‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 18 sur 55 · LE PÉRIPLE SENTIMENTAL · texte numérisé non relu

LE PÉRIPLE SENTIMENTAL

J'ai quitté ma patrie pour prendre la mer,

curieux de connaître les pays divers

qui se succèdent sur la côte.

Peu de voyageurs en sont revenus ;

mais tous ceux qui les ont vus

m'en ont conté d'étranges choses.

J'ai quitté ma patrie, car j'étais lassé

de la petite ville et de son calme ;

les saisons y sont toujours égales;

le ciel y est toujours baigné

d'une même et pure lumière ;

les jours y sont clairs et douces les nuits.

L'uniformité coutumière

m'enveloppait d'un réseau d'ennui.

Jusqu'au ponton m'accompagna Bluettc,

amante de ma jeunesse.

Elle pleurait, et pour l'apaiser

je lui promettais, menteur, avec des baisers,

un prompt retour.

Pourtant son âme avait la clarté des jours,

et comme les nuits douce était son âme

toujours pure, toujours égale ;

je n'avais point contre elle de reproches,

sauf que j'étais las de son amour monotone

et de sa chair paisible autant que ses pensées.

Parti, j'ai tour à tour visité des contrées

glaciales et des contrées brumeuses

et d'autres incendiées par le soleil ;

des villes tumultueuses,

des villes prises de sommeil,

des villes entourées de froids remparts

et d'autres se baignant nues sur la rive.

Je ne me suis oublié nulle part, et bientôt je mettais ailleurs le cap.

Ce n'était pas là que je voulais vivre; mais où? je n'aurais su le dire.

Ici, j'ai connu Néris :

son corps épanoui comme une fleur,

savoureux comme un fruit,

empruntait à l'été ses brûlantes ardeurs.

Là, j'ai connu Célie

qui soutient sur l'amour des disputes subtiles ;

Genèvre savante en secrets

de voluptés aiguës et meurtrières ;

Aliéna qui se soumet

docile et impassible aux pressantes prières ;

Lu ce dont la vertu, froide comme un affront,

glace le conquérant qui sur ses seins de neige

vient incliner le front;

Elaine qui jette à son cortège

de suppliants des sourires et rien de plus,

craignant de souiller son rêve pur ;

et d'autres, et d'autres, et d'autres.

Je ne me suis point attardé près d'elles ; mon vœu n'était pas de vivre avec elles. Et de côtes en côtes j'ai fait tout le tour de la mer.

Un soir, j'ai découvert

le port de ma cité natale.

J'y suis entré et sur le quai

j'ai reconnu Bluette qui m'attendait.

Je me suis écrié : — Chère compagne,

c'est moi, je te revieDs;

ce pays est vraiment le mien

maintenant que j'ai pris les leçons du voyage.

Elle m'a repoussé, disant :

— Tu n'es pas celui que j'attends ;

tu as les cheveux tout blancs, tout blancs.

AUX EOOL'TKS

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