‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 27 sur 55 · LE RETOUR DE JASON · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE JASON

à André Lebey.

Depuis que le navire a quitté la Colchide, emportant le butin qu'il y fut conquérir, les jours ont succédé aux jours ; les vents perfides ne le laissent pas atterrir.

L'Argo, si fier jadis de sa légèreté, et qui défiait dans sa course les voiles les plus promptes, est jeté par la vague à la vague et redoute les écueils semés sous sa route.

Il est fini le temps des chansons et des rires ; le ciel qui fut serein s'est couvert de nuages, les cœurs qui furent gais ont perdu le courage ; Orphée auprès de lui laisse dormir sa lyre,

et Thvmphis, dont la main s'attache au gouvernail,

sent que de ses efforts les flots têtus se raillent.

Les guerriers, assis sur des cordages,

silencieusement songent à l'avenir ;

pour eux sans doute encore garde-t-il des promesses,

mais la terre est lointaine et l'avenir chanceux.

Jason, leur chef, se tient debout au milieu d'eux ;

des rides ont creusé son front aventureux

qui brillait de l'espoir d'une rare prouesse.

L'exploit est accompli, et Jason s'abandonne

à la douleur, son seul partage désormais.

Ses regards sont fixés au sommet

de ce mât orgueilleux, fait d'un pin de Dodone,

où, proie du vent,

la Toison d'or pend lamentablement

comme une inutile dépouille.

Jadis, elle brillait au clair soleil des rêves;

maintenant, après la conquête,

le ciel plein de nuées ne jette plus de feux,

et la Toison est ternie par la rouille.

Et le fils d'Alcimède

évoque en vain les jours heureux

de sa jeunesse, qui finirent

lorsque, l'ancre jetée aux rives de Colchide,

il eut contenté son désir.

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