‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 28 sur 55 · LE RIRE · texte numérisé non relu

LE RIRE

Sous l'éclat rayonnant des lustres

répercuté de glace en glace,

la foule des invités, dominos et masques,

passe et repasse et se bouscule

de galerie en galerie.

C'est une nuit de rire.

Mousquetaires à panaches,

doges, mignons fardés, reîtres bravaches,

truands, Arlequins, Scaramouches,

petits-maîtres, cardinaux rouges,

Fils du ciel en robes de soie,

coudoient

marquises à paniers, gitanes,

dames à hennin, courtisanes orientales,

Pierrettes, Colombines

et princesses de féerie.

Visage sous le masque ou le loup de dentelle,

on se devine, on s'interpelle,

on