‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 17 sur 55 · ELEGIE VI · texte numérisé non relu

ELEGIE VI

Poètes anciens, qui, le front ceint de fleurs

et vidant votre coupe en l'honneur de vos dieux,

chantiez, disant Amour et la douceur de vivre

et la brièveté d'Amour et de la vie,

vous ne connaissiez pas devant le lendemain

cette angoisse qui fait tomber de notre main

la coupe et interrompt sur nos lèvres le chant.

— Notre existence est brève; usons des belles heures.

Mais, ces mots qu'après vous nous allons répétant,

notre inquiète voix les balbutie en pleurs.

Demain : cet inconnu nous hante et nous poursuit

et gâte d'un poison l'ivresse d'aujourd'hui.

Nous restons inclinés sur le bord de l'abîme

aux insondables profondeurs, et notre ardeur

se glace à deviner une impossible énigme.

44 LA PUAIRIE EN FLEUHS

0 toi, qu'entre toutes créatures mon cœur

élut, souvent tu me parles d'éternité :

avant d'avoir goûté la divine ambroisie

sais-tu que nous boirons aux ondes du Léthé ?

Je songe que ta lèvre un jour sera flétrie

et qu'un jour tes baisers me seront interdits.

M'aimeras-tu demain? Suis- je sûr de moi-même ?

Peut-être le premier te serai-je infidèle !

Je song-e que restant jusques au terme unis

nous pourrons sommeiller sous les mêmes cyprès,

mais je me dis aussi : qu'adviendra-t-il après?

— Notre existence est brève ; usons des belles heures. Et notre joie est triste et nos sourires pleurent.

AUX ÉHOUTKS

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