La prairie: conférence prononcée devant l'Institut canadien, Ottawa, le 29 mars, 1906
Communes, remplir le mandat de député que mes amis du comté de ‘Provencher m'avaient "fait lhonneur de me confier. Quelques mois. d'un agréable séjour dans votre superbe ville, durant la dernière session, m'ont procuré le plaisir de connaître et d’apprécier à leur juste valeur, les grandes qua-
lités intellectuelles et sociales qui’ e .soir d'un sujet qui lui est cher à
distinguent à un si haut degré la population de la capitale.
M. le Président, j'ai eu la bonne fortune ‘d'assister, l'hiver dernier, à une des séances de cet Institut.
. Laissez-moi vous dire en toute sincérité, que je suis encore imprégné du souvenir de cette soirée musicale et littéraire, que je l'ai présente à la mémoire comme si elle . datait d'hier. Un.de nos savants cousins de France, professeur de littérature à une de nos universités canadiennes, nous entretenait alors de cette belle langue française, si
chère à nos cœurs, si harmonieuse,
et dont vous conservez avec un soin
jaloux et un patriotisme élevé .le-
culte du souvenir dans votre brillant Institut.
Je dois vous avouer que lorsque
vous m'avez fait l'honneur de m’inviter à vous donner une conférence,
j'ai hésité en songeant à cette plé-.
iade d'hommes de lettres distingués.
qui appartiennent à votre société.
et qui ont jeté un lustre éclatant.
sur la littérature canadienne.
Mais si'je nai point voulu me dérober au devoir qne vous me traciez, permettez-moi d'espérer pourtant que vous ne ferez pas de
-comparaison entre les maîtres qui
m'ontsprécédé ici et l'ami qui vient simplement causer avec vous ce
plus d’un titre, et qui vous intéressera, j'en af la certitude, ‘parce qu’il s'agit de vous faire connaître une partie de notre grand patrimoine national. ‘ Quand depuis vingt-cinq ans on Babite loin du pays natal, dans cet autre Canada si longtemps séparé des provinces de l’Est par la diffculté des communications et qui aujourd’hüi à peine commence à serévèler au monde, c'est une grande joie en arrivant parmi vous, dans ce foyer des lettres et des arts, de congtater-qu’ôn nés rpas tout-à-fait un étranger et d'entendre les.
cœurs battre à l'unisson du sien.
Votre aimable invitation ne m'a pas seulement honoré, elle a remué
4 - La Prairie. TN Jusqu'au: plus intime ‘de mon âme pourquoi j'ai choisi pour sujet de en me dénnant l'assurance que je cette conférence : “La Prairie. mn n'étais pâs un inconnu parmi vous : Mais ce titre demande tout d’ d:. et que c'était bien à des frères. ca- bord une explication, car les mots nadiens qu’il -m’allait être donné changent. étrangement ‘de sensde parler ce soir.. avec les générations. qui passent. . Je n'ai jamais tant regretté A la naissance de la Nouvelle n'avoir pas reçu de la bonne fée France, le moindre petit pré mérile don de l’éloquence, mais j'ima- tait l'appellation de prairie, comme gine qu'en invitant l’humble dépu- l’atteste encore le nom de'la paté de Provencher à vous faire une roisse de La'Prairie en face de conférence vous vous attendiez Montréal. Plus tard- nos hardis plutôt à entendre quelque chose de découvreurs, poursuivant la mis- ‘nouveau sur le pdys que j'habite sion de notre race, qui est ‘d’être . et sur les populations que je suis toujours à l'avant-garde de la civi- . fier de représenter, qu’à un régal lit-' lisation, élargissaient la. significa- - téraire. C'est bien -ainsi -que je”tion-dü mot prairie en même temps l'entend moi-même, et si je puis qu ils reculaient l’horizon du monde ajouter tant soit peu aux rensei- connu. La forêt trônait en souvegnements qué vous possédez déjà -veraine sur les rives de notre eau sur les Canadiens de l'Ouest, si je Saint-Laurent, et le bûcheron ca- -: puis aviver de la moindre manière nadien, ce véritable conquérant de la sympathie qui doit exister dans notre pays n’avait pas encore comvos cœurs pources frères éloignés mencé son. œuvre de civilisation. qui luttent héroïquement en vue La prairie, ce fut alors les ride soutenir l’honneur du nom fran- ches plaines de l'Ohio, du Michigais dans ces vastes régions, je gan et la vallée du Mississipi, qui croiraï n'avoir pas perdu mes s’ouvraient immenses et presques' peines mais bien "avoir fait une sans bornes devant ces hommes œuvre utile pour mes compatri- aventureux.qui s’en allaient de l’a-
tes. ss vant à la conquête dé ‘nouveaux K° 4 . pays Le plus:illustre d’entre eux,
LA PRAIRIE de La Vérendrye, porta jusqu’au
. pied des Montagnes Rocheuses l’é-
Mesdames et Messieurs, tendard de la France ; il apprit
Tout ce qui vient du Nord-Ouest au monde que la prairie c'était la a le don assez rare d'attirer l'atten- moitié d'un continent, une région tion, surtout après la création de plus vaste que l’Europe, un océan nos deux nouvelles provinces. C'est: de terres fertiles sur lesquelles le
VU
È La Prairie 2 "5
moble - buffle devait être peñdant longtemps éncore le seul monarque
‘incontesté.
