LES VOYAGEURS
à Henry Bordeaux.
Près de la source où les chevaux se désaltèrent
et où, le soir, on a coutume de camper,
des voyageurs venant de pays divers
se sont rencontrés.
Ils sont bavards (tels sont les voyageurs
qui volontiers revivent en récits)
et, devenus amis pour quelques heures,
ils dévident en commun l'écheveau des souvenirs.
L'un parle de vierges contrées dont les ruisseaux charrient de l'or, et dont le sol fertile en trésors est semé de diamants multicolores nombreux comme des grains de blé.
Il montre ses coffrets lourds des pépites
et des pierres qu'il récolta.
Parti pauvre il retourne riche,
mais il a le regret d'avoir laissé là-bas
tant de fortunes encore
que ses équipages chargés
se refusèrent à porter.
— J'arrive de très loin, les mains vides, dit un autre, mais je suis riche
des belles visions dont s'emplit mon regard.
Quand bien même pour moi le glas sonnerait tard
j'assisterai sans cesse aux merveilleux spectacles
dont l'univers ne me fut point avare.
J'ai contemplé des mers et des forêts,
des vallons, des cités, des lacs et des montagnes,
décors toujours changeants sous des cieux variables,
et le long de mes jours je les évoquerai
selon le gré de ma mémoire;
mais je songe parfois avec regret
aux lieux que je n'ai pas pu voir. —
Un autre a dit :
— Peut-être ai-je vu ces pays,
mes yeux n'en ont pas gardé souvenance ; peut-être ai-je foulé avec indifférence
un sol pavé de gemmes rares;
j'ignore d'où je viens et je viens les mains vides;
mais près de moi vous êtes misérables,
car, sans regretter rien, je suis à jamais riche
du parfum qu'une nuit a laissé sur mes lèvres
le doux baiser d'une étrangère.