‹ La prairie aux coquelicotsChapitre 15 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

que temps, je veux qu'il m'aiiue encore davantage.

— Que leias-lu donc pour cela, mon ami?

— Ahî c'est mon secret, ma tante. Holà, Jacquet, conduisez-moi ; nous allons nous rendre à la cave.

— Voilà, notre n.aîlre, voilà; j'allume mon bougeoir,

— Jacquet, réjouissez-vous, ^non ami; M. Coquelet et son épouse vont venir passer quelque temps à la campagne de M. Bouffi, qui donne une t'èle.

— M. Cûculet!... ce til-là qui a pincé le postérieur à not' femme?

— Justement.

— Ali! bien, qu'il y revienne encore... que je le voie seulement tourner autour de Jeannette, et je lui flanque f mon pied où il aime tant mettre sa main.

DANS UNE ALLKE

Pendant le temps qui s'écoule encore avant la fête, Oswald, ainsi qu'il l'espérait, est envoyé plusieurs fois à la maison de campagne, où Ion fait de grands préparatifs pour les trois jours que l'on veut consacrer aux plaisirs. La belle lloriense ne s'occupe que des toilettes qu'elle fera ces jours-là, mais c'est déjà une assez grande occupation; et mademoiselle Julie, la femme de chambre, est cbargée de donner de nombreuses commissions au petit neveu, qui doit sans cesse passer chez la couturière, la modiste, le coilTeur et le parfumeur. Aussi est-ce à peine si Oswald a le temps de venir voir Virginie, car mademoiselle Julie, qui sait toujours tout ce qu'on fait et qui épie les moindres démarches du petit neveu, qu'elle ne trouve pas assez aimable avec elle, n'a pas manqué de dire à sa maîtresse où Oswald ijassait son temps dès qu'il pouvait s'échapper de la

maison, o.l, lorsque celui-ci revient, inailauie Boul'fi lui \ dit : — Vous venez de lu propriété de M. Duvalloir'/ i

— Oui, ma tante. j

— Ce M. Horace Borniont rocci![)e donc toujours? |

— Oui, avec sa sœur et madame Kennecarl, sa tante, j

— Mais comment se fait-il que M. Duvalloir ait ins- î (allé ces gens-là chez lui? ;

— C'est que M. Duvalloir a beaucoup d'amitié pour... j ces yersonnes-là.

— Il ne veut donc plus la vendre, sa propriété? On i dit qu'il a fait retirer l'écriteau. j

— C'est vrai, ma tante, et le concierge a l'ordre de ne plus la faire voir à personne.

— Cependant, ce n'est pas votre ami Horace qui achètera cette maison,., car il n'a pas le sou, je crois, votre ami?

— Non, il n'a rien.

— Et vous, vous êtes amoureux de sa sœur et vous êtes assez bête pour vouloir l'épouser?

— Oh ! oui, ma tante.

— Mais voire oncle ne consenlira jamais à ce mariage, et il aura raison, je l'approuve; et si vous cou- Iracliez celte union sans sa permission, il vous abandon- j nerait, il ne ferait plus rien pour vous.

Oswakl aurait pu demander à madame Bouffi si c'était faire beaucoup pour Inique de lavoir pour commis et de ne point lui allouer d'appointements; mais il se conlenla d'aller rapporter à Horace la conversation qu'il avait eue avec sa tante, et Horace le consola en lui disant : — Sois tranquille, j'en sais plus lorig que ta tante ne croit, et je lui ferai changer de langage.

Le jour de la Sainte-Hélène est venu; dans la mati-

liée, le baïKjiiier arriviî avec son neveu dans sa cal(''che qui est remplie de carions, de paquets, de boites et autres objets pour madame; une autre voilure les suit : celle-là a|)parlient à la précieuse maison Polel et Chabot ; elle contient, outre tout ce qui consliluo plusieurs excellents repas, les marmitons qui doivent les veiller et les servir. De sa fenêtre, Horace se donne le plaisir de voir arriver tout cela; il se dit : — Aujourd'hui on n'ira pas bêcher dans la prairie, on a beaucoup trop affaire pour cela; il n'est pas même probable qu'on y aille demain, ni après-demain; au surplus, je veillerai.

Sur les deux heures de l'après midi, des équipages, des remises commencent à amener du monde à la villa du banquier. Ceux qui sont venus en chemin de fer ont pris ensuite le premier véhicule venu pour se faire conduire jusqu'à .Montagny. Il y a même quelques personnes qui ont fait le trajet à pied, tentées par le beau temps et l'aspect ravissant de la campagne. Mais la chaleur est exlrême, et ceux qui ont entrepris celte promenade arrivent en nage et Irès-faligués.

De ce nombre sont M. et madame Burgrave. Madame, qui s'est fait accompagner de sa bonne qui porte plusieurs chapeaux et des robes de rechange, a élé séduite par l'aspect des bois touffus, des sites ravissants qui entourent Ermenonville; ensuite M. Bichonneau, qui est au nombre des invités à la fête^ se trouve dans II- même wagon que les Burgrave ; le monsieur Pique-Assiette, qui, depuis quelque temps, n'en trouve plus à piquer autant qu'il le désirerait, s'est avisé de faire des yeux tendres à la trop sentimentale Rosalvina, dans l'espérance de se faire ouvrir sa salle à manger. Avec une coquette sur le retour, un tel moyen est infaillible. Madame Burgrave,

enchanlée des prunelles de M. Bichonneau, est sur-le- 'i

champ de son avis, lorsque, en descendant de wagon, ce \

monsieur, qui cherche toujours à ne point dépenser t

d'argent, s'écrie : — Oh! la helle campagne !... comme i

on doit êlre lieureux de se promener là-dedans! Il n'y a, |

dit -on, que pour trois petits quarts d'heure de marche !

d'ici à Monfagny, je ferai ce chemin à pied, c'est bien !

plus agréable que d'aller dans ces espèces de coucous î

qu'on nous propose et qui doivent secouer horribleinent. j

— iM. Bichoniieau a bien raison ! s'écrie Rosalvina, ;

celte roule est une pro-menade délicieuse, faisons-la à I

pied; voulez-vous, Ernest? !

Ernest fait tout ce qu'on veut, c'est l'homme du monde !

le plus débonnaire. I! n'y a que la bonne qtii fait une '

grosse moue, parce qu'avec ses trois carions cela ne lui i

sourit pas d'aller à pied. Mais madame lui dit de donner i

un des cartons à son mari, qui le portera au bout de sa i

canne; puis elle prend le bras de M. Bichonneau et s'ap- ■

puie tellement dessus, que celui-ci en est presque à re- -

grelter de ne point avoir pris la voiture, d'aulant plus il

que la chaleur est grande et que le bras de cette dame ;i

vaut trois degrés de plus. '

La bonne ne cesse de murmurer : — Ah! que c'est \

loin !.. ah ! qu'il fait chaud!... f

M. Burgrave, qui tient sur son épaule sa canne après |

laquelle se balance un carton, répond : — Oui, il fait |

chaud, et à la longue les cartons sont plus lourds qu'on I ne croir.iit.

Bichonneau, dont le front ruisselle, parce que cette dame qui est à son bras se fait presque porter, tant elle met de laisser-aller dans sa démarche, s'écrie de temps à autre : — Si nous nous arrêtions un moment?

— Seriez-vous faliiriié, monsieur Biclionneau? dit madame Burgravc d'un air étonné, et Biclionneau s'empresse de répondre : — Non, belle dame, bien au con- Irairo; seulement je trouvais ce site si joli, je désirais l'admirer un peu...

Alors on s'arrête; la bonne s'assied sur l'herbe; W. Burgrave change sa canne d'épaule, et Biclionneau soufde comme un bœuf; il essaie de se dégager en laissant tomber son bras, mais c'est en vain, sa dame le tient toujours et ne le lâche pas.

— Comment se fail-i! que ce carton soit si lourd, s'il n'y a que des robes dedans? murmure M. Burgrave, et la bonne répond : — Pardi ! c'est qu'il y a aussi ûes pots de cosmétiques, des flacons d'odeurs, des pommades de toutes les façons.

— On ne vous demande pas tout cela! s'écrie Rosalvina en lançant un regard foudroyant à sa bonne; et elle force Biclionneau à se remetire en roule.

Enfin cette société est arrivée à la prairie; mais, au lieu de se diriger vers la maison achetée par le banquier, elle se rend à la propriété de M. Duvalloir. Car M. Bouffi a bien dit qu'il avait acheté à Montogny la Prairie aux Coquelicots; mais les Burgrave sont persuadés que cetle prairie dépend de l'élégante demeure où ils ont couché.

La grille de la Maison aux Sycomores étant presque toujours ouverte dans la journée, la société entre dans la cour et se dispose déjà à pénétrer dans la maison. Bichonneau, qui n'est pas encore venu à Montagny, ne cesse de s'écrier : — Belle maison... superbe propriété... de magnifiques treilles... il doit y avoir ici de bien bons fruits...

— Il y a de loul, et en abondance, dit Rosalvina. Quand nous y sotnines venus, il n'y avait que les cerises et les groseilles de mûres; mais maintenant l'abricot doit donner...

— Oh! l'abricot! j'ai un grand faible pour l'abricot, surtout bien mûr...

Bichonnoau accompagne ces mots d'un regard qui leur donne beaucoup d'à propos, et madame Burgrave lui donne de son coude dans les cùles.

Mais, au moment de monter le petit perron qui mène au vestibule, la compagnie est arrêtée par le concierge, qui arrive d'un air furibond avec son râteau qu'il brandit en l'air en criant : — Eb ben! où donc que vous allez comme ça, s'il vous plaît '? je vous trouve encore sans gêne d'enirer sans rien dire.

— Comment! où nous allons? dit Burgrave, mais nous sommes des invités, nous sommes de la fête.

— Vous ne nous reconnaissez donc pas ? dit Rosalvina; nous avons cependant couché ici quand nous y sommes venus.

— Oh ! que si fait ! je vous reconnais ben, c'est vous, marJame, qui prétendez qu'il y a des serpents dans le jardin.

— Mais oui... j'en ai presque vu. . .

— El pourquoi que vous venez donc ici... et avec des cartons?... Est-ce que vous croyez par hasard qu'on va encore vous y coucher?... mais non... pas de ça, Lisette! Ah ! c'est dommage que le Coculet ne soit pas avec vous, je lui aurais ratissé le dos avec ma bêche.

— Ah! ci, mais, voilà un concierge qui nous accueille bien drôlement, murmuro Bicbonneau. Est-ce que c'est dans le programme de la fêle ?

Tenez, mon'; ■■nr Boiifti, voici le tieisJu fresoi (page 291),

— Conduisez-nous à voiro maître, M. Bouffi, dit Rosalvina d'un Ion impérieux, et nous verrons s'il vous autorise à recevoir ainsi ses invites.

— M. Boiiffï, mon maître ! je n'ai de maîtres ici que M. Horace Bermont, sa sœur et sa tante, et ils ne donnent pas de fête du tout.

— Qu est-ce cela signifie? Est-ce que M. Boulfi de Nogent n'a pas aclieté celle propriété ?

Jacquet se met à rire aux éclats, en disant : — Ah '• vous avez cru que ce monsieur... qui a été incommodé, avait acheté celle maison... mais non... c'est l'autre... celle à côté, à gauche, <|u'il a achetée.

— Il se pourrait I... Oh 1 alors, il y a erreur, car c'est chez lui que nous allons; mais je ne comprends pas pourquoi il n'a pas donné la préféience à celle maison qai est plus belle que Tautre. Allons, messieurs, remettons-nous en marche.

La bonne, qui s'était assise sur un des cartons, s'écrie : — ■ Cnnnnenl! nous ne sommes pas encore arrivés! eh ben ! c'est amusant.

— Oh 1 vous n'irez pas loin, dit Jacquet, c'est ici à côté.

La compagnie sort de la cour, sans remercier le concierge; mais Bichonneau dit tout bas à Piosalvina : — Ce jardinier a parlé d'un cocu laid ?

— En effet, je l'ai remarqué.

— Pour qui donc disait-il cela?

— Je ne sais... je vous jure que je ne le sais pas !... Ah ! allendez, il y avait les Coquelet avec nous, c'est ce nom-là qu'il aura voulu dire.

— Vous croyez... c'est dommage !

— Comment, c'est dommage... pourquoi?

tA' PftAIRIE AUX COQUELICOTS 227

— Parce que... j'avais une aulre idée.

— Taisez-vous!... vous ê!es un profond scélérat... si Burgrave vous entendait, il me percerait de son revolver.

— Est-ce qu'il en a un sur lui?

— n en a acheté un, mais il ne l'emporte jamais. On arrive devant la maison qui appartient au bantjuier.

La t;rille est aussi ouverte.

— Celle fois, c'est ici, dil Bargrave.

— En êles-vous sûr, Ernest? Prenez gardi', j ai peur de voir encore arriver un jardinier avec son râteau.

— Je vous répî'te que nous y sommes; je vois là-bas M. Grangeville qui joue au bilboquet.

— Oui, oui... je vois en effet beaucoup de personnes de connaissance.

Le banquier ne tarde pas à venir lui-même au-devant de son monde qu'il introduit dans 1 1 maison. Madame Burgrave s'empresse de lui dire : — Nous venons de la propriété de M. Duvalloir; nous pensions que c'était celle-là que vous aviez achetée. Pourquoi donc avez vous préféré celle-ci? il me semble que l'autre est plus belle, plus grande...

— Madame, répond Boufli en cachant son dépit sous un air aimable, il me semble, à moi, que vous ne pouvez pas encore savoir si cette propriété ne vaut pas l'autre, car vous arrivez, et vous ne la connaissez pas.

— Oh! c'est égal, on voit bien tout de suite; d'abord l'entrée... et puis, là-bas, le salon est deux fois grand comme ici.

— Quelle grue que cette femme! murmure le banquier ea se tournant vers son ami Grébois qci sourit.

— Par exemple, dit Bichonneau, il y a là bas un con-

cierge qui est bien peu honnèle; il nous a reçus en nous menaçant de son râteau ; j'ai cru qu'il allait tous nous ratisser...

Madame Bouffi éclate de rire.

— Cela vous apprendra à vouloir aller dans l'autre maison, repi'end le banquier qui se penche vers Biclionneau et lui dit à l'oreille : — Mon cher ami, allez visiter mes jardins, mon petit bois, vous verrez comme tout cela est joli-, et celle délicieuse prairie qui est devant ma maison, lavez-vous remarquée?

— Une prairie verte?

— Il me semble que les prairies n'ont pas d'autre couleur.

— Oui, oui, je l'ai admirée... Dieu! quelle belle prairie!...