Jn-faît qui n'est peut- être pas assez connu, é’est que toute cette
- région qui constitue aujourd'hui
l'Ouest Canadien était anciennement le fond “d’un vaste océan.
Des découvertes que l’on fit en 1883 et dont j'ai été moi-même le témoin, confirment d’une manière
‘irréfutable cette vérité géologique.
À six milles de Medicine Hat, dans
. les mines de Charbon de la Saskät-
LU
- chewan, on découvrit sur un rocher
escarpé haut de trois cent pieds au-
* dessus ‘de la rivière Saskatchewan
sud, un ban d'écailles d’huîtres et de moules de quatre pieds d'éraisseur. À quarante pieds plus bas, en creusant un puits on a trouvé un autre dépôt de . coquilles marines..
Si Voltaire qüis ‘dans son cynis-
me, aimait à railler les choses les
plus sérieuses à dit que les écailles
‘d’huîtres trouvées au sommet des Alpes y avaient été apportées par
des pèlerins se rendant en Terre Sainte, je puis vous assurer que celles de la Saskatchewan auraient échappés à ses sarcasmes et qu'il aurait dû s’incliner devant l’autorité de nos savants géologues.
Il est bien certain que toute cette
. région était recouverte par les eaux
d'une mer intérieure ce qui explique la fertilité du sol de nos prairies: Après d'assez longues pé-
riodes géologiques, la mer. s'est :
retirée de ‘notre continent. C'est un phénomène connu que la mer
se retire sur certaines | côtes et .
qu'elle gagne du terrain sur d’autres. Notre globe terrestre est -soumi: à des mouvements perpé-
‘tuels d'oscillation ‘mais ‘le . niveau
de la mer demeureconstant. C’est le grand principe affirmé par nos modernes géologues. - On sait que la Baltique gagne constamment sur les rives de là Suède, à tel point
que plusieurs rues des villes. de-
Trellborg, Ystud, Malmie, ont disparu sous les flots.
La mer du
Nord envahi les Pays-Bas qui sont. ‘
obligés de lutter ‘avec des digues puissantes pour ne pas être absorbés par les ondes envahissantes.
D'immenses territoires sont engloutis depuis le temps des Romains ; des temples construits
sur les côtes d'Italie sont aujour-.
d'hui enfouis dans les grèves.
‘Saint-Louis s’embarqua pour ses
croisades en 1248 et 1270 au port d'Aigues-Mortes qui estaujourd’hui dans l’atérieur des terres. Ti fut un temp on. PAngleterre ‘et la Francg n'étaient pas séparées par la m ‘Iles Normandes faisaient partie du Cotentin, et Jersey n’en était séparée que par un ruisseau qu'on passait sur une piècede bois. Tous ces changements, tous ces mouvements du sol et des eaux sont parfaitement expliqués aujourd’hui,
Au cinquième siècle les *
6 . I La Prairie.
tinent une mer intérieure que s'é-.
et rien’'ne nous étonne d'apprendre que nous avions jadis sur ce con-
tendait sur nos vastes prairies du
: Nord-Ouest.
