‹ La prairie: conférence prononcée devant l'Institut canadien, Ottawa, le 29 mars, 1906Chapitre 5 sur 6 · C'EST LA FORCE · texte numérisé non relu

C'EST LA FORCE

Mesdames et Messieurs,

Je n'empièterai pas davantage

. sur le terrain des àgents d'immigration: je me hâte de: répondre à une question qui doit être dans votre esprit. |

. Quelle est la vie socialeet quelles

. sont les chances d'avenir de l’élé \ ment français au Nord-Ouest?

\ Ilest possible de devenir riche ‘en tout pays comme il est vrai qu’il y aura toujours des pauvres parmi nous. L’individu qui veut fonder un foyer doit d’abord consulier ses RES et ses goûts particuliers.

‘Mais, cèla fait, venez et consultez les anciens colons. de la Rivière Rouge. Ceùx qui connaissent le

“La Prairie DT

‘Æn 1905 le rendement des :

| pays depuis vingt et trente ans vous diront qu’en aucun autre endroit du monde de cultivateur peut.

trouver une vie plus facile et plus productive. Nous pouvons, dire que les désappointés sont des gens :

qui n'avaient pas réellement les aptitudes pour la vieagricole. Ain.

si que kg- dit-un auteur français; “la terre rapporte parce qu’on l’aime, parce qf'on la fait.” Ceci est .

aussi vraï au Nord-Ouest que dans les vieux pays d'Europe et l’idée même se trouvait dans l’esprit de nos pères quand ils parlaient de’ “faire de la. terre neuve.” homme fait la terre, et l'ayant.

. faite, il s’y attache ainsi qu’à tous:

les souvenirs. qu’elle, immuable, rappelle sans cesse. .

Je ne voudrais pas reprendre i ici la thèse'añtique que Dieu fit les campagnes et le diable Îles ‘villes; inais permettez-moi de comparer la vie des travailleurs dans les manufactures avec celle de nos fermiers. J'ai parcouru les villes

manufacturières de l'Est, et la première chose qui m'a” frappé c’est

que le vide de l'esprit, l'absence de

tout intérêt intellectuel devaient étre'üne. .gause inévitable d’abaissement dans ces manufactures. Et comment pourrait-il en être autrement ? Une tâche qüi rie demande ni force, ni adresse, qui ne sollicite jamais le travail de la -pensée, voi-

là ce qui s'offre à la plupart des

employés des grandes usines. Rien,

Oui,

.. sent en toute liberté.

- homme, le cultivateur n’est pas un

. mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie le lendemain, il n’est pas

ques l'argent

- ’ « ot Î La Prairie |

rien, et toujours rien. Nulle force morale ne tiendrait dans un tel vide, devant une pareille inactivité célébrale. Il faut donner au jeune esprit qu'un tel travail ne relè-

vera pas, quelque idée haute et généreuse qui le soutienne dans

l'envui des grandes heures, C'est bien ce a quoi les philanthropes s’emploient, mais avéc quel succès ?

Quelles que soient les misères de

Ja campagne, il y à ‘une grande dif-

férence dans le spectacle constant

“de la grande nature qui éveille - l'esprit, exalte les pensées et pro-

duit dés hommes de jugement et de raisonnement calme, qui, a leur

-tour, ont une belle influence sur la

race. À la campagne l'enfant est

‘’heureux.. Les premières aunées

durant lesquelles l’homme développe son: corps et sa force se pas- Devenu

un cerf pour sa nourriture quotidienne. “Ils connaissent bien cette

différence, ces ouvriers de la. Nou-

velle-Angleterre qui se sont expatriés afin de gagner dans les fabrinécessaire pour décharger l’hypothèque qui pèse sur le patrimoine familial ; mais déçus, détonrnés de leur but par mille.attractions néfastes, ils passent leur vie comme le “Canadien

. errant” a gémir sous les douleurs

de l'exil. Ils le savent bien, aussi, nos Métis, qui à deux reprises se

Sont'insurgés pour conserver leur

petitcoin de terre qui les rendaient

” indépendants deja puissante Com-

. : | j ‘pagnie de la Baie d'Hudson.

‘ Je dis donc que le Nord-Ouest offre des occasions exceptionnelles pour la formation des colonies agricoles, et par la même, les...plus grands avantages pour permettre a ceux qui doivent s'éloigner dela province de Québec, de conserver l'indépendance nécessaire a la diguité ‘humine et à la création d'une race forte et virile.

Allez dans nos campagnes de la Rivière Rouge, ou plus loin encore, jusqu'aux Montagnes KRocheuses.