— Elle vaut à elle seule toute la propriété voisine... Mais madame Burgrave ne comprend pas cela... elle parle... parle... sans savoir ce qti'elle dil, la plupart du temps; j'aime à croire que vous citerez ma prairie quand on parlera de jolies campagnes.

— Je n'aurai qu'elle dans la bouche, et ce sera justice. Quelle ravissante prairie!

L'arrivée de nouveaux invités change celle conversation . M. Durcliamp descend de sa voiture avec sa femme qui semble encore plus jolie qu'à 1 ordinaire, ce qui fait faire une grimace à la belle Hortense; un grand jeune homme, très joli garçun, les accompagne: c'est un cousin de madame Durcham[), que l'on appelle Arthur Désiley.

— Madame Durchamp a maintenant presque toujours son cousin avec elle, dit G rébois d'un air malicieux.

— C'est son Arthur, dit M. Grangeville en remettant son bilboquet dans sa poche.

— En effet, je crois que vous avez raison et que c'est son Arthur. Mais, ce qui me surprend, c'est que Durchamp, qui est fort jaloux de sa femme, traîne ainsi le cousin à la remorque.

— Il y a des maris qui trouvent que les cousins ne comptent pas. Beati pauperes spiritxi ! Il paraît qMC Durcliamp est du nombre.

On annonce M. et madame Coquelet, et Bichonneau murmure : — Le concierge d'à côté prononce bien mal ie nom de ce monsieur.

D'aiities invités arrivent ensuite. Bientôt il y a foule dans la villa du banquier, et, après s'être rafraîchi et avoir réparé le désordre qu'un voyage de douze lieues apporte toujours dans les coiffures et les toilettes, on se répand dans les jardins, dans les salons. Les personnes qui savent vivre admirent tout et font compliment à Bouffi sur son acquisition, tandis que madame Burgrave ne cesse pas de répéter : — Oh! si vous connaissiez la propriété d'à côté, c'est bien autre chose!... La maison, les jardins, le parc, c'est cela qui est admirable! c'est dix fois plus grand qu'ici... il n'y a pas de comparaison à établir. Moi, j'aurais acheté l'autre propriété; je ne sais pas ce que celle-ci lui a coûté, mais j'aurais acheté l'autre.

Oswald est à la fête; mais, pour lui. la plus belle fête serait d être près de Virginie, et c'est à peine s'il a trouvé un moment pour s'échapper et aller voir ses bons amis; car, à chaque instant, son oncle et sa tante l'appellent et ont des ordres à lui donner; de plus. M. Bouffi lui a dit en arrivant : — Si vous mettez les pieds dans la maison à côté, si vous allez voir cet impertinent qui loge là avec sa famille, je vous préviens que je vous mets sur-lechamp à la porte de chez moi et de mes bureaux.

Celte défense n'a point empêché le petit neveu d'aller à la Maison aux Sycomores et de prendre encore plus d'j j)laisir à se trouver avec Horace et sa sœur : effet immanqualde du fniit défendu.

Celle première journée de la fête est consacrée presque entièrement aux promenades et aux jeux champêtres tels que balançoire, aibalèles, chevaux de bois, car le banquier a réuni dans son jardin Ions ces divertissements. Rosalvina, en voulant tirer de l'ai'c, envoie sa flèche dans le postérieur de M. Grangoville qui, cependant, se tenait à l'écart pour jouer au bilboquet; ce monsieur pousse un cri aigu en demandant si on le prend pour un faisan. On s'empressû d'aller retirer le dard qui a percé le pantalon et le caleçon et n'a fait ensuite qu'une légère piqûre. Ce qui n'empêche point M. Grange^'ille d'être fort irrité contre madame Burgrave qui ne cesse de lui répéter qu'elle ne visait pas là. Pendant que sa femme tire de l'arc, Burgrave est allé cà la salle de billard' mais il en sort désolé, parce que le billard n'a point de blouses, et il court dire à M. Bouffi : — Ou vous a trompé; vous croyez avoir un billard, on vous a vendu une table cà lapis... sans blouses.

— On ne m'a pas trompé, lui répond le banquier. C'est un billard ta la mode, je l'ai voulu ainsi,

— Elle est jolie, votre mode. Alors, en fait de billard, me voilà réduit à jouer au bézigue.

— Carambolez, mon cher, carambolez... faites des efl'ets de queue...

— Je n'en ai jamais su faire... Ce n'est pas à mon âge que je commencerai.

Sur les sept heures, un dîner splendide, et dans lequel on reconnaît le talent culinaire de la maison Polel et

Clialiot, est snrvi à la société sous uno vaste tente (kessée à cet elTel dans le jardin et ornée avec goût de guirlandes de fleurs et de feuillages. La clialeur excessive de la journée angnienie le plaisir que l'on éprouve à diner au grand air; aussi le repas se prolonge-t-il fort longtemps On porlo plusieurs toasts, et naturellement celui de la Sainte Hélène.

— Miis, dit Rosalvina, puisque madame Bouffi se nomme Hurtcnse, pourquoi la fèle-t-on h la Sainte -Hélène?

— Quand on a plusieurs noms, dit Gréboi?, on choisit celui qu'où veut pour sa fêle.

— Moi, dit M. Coquelet, j'ai connu une dame qui avait pour prénoms : Marie. Madeleine, Adélaïle, Victoire, et elle se faisait fêler tous ces noms-là.

— C'est assez adroit.

— Moi, reprend madame Burgrave, je préfère Ilortense à Hélène, c'est plus gracieux. Pourquoi avoir choisi Hélène?

— Ce doit être à cause de Ménélas, murmure M. Grangeville. Et Rosalvina, qui n'est pas forte sur l'histoire grec(}ue, répond : — Ah!... c'était son parrain, sans doute.

Sur les dix heures on quille latente pour rentrer dans la maison où des tables de jeu sont préparées; les hommes font le whist ou la bouillotte; les dames se permellent un petit lansquenet; il y a bien quelques-unes de ces dames qui ne seraient pas fâchées d'aller se promener dans le jardin, d admirer les étoiles qui brillent au firmament en s'appuyant sur le bras d'un galant cavalier; mais, tout le monde étant réuni dans le salon en ce moment, la moindre absence serait remarquée et

commentée, il fiiut donc faire de nécessité vertu, mais i plusieurs regards se croisent de ces messieurs à ces ! /lames et semblent se dire : — Ce n'est que [)artie re- jj mise. j

A une heure du matin, les dames se retirent dans les 11 chambres préparées pour les recevoir, et les liommes j( dans le jardin, sous des lentes, où des coucbelles sont ' dressées pour eux. Rosalvina ne se décide qu'avec regret à gagner sa chaudjre, elle s'écrie : — C'est bien plus gentil de coucher sous une tente, on doit se croire ^ans un champ... je demanderai une tente pour demain

LES ANES. — LES COQUELICOTS AGCUSATEUn.-

Oswald, que l'amour éveille de bonne heure, quitte la maison de sou oncle où tout le monde dort encore et va raconter à ses jeunes amis tous les détails de la fête de la veille.

— Et aujourd'hui, que fera-t-on? demande Horace.

— Aujourd'hui, après le déjeuner, il y a une grande promenade à âne jusqu'à Ermenonville, où l'on veut visiter le tombeau de Jean-Jacques. Mon oncle a déjà retenu tous les ânes du pays.

— Comme cela fera plaisir à Jean- Jacques de voir tous ces ânes venir le visiter!

— Ah! comme son touibeau est dans une île, je présume qu'on ne mettra pas les ânes dans le bateau.

— Ce n'est pas sûr. Je gage qu'il en passera plus d'un; et le soir?

— Le soir, concert, puis feu d'artifice, tiré dans le

ardin; ensuito, jeu pour finir, car il y a de ces messieurs qui disent : Sans jouer, peut-on vivre un jour?...

— Mon frère, tu me mèneras dans la prairie voir le fou d'artifice?

— Oui, vraiment, nous pouvons nous y promener tout à noire aise, le Bouffi ne viendra pas nous déranger; mais je veux aussi voir passer la cavalcade à âne; à quelle heure doit-elle se mettre en marche?

— Les ânes sont retenus pour midi.

■ — Très-bien, nous guetterons le départ; Virginie, tu n'as jamais vu le cortège du bœuf gras, ceci t'en donnera une légère idée. Ce sera fort nombreux?

— Excepté M. Grangeville et madame Volmérange, tout le monde en sera.

— Toi aussi?

— Oli 1 non, il aurait fallu me payer aussi un âne; mon oncle n'a pas voulu faire pour moi celte dépense, et j'en suis enchanté. Je resterai avec vous, et je me flatte que la promenade durera longtemps.

— D'autant plus qu'avec des ânes il arrive toujours des accidents.

Oswald reloiirne chez son oncle. Les dormeurs commencent à s'éveiller. Déjà M. Coquelet fume, en marchant sur les talons de mademoiselle Julie, qui va et vient de la maison au jardin pour exécuter les différents ordres des dames; et, lorsqu'un de ces messieurs lui dit un mot égrillard, ne fait pas une mine sévère comme madame Jacquet, el ne donne point de soufflet quand on lui vole un baiser; ce qui prouve l'habitude du grand monde et les avantages de la civilisation.

Les dames descendent tard, parce qu'elles sont fatiguées du voyage de la veille. On ne déjeune qu'à onze

heures el demie, et on est encore à lahie lorsqu'une immense qiiaiitilé d'àiies eiilrenl dans la cour de la maison où l'un a beaucoup de peine à les faire tenir.

L'aspect des coursiers l'ail beaucoup rire la société, et, pour achever de Téiiayer, plusieurs des bucé| haies se meltent à braire et couimeucenl un concert qui devient tellement bruyant, que l'on est obligé de prier les âniers de faire sortir les ânes et de les garder dehors.

— On m'a assuré, dit M. Bouffi, que tous ces ânes étaient fort doux et faciles à conduire ; jo dis cela pour que ces dames soient sans crainte.

— Est-ce que l'on peut avoir peur sur un àne! s'écrie madam"! Coquelet.

— Eh! madame, ne vous y trompez pas, .dit Grébois, c'est une monture qui n'est pas IcM.'jours commode; il y en a de si lêtus. de si peureu.t... Quanta moi, je trouve qu'il est infiniment plus facile d'aller à cheval.

— Clieval ou âne, dit Rosalvina, je ne crains rien. Je suis si bonne écuyère, que je ferais dix lieues au galop, sans m'arrêter.

— Eh bien! mesdames, dit M. Grangeville, moi, qui ne suis pas de votre cavalcade, je parie que vous ne revenez pas ici sans qu'au moins deux personnes soient tombées...

Un hourra général s'élève contre la proposition de ce monsieur, et de tous côtés on s'écrie : — Ce n'est toujours pas moi qui iomberai..,

— Ni moi...

— Ni moi...

— Ni moi ..

— Enfin, qui est-ce qui tient le pari '!

— Le pari, dit Coquelet, écoulez donc! c'est sca-

breux... On peut bien répondre de soi, mais des :! autres... ?

— Eb bien! moi, je tiens le pari, dit Grébois, parce ! que je suis sur de ces messieurs, et j'ai confiance dans j le talent équestre de ces dames... j

— A!i ! bravo. Grébois! bravo! '\

— Voila un homme galant... ;

— El que parions-nous? \

— Ce que vous voudrez.

— Je ne veux pas être trop arabe, dit M. Grangeville. j Cinq napoléons, cela vous va-t-il7 \

L'ex-avoué lait une légère grimace, mais il n'ose plus j reculer et répond : — Cinq napoléons, c'est convenu. !

— Nous ferons en sorte de ne point vous faire per- j Are, dit Hortense. |

— Ah! belle dame, je voudrais être aussi sûr des i autres personnes que de vous. Mais madame Burgrave j me fait trembler avec ses bravades.... -1

— Mettez deux cavaliers à côté d'elle pour la retenir j en cas d'accident. jj

— Excellente idée., j'y songerai.

On se presse de déjeuner, on a bâte de monter à âne; •ces dames demandent des boussines pour fouetter leur bête, on leur donne à chacune une branche de lilas; puis elles choisissent leur monture. Madame Bouffi prend l'âne qui lui semble le plus doux; madame Durchamp veut le plus petit; Rosalvina le plus grand, Euphrasie le plus fort; enfin, toutes les dames ont fait leur choix et on les met eu selle. Pour commencer, madame Burgrave fait tourner la sienne et est heureusement retenue par M. Bichonneau.

— Cela ne compte pas, dit M. Grangeville en riant.

— Monsieur, s'écrie mailaïue Burgrave, ce n'est pas mu faute si mon âne est mal sellé, et si sa selle tourne l

— Aussi, madame, ai-je dit que cela ne complait pas; seulement, je vous conseille uiainlenant de vous assurer si voîre âne est bien sellé.

Les hommes ont pris ce qui rcsiait; les uns montent à poil, les autres avec une selle, puis toute la cavalcade se met en marche.

— Oh! la belle prairie! s'écrie madame D irciiamp, je ne Favais pas remarquée hier; elle est émaillée de coquelicots, la traversons-nous'?

— iNon, belle dame, ce n'est pas notre chemin, et d'ailleurs vos ânes n'y auraient pas le pied sûr. Il faut la côtoyer en suivant cette petite roule.

— ^sous allons passer devant la propriété de M. Duvalloir, dit Rosalvina, où nous avons été si bien reçus. Ah! Dieu! quelle belle habitalionl quel jardin!... un parc, un bassin, des grottes, c'est ravissant, c'est princier 1...

— J ai envie de piquer son àne avec une épingle, dit tout bas Boufli. Cette fennne là est vraiment insupportable et d'une bêlise atroce. Décidément, je rayerai elle et son mari de la liste de mes invités.

Puis le banquier, qui est resté en arrière, crie à son neveu : — Oswald ne quittez pas la maison; vous guetterez le piéton qui apporte les lettres, j'en attends une de Paris fort importante, vous me la donnerez aussitôt qu'elle arrivera.

Mais, au lieu de guetter le piéton, dès que la cavalcade est éloignée, Osv\'ald coui t chez les voisins. Horace et sa ^œur rient encore d'avoir vu passer la compagnie sur les ânes.

— Il y a de liicn bonnes lèle?, là-dedans, dil Horace. '] Entre autres, une dame qui avait une espèce de toque ( espagnole et qui tenait sa liuussme comme une lance.

— C'est madame Burgrave. ij

— Et puis à côté d'elle un gros monsieur qui avait 1 l'air bien malheureux sur son àne.

— C'est M. Biclionneau.