Avec cette disgression que. je vous prie de me pardonner, je re-
°...ournc à mon sujet.
Pa
C'est donc sur cette vaste scène:
. de nos prairies de l'Ouest que :pen-
dant un siècle, les plus hardis de notre race allèrent déployer leur courage en domptant les tribus sauvages et-eñifondant des “yostes
de traite qui sont devenus aujour--
d'hui des métropoles commerciales.
Ts travaillaient loin de ‘la civilisation, ils n'écrivaient päs de mémoires, ile” ne pouvaient correspondre avec leurs frères dè l'Est, mais, s'ils étaient perdus pour leurs computrioteseils n'en déployaient pas moins ces qualités :chevaleresques qui. ont contribué. à faire de la France la ration la plus aimée du monde. Ces courageux
- pionniers, inconnus de leur temps,
ont vu leur mémoire se perpétuer par Je nom des villes qu'ils fondèrent, des rivières et des lacs qu'ils découvrirent et l'historien rechérche de nos jours avec ardeur les moindres traces’ de leur passage.”
Il était naturel que | l'élément françpis jouit un grand rôle dañs la colonisation de ces régions,
lorsque, les guërres étant finies et
les sauvages. pacifiés, la grande -
immigration -aflua. En effet, à Détroit et sur les bords du Mississipi, où il s'était formé de. fortes colonies canadiennes dès avant la
Une foule de nom françäis figurent yarmi les
fondateurs de. l'Indiana, de l'Eli- -nois, du Missouri, du Minnésota et
des Etats plus à l'Ouést encore.
Ce-fut précisément le- bruit dès “Succès obtenus par les nôtres dans
cette région qui y attira une forte immugration de.la province de Québec. Plus tard, la découverte de l'or en. Californie vint à son four attirer un grand nombre’ de
‘cession du Canada ‘à l'Angleterre, ” l'élément français a pris une part .
honorable dans la formation des ‘nouveaux ” Etats.
nos jeunes. gens jusque ‘sur les .
bords du Pacifique.
D'illustres hommes d'Etat ont de tout temps déploré l’éparpillement
. de nos forces et cet entraînement de
nos jeunes gens vers l'Ouest.Colbert ne pouvait pas tronver de peines assez sévères pour ceux qu'on appelait alors les ‘coureurs des bois.” Des
publicistes de nos jours semblent
avoir hérité de ses idées. Certains d'entre eux vont -jusq: À rétendre que l’émigration est un malheur ou un fâcheus expédient. Je professe une doctrine diamétralement contraire ‘Je crois que lémigration
er
dirigée avec prudence est un fait -
providentiel, qui sert la destinée .
humaine. . jeuj: le les continents, crée des liens éntie les nations, ‘défriche L:s téères ‘incultes, augmente le commerce et produit enfin * des résultats merveilleux pour l'amélioration. de. l'humanité sur la terre. L'histoire du genre humain “uffit à prouver que: l'émigration w’est point une nécessité brutale ‘imposée seulement par la violence .ou la misère. L'histoire ‘des migrations des peuples nous ‘montre la race humaine partant des “hauts plateaux dé l'Asie pour se répandre, en cinq ou six mille ans et après.
des étapes successives, sur toute la surface du globe. Echos des tra-
: ditions primitives, l'histoire et Ja,
poësie antiques retentissent des migrations allant du Septentrion au midi, de l'Orient à l'Occident.
Ces immenses déplacements de peuples qui ignoraient -alors l'art
de cultiver la terre ont été.la cause:
de guerres-nombreuses, car les peuplades etfectuaient leurs périgrina-" tions à la recherche de nouveaux pâturages et les peuplades déposé-" . dées se:battaient your -conserver.
leurs droits à l'existence. Mais, refoulées de proche en proche, elles donnaient naissance à un. courant nouveau d'humanité, et c'est ainsi . que. d'immenses multitudes se dé- " plaçaient, se débordaient pour accomplir lentement sur la terre le grand rôle de dg civilisation. Ces armées réunissaient des nations, avec hommes, fenines, vieillards,
* 3 T La Frainie.
importante ;
enfants, : chariots, comptaient quelque fois plus d'ün demi-million d'âmes. C'est ainsi
Lou et
que les barbares venus d'Orient se
heurtèrent contre le monde romain
et finirent rar le déborder. .
