LE PÉRIPLE SENTIMENTAL
J'ai quitté ma patrie pour prendre la mer,
curieux de connaître les pays divers
qui se succèdent sur la côte.
Peu de voyageurs en sont revenus ;
mais tous ceux qui les ont vus
m'en ont conté d'étranges choses.
J'ai quitté ma patrie, car j'étais lassé
de la petite ville et de son calme ;
les saisons y sont toujours égales;
le ciel y est toujours baigné
d'une même et pure lumière ;
les jours y sont clairs et douces les nuits.
L'uniformité coutumière
m'enveloppait d'un réseau d'ennui.
Jusqu'au ponton m'accompagna Bluettc,
amante de ma jeunesse.
Elle pleurait, et pour l'apaiser
je lui promettais, menteur, avec des baisers,
un prompt retour.
Pourtant son âme avait la clarté des jours,
et comme les nuits douce était son âme
toujours pure, toujours égale ;
je n'avais point contre elle de reproches,
sauf que j'étais las de son amour monotone
et de sa chair paisible autant que ses pensées.
Parti, j'ai tour à tour visité des contrées
glaciales et des contrées brumeuses
et d'autres incendiées par le soleil ;
des villes tumultueuses,
des villes prises de sommeil,
des villes entourées de froids remparts
et d'autres se baignant nues sur la rive.
Je ne me suis oublié nulle part, et bientôt je mettais ailleurs le cap.
Ce n'était pas là que je voulais vivre; mais où? je n'aurais su le dire.
Ici, j'ai connu Néris :
son corps épanoui comme une fleur,
savoureux comme un fruit,
empruntait à l'été ses brûlantes ardeurs.
Là, j'ai connu Célie
qui soutient sur l'amour des disputes subtiles ;
Genèvre savante en secrets
de voluptés aiguës et meurtrières ;
Aliéna qui se soumet
docile et impassible aux pressantes prières ;
Lu ce dont la vertu, froide comme un affront,
glace le conquérant qui sur ses seins de neige
vient incliner le front;
Elaine qui jette à son cortège
de suppliants des sourires et rien de plus,
craignant de souiller son rêve pur ;
et d'autres, et d'autres, et d'autres.
Je ne me suis point attardé près d'elles ; mon vœu n'était pas de vivre avec elles. Et de côtes en côtes j'ai fait tout le tour de la mer.
Un soir, j'ai découvert
le port de ma cité natale.
J'y suis entré et sur le quai
j'ai reconnu Bluette qui m'attendait.
Je me suis écrié : — Chère compagne,
c'est moi, je te revieDs;
ce pays est vraiment le mien
maintenant que j'ai pris les leçons du voyage.
Elle m'a repoussé, disant :
— Tu n'es pas celui que j'attends ;
tu as les cheveux tout blancs, tout blancs.
AUX EOOL'TKS