— Si tout ce ni(jiule-là revient sans qu'il y ait eu des j chutes, cela m'élonnera beaucoup. 1

— C'est aussi ce qu'a parié un monsieur qui est resté i à la maison. A propos, il parait que nion oncle attend 1 de Paris une lettre trcsimportanle; il m'a dil de guetter '\ le piéton. Jl

— Le piéton trouvera bien la maison sans vous, dit !; Virginie; venez entendre comme je touche déjà bien du jj piano, c'est Horace qui me montre... je joue : Ali! vous f dirai-je, maman! des deux maitis. I

Les jeunes gens se rendent au salon où ils trouvent 1 madame Rennecart. Oswald lui dit : — Vous plaisezvous toujours bien dans cette maison, madame'?

— Si je m'y plais! répond la bonne dame qui a pris | son cornet, mais c'est un paradis... Ah! je voudrais y passer ma vie!... et je n'ai (ju'un chagrin, c'est de penser qu'un jour il faudra quitter loul cela.

— En vérité, ma tante, dil Horace, je m'étonne qu'une fenuiie de votre caractère, gaie, philosophe ujêuie, se ! crée ainsi un chagrin en perspective. :

— Mon cher ami, c'est que je deviens vieille, vois- | lu. et qu'en prenant de l'âge on place le bien-être avant j la philosophie.

Virginie se met au piano et parvient, en se trompant souvent, à jouer son air. Mais Oswald est enchanté. Ce i

LA PRAtRIE AUX COQUELICOTS 239

que fait la leinnie que l'on iiiine est toujours bien , inèine lorsque c'est mal; l'auiour nous change la vue et l'ouïe, bien heureux encore lorsqu'il ne fait pas un imbécile d'un homme d'esprit; cela s'est vu, mais par bonheur cela ne ilure pas.

Ensuite Yiiginie chante, et, comme elle a une jolie voix et du goût, c'est alors que le jeune amoureux est ravi. Horace acconipagne sa sœur, et, comme, depuis -qu'on joue dessus, le piano est redevenu en bon état, il se ntet ensuite à toucher une polka, une mazuike, et les <leux fiancés se livrent à la danse, tandis qu'Horace s'écrie : — Et nous aussi, nous donnons bal, et je gage que nous nous amusons autant et nién;c plus que chez M. BoutTi de Nogent.

Le temps passe vile quand on prend du plaisir. Madame Rennecart, qui a eu la bonté de s'asseoir contre une fenêlr^ afin de pouvoir, comme sœur Anne, dire si elle ne voit rien venir, s'écrie tout d'un coup : — Je vois une poussière qui tournoie derrière les arbres qui verdoient !. . .

— Serait ce le retour de la cavalcade? dit Horace en courant à la fenêtre. On n'aperçoit encore que de la poussière. Oh! mais voilà un âne qui se détache, qui s'avance au galop, monté par un cavalier qui a 1 air d'un écuyer de l'hippodrome.

— C'est M. Coquelet, dit Oswald, il va très-bien à âne, celui-là. Je n'ai que le temps de rentrer; au revoir, ma fiancée... au revoir, tout le monde.

Oswald est parti. Cependant M. Coquelet, tout en faisant caracoler son àne, est arrivé devant la grille de la Maison aux Sycomores; il jetle de fréquents regards vers la cour, probablement pour lâcher d'apercevoir la

jardinière qui lui tient toujours au cœur, malgré le soiilllet qu'elle lui a donné, ou peut-être à cause de cela, car les femmes (|ui résistent sont toujours celles après lesquelles on s'entête ; mais tout à coup, .Iac(|uet, qui avait remarqué les manœuvres de ce monsieur et reconnu en lui ce Coquelet (jui avait voulu séduire sa femme, sort de derrière une caisse d'oranger, couit casser une branche dacacia et va la fourrer entre les fesses de l'àne, qui est arrêté devant la grille, en disant : — C'est sans doute ma femme que vous guettez là, eh bien! attendez, je vas vous faire galoper, moi!

Avant que le cavalier, tout surpris par la vue de Jacquet, ait eu le temps de lui répondre, son àiie, piqué par les épines d'acacia, fait un bond, puis part comme un éclair en retournant vers le village ; c'est en vain que p Coquelet veut l'arrêter, tout ce qu'il peut faire pour ne |i point tomber est d'enlacer le cou de l'animal et de se II retenir à sa crinière, I

La cavalcade revenait, mais madame Burgrave était i à pied, marchant avec peine, et sa petite toque espa- f, gnole avait reçu un renfoncement qui en avait fait une ^ tourte. Bichonneau marchait à côté de cette dame, l'œil ji morne, la tête baissée et se tenant le côté. Tout à coup ^ Coquelet, qui ne peut pas retenir son âne, passe comme kj la foudre à travers la cavalcade, bouscule Bichonneau :i et le jette à terre. Tandis qu'on ramasse ce monsieur, p Euphrasie rit aux éclats en voyant son mari emporté par |< son âne, et M. Grangeville, qui est devant la maison où jjj il guette le retour de la cavalcade, s'écrie : — Eh bien! qui est- ce qui a gagné"?

— Parbleu ! c'est vous, dit Grébois ; j'avais cependant placé MAI. Bichonneau et Nerval en gardes-du-corps de

chaque côlé lie nuulame Burgrave, mais, en roulant à terre avec sa nionUue, elle a trouvé aussi le moyen de faire tomber ces deux messieurs.

— Poiin|uoi ino donue-t-ou un âne qui se roule? crie Rosalvina.

— Madame, tous les ânes se roulent quand on ne sait pas les tenir; mais vous ne cessiez pas de ballre le vùlre avec votre houssiue.

— Monsieur, vous voyez bien que ces ànes-là sont indomptables, puisque voilà M. Coquelet, un excellent cavalier, qui est emporté par le sien, et qui a renversé M. Bichonneau. Eles-voiis blessé, monsieur Bichonneau i

— Non, madame; il n'y a que mon centre qui a porté.

En arrivant chez lui, le banquier s'empresse de s'informer si une lettre lui est arrivée de Paris ; il fronce le sourcil en apprenant qu'on n'a pas vu le piéton. Ce n'est qu'au moment du dîner que revient Coquelet, pâle, défait, couvert de poussière en s'écriant : — Sans un paysan qui lui a barré le chemin avec sa bêche, je crois que ce maudit âne me menait jusqu'à Senlis. Fichtre! quelle course au clocher !

Cette seconde soirée est consacrée à la musique. Après le concert, on se rend dans le jyrdin où l'on a préparé le feu d'artifice. Madame Burgrave demande à faire partir la première fusée, mais on se défie trop de l'adresse de cette dame pour acquiescer à sa demande.

Après le feu on rentre dans le salon, et les hommes

se remellent à jouer. Mais lorsque la conipagnie est de

nouveau réun.e dans la maison, un s'aperçoit que la

belle madame Burchamp n'est pas là, et que son cousin

tl. 14

Arlliur manque également à la réunion. Alors les pelils j

mois malins conimencent à circuler enlrc ces dames : i

— Qu'est ilonc devenue madame Durchamp ? j

— Eu ell'el, elle n'est pas rentrée avec nous. |

— Elle se promène sans doute dans le jardin.

— Pas toute seule probablement. |

— Ob' non, elle aurait peur. '

— Mesdames, dit M. Graiii;eville, madame Durchamp j a eu très peur des fusées quand on a tiré le feu, je l'ai vue alors quitter sa place et se sauver du côié de la i grille ; mais son cousin Arthur courait après elle en lui i criant : « N'ayez donc pas peur, ma cousine, il n'y a pas j de danger. »

— Ob ! du moment que son cousin courait après elle, j je ne suis plus inquiète de celte dame , dit madame i Boulfi en accompagnant ces paroles d'un sourire qui i laisse deviner sa pensée. |

— Elle aura voulu se promener dans la Prairie aux ^ Coquelicots, dit Piosalvina; elle voulait s'en faire un «j bouquet. i

— On ne fait guère de bouquets la nuit, dit Eupbra- i sie, surtout dans une prairie. ;

— Il est certain, dit M. (irangeville, que l'on pour- j rail rencontrer sous sa main autre chose que des coque- i Hcots.

M. Durchamp, qui lait sa partie de whist, a été jusque- j

là Irop à son jeu pour remarquer l'absence de sa femme, 'i

Cependant, pendant l'entr'acte d'un rob, il s'écrie : — i

Tiens, où est donc ma femme"? je ne la vois pas. |

— Elle est sans doute au jardin... elle prend le frais. \

— El peut-être le serin, murmure le vieux Grau ^eville.

— Elle avait envio d'aller dans la prairio en faro.

— CoMinienl!.. seule... ce «erail fort iiiipruden».

— Rassurez-vous, monsieur Durchamp, il n'y a pas de voleurs dans le pays.

— D'ailleurs son cousin doit èlre avec elle... car i' n'est pas ici.

— Oh ! si Arthur est avec elle, à la bonne heure, je suis tranqviillo.

— Il y a des grâces d'état, murmure M, Grangeville en s'adressant à Bichonneau qui lui répond : — J'ai très-mal au derrière... c'est la suite de ma seconde chute.

Enlin, au bout d'un quart d'heure, la belle madame Durchanip rentre seule dans le salon, tenant à sa main trois ou qunlre coquelicots. On remarque que sa robe est passablement chiffonnée , mais lorsqu'elle se retourne, l'?s dames se montrent en chuchotant une pétale de coquelicot qui est collée à sa robe.

— D'où venez-vous donc, belle dame? dit Hortense en se pinçant la bouche. On était inquiet de vous ici... on ne savait pas ce que vous étiez devenue.

— Mon Dieu ! une fusée m'avait effrayée, je me suis mise à courir comme une folle, sans m'arrèter; je me figurais avoir du feu après moi ; je me suis trouvée dans la prairie, en face de votre maison; j'avais ce malin admiré la rare espèce de coquelicots qui sont dans cette prairie.. . j'ai voulu essayer d'en cueillir.,., mais j'ai eu beaucoup de peine... le soir, cela ne se distingue pas.

— M. Arthur a dû vous aider dans vos recherches, car ilélait avec vous, je crois?

— Mon cousin? mais non, je ne l'ai pas vu.

— Ah! c'est singulier... nous pensions qu'il était avec vous, et cela nous tranquillisail.

— Il me cherchait sans doute d'un côté, tandis que j'étais d'un a\ilre.

— Vous avez du coquelicot aprè.«i votre robe... par derrière...

— Ah! c'est que je suis tombée en cherchant des fleurs.

Puis madame Dnrcliamp s'approche de la table de whist et dit à son mari : — Eh bien! monsieur, qu'est- -ce que vous faites?

— Vous le voyez, ma chère amie, je fais le mort; «ous jouons à trois.

— Il a bien raison de faire le mort, dit madame Volmérange à une do ses voisines. C'est ce qu'il peut faire de mieux.

Cinq minutes après la rentrée de madame Durchamp, le bel Arthur arrive dans le salon en disant : — Ma cousine est-elle ici? Ah! elle est là!... En vérité, cousine, j'étais fort en peine de vous.

— Rassurez-vous, Arthur , je ne suis pas perdue, comme vous voyez.

— Non... mais vous pouviez vous être égarée...

— On a le droit de s'égarer, dit M. Grangeville. Mais en ce moment un nouveau chuchotement mêlé d'éclats de rire mal réprimés, S3 fait entendre parmi les dames, qui se montrent le genou droit du beau cousin, auquel «st collée une feuille de coquelicot.

— Il paraît que vous avez cherché votre cousine dans la Prairie aux Coquelicots'.' dit Coquelet en regardant Arthur d'un air plaisant.

— Pourquoi cela?

— Mais c'est qu'il vous en est resté queltjue chose après votre pantalon, regardez votre genou.

Arlliur rougit un peu en apercevant ce débris de Heur collé après lui, et s'empresse de l'ôter en disant — C'est vrai... j'y suis entré... et même j'ai glissé, je suis tombé sur mes genoux... c'est comme cela que j'aurai écrasé un coquelicot.

— Le cousin tombe en avant, sa cousine tombe en arrière... c'est bien singulier! dit Bichonneau.

— Vous trouvez cela singulier? répond Coquelet ; moi, je trouve cela tout naturel, au contraire. C'est la journée aux chutes... vous en savez quelque chose.

El M. Grangeville se promène dans le salon avec son bilboquet, en murmurant : — Aimez-vous les coquelicots ? on en a mis partout.

XïX

TROUVAILLES PRKGIErSER

Le dernier jour de la fêle était arrivé, el celui-là devait être le plus beau, puisque c'était celui du grand bal; beaucoup dinvilés, qui n'avaient pu venir aux deux jours précédents, avaient promis de ne point manquer ce jour-là.

En effet, après le déjeuner, beaucoup de monde arrive de Paris. Le banquier se promenait devant la grille de sa maison, il paraissait fortement préoccupé, ce n'était pas seulement de la société qu'il attendait; mais sur les deux beures, le piéton qui porte les lettres dans les environs vient enlln, et remet à M. Bouffi un paquet qui doit renfermer plusieurs lettres; celui ci le reçoit avec joie ; il se hâte de le décacheter, lit vivement une lettre, puis jette un coup d'œil sur une autre, et sa physionomie s'épanouit complètement.

En ce moment, plusieurs personnes sortent de la

LA Pr.AlRIE AUX COOIIELTCOTS '2A1

maison, en lui criant : — Que faites-vons donc là, Honili'? on vous cherche de Ions côlés...

— Me voici... ino voici... c'est que je regardais si ni'js musiciens pour le bal arrivaient.

Et le bananier, après avoir serré dans son porlele.uille les papiers qu'il vient de recevoir, se liàle de rejoindre sa société et de faire les honneurs de sa villa.

Sur les neuf heures du soir, un orchestre délicieux faisait entendre les quadrilles les plus nouveaux; le jardin de la villa Bouffi était illunriiné à giorno, et les sons de la musique retentissaient au loin dans la i)rairie. Virginie s'y promène quelque temps au bras de son frère, puis Oswald s'échappe pour venir les rejoindre ; il danse avec sa fiancée au son de l'orchestre du bal. Mais le petit neveu ne peut se donner longtemps ce plaisir, car à chaque instant il sait que son oncle ou sa tante a quelque ordre à lui donner.

A onze heures, Virginie est rentrée se livrer au repos, après avoir dit à son frère : — Quand donc nous ferastu danser pour notre mariage?

— Le plus tôt que je pourrai, répond Horace, qui laisse sa sœur rentrer et reste encore dans la |)rairie, car la soirée est superbe ; après une journée éloulîante, on est heureux de respirer un peu mieux, et les doux sons de la musique du bal ajoutent encore au charme que Ton goûte à se promener dans la prairie.

