cravate de soie, nouée à la Colin. Mais comme ce monsieur est foi t laid et qu'il n'a pas d'élégance dans la tournure, il porte si mal son costume qu'il a 1 air d'un garçun meunier. Madame, qui est assez iienlille, est fraîche et rose avec son chapeau de paille d'Italie et sa robe fond blanc, semée de petits bouquets de violettes.
— Nous voici un peu en retard ; c'est la faute de ma femme, dit M, Coquelet; elle n'en finit pas à sa toilette... Quand donc les femmes sauront-elles s"habiller aussi vite (jue les hommes !
— Quand elles porteront des culottes probablement ! répond la jeune femme d'un air moqueur e' en allant embrasser madame Bouffi. N'est-ce pas, madame, que ces messieurs sont ridicules de vouloir que nous nous habillions aussi vite qu'eux?... Est-ce que notre toilette n'e.xige pas cent fois plus de soins?... Est-ce que la coiffure seule ne demande pas beaucoup de temps?... Tandis que les hommes, quelle différence !... Ils n'ont pas besoin de rien mettre sur leur tête, ils sont toujours coiffés !...
— Ah! nous sommes toujours coiffés!... Eh bien! elle est aimable, ma femme!... Qu'en dites-vous, messieurs?... Euphrasie, faites donc attention à mieux tourner vos phrases!
- Qu'est-ce que c'est, monsieur? tâchez donc de ne
2i LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS |
point entendre de travers, vous !.. Vous direz moins de | bêtises ! |
— Décidément, ils ne sont plus dans la lune de miel ! murmure M. Grébois en regardant la superbe Hortense. ■
— Qu'est-ce que vous avez dans ce petit paquet que vous tenez avec tant de soin sous votre bras, Coquelet?
— Ça... oh!... c'est quelque chose de bon... de déli- <;ieux... G'esi que je suis un homme de précaution, moi! :
— Je gage que ce sont des macarons... des biscuits, ' dit madame Bouffi. i
— Non, belle dame, ce sont des cigares première j qualité... Lo)idres, Panatellas... tout ce qu'il y a de j meilleur ! i
— Gomme celte précaution est aimable pour nous! j dit la jeune femme; ces messieurs viennent avec nous j pour fumer! Ils pensent d'avance à fumer! Ils ont peur j que les munitionsleur manquent!... Que deviendraient- j ils s'ils n'avaient pas de quoi fumer?... Ils se trouve- ' raient mal, ils mourraient d'ennui à côté de nous... Oh! le tabac!... le tabac !... Il faudra nppeler ce siècle-ci le siècle du tabac; n'est-ce pas, madame? i
— Apprenez, ma chère amie, que les hommes ont toujours fumé ! dit M. Goquelet avec impatience.
— Pas les Français... oh! pas les Français! Ils laissaient cela aux Allemands, aux Flamands, aux Hollan- i dais !.. . mais aujourd'hui ils luttent avec eux... c'est à j qui crachera le plus!... Ah! ah! ah! quel joli passe- | temps... i
— Ma belle dame, dit le banquier, quand vous avez f épousé Coquelet, est-ce qu'il vous a dit qu'il ne fumait | ■pas ? il
— Je ne le lui avais pas demandé !. .. Je croyais, moi, ([u'il lui suffirait de voir que cela me déplaisait pour ne point fumer... et dans les premiers jours de notre mariage... oh! il ne fumait pas... ou, du moins il se caihaii pour le faire -, mais maintenant!... monsieur ne se gêne plus, et cela devient une fureur!... Il fume le matin, dans la journée, après-midi, le soir... enfin, ne veut-il pas à présent fumer dans son lit!...
— Dans son lit? ah!... c'est trop !
— Moi, je dis que c'est une maladie. . que cela doit s'appeler la pipomachie !... la fumomachie!... et que les médecins devraient chercher un remî^de à cela comme aux autres maladies !
Pendant que sa femme parle, M. Coquelet s'est promené avec impatience dans le salon ; lorsqu'elle a fini, il s'approche d'elle et lui dit à l'oreille :
— Plus lu le plaindras de ce que je fume, et plus je fumerai !
— C'est bon, je sais bien ce que je ferai, alors ! Pour mettre fin à cette conversation, qui prend un ton
d'aigreur très-prononcé entre les deux époux, M. Bouffi s'écrie ;
— Nous n'attendons plus que M. et madame Burgrave ! Il est dix heures moins le quart, ils m'avaient prorais d'être ici à neuf!
— Oh! madame Burgrave se fait toujours attendre!
— C'est qu'elle veut se faire belle, et cela doit lui demander beaucoup de temps.
— Et c'est du temps de perdu !
— Ah ! messieurs, que vous êtes méchants! ... Si les femmes prennent tant de soins, n'est ce pas pour vous plaire?