‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 25 sur 55 · APOLOGUE MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

APOLOGUE MÉTAPHYSIQUE

à Stuart Merrill.

Nous avions devisé un peu de toutes choses sur notre bel amour vivant ; elle dit : — Parle-moi de la mort maintenant. — Sur les tombeaux naissent les roses, répondis-je. La vie n'a point d'achèvement. Ecoute cette parabole :

Un homme quitta sa demeure à l'aube

d'un jour de l'été brûlant ;

les champs étaient pelés et jaunes,

il ne coulait plus d'eau dans le lit du torrent,

et sous un vent de feu les feuilles sèches

tourbillonnaient avec la poussière.

Je ferai le tour de la terre,

s'était-il proposé, cet orbe est limité ;

d'ici je pars, ici je reviendrai.

Lorsqu'il revint, après bien des saisons,

il passa sans la voir auprès de sa maison

ensevelie dans la neige épaisse ;

le torrent roulait des glaçons,

et sur la route blanche galopait la tempête.

Il continua son voyage

et traversa les contrées déjà vues,

mais il ne reconnut

aucun des anciens paysages.

Telle forêt ombreuse avait perdu ses feuilles,

tel lac à l'onde molle était un dur miroir,

tels cieux de nacre étaient tendus de crêpes noirs,

telle verte vallée gisait sous un linceul,

tel jardin dévasté s'illuminait de fleurs.

Or le voici encore de retour,

et c'est l'été comme au jour

de son départ, autrefois.

Il passe, car tout a changé :

le torrent endigué s'étale comme un fleuve ;

où jaunissait le pré maintenant pousse un bois ;

où fut son vieux logis est une maison neuve ;

on a taillé l'allée et rasé le verger.

Il poursuit son chemin; les ans ont fait leur œuvre,

et les décors se renouvellent à ses yeux.

Et il songe, anxieux ;

N'ai-je donc pas encore fait le tour de la terre ?

Comment expliquer ce mystère

que je ne voie jamais s'achever mon voyage? —

Celle qui m'écoutait m'attira vers ses lèvres

et dit : — Sous le fin tissu des images,

drapées en apologue,

la vérité paraît plus distincte et plus belle.

Baisons-nous sur les lèvres

au lieu de dérouler d'inutiles paroles.

Le moment du moment diffère;

la mort est un instant comme les autres.

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