Cependant Horace est soucieux, il se dit : — Je promets à ces pauvres amoureux de les marier, et, en vérité, je ne sais pas comment je ferai pour y parvenir... ce diable de trésor, je ne le trouve pas, ni le banquier non plus, à la vérité ; mais lui n'en a pas besoin, tandis que moi, je comptais dessus pour marier ma sœur... Et

248 LA PRAIRIE AUX COQUELICOTS j

celle jeune f(!ini!ie... que j'espérais revoir... (|ue je vou- ;;

'irais réconcilier avec son mari... car M. Duvailoirest j

son mari... j'en suis sûr! elle ne vient pas à Mon- j

tagny. Ali! si elle savait que M. Duvalloir est venu... |

qu'il m'a parlé d'elle... elle accourrait ici... mais impos- '

sible de le lui faire savoir... n'importe, dans quelques j

jours, je retournerai à Paris... je m'informerai... je la i

clierclierai partout... je ne prendrai pas de re[)0s que je j

ne l'aie retrouvée. |

Minuit est sonné depuis longtemps. Horace se pro- i

mène toujours dans la prairie, lorsque, de loin, il voit !

deux personnes qui sortent de la villa du banquier, et i

vont droit dans la Prairie aux Coquelicots, puis se di- <j

rigent vers le bosquet de noisetiers, comme des gens qui '1

connaissent parlailemenl le chemin, et savent d'avance ]

où ils veulent aller. ij

Horace examine do loin ce monsieur et celle dame, et |

pense d'abord que ce sont des invités du banquier, qui if

sont bien aises de prendre le frais loin du tumulte de la n

fè!e, puis il rctlécliil et se dit : — Des invités ne con- -i

Jiaîtraient pas si bien dans la nuit l'endroit où se trouve ,'3

l'épais bosquet de noisetiers; ils n'y marcheraient pas ^

si résolument. .. ce sont des personnes qui connaissent i^

déjà fort bien l'itinéraire de la prairie. Il

Et, tout en faisant ces réflexions, le jeune homme, |i

favorisé par l'ombre qui est de son côté, se rapproche i

assez du bosquet pour distinguer les tournures et en- |-

tendre les voix; il acquiert alors la certitude que c'est la '

superbe Hortense et le galant (jrébois qui se sont en- ''-■

foncés sous le bosquet. Devinant alors quelle espèce de |i

conversation ils ont à tenir, Horace s'éloigne en fredon- 1

nant ce refrain d'une vieille chanson : i^

Ne dcranpicûns pas le monde, I naissons chacun* comme il est .

Mais, au bout de dix minutes, désirant savoir si le couple causeur est encore sous le bosquet, il s'en rapproche, et, lorsqu'il n'en est plus qu'à vingt-cinq pas, se met à crier de toute sa force et en grossissant sa voix : — Sentinelle, prenez sjarde à vous!

Presque aussitôt, les personnes qui élaient sous le feuillage en sortent, et se sauvent à toutes jambes à travers la prairie, le monsieur d'un côté, la dame d'un autre, ce qui cause à Horace une envie de rire qu'il est quelque temps avant de pouvoir calmer.

— Parbleu ! je me suis amusé aussi, moi ! se dit Horace, lorsque les fugitifs ont tout à fait disparu.

Puis, en se rapprochant du bosquet, il aperçoit sur l'herbe quelque chose qui brille, il s'avance et ramasse ce qui a frappé sa vue. C'est une jarretière fort élégante en soie ponceau, avec une agrafe en argent, ciselée avec goût,

— Ah ! madame Bouffi, vous perdez vos jarretières sur le champ de bataille I dit le jeune homme, en serrant précieusement la trouvaille qu'il vient de faire. Fort bien, ça pourra nous être Irès-utile plus tard. Je n'ai pas perdu ma soirée.

Puis, se dirigeant vers sa belle demeure, Horace se décide à aller prendre du repos. Mais, avant de se coucher, il examine de nouveau l'objet qu'il a trouvé, et voit avec plaisir que !e chiffre de la femme de son banquier, un H et un B, sont gravés sur l'agrafe de sa jarretière.

On dort mal quand on est fortement préoccupé; bien

(m'il se lut mis au lit Irès-tard, à six heures du matin Horace était di-jà à sa fenêtre."II regardait souvent du côté de la maison où il avait passé son enfance, et ne pouvait s'empêcher de se dire : — Je suis bien ici, mais je voudrais encore être là!

lîienlôt la vue de M. Bouffi sortant de chez lui, avec sa bêche à la main, attire l'allenlion dllorace.

— Il paraît que nous allons un peu fouiller notre prairie, se dit le jeune homme, c'est assez naturel, de- j puis trois jours on n'en a pas eu le temps, on élni lro[) entouré de monde ; mais maintenant que toute sa | société sommeille, maître Bouffi veut profiler de la li- j berté que cela lui donne... soil! allons chercher le j trésor. i

Et Horace, achevant bien vite sa toilette, descend et I

suit de loin la direction que prend M. Bouffi. Celui ci i

marche assez longtemps dans la prairie, il s'arrcle enfin i

près d'un petit tronc d'arbre tout dépouillé, toutra- i

bougri, et là, examinant le terrain, commence à fouiller i

la terre. Horace peut, grâce à un bouquet d'arbres, sni- •

vre tous ses mouvements, sans avoir besoin de se mon- •;

trer, et c'est ce qu'il fait. !

M. Bouffi remue la terre avec ardear; mais déjà le |

soleil se fait sentir, la journée sera brûlante comme celle 1

de la veille, et le laboureur d'une no^uvelle espèce est fi

bientôt inondé de sueur; cependant, quelque chose a î

probablement fait résistance à sa bêche, car, tout dun i

coup, il Ole son habit et le jette à terre, afin de pouvoir •(

piocher plus à l'aise. j

— Diable! diable! se dit Horace, est-ce qu'il aurait î trouvé le trésor'? Bedoubions d'attention, et ne le per- ' dons pas de vue. Ij

Mais après avoir, avec beaucoup de peine, fait sortir •de terre robjel iiiii rendait un son sec sous sa bêche, M. Boufli reconnaît qu'il n'a réussi à déterrer qu'une énorme pierre meulière. Désolé, et surtout accablé de fatigue par le travail qu'il a fait, il reste quelque temps comme anéanti devant la grosse pierre, loisque plusieurs voix se font entendre du côté de sa villa. Ce «ont des messieurs de sa société qui ont été éveillés de bonne heure, et veulent jouir des charmes d'une belle matinée. Craignant qu'on ne le surprenne dans son occupation nouvelle, le banquier remet à la hàle son babil, et se presse d'aller rejoindre ses connaissances de Paris.

Lorsipie celui (ju'il guettait est éloigné, Horace sort de 1 etuiroil qui l'abritait, et va examiner la place que M. Bouffi vient de quitter. Il y a un assez grand trou (ait dans la terre, à 1 endroit où était la pierre; mais dans tout cela, pas la moindre apparence de trésor, et, après avoir encore quelque temps jeté un coup d'oeil «ur le terrain, le jeune homme va s'éloigner, lorsque ■son pied rencontre un objet qui résiste; c'est un portefeuille, celui du banquier, qui est tombé de la poche de son habit, lorsqu'il l'a repris à terre et rendossé si précipitamment. Horace s'empresse de le ramasser, en se disant : — Je suis en veine depuis hier; mais je crois que cette trouvaille vaut encore mieux que la jarretière <le madame Boufti... le pi^rlefeuille de son mari... et un portefeuille qui semble bourré de papiers... quelque chose me dit que je viens de trouver ce qu'il me fallait pour marier ma sœur. Pieniruns vile, aHn d'examiner à mon aise ce que renferme ce porteleuille. Oh! soyez tranquille, monsieur BouiTi, s'il «le contient que des bil-

lels de banque, je vous le rendrai intact: mais on peut trouver des choses plus intéressantes, surtout s'il y a là des papiers concernanl voire neveu.

Horace marcliail vivement, il allait mettre le pied hors de la piairie, lorsque, dans la petite route qui côtoie le parc de M. Duvalloir, il aperçoit une dauie qui est arrêtée et semble l'attendre. Cette dame porte un chapeau sur lequel un voile est rabattu; elle s'entortille dans un grand châle, mais à sa tournure, à sa taille, et surtout à ce quelque chose qui fait plus vile battre noire cœur à l'aspect d'une personne que nous aimons, Horace a reconnu ou plutôt deviné madame Hubeity; aussitôt, il ne court pas, il vole à sa rencontre ; le portefeuille du banquier est entièrement oublié; il est si content, si heureux de revoir cette jeune femme, que toute autre pensée est bannie de son souvenir; en quelques minutes, il a franchi la distance qui le séparait de la personne arrêtée dans le chemin, il est près d'elle... elle soulève son voile... ilnes'est pas trompé : c'est bien la jolie petite dame du quatrième qui esl devant lui.

— Enfin, vous voilà, madame! s'écrie Horace en pressant une main quon lui tend. Ah ! si vous saviez avec quelle impatience je vous désirais!... mais vous avez déménagé... à Paris, je ne vous ai plus trouvée, vous n'avez pas laissé voire adresse... je ne savais où vous chercher...

— Oui... mais je vous avais dit que je viendrais... Mon Dieu! je ne voudrais pas rester sur celle route... je crains toujours d être vue.

— Eh bien! venez... entrez avec moi dans notre nouvelle demeure. Oh! vous la connaissez bien, cette maison-là!...

— Pourquoi dites-vous cela?... qui vous fait penser que je la connais?

— Ali! madame... de grâce! pardonnez-moi ce que je vais vous demander... pourtant, je ne puis rester dans l'incertitude... donnez-moi votre confiance entière... avouez- moi si vous êtes la femme de M. Duvalloir.

Emma demeure tout interdite, puis elle baisse les yeux et murmure : — Oui... oui, je suis l'épouse de... celui que vous venez de nommer... Mais comment donc avez-vous découvert ce secret? est-ce qu'on m'a déjà vue.., reconnue dans le pays'?... Ah! je vais repartir bien vite, alors.

— Non, madame... personne ne vous a vue... je vous dirai comment j'ai présumé et presque deviné qui vous étiez; mais ne restons pas ici... venez... entrez chez vous...

— Chez moi!... Oh! non!... ce n'est plus chez moi... je n'ose y entrer... je crains tous les regards...

— Le concierge et sa femme ne vous connaissent pas; vous ne pouvez craindre ma tante et ma sœur, auxquelles d'ailleurs je n'ai pas coniié le secret qui vous concerne; venez, madame, et n'attendons pas que toutes ces personnes de Paris, venues chez M. Bouffi pour une fête, sortent de sa propriété et viennent curieusement rôder autour de nous.

La jeune femme se laisse persuader. Elle baisse son voile, prend le bras d'Horace et se laisse conduire; mais elle est si tremblante, que c'est à peine si ses jambes peuvent la soutenir. On arrive bientôt à la grille , on entre dans la cour; mais Emma pousse un faible gémissement et perd entièrement connaissance. Horace la reçoit dans ses bras, l'enlève et la porte dans la maison; IL 15

il la dépose sur un divan, et, comme sa tante et sa sœur dorment encore et que les concierges sont au jardin, il va lui-même chercher ce qu il pense nécessaire pour faire revenir celle dame ; mais, lorsqu'il est de retour près d'elle, Emma avait déjà repris ses sens, son évanouissement n'ayant été causé que par l'émotion qu'elle avait éprouvée en se retrouvant dans la demeure qu'elle avait jadis hahitée.

— Pardonnez-moi toutes les peines... tous les ennuis que je vous cause, dit Emma.

— Comment vous sentez-vous maintenant, madame ?

— Beaucoup mieux... vous avez dû comprendre la cause de mon émotion... si vous saviez... si M. Duvalloir vous a appris combien je suis coupable...

— M. Duvalloir ne m'a rien confié, rien appris, madame... il ne m'a pas même dit qu'il était marié ; c'est dans le village que je l'ai su, qu'un bon paysan me l'a appris; et alors, en me souvenant, en rapprochant certaines circonstances, il m'a semblé que vous deviez être sa femme...

— Mais alors...

— Ohl alors, je me suis dit : « C'est un ménage qui est brouillé... j'ignore qui est-ce qui a tort... mais je vois bien que ces deux époux sont malheureux... el je serais si content, si heureux de les raccommoder, car M. Duvalloir est bien bon pour nous... » Et vous... vous, madame... ah ! vous savez bien que je vous aime... oh ! mais comme une sœur, madame... rien que comme une sœur, à présenf... je vous le jure !...

L'accent avec lequel Horace dit ces mots est si vrai, il part si bien du fond de son âme, que la jeune femme lui tend la main, en lui disant : — Je vous crois... oh!

je ne iloule plus de voire amitié; mais comment pouvez-vous espérer me réconcilier avec M. Duvalloir'/ Vous savez bien qu'il a refusé de m'enlendre, de m'accorder celte entrevue que je lui demandais... (ju'il vous a défendu de jamais lui parler de moi.

— Oui, madame, il a dit cela alors... et dans le premier moment; mais depuis il a réfléchi sans doule, car il est venu ici... me voir... et c'est lui qui m'a parlé de vous.

— Il se pourrait! vous l'avez vu?... Il est venu ici? dans cette maison?...

— Oui, madame ,

— Y a-t-il longtemps?

-- Mais quinze jours, trois semaines à peu près.

— Ohl parlez, mon ami, mon frère!... De grâce, répéte:î-mci tout ce qu'il vous a dit alors... tout ce qui ■s'est passé entre vous... n'oubliez rien...

— Eh bien! M. Duvalloir est arrivé un malin, il élait seul, il avait l'air fort triste...

— Triste !... oh! je le crois.

— Ma tante et ma sœur ne le connaissaient pas; il leur a dit mille choses aimables, les priant de se regarder ici comme chez elles. Nous pensions qu'il allait rester quelque temps avec nous; mais pas du tout, il nous a tout de suite annoncé qu'il repartirait dans une heure... puis ma prié de l'accompagner dans le jardin. Je le suis; il marche longtemps sans me rien dire... je lui parlais, il ne me répondait pas... il regardait tout autour de lui... il semblait rêver...

— Je comprends... oui... il rêvait... il se souvenait... Continuez... continuez...

— Enlin, il me mène jusque dans le parc, où il y

a un petit kiosque... puis là, il se laisse aller sur un banc de gazon... et se met à pleurer...

— Il pleurait... il pleurait!...

— Eh bien ! voilà que vous sanglotez aussi , vous , madame... Ah! si je fais couler vos larmes, je ne pourrai pas continuer.