Depuis la découverte de l'Ainérique - par Christophe Colomb
(1492), l'émigration prit un carac- :
tèfe nouveau et des proportions plus remarquables.
l'Amérique n'avait pas un seul ha-
bitant blanc, aujourd'hui elle en.
-ompte plus de cent. millions! -Par-
mi les nations qui ont pris une part active.ä ce..grand courant d’émigration du vieux monde vers le nouveau; la-France tient une place mais le Fremier rang appartient à la race germanique.
C Javrez l’histoire et à chaque page voûs la verrez se répandre dans {ous les pays du globe sans posséder en propre aucune colonie ; on
À cette époque :
dirait que le sang des vieux Ger-. :
mains migrateurs s'est perpétué -- :
dans les fils de l'Allemagne contemporaine et qu’ils .-obéissent à
une loi atavique d'expansion et que
la recherche de l'inconnu, le désir ” de connaître des mondes ignorés.
exercent sur eux -une irrésistible atrraction. 5
Vient ensuite la race anglo- ‘saxonne qui dérive elle-même de la source germanique. Les Anglais,
il faut Pavouer, se répandent pat-.
tout, mais on leur attribue mal à propos l'émigration britannique ; ;
nes
elle comprend pour les quatre-cin-
| quièmes des .éléments celtiques,
fournis par l'Écosse, le‘yays de Galles et l'Irlande. -
Les races néo-latines de l'Enrope ont apporté aussi leur contingent à l’émigration et se sont précipitées sur l'Amérique et sur les Indes, les Frânçais sont venus au Canada, à la Louisiane et aux Antilles. La colonie‘du Canada de-
venue aujourd'hui s-prospère sous
la domination anglaise, sera toujours une des gloires de la France et une preuve irrécusable que, le peuple français est un peuple colonisateur.
Vaine chimère de prétendre que J'émigration n'est pas avantageuse pour les peuples ! $es etfets. son influence sur la fortune nationale ont un contre coup qui.'se répand
. sur les nations et”les individualités,
suivant les conditions bonnes ou mauydises dans lesquelles l'émigration 8 ‘accomplit. La prospérité
‘d'une nation jeune augmente par
Pémigration et les vieux pays trouvent d'immenses avantages à .envoyei leur fils en hardis colons à la
conquête de nouveaux débouchés ef de nouvelles toisons d’or.
C'est
- par Ce ‘continuel mouvement des
cultivé et peuplé.
steppe si froide, pas de désert si
peuples que le globe est conquis, -H n'est pas de
brûlant que l’homme n'y ait tenté
‘ un effort et n'ait réussi à triompher .de tous les obstacles: du.Groënland
| # | au Sahara, on trouve partout la
trace victorieuse et civilisatrice .de l'humanité. ‘
Non, Mesdames et Messieurs,
notre nationalité n'a rien perdu de sa force à ce que se enfants vigoureux quisé sentaient du cou-
rage au cœur allassent porter au .
loin sa renommée. Ces coureurs-debois tant détestés du grand ministre de Lonis XIW surent pendant un siècle, garder pour la France le commerce de l'Ouest ét détourner par leur activité guerrière, les coups de l'Angleterre contre les établissements du Saint-Laurent,
Ils ont enregistré dans nos fastes.
nationaux la victoire de la Monon-
gahéla et d'autres souvenirs à jamais mémorables,
met pas d'évoquer. Mais si jamais vous visitez Détroit qui fut si longtemps la métropole commerciale de l'Ouest. vous constaterez avèc orgueil, j'en suis sûr, que les seules statues qui ornent la façade du superbe et imposant hôtel-de-
ville sont celles de quatre fränçais: :
le pére Marquette, Lasalle, Cadillac et le grand vicaire Richard, pre-
mier - représentant de l'Etat au
congrès des États-Unis.
‘C’est dans de pareils souvénirs :
qu'une nationalité ronvege vie,
son prestige et sa grandeur !
Du reste, ‘Mesdames . et Messieurs, la preuve que nos compa-
triotes ne faisaient pas erreur en se”