Vous trouverez le colon vivant dans une aisance dont le cultiva- .

teur de la province de Québec n'a pas lPidée. .Je ne parle pas de cette fausse aisance qui s'affiche sous forme de lüxe, dans le sens des riches mobiliers achetés à-crédit,..

mais de sentiment de confort qui procètle de l’absenée de tout soûci. - De plus, ces colons sont restés fidèles à eux-mêmes, à leur génie nationale. Doués des qualités distincies: de notre race, la souplesse et la patience devant lx' persécution, ils ont offert aux tentativés d'assimilation la résistance forte et.

élastique de fascines sur lesquelles l'Océan se brise, alors qu'il aurait emporté des digues de granit. Ils possèdent l’amour obstiné du passé, le tendre attachement a la nationalité qu’on aime davantage alors qu'elle est le plus attaquée, Ona beaucoup parlé, en ces derniers temps, des-persécutions religieuses dont fes catholiques du Nord- Ouest ont été les victimes. Il est vrai que la vague du fanatisme, partie d'Ontario, nous a fait beau-

“ . Ts

eoup de mal; mais notre positioh, telle qu elle” est, nous donne des avantages sur les catholiques des Etats-Unis. Mais je le répète, nôtre force réside dans le. fait que

es nous formons des groupes ,agri-

.<oles; klocs inattaquables de vigoureux patriotes.

Veut-on avoir une idée exacte de la force de résistance d'une paroisse canadienne ? Lors de la session du Canada à l’\ngletérre, la colonie canadienne de Détroit, comptant à peine mille âmes, se trouva complètement isolée, a cinq - cents milles de Montréal, sans au- ‘tre moyen de commiunication que le canot d’écorce,sans chefs et sans journaux, enfin, dans une situation infiniment pire que celle de ‘la plus isolée de nos colonies de l'Ouest, car, aujourd’hui, la poste

+ va partout répandant les journaux et pertant la bonne nouvelle du progrès constant de notre nationalité. Ces braves pionniers du Détroits, ainsi séparés du corps de la nation, ignoraient si son cœur battait encore. : L’horizon était borné a leur cercle restreint, et pour eux

l'avenir semblait # “sible.. Cependant, ils ne s'abandonfèrent pas au désespoir. N'ayant ni la force numérique, ni les privilèges, ni l’organisation nécessaîres pour porter la lutte dans l’enceinte parlementaire, mais retranchés sur leur terre, ils résolurent de défendre leur foyer jusqu’à la mort, contre toutes les forces de l'assimilation. L'issue de cette lutte harassante et désespérée, disons-le à l'honneur de ceux qui * l'ont soutenue, a été l'une des plus éclatantes victoires qu'ait jamais remporté la nationalité canadienne-française. En dépit des vi- . cessitudes de toutes sortes par les-

sans issue DOoS-:

‘quelles ils ont passé, plus de 30,000 Canadiens-Français, descendants

pour la plupart de ces premiers.

colons, forment aujourd” hui: de nombreuses et riches paroisses sur lés bords de la rivière de Détroit.

Au milieñ des éléments étrangers qui les entourent de toutes parts, ils conservent religieusement -le culte des traditions, et ils viennent d'affirmer leur valeur en donnant

a la province d’Ontario son pre-

mier ministre canadien-français..

Voilà, Mesdames et Messieurs, les souvenirs dont nous nous inspirons quand nous somimes persécutés. quand lhorizon nous semble trop sombre. Dans la vie des peuples, il y a de ces retours inattendus, de ces revanches posthumes.

Nous ne doutons jatnais des droits de notre nationalité, ni de sa force.

Venez voir nos fertiles prairies, aidez-nous en nous envoyant des

“colons; un jour peut-être vous serez “fiers, vous vous señtirez plus forts

en voyant notre patriotisme courônné du même succès que nous constatons dans Essex; peut-être pourrons concourir avec vous dans votre œuvre de civilisation." Mesdames.et Messieurs, je ter-

mine cette courte esquisse, que j'ai

jetée à la hâte sur le papier. Il y aurait des volumes a écrire sur l'Ouest canadien. Je pourrais faire passer sous vos yeux le cortège des zélés missionnaires, des hardis tra ppeurs qui illustrèrent le nom français, mais je craindrais d'être trop long; j'ai déjà. peut-être abusé de votre bienveillance. J’ose espérer néanmoins que cet humble travail n'aura pas été sans fruits et qu'il contribuera a vous faire connaître et apprécier le groupe de nos compatriotes qui vit a l’ouest du lac Supérieur.

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