— Oh ! si, mon ami; si vous saviez... ces larmes me font du bien... elles me soulagent... il a pleuré, lui... Ah 1 s'il pouvait m'aimer encore!... Tenez, Horace, je suis bien heureuse en ce moment... il me semble que vous avez fait rentrer un peu d'espérance dans mon cœur.

— Eh bien ! après avoir pleuré, M. Duvalloir se décide à me parler de vous... Je voyais bien qu'il en grillait d'envie depuis longtemps... mais, moi, je n'osais pas commencer, parce qu'il me l'avait défendu.

— Eh bien! il vous a dit?. .. Oh ! n'oubliez pas un mot, mon ami...

— Il me demanda si jevous avais été trouver, après avoir fait votre commission... ce que vous aviez dit en apprenant qu'il avait refusé de l'entendre... je lui répondis la vérité, que vous aviez été désolée, désespérée de son refus... il était bien ému! Au bout d'un moment, il me demanda si je vous avais revue depuis ce jour-là ; et je lui appris qu'à mon dernier voyage à Paris, je m'étais rendu à votre demeure, mais que vous l'aviez quittée, que vous étiez partie sans dire aucune adresse; enhn, que je vous avais cherchée vainement dans Paris. Alors, il parut plus triste, plus affligé...

— Il serait vrai! oh! mon ami!... ne me trompez pas ! . . .

— Je ne vous dis que l'exacte vérité, madame. J'ajou-

tai cependant que j'espérais vous voir ici, que vous m'aviez presque promis d'y venir ; il ne disait rien, mais il ne perdait aucune de mes paroles... enfin, comme je le reconduirais jusqu'à son cabriolet , et au moment de le quitter, je lui dis encore : « Monsieur, si je revoyais cette dame, ne voulez-vous pas que je vous le fasse savoir? » Il ne me répondit rien, mais il me serra la main avec une expression... j'ai bien compris qu'il serait enrhan'é d'avoir de vos nouvelles,

— Le croyez-vous, mon ami, le croyez-vous?

— Je le crois si bien, que, tout de suite après avoir déjeuné, je vais partir pour Paris et aller apprendre à M. Duvalloir que vous êtes à Montagny. Oli! je suis bien certain qu'il me saura gré de ma démarche.

— Vous irez... ce matin?...

— Je partirai tout de suite après le déjeuner ; j'irai au chemin de fer, j'y serai pour le convoi qui passe à onze heures.

— Et vous reviendrez ici m'apprendre ce que M. Duvalloir vous aura dit ?

— Aussitôt après avoir vu M. Duvalloir, je repars, je reviens ici.

— Ah! mon ami, quelle reconnaissance je vous dois! Je fus bien coupable, il est vrai...

— Ne me dites rien, madame; j'ignore si vous fûtes coupable, mais je sais que vous êtes malheureuse, et que mon plus grand bonheur sera de mettre fin à vos chagrins.

La conversation est interrompue par l'arrivée de madame Rennecart et de Virginie, qui poussent un cri de surprise en trouvant dans le salon madame Huberty.

— Oui. dit Horace, c'est notre petite voisine du qua-

258 LA PRAIRIK AMX COQUELICOTS

Irième, qui vient nous voir, qui va déjeuner avec nous, puis qui restera ici, je l'espère; ma tante, faites presser le déjeuner, il faut que je parle pour Paris par le convoi de onze heures.

— Eh ! mon Dieu ! que vas-tu donc faire à Paris, si vite?

— Voir M. Duvalloir, lui apprendre quelque chose... qui lui fera grand plaisir... lui dire que... mais vous saurez lo reste plus tard ; je monte m'hahiller.

— Bien, mon ami ; du moment qu'il s'agit d'être agréable à M. Duvalloir, nous allons nous hâter. Tout sera bientôt prêt.

Horace monte à sa chambre, change de toilette, parce qu'il ne va pas à Paris en jaquette. Il met une cravate, un paletot et se hâte de redescendre. Déjà le couvert est dressé dans la salle à manger. On se met à table ; il n'est que neuf heures, cependant Horace met les morceaux doubles.

— Tu as bien le temps, lui dit madame Rennecart ; tu ne mets que trois petits quarts d'heure pour gagner la station du chemin de fer.

— Qu'une demi-heure, ma tante.

— Eh bien! puisque le convoi ne passe qu'à onze heures.

— ■ Cela ne fait rien ; j'aime mieux être en avance qu'en retard... je voudrais déjà être chez M. Duvalloir.

— Et quand reviens-tu ?

— Ce soir, je l'espère. H y a un départ à cinq heures, je serni ici à sept et demie ; ayez bien soin de madame.

— Je la mènerai promener, dit Virginie.

— Justement, madame ne veut pas se promener.

— Ne vous inquiétez pas de moi, mon cher Horace,

(Ut Emma, avec votre famille je serai toujours bien. Enfin lïorace a fini de déjeuner; il prend son chapeau, (lit adieu à tout le monde en lançant à la jeune femme un rejJîard qui lui promet de r(îussir ; puis il part et gagne vivement la rou'e (jui mène à la station. Lorsqu'il est au milieu du chemin, il se dit : — Tiens ! et le portefeuille de M. Bouffi que j'ai oubru' de visiter; ma foi ! il est resl(^ dans ma jaquette, c^ sera pour mon retour.

ON Mirr i.r'^ porci:;^

Horace est arrivé bien avant le passage du convoi ; là, il regrette bien de ne point avoir emporlé le portefeuille qu'il aurait eu tout le temps de visiter. Enfin, les wagons se montrent, il prend place dans l'un d'eux et au bout de cinq quarts d'heure il est à Paris, puis bientôt à la demeure de M. Duvalloir.

Mais celui qu'il a tant hâle de voir est sorti, et le garçon de l'hôtel ignore quand il rentrera. Horace s'installe alors dans la loge du concierge en disant :

— Tant pis ! je reste ici, je n'en bouge plus que M. Duvalloir ne soit revenu.

Le concierge, voyant l'air décidé du jeune homme, s'incline devant sa résolution.

Au bout d'une heure, qui a semblé bien longue à Horace, celui qu'il attend revient enfin et demeure tout surpris en l'apercevant.

— Je vous attendais, monsieur ! s'écrie Horace, car c'est pour vous voir que je suis venu à Paris.

M. Duvalloir lui lait signe de le suivre; bientôt ils sont seuls chez lui ; alors il dit à Horace :

— Qu'avez-vous donc à me communiquer, mou ami '? J'espère que votre famille se porte bien, que vous n'avez éprouvé aucun accident fâcheux?

— Oh! non, monsieur, non; d'ailleurs, ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est... c'est...

— Vous êtes bien ému, mon ami; remettez-vous...

— Oui, monsieur... je ne sais par où commencer ce que je veux vous dire... j'ai pensé que cela ne vous déplairait pas. ..si cependant cela vous lâche, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, monsieur?

— Enfin, de quoi s'agit- il?

— De... de cette dame qui vous a écrit une fois...

— Emma !

M. Duvalloir a tressailli en prononçant ce nom. Sa physionomie devient sombre.

— Je ne savais pas qu'elle se nommait Emma, reprend Horace ; moi, je l'appelle toujours madame Huberty...

— Eh bien! vous l'avez vue?

— Oui, monsieur, ce matin.

— Où cela ?

— Là-bas... à la campagne... elle était sur la route devant .votre propriété ; je l'ai reconnue, bien qu'elle eût un voile sur son chapeau .. j'ai couru à elle, je l'ai engagée^à entrer chez... vous... elle ne le voulait pas... et je^ne sais pourquoi elle craignait d'être aperçue... enfin je [l'ai tant priée, qu'elle a consenti à m'accompagner dans la maison. Mais voilà qu'en passant la

grille, elle pousse un gémissemenl et perd connaissance.

— Ah ! elle... s'est évanouie?

— Oui, monsieur; mais heureusement que j'étais là pour la soutenir. Je l'ai prise dans mes bras et l'ai portée dans la maison... en revenant à elle... elle sanglotait... Ah! cela me déchirait le cœur... car je ne puis voir pleurer une femme. Enfin, monsieur, elle m'a encore parlé do vous... elle voudrait tant vous voir... vous parler... ne fût-ce qu'un moment!... Ah! monsieur ! si vous aviez comme moi été témoin de sa douleur, je suis sûr <jue vous consenteriez à l'entendre.,, je ne sais pas si vous avez beaucoup à vous plaindre de cette dame, mais vous, qui êtes si bon, monsieur, est-ce que vous laisserez ainsi celte jeune femme passer sa vie à se désoler? On dit que c'est si doux de pardonner! pourquoi n'essaieriez-vous pas de vous donner ce plaisir-là?... Je vous demande pardon si je me permets de vous donner ce conseil; mais je ne sais quoi me dit qu'alors vous seriez plus heureux.

M. Duvalloir ne répond rien ; mais on voit que plusieurs sentiments l'agitent tour à tour. Il se lève, marche dans la chambre ; de temps à autre il s'arrête comme pour parler, et les paroles expirent sur ses lèvres ; enfin il se rapproche d'Horace et lui dit :

— Où est-elle, maintenant'!'

— Dans votre maison, monsieur. Oh ! elle n'en bougera pas que je ne sois revenu... elle m'attend... pour savoir...

— Pour savoir?... achevez...

— Mais pour savoir si je vous ai vu... et si vous consentez enfin à lui accorder une entrevue. Que lui diraije, monsieur?,., que lui dirai-jeï...

En prononçant ces mois, Horace avait pris une des mains de M. Duvalloir et la pressait tendrement dans les siennes, tout en allachanl sur lui des regards suppliants. xYprès quelques instants d'hésitation, M. Duvalloir répond :

— Eh bien! j'irai... j'irai... vous voir... je vous le promets...

— Ah! monsieur, que je suis content!... comme je vais la rendre heureuse en lui disant cela !

— Ce n'est pas elle que j'irai voir... c'est vous.

— Oui, monsieur, oui, j'entends bien ; mais elle sera là, vous la rencontrerez,

— Que personne ne sache !...

— Personne, monsieur ; ma tante et ma sœur ne savent même pas que cette dame vous connaît ; et quand viendrez -vous, monsieur?

— Dans quelques jours.

— Ah ! le plus tôt possible, n'est-ce pas, monsieur? Voire présence est si désirée ! ne tardez pas trop, je vous en prie !

— Eh bien ! oui... avant peu, vous me verrez !

— Quel bonheur!... A présent que j'ai votre parole, adieu, monsieur.

— Vous parlez : où allez-vous?

— Faire quelques emplettes, puis prendre le convoi de cinq heures pour retourner là-bas. Oh ! je voudrais déjà y être, je voudrais voyager par l'clectricilé ; on n'en est pas encore là, mais on y arrivera. A bientôt, n'est-ce pas, monsieur?

— Oui, mon ami, à bientôt.

M. Duvalloir presse affectueusement la main d'Horace, et celui-ci s'éloigne en se disant :

— J'aime autant le qniUer tout de suite, il n'aurait iiu'à cliaiiger de résolution.

A cinq heures du soir il repart pour Ermenonville ; à six heures et demi, il quille le chemin de fer cl prend la roule de traverse qui conduit à la Prairie aux Cofjuelicols. Il est à peine sept heures lorsqu'il y arrive, et ses premiers rei^ards tombent sur M. Bouffi et sa femme qui sont dans la prairie, et ont l'air d'y chercher quelque chose.

En côtoyant la prairie, Horace se met à chanter afin d'attirer rallenlion; mais le banquier est tellement absorbé dans ses recherches, que c'est à peine s'il jelte un coup d'œil de son côté; il en est de même de madame, qui tourne et retourne dans le petit bosquet de noisetiers en regardant toujours à ses pieds.

— Yoilà un portefeuille et une jarretière qui leur donnent bien de la tablature, dit Horace. Cherchez, mes bons amis, cherchez bien, vous ne trouverez rien; mais avant peu, moi, je vous donnerai des nouvelles de ce que vous avez perdu.

Horace rencontre sa tante et sa sœur devant le perron, et chacune lui adresse la même question ;

— As-tu vu M. Duvalloir?... Es-tu content de ton voyage ?

— Oui, oui, je suis assez satisfait; mais laissez-moi avant tout parler à madame Huberty, où est-elle?

— Dans une petite chambre qu'elle a choisie au fond du corridor, au premier; c'est la plus petite, la plus modeste de celte maison ; mais eile n'en a pas voulu d'autre.

— Fort bien, j'y cours.

La tante et la nièce ne comprennent rien à ce qui se

passe entre Horace el celte jeune dame; mais elles n'osent point le questionner, car quelque chose leur dit que M. Diivalloir est mêlé dans tout cela.

Horace trouve la jeune femme plongée dans ses pensées; mais, en entendant entrer quelqu'un chez elle, en reconnaissant son jeune ami dont les yeux rayonnent de plaisir, elle devine qu'il lui apporte d'heureuses nouvelles et s'écrie :

— Ah !... vous l'avez vu?

— Oui... je l'ai vu, je lui ai parlé... il sait que vous êtes ici.

— Il le sait? Eh bien?

— Eh bien! il viendra... il me l'a promis.

— Il viendra. Oh ! mon Dieu ! . . est-ce possible ! et i! consentira à m'entendre?...

— Assurément; puisqu'il sait que vous n'êtes ici que dans l'espoir de le rencontrer, et qu'il consent à y venir, c'est qu'il veut bien vous voir.

— Et quand viendra-t-il?

— Ah! il n'a pas voulu me fixer le jour, et je n'ai pas osé insister; mais je l'ai tant prié de ne point trop tarder, que je suis sûr qu'il viendra bientôt.

— Ah! mon cher Horace, que ne vous dois-je pas ! Hélas ! je n'espère pas qu'il me pardonne ; mais après m'avoir entendue, il verra peut être que j'ai été moins coupable qu'il ne le croit.

— J'avais hâte de vous apporter celte bonne nouvelle; et maintenant je vais changer de toilette, me reposer, et surtout prendre connaissance de certaine trouvaille que j'ai faite.

Horace monte à sa cliambre, endosse sa jaquette el retrouve dans sa poche le portefeuille qu'il y a laissé; il

s'empresse de le visiter. Après plusieurs notes insignifiantes, il trouve une lettre signée Floquart, qui en renferme une autre. La lettre du grand Floquait est ainsi fonçue :

(( Mon cher Boufli, 0:1 me remet de votre part les trente-cinq mille francs que je vous ai demandés pour vous rendre la lettre que vous m'avez écrite et envoyée à Marseille, lettre qui vous compromettait diablement, puisqu'elle faisait savoir que vous aviez gardé pour vous les trois cent mille francs qui revenaient à votre neveu Osvv^ald, lors de la mort de son père Louis-Edmond Bouffi, voire frère. A la vérité, la lettre me comprometlait aussi un peu, puisque c'est moi qui vous ai fourni le moyen de garder pour vous cette somme ; mais moi, je n'ai rien à perdre, tandis que vous, vous êtes arrivé à une haute position, où la connaissance de cette escobarderie de famille pourrait vous faire beaucoup de tort. Maintenant, c'est un compte réglé entre nous; je n'en suis pas moins à votre service.

« Floquart. y>

« Paritf, 20 août ISGO. »

— Voilà qui est déjà bien précieux, se dit Horace en mettant la lettre de Floquart dans sa poche; maintenant passons à celle de M. Bouffi. Ohl celle-ci est ancienne, du mois de juin 1851 ; oui, c'est vers cette époque, à ce que nous a dit Oswald, qu'il perdit son père. Voyons cette lettre qui est adressée à M. l'ioquart, à Marseille.

« Mon cher Floquart, mon frère est mort, en effet, depuis six semaines; mais vous m'apprenez qu'un bâti-

nient, venant du Levant, lui aiipoitc pour trois cent mille francs de marchandises, réalisables sur-le-champ. On vous a chargé de me l'apprendre parce qu'on sait ([ue vous connaissez le IVère du défunt; vous ajoutez que le capitaine du bâtiment ignore complètement que mon frère avait un fils, et que si je veux vous donner un intérêt dans l'affaire, vous ne direz pas un mot de ce fils. C'est chose arrangée entre nous, mon cher Flo- ([uart; d'ailleurs, je saurai faire valoir cet argent, qui plus tard reviendra toujours à mon neveu. Dans deux jours je pars pour Marseille; prudence et discrétion.

c( Bouffi. »

— 0 ma sœur! te voiUà mariée!... Et avec une jolie dot, je l'espère! s'écrie Horace transporté de joie après la lecture de ces deux lettres qu'il a soin de ne point remettre dans le portefeuille; puis il redescend vivement trouver sa famille; il prend sa sœur par la tête, l'embrasse à plusieurs reprises, puis la fait danser, tourner en rond en lui disant :

— Tu vas êlre mariée, Virginie, c'est une chose qui ne rencontrera plus d'obstacles; dès demain, je vais chez M. Bouffi et je demande qu'il dote sou neveu et te le donne pour mari; s'il n'était pas si tard, j'irais ce soir; mais non, il vaut mieux attendre à demain.

Madame Rennecart, qui n'a pas son cornet, ne comprend pas pourquoi le frère et la sœur ont l'air si joyeux, ni pourquoi madame Hnberty ne veut pas aller promener et a peur d'èlre vue; mais son neveu lui crie dans l'oreille :

— Tout cela s'expliquera bientôt, ma tante, et vous

verrez si votre neveu avait raison d'être confitint dans l'avenir.

Le lendemain, sur les dix heures du malin, Horace, après avoir soigné sa toilette, se rend chez le banquier, qui ne voulait point quitter sa villa avant d'avoir retrouvé son portefeuille , dont la perte lui causait de graves inquiétudes.

M. Bouffi était seul dans une salle du rez-de-chaussée, lorsque son jeune voisin se présente devant lui; à sa vue, il n'est pas maître d'une vive émotion, car il tremble que son portefeuille ne soit pour quelque chose dans la visite quil reçoit.

— Monsieur, dit Horace en faisant au banquier une légère inclination de tête, je viens pour la seconde fois, mais celle-ci sera la bonne, je m'en flatte, vous demander de vouloir bien marier votre neveu Oswald à ma sœur "Virginie Bermonl; j'entends, de plus, que, pour assurer l'avenir des jeunes époux, vous donniez à votre neveu cinquante mille francs comptant et la possession de cette villa où, probablement, ils se fixeront lorsqu'ils seront mariés.

M. Bouffi devient très-pàle, car en entendant ces propositions, en voyant surtout avec quelle assurance elles lui sont faites, il ne peut guère douter qu'il n'y ait làdessous quelque chose de son portefeuille; cependant, il s'efforce de dissimuler ses craintes et répond :

— Monsieur, je vous ai déjà dit que... ce mariage ne m' allait pas... et je ne comprends rien aux demandes... ridicules que vous y ajoutez.

— Ah! vous ne comprenez pas! Ah! vous trouvez mes demandes ridicules!... eh bien! je vais me faire comprendre, je vais parler net et clair : Votre frère, après

sa mort, avait encore des marchandises sar un vaisseau. Ce bâtiment lui apportait à Marseille trois cent mille irancs, excellentes valeurs, que vous avez réalisées et gardées, en en frustrant votre neveu, l'héritier léi-itime de celte somme... le tout, d'après les conseils de votre digne ami Floquart, lequel a eu naturellement un crédit ouvert chez vous à celle occasion.

Le banquier devient encore plus pâle; il essaye en vain de faire bonne contenance el balbutie ;

— Monsieur... voilà des histoires... je n'y comprends rien... qui a pu vous conter tout cela?

— On ne me l'a pas conté... je l'ai su, monsieur; su dans la lettre de voire ami Floquart et la vôtre qui étaient dans ce portefeuille que vous avez perdu hier matin dans la prairie.

— Comment, monsieur, vous vous êtes permis de regarder, de lire ce qu'il y avait dans mon portefeuille?

— Ah! ah! je me suis permis est charmant! Vous vous êtes permis bien autre chose, vous ! Tenez, monsieur, voilà votre portefeuille, je vous le rends avec ce ([u'il contenait... Ah! excepté ces deux intéressantes lettres que je garde, et dont je ferai bon usage.

— Monsieur, rendez-moi ces deux lettres ; vous n'avez pas le droit de les garder.

— Aviez-vous le droit de voler trois cent mille francs à votre neveu, vous? Oui, voler ! le terme est un peu dur... c'est cependant celui que j'emploierai devant les tribunaux, si vous me forcez à les faire juges dans cette affaire.

En entendant parler des tribunaux, le banquier sent ses forces faiblir; il balbutie :

— Monsieur, je consens à ce que mon neveu épouse mademoiselle votre sœur.

— Et VOUS lui donnerez cinquante mille francs complant?

— Je... je... les lui donnerai...

— Et vous y ajoutertz la possession de cette propriété... à laquelle, d'ailleurs, vous ne devez pas tenir beaucoup.

— Mais, pardonnez-moi, monsieur... j'y tiens...

— Ahl à cause du trésor; mais vous voyez bien qu'il est introuvable.

— Monsieur, je voudrais avoir le temps de réfléchir.

— Afin de chercher encore, n'est -ce pas? Soit, je vous donne huit jours pour vous décider; consentez à ce que je vous demande, et je vous rends vos lettres, et cette aventure restera ignorée... même pour votre neveu, qui vous citera partout comme l'oncle le plus généreux... dans le cas contraire, je serai forcé...

— Assez, monsieur, de grâce; j'entends ma femme... elle ne comprendra rien à mon coiisentemtMil à ce mariage...

— "Vous croyez? eh bien! elle va, elle-même, vous presser de le faire...

— Elle... Horlense!... pas possible!

— Vous allez voir.

La belle lïortense entre dans la pièce où était son mari; elle paraît fort surprise d'y trouver leur ci-devant commis; elle daigna à [>eine répondre par une inclination de tête au profond salut qu'il a affecté de lui adresser, et dit à son mari :

— Ah! vous n'êtes pas seul, monsieur; je voulais savoir si vous alliez aujourd'hui à Paris... j'aurais quelques commissions... si vous vouliez vous en charger? Est-ce que vous n'avez pas fini avec, monsieur?

M PRAIRIE AUX COQUEUCOTS 274

— Non, madame, inonsieiir n'a pas encore tout ;\ fait terminé avec moi, dit Horace; cependant nous étions presque d'accord, cela tenait à fort peu de cliose, et je suis persuadé nue, grike ù votre influence, madame, si vous vouliez bien dire un petit mol en ma laveur, appuyer ma demande enfin, cela irait tout seul.

— Voire demande!... Est-ce que je sais, moi, monsieur, ce que vous demandez à mon mari.

— Mon Dieu! madame, une chose... dont je crois vous avoir déjà parlé : qu'il marie son neveu Oswald avec ma sœur.

— Ah! ah! ah! quelle plaisanterie!...

— Et, de plus; qu'il donne une jolie dot à son neveu; la future n'en ayant pas, cela compensera.

— Et ce sont de telles sottises pour lesquelles vous réclamez mon appui, monsieur.

— Oui, madame; j'avais même beaucoup d'espoir.

— Je vous trouve bien hardi de me dire cela.

— C'est votre dernier mot, madame?

— Oui, monsieur, et je vous engage à ne point revenir sur ce sujet.

Horace fait deux pas en arrière, se retourne et se met à crier de toutes ses forces :

— Sentinelles, prenez garde à vous!

M. Bouffi ouvre de grands yeux, en disant :

— Que signifie cela'?

Mais la belle Hortense change de couleur, et devient si tremblante, qu'elle est obligée de s'appuyer contre un meuble.

— Pardon, dit Horace, c'est une habitude d'enfance, un cri qui m'échappe au moment où l'on y pense le moins... et qui, dernièrement encore, a beaucoup ef-

frayé... un monsieur terrible... qui causait terriblement... avec une dame... qui...

— Monsieur... pardon!... j'ai réfléchi, s'écrie Hortense en interrompant Horace ; en effet... si Oswald aime mademoiselle votre sœur... on fera bien de les unir... je ne m.'oppose plus à ce mariage... au contraire, et j'appuie volontiers votre demande près de... mon mari.

C'esl alors vers sa femme que le banquier tourne ses regards étonnés. Horace s'incline devant celte dame, et lui dit :

— J'espérais bien que vous reviendriez à de meilleurs sentiments... recevez, madame, tous mesremercîments, et permettez-moi de vous remettre un petit objet que je crois vous appartenir...

Il tire la jarretière de sa poche et la présente à madame Bouffi, qui se hàle de la prendre.

— Qu'est-ce que cela? Une jarretière? demande le banquier.

— Oui, oui... c'est une jarretière que j'avais perdue... dans le jardin...

— Et je l'ai trouvée... à l'endroit où madame l'avait perdue.

Horace sourit en appuyant sur ces derniers mots ; mais madame Bouffi jette sur lui un regard tellement suppliant, qu'il s'empresse de reprendre :

— Puisque le mariage de M. Oswald avec ma sœur est une chose arrêtée, monsieur Bouffi sera-t-il assez bon pour le dire à son neveu quand il ira à Paris?

— Oui... aujourd'hui même, je le lui annoncerai.

Horace salue et prend congé; et, celte fois, madame Bouffi répond par une profonde révérence au salut qu'il lui fait.

Virginie attendait derrière la grille le retour de sou frôre; celui-ci la prend encure par les deux mains, et la fait danser dans la cour en lui disant :

— C'est arrangé, plus d'obstacles ; le banquier te donne son neveu... et vous serez riches... vous aurez une maison à vous ! dans huit jours, tout se terminera.

— Bien sûr. mon frère'?

— Oui, oui:... c'est décidé.

Et Virginie court sauter et danser devant sa lanle, en lui disant :

— Mon mariage est décidé avec une maison... dans huit jours... le banquier consent.

Et la jeune fdie se sauve avant que sa tante ait eu le temps de prendre son cornet, si bien qu'elle ne sait pas pourquoi sa nièce est venue sauter devant elle.

Une seule personne ne partage pas l'ivresse générale, c'est Emma, qui voit la journée s'écouler sans que M. Duvalloir paraisse; mais Horace lui rend l'espérance en lui disant :

— Il viendra demain, madame, j'en suis sûr, quelque chose me le dit; tiez-vous à moi, je suis en veine de bonheur.

UN GUANI) HASARD

Le lendemain, après le déjeuner, Emma s'esf, rendue dans le petit parc, près du kiosque, c'est là qu'elle aime à passer la journée, à rester livrée à ses pensées. La c,aieté de Virginie fait trop disparate avec la tristesse de la jeune femme pour qu'Horace engage sa sœur à tenir compagnie à la visiteuse. Il devine bien que celle-ci préfère être seule, et il conseille au contraire à Virginie de respecter la solitude de cette dame.

Mais, vers le milieu de la journée, un monsieur pousse la belle grille de la cour, et Horace qui, d'une fenêtre du rez-de-chaussée, guettait et observait toujours, court au-devant de la personne qui vient d'arriver.

M. Duvalloir est encore plus pâle qu'à l'ordinaire, sa physionomie est plus mélancolique; puis, dans ses yeux, se lit une secrète inquiétude, une émotion qu'il ne peut surmonter. A l'aspect de son jeune ami, il lui tend la

main, en essayant de sourire; mais il ne peut que soupirer.

— Enfin , vous voilà, monsieur , dit Horace ; avec quelle im[)atience... on vous... je vous allendais... ne vous ayant pas vu hier, déjà on perdait l'espérance... déjà on se désespérait...

— Est-elle encore ici? murmure M. Duvalloir d'une voix brève.

— Sans doute, monsieur... elle n'en est pas sortie depuis avant-hier... mais elle recherche la solitude... elle fuit le monde. Le concierge et sa femme même lui font peur... et, pourtant, ce sont de bien bonnes gens.

— Elle est... dans la maison?

— iNon, monsieur, elle passe presque toute sa journée dans le parc, près du kiosque... assise sur le même banc... où vous vous êtes reposé la dernière fois que vous êtes venu.

M. Duvalloir fait quelques pas du côté du jardin, puis s'arrête en disant :

— J'ai eu tort de consentir à celle enirevue... à quoi bon revenir sur des événements qui ont lait notre malheur? je ferais mieux de ne point la voir.

— Ah! monsieur! par grâce... si vous avez un peu d'amitié pour moi, ne revenez pas sur votre résolution, ce serait trop cruel... Un peu de pitié, monsieur... on vous allend là-bas... venez... ah! venez...

Et, prenant M. Duvalloir par la main, Horace l'entraine à grands pas vers le parc, puis, dans le chemin qui mène au kiosque; M. Duvalloir ne résiste plus, il se laisse conduire. Lorsqu'ils approchent du but de leur course, Horace aperçoit de loin la jeune femme assise au pied de l'arbre; aussitôt, lâchant la main qu'il tenait,

il court en avant, arrive près d'Emma, lui glisse à l'oreille : «- Le voilà! » puis, continuant sa course, s'enfuit et disparaît derrière le kiosque.

Emma est tombée à ii;enoux, la tête baissée sur sa poitrine et le visage baigné de larmes; M. Duvalloir s'approche d'elle et lui dit :

— Relevez-vous, madame : ce n'est point pour que vous me parliez à genoux que j'ai consenti à vous entendre... Relevez vous, je le veux, et diles-moi pourquoi vous avez désiré cet entretien.

La jeune femme obéit à son mari; elle se relève, s'assied sur un banc, et lui dit, mais toujours sans oser i lever les yeux sur lui :

— Monsieur... je sais que je suis bien coupable... ce i n'est pas pour chercher à atténuer ma faute... mon i crime, que j'ai désiré vous parler... mais pourtant... je ■» voulais vous dire... Ah! me croirez-vous? je voulais a surtout que vous sachiez que je n'avais pas prémédité à de fuir avec... celui qui m'a perdue... monsieur... , voulez-vous me permetire de vous dire toute la vérité ? ,■;

— Parlez, madame, je vous écoule.

— J'étais votre femme depuis trois ans, et vous me i^ rendiez bien heureuse, monsieur, je n'avais pas un ji désir à former, vous les préveniez tous... votre amour | pour moi était sans bornes, et peu de femmes auraient pu se flatter d'avoir un mari tel que vous ; nous habitions depuis quelques mois cette campagne , lorsque nous y reçûmes la visite de M. Théodore Marville ; ce jeune homme m'avait connue lorsque j'étais encore de moiselle ; il m'avait fait la cour, sans que j'attachasse aucune importance à ses discours ; puis il était tout à coup parti pour l'étranger. J'aurais dû vous dire cela

tjuand M. Marville, qui vous élail adressé par un de vos amis, vint nous voir, et que, sur voire invitation, il revint souvent ici... je ne le fis point, ce fut mon premier tort. Ce jeune homme me dit qu'il n'avait jamais cessé lie m'aimer, qu'il avait voulu mourir en apprenanlmont mariage; enfin qu'il se donnerait la mort si je n'avais pas pilié de ses tourments. Je ne devais point écouler ses discours... je le sais ; mais il était sans cesse sur mes pas... il épiait tous les instants où j'étais seule.. . pour me parler de son amour... de son malheur. . Enfin. . . un jour, il abusa de ma faiblesse... mais je ne fus pas plutôt coupable, que, reconnaissant l'énormilé de ma faute, je n'osais plus paraître devant vos yeux .. La peine que je ressentais éveilla vos soupçons, et il fut bien facile de découvrir la vérité... Vous surprîtes M. Marville à mes genoux, où il me suppliait de lui accorder un rendez-vous pour le soir dans le bouquet de noisetiers qui est dans la prairie; à votre arrivée, M. Marville disparut, et je ne pus répondre que par des larmes aux justes reproches que vous m'adressiez, je n'étais pas assez habituée au mensonge... assez profondément criminelle pour chercher à nier ma faute. Vous me laissâtes en proie à ma douleur, à mes remords ; à peine étiez-vous éloigné, que M. Marville revint, me dit que j'étais perdue si je restais avec vous... que vous aviez juré de vous venger ; enfin, que je n'avais plus d'autre parti à prendre que de fuir avec lui... je ne sais ce que je lui répondis... je n'avais plus ma tête à moi. La nuit vint... vous n'étiez plus là... Tout à coup, j'entendis comme deux coups de feu qui parlaient du côlé de la prairie ; puis M. Marville accourut en me disant ; « Venez vite, voire mari est armé ; il veut vous tuer. » Je ne H. lli

sais ce que je répondis ; mais j'eus peur, je me laissai entraîner... une chaise de poste attendait à quelques pas de la porte du parc... on m'y fit monter, et je partis. Ah ! j'aurais dû me laisser tuer par vouS; cela m'eût épari;né bien des douleurs.

Emma s'arrête un moment pour donner cours à ses sanglots, puis elle reprend :

— A peine avais-je fait quelques lieues dans la voiture qui m'entraînait, que je compris que mon séducteur comptait m'emmener en Angleterre et y vivre avec moi. Ah ! cette pensée me fit horreur, je sentais que je n'étais plus digne d'habiter avec vous, monsieur; mais je ne voulais point rester avec celui qui m'avait perdue, et dont maintenant la présence m'était insupportable. Cependant je me décidai à lui cacher ma résolution, car il l'aurait combattue et m'aurait peut-être empêchée de la mettre à exécution. Nous nous arrêtâmes à Paris, c'est de là que M. Marville voulait prendre le chemin de fer qui nous aurait conduits à Boulogne. Mais, pendant une courte absence qu'il fit, je m'échappai de l'hôtel où nous étions descendus, je courus chez une vieille dame qui avait été amie de ma mère ; je lui racontai tout ce qui m'était arrivé, je ne lui cachai pas ma faute, mais je pleurai dans son sein en lui disant : « Protégez-moi... gardez-moi chez vous quelque temps, je ne mettrai point les pieds dehors... celui qui m'a enlevée se lassera de me chercher, et alors, sous un autre nom, je pourrai me loger dans un petit coin bien retiré où je ne recevrai personne, où l'on ne me découvrira pas... » Cette dame fut touchée par mes larmes, par mon repentir... elle accueillit ma prière, et je passai trois mois chez elle, sans sortir une seule fois. Au bout de ce temps, je louai

un petit logement au quatrième, et sous le nom de madame lïuherly, dans une maison de la rue du Temple. Quand vous m'aviez épousée, j'avais trois mille francs de rente, qui me venaient de ma mère ; cette somme était plus que sulTisante pour l'existence que je menais, et, il y a un an, j'appris par ma vieille amie que M. Marville était mort en Angleterre, où, après de longs voyages, il était allé se fixer, et je craignis moins alors de sortir de ma retraite. Voilà toute la vérité, monsieur... la saviez-vous ainsi?

— On m'avait dit, en effet, madame, que l'on ne vous avait pas revue avec M. Marvilie ; mais vous auriez pu y être et vous dérober aux regards...

— Je vous ai dit exactement ce que j'ai fait, est-ce que vous ne me croyez pas ?

— Si... je vous crois... oui... je crois même à vos regrets... à votre repentir...

— Ah! monsieur... si vous saviez combien j'ai pleuré sur ma faute... Ah ! vous auriez pitié de moi... et peutêtre...

— Je pourrais vous pardonner, n'est-ce pas, Emma? En effet, en songeant combien vous étiez jeune alors... en sachant que cet indigne Marvilie n'existe plus... en voyant surtout vos larmes... votre douleur... j'aurais pu... oui, je le sens, j'aurais pu vous pardonner... vous ouvrir encore mes bras. .. et songer que Dieu fit du repentir la vertu des mortels...

— Oh ! mon Dieu !... il se pourrait !...

— Oui... mais tout cela est impossible, madame... impossible !... parce que vous m'avez rendu criminel.. . parce que, en croyant punir votre séducteur, j'ai commis un crime; j'ai blessé... tué peut-être une personne qui

ne m'avait nullement offensé... et voilà ce que, moi^ je ne pourrai jamais me pardonner.

— Que voulez-vous dire, monsieur? je ne vous comprends pas...

— Ecoutez-moi : lorsque je surpris ce Marville à vos pieds, il vous demandait un rendez-vous, il vous suppliait de vous rendre le même soir dans le bosquet de noisetiers qui se trouve dans la prairie, et justement en face de la petite porte de ce parc.

— En effet, monsieur... oui... je me le rappelle; mais je ne suis point allée à ce rendez-vous.

— Je le sais ta présent, ni ce Marville non plus, malheureusement; mais alors, persuadé que vous vous rendriez à ce rendez-vous, je chargeai mes pistolets et j'attendis la nuit avec impatience. Ah ! je ne vous le cache pas, mon dessein était de vous tuer tous les deux. La nuit était venue, je sortis furtivement par celte petite porte, je gagnai la prairie, je me cachai dans le bosquet et, mes armes à la main, je n'attendais que l'instant de me venger; enfin un homme paraît, c'est sa taille, sa tournure, c'est votre séducteur en fin, j'en étais persuadé; il vient vers le bosquet. « Tiens, misérable, dis-je, voilà le prix de ta séduction ! » et je tire sur lui mes deux coups de pistolet. Il tombe, et moi, égaré, bouleversé, je reviens ici, je demande à mon domestique où est madame, et il me répond : — Elle vient à l'instant même de monter en voiture avec M. Marville. — Avec M. Marville, c'est impossible, lui dis-je, tu t'abuses.

— Oh! non, monsieur, car il y a longtemps que je le voyais en bas ; il vous guettait, et c'est quand vous avez été vers la prairie, qu'il a couru chercher madame... Ainsi donc plus de doute, je venais de tuer un innocent,

r.A PRAIRIE AUX COQUELICOTS 281

jo vouais lit? comineltrû un homicide... et le misérable que je voulais punir écliappait à ma vent;eance !... Désolé, désespéré de mon crime, je retournai à la prairie, muni d'une lanterne, je cherchai ma malheureuse victime... je vis de nombreuses lâches de sanij à la place où la personne était tombée, mais rien de plus. Infortuné ! qui a peut-être péri par ma faute... ah! il ne sait pas quels remords m'ont poursuivi !. . .

— C'est moi!... c'est moi!... c'est fini... n'ayez plus de chagrin... je ne suis pas mort!... ma blessure n'était

rien

Ces mots qui arrivent si brusquement aux oreilles de M. Duvalloir et de sa femme, sont prononcés par Horace, qui est tombé comme une bombe au milieu deux et leur dit :

— Pardonnez-moi, je suis un curieux, c'est vrai ; c'était bien indiscret de ma part; mais, que voulez-vous? après m'être donné tant de mal pour vous rapprocher, je tenais à savoir si j'avais réussi avons réconcilier... me trouvant derrière ce kiosque où l'on pouvait entendre ce que vous disiez, ma foi ! j'y suis resté... et bien m'en a pris, puisque je puis lever le seul obstacle qui s'opposait à l'oubli de vos chagrins. Oui, monsieur Duvalloir, c'est moi qui passais il y a quatre ans... ce mois-ci, dans la prairie; je venais de chercher un peu mon trésor, lorsque, en approchant du bosquet , pan! pan! deux coups de feu partent : le premier ne m'atteint pas; le second me frappe... là... ici, dans le côté. Ah ! dame ! un peu plus haut, il paraît que je n'en relevais pas; mais, grâce au ciel, cela a été vite guéri.

— C'était vous, vous, mon pauvre Horace, que j'a: failli tuer... Ah ! me pardonnerez- vous jamais 1

En disant cela, M. Duvalloir pressait les deux mains d'Horace et le regardait avec anxiété.

— Si je vous pardonne!... Ah ! elle est bonne, cellelà, si je vous pardonne !... Ali ! oui; mais c'est à une condition..

Et Horace montre Emma, qui avait ses yeux encore pleins de larmes attachés sur son mari ; celui-ci a compris ce que veut le jeune homme, il ouvre ses bras à sa femme qui s'y précipite, et la lient longtemps contre son cœur.

— A présent, non-seulement je vous pardonne, dit Horace, mais je suis prêt à me faire tuer pour vous et madame si jamais l'occasion s'en présentait.

M. Duvalloir ne quitte sa femme que pour prendre Horace dans ses bras. H ne peut se lasser de répéter :

— Celait vous, mon pauvre ami, et je fus presque votre meurtrier.

— Ne parlons plus de cela, monsieur, puisque cela n'a rien été.

— Oh ! n'importe !.., je ne dois pas moins vous dédommager du mal que je vous ai fait. Mon Dieu ! est-ce donc cette circonstance qui m'attirait vers vous, qui est cause que dès le premier jour que je vous vis, j'éprouvai le désir de vous connaître davantage'?

— Et moi de même, monsieur ; il y a comme cela des sympathies dont on ne peut se rendre compte, et qui ont leur raison d'être, cependant.

— Vous m'avez fait renaître au bonheur ; grâce à vous, je ne suis plus poursuivi par la crainte d'avoir causé la mort d'un innocent, et je presse ma femme dans mes bras... vous me rendez le bien pour le mal ; maintenant, c'est à moi d'assurer votre félicité. Allons

trouver votre famille; je veux, avant de partir pour Paris avec ma femme, témoiijner à votre respectable faille, à votre aimable sœur toute l'amitié que je leur ai vouée. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon ami, que l'accident fatal, votre blessure, doit rester à jamais entre nous.

— Oh ! monsieur, je ne suis bavard que pour ce qui peut faire plaisir à savoir... les autres choses, je les oublie, je ne les sais plus; et ma tante aurait douze cornets à ses oreilles qu'elle n'entendrait jamais un mot sur cet événement. Mais vous allez donc encore nous quitter, monsieur?

— Oui, mon ami, te séjour de celle propriété ne nous serait plus agréable, ni à ma femme, ni à moi; nous allons retourner à Paris, puis, nous voyagerons pendant quelque temps : vous le voulez bien, n'est-ce pas, Emma ?

— Ah ! mon ami ! ... que je sois avec vous, que je ne vous quitte plus ; et je serai heureuse partout où nous irons.

— Lorsque nous reviendrons en France, mou cher Horace, croyez bien que mon premier soin sera de venir vous serrer la main.

M. Duvalloir prend le bras de sa femme, on retourne à la maison ; on trouve au salon madame Rennecart et sa nièce, qui sont tout étonnées en voyant la petite dame du quatrième au bras de M. Duvalloir ; mais ceîui-ci fait cesser leur surprise en leur disant :

— Je vous présente ma femme.

— Votre femme !... quoi ! madame Huberty ?...

— Est en réalité madame Duvalloir. Nous vivions séparés... à la suite d'une scène fâcheuse... mais au

tond du cœur nous nous aimions Ion jours. Votre neveu a découvert par hasard le lieu qui nous unissait, et il n'a pas eu de cesse qu'il ne nous ait réconciliés.

— Comnnent, mauvais sujet! lu as fait cela, toi !

— Oui, madame, je lui dois beaucoup, je lui dois mon bonheur; aussi, dès ce moment, vous êtes ici chez vous, madame ; car je prie Horace de vouloir bien me permettre de lui oflrir cette propriété.

— Ah! monsieur! que dites-vous?... à moi ce beau domaine. Oh! c'est trop... c'est trop!...

— Ce n'est pas assez au contraire; mais j'espère que vous me permettrez de doter votre sœur... et de contribuer ainsi à lever les obstacles qui s'opposaient à son mariage.

— Mais, il n'y en avait plus, monsieur.,.

— Si vous me refusiez, mon cher Horace, je croirais que vous me gardez rancune, et cela troublerait mon bonheur. Vous recevrez bientôt les titres qui vous mettront en possession de ce domaine... et maintenant adieu, souvenez-vous que nous serons toujours vos meilleurs amis.

M. Duvalloir presse Horace dans ses bras; Emma embrasse la lante et la nièce, puis elle serre la main de celui qui vient de lui rendre son époux; et tous deux quittent la Maison aux Sycomores, reconduits jusqu'à la grille par Horace, et salués par Jacquet et sa femme, auxquels M. Duvalloir dit eu leur montrant le jeune homme :

— Voici maintenant votre seul maître, le seul propriétaire de la maison.

Et le jardinier dit à sa femme :

— Vois-tu, je savais ben qu'il avait acheté la maison.

— Est-ce un rêve? dit madame Rennecart à son neveu lorsqu'il revient au salon. Cette superbe propriété est à toi? M. Duvalloir t'en a t'ait don'?

— Ce n'est pas un rêve, chère tante, nous sommes ici chez nous; tout nous appartient, même le vin qui est dans la cave, et, ma foi! il me semble que c'est bien l'occasion de le fêter un peu. Eii! justement voilà Oswald (jui accourt, et je lis dans sa figure qu'il est content aussi, lui.

En eflet, Oswald accourait soufflant, riant, sautant, ne pouvant pas parler tant il était joyeux, ce qui ne l'empêche point de courir sur-le-champ embrasser Virginie, puis de s'écrier :

— Ma femme!... c'est fini!... mon oncle consent, et me donne cinquante mille francs complant; comprenezvjus cela? moi, je n'en reviens pas.

— Mon bon ami, dit madame Rennecart, nous en voyons bien d'autres ici... nous sommes dans la journée aux surprises... cette superbe propriété appartient à Horace, M. Duvalloir lui en a fait cadeau,

— Serait-il possible?

— Je ne sais pas si c'est possible, répond Horace en riant, mais je sais que cela est; de plus, M. Duvalloir veut doter ma sœur, et je suis bien certain qu'il le fera.

— Une dot à ta sœur! je n'en veux pas, dit Oswald; c'est toi, j'en suis sûr, qui es cause que mon oncle me fait présent de cinquante mille francs, c'est bien assez.

— Non, ce n'est pas assez, et je veux encore qu"il te donne la Prairie aux Coquelicots et ses dépendances.

— Y penses-tu? mais je n'ai pas besoin de tout cela.

— Ef, moi, je te dis que je veux que la prairie soit à nous, comme autrefois; chère prairie, elle m'a toujours

poiit'î bonheur, et c'est à elle que nous devons encore ■ tous notre félicité.

— A elle ! comment cela? Est-ce que tu as trouvé le , trésor? ■

— J'en ai trouvé bien plus d'un. ;

— Celui de notre père?

— Non, il n'y a que celui-là que je n'ai pas encore | trouvé; mais, un peu de patience, j'ai foi dans l'avenir, j

LE TREFLE A CLNy FEUILLES

Trois jours après ces événemenls, Horace recevait une lellre de M. Duvalloir, reni'ennant la copie d un acte passé devant notaire, qui le faisait propriétaire de la Maison aux Sycomores et de toutes ses dépendances, et de plus une traite de soixante mille francs à vue, sur un des meilleurs banquiers de Paris, La lellre de M. Unvalluir ne contenait que ces mots :

« Daignez, mon cher Horace, recevoir ces témoignages de mon amitié, et songez qu'en les acceptant vous soulagez mon cœur et le débarrassez des remords qui le tourmentaient depuis quatre ans. Nous partons pour l'Amérique, ma femme et moi; lorsque nous reviendrons en France, notre premier soin sera d'aller nous informer si vous êtes heureux. »

— 8i je suis heureux! s'écrie Horace, je serais bien difficile si je ne me trouvais pas heureux mainlenanl-,

une propriété superbe!,., de l'argent de tous côtés... quand je dis de tous côtés, le banquiern'a encore donné que des promesses... mais encore quelques jours, et, s'il ne s'exécute pas, gare à lui.

Horace a été montrer à sa tante la traite de soixante mille francs que M. Duvalloir vient de lui envoyer, avec l'acte de propriété du domaine qu'ils habitent, et la bonne madame Rennecart, qui tient son cornet fixé à son oreille, ne cesse de s'écrier : — Est-ce que j'entends bien? est-ce que mon cornet ne m'envoie pas les paroles de travers? Outre cette magnifique propriété, M. Duvalloir te fait encore présent de soixante mille francs?

— Oui, ma tante, votre cornet ne ment pas.

— Mais qu'est-ce que tu as donc fait à ce monsieur pour qu'il le comble ainsi de bienfaits?

— Je l'ai raccommodé avec sa femme.

— Ce n'est pas possible, il faut qu'il y ait autre chose. Je ne croirai jamais qu'un mari donne tant d'argent parce qu'on l'a réconcilié avec sa femme.

Virginie, qui était allée promener dans la prairie, revient alors, tenant plusieurs petites feuilles dans sa main, et toute joyeuse, en s'écriant : — J'en ai Irouvé, en voilà, j'en ai... Oh! cela me portera bonheur... Oswald doit venir aujourd'hui de Paris, son oncle lui aura tenu parole.

— Qu'est-ce que c'est"? Qu'est-ce que tu as trouvé qui doit te porter bonheur?

— Mon frère, c'est du trèfle à cinq feuilles.

— Du trèfle à cinq feuilles... c'est donc une chose rare?

— Oui, le trèfle n'a ordinairement que trois feuilles; vois plutôt celui qu'à chaque instant tu foules sous tes

pieds dans la prairie, il n'a que trois feuilles. Cependant il y en a à cinq feuilles, el, la preuve, c'est qu'en vuilà ; mais c'est rare, fort rare den découvrir, el l'on assure que cela porte bonheur; je dois le croire dailleurs, car noire bon père ma le répétait souvent : « Quand tu trouveras du trèlle à cinq feuilles, » nie disait il, «fais-y bien aiteniion, ma llile; remarque la place, il y a toujours un bonbeur sous celte planle-l;"i. »

— Mon père te disait cela! s'écrie Horace qui, depuis quelques instants, semblait réiléchir en écoulant sa sœur.

— Mais oui, je t'assure qu'il m'a répélé cela plusieurs lois.

— El tu as trouvé ce trèfle dans la prairie'i?

— Oui, presque en face de notre ancienne maison... ici tout près.

— Viens, Virginie, conduis-moi vile à l'endroit où tu as cueilli ce trèfle... Tu reconnaîtras la place, n'est-ce pas?

— Oh! parfaitement, d'autant plus qu'il y en a encore, je n'ai pas tout pris,

— Je vais prendre une bêche; viens, viens, j'ai comme un pressenliment.

— Tu veux aller dans la prairie, mais je te préviens que M. Boufti vient de revenir de Paris; je l'ai aperçu, tout à l'heure en rentrant, qui descendait de son cabriolet.

— Oh! cela m'est bien égal! Viens, te dis-je, et ne perdons pas de temps.

Et, courant chercher une bêche, avec laquelle il remuera plus f.icilement la terre qu'avec sa binette, Horace sort avec sa sœur; tous deux se dirigent vers la prairie, la jeune fille mirche un peu en avant; mais elle n hésite pas, car de loin elle a déjà reconnu la place où il. 17

elle a trouvé la plante rare. Elle y arrive, et, se mellanl à genoux, arrache quelques trèfles et les montre à son frère, en disant : — Tiens, regarde, en voilà encore, il y a cinq feuilles... oh! la place est bonne!

— Je l'espère... Ole-toi de là maintenant.

— Que veux-tu donc faire?... Ah! mon Dieu! tu bêches... lu coupes la terre à celte place; mais lu abîmes ce pauvre trèfle !

— Eh! qu'importe le trèfle, si je trouve dessous ce que je cherche. Oui, oui, je sens déjà quelque chose qui résiste sous ma bêche, qui rend un son dur. Je voudrais pourtant ne rien casser.

— Oh! mon frère! est-ce que tu aurais trouvé le trésor?

— Mais je l'espère bien.

— Ah! mon Dieu! voilà M. Bouffi; il t'aura vu fouillant dans sa prairie, il vient de ce côté.

— Tant mieux... qu'il vienne... je lui procurerai la vue du trésor.

Le banquier s'avançait, en effet, à grands pas. Il arrive tout contre Horace au moment où celui-ci était parvenu à retirer de son trou, sans le casser, un pot en grès, de la forme de ceux dans lesquels on met du tabac pour qu'il se tienne frais, et qui est fermé avec un énorme bouchon de liège recouvert d'une feuille de plomb, sur laquelle on a écrit avec un poinçon : « Pour mon fis Horace, quand il sera eu âge de s'en servir. »

— Monsieur! s'écrie M. Bouffi^ ceci est le trésor trouvé sur ma propriété; il m'appartient...

— Une minute, monsieur, ne criez pas si fort, je vous en prie! répond Horace en s'emparant du pot de grès; lisez ce qu'il y a sur le couvercle... Pour

mon fils Horace... Vous voyez bien que c'est à mon adresse... Mais s'il y a là-dedans un Irésor... il est bien léger!...

— Ce sont des billets de banque alors!

— Mon père n'aurait pas été assez niais pour enterrer des papiers qui, sous terre, se moisissent et deviennent en poussière!... Au reste, je suis aussi curieux que vous de savoir ce que renferme ce pot... et, pour le savoir... je fais sauter le couvercle !...

A l'aide d'un couteau, Horace est parvenu à ôter le liège; il fourre alors sa main dans le pot et en retire... une pipe, puis une seconde, puis une troisième... mais toutes les trois parfaitement culottées; alors il regarde M. Bouffi en éclatant de rire. Celui-ci ne peut en croire ses yeux, il f^st persuadé qu'il doit y avoir autre chose dans le pot. Il y fourre à son tour sa main... mais il cherche en vain : le trésor caché dans la prairie par M. Bermonl père ne consistait qu'en trois pipes culottées.

— Décidément, mon père était un farceur! dit Horace. Mais, après tout, pour un ancien marin, trois bonnes pipes pouvaient être considérées comme un trésor ! et c'était vraiment un cadeau qu'il voulait faire à son fils... Mais je ne suis pas éi;oïsle, moi!... Tenez, monsieur Bouffi, si le tiers du trésor peut vous faire plaisir, eh bien! je vous l'accorde!

Le banquier repousse la pipe que le jeune homme lui présente, et lui dit : — Veuillez, monsieur, avoir la complaisance de vous rendre chez moi dans une heure... muni des papiers... que vous savez, et nous terminerons l'affaire que nous avons à régler.

— Il suffit, monsieur, je serai exact, je ne me ferai pas attendre.

Horace rentre avec sa rœiir; il s'empresse d'aller trouver sa lanle, el dépose à ses pieds le pol de grès en lui disant : — Nous avons enfin trouvé ce fameux trésor enfoui dans la praiiie par mon père... Le voilà, ma tante... il y a de quoi fumer!

— Qu'est-ce que cela!... des pipes!... mon frère avait enleric des jiipes:.., et il appelait cela un trésor.

— Ma chère lanle, mon père a bien fuit ce qu'il a fait. Ceci est devenu, en effet, un puissant auxiliaire pour nous... car ce soi-disant liésoraélé la cause de noire bonheur... de notre fortune... puisque c'est en le cherchant que j'ai trouvé... ce qui nous a fait avoir tout cela... C'est donc toujours à l'idée bizarre de mon père que nous devons aujourd'hui notre félicité.

Horace s'empresse de se rendre à l'inviîalion du banquier, et celui-ci lui remet cinquante mille francs en billets de banque, ainsi que les litres de l'achat de sa maison de campcgne, avec un acte :ous seings-privés qui en transmet la propriété à son neveu. En recevant tout cela, Ilornre rend à M. Bouffi les deux lettres qui le comproinellaienl et lui dit : — Monsieur, si le séjour de cette villa vous pliît, songez bien que votre neveu ne vous dit pas de la quitter déjà; vous pouvez y passer tout lélé si cela vous convient.

— Non, monsieur, celle campagne n'a plus aucun charme pour moi, répond le banquier; ma femme ne s'y plaît pas non plus, et dans deux jours nous aurons tout à Hiit abandonné votre voisinage... A propos, mon neveu m'a dit que la Maison aux Sycomores vous appartenait maintenant... est-ce la vérité?

— Oui, monsieur; le propriétaire, M. Duvalloir, m'a fait don de ce beau domaine...

— Je vous fais mon compliment, monsieur, vous entendez les alTiiires aussi bien que moi.

— Oui, mais d'une a\ilre fiçon, cependant.

Deux jours après, M. Bouffi quille la campagne avec sa feuMue, qui ne peut plus soullVir la prairie depuis qu'elle y a perdu une jarrelière.

Puis, au bout d une quinzaine, on célèbre l'union de Virginie et d'Oswald. Inutile de dire que le petit neveu a quille les bureaux de son oncle pour se consacrer entièrement à sa femuie et aux soins de son nouveau domaine.

Quant à Horace, qui reste avec sa tante dans la villa aux Sycomores, et va de temps à autre à Paris se livrer aux plaisirs de son âge, il soupire encore parfois en songeant à la petite dame du quatrième, redevenue madame Duvalloir. Mais il se dit : — îl vaut mieux que cela se soit arrangé comme cela!... car, d'une amourette, que resie-t-il plus ti.rd?... rien du tout!... mais d'une bonne action, il reste toujours quelque chose... quand ce ne serait qu'un doux souvenir.

Tenez-vous à savoir ce qui advint aux divers personnages qui ont passé sous vos yeux? M. Coquelet fume toujours, et sa femme aussi, mais d'une autre façon. M. Grangeville continue de jouer au bilboquet, en disant du mal de tout le monde, ce qui fait qu'il est très-recherché en société, où la méchanceté passe souvent pour de l'esprit et l'indulgence pour de la bêtise. Madame Burgrave est de plus en plus coquette, et porte des chapeaux qui font retourner tous les passants; elle ne doute pas que ce ne soit pour l'admirer. Son mari est mort de joie, en trouvant un billard à blouses dans lequel il a fait un bloque fumant; madame Durchamp ne va plus

se promener avec son cousin dans les prairies où il y a des coquelicots. M. Grébois est toujours un homme terrible avec les dames, et la famille Machabée s'est augmentée de quatre enfants, parmi lesquels le jeune Jonas se distingue toujours par son adresse à la pêche aux saucisses. Madame Putiphar, qui n'avait j>as reparu chez elle depuis plusieurs jours, a été retrouvée dans une baignoire de^son théâtre, où elle collectionnait des petits bancs. M. Bouffi fait toujours des opérations de bourse avantageuses... pour lui, et le grand Floquart des spéculations avec l'argent des autres, moyen de s'enrichir fort en usage depuis quelque temps.

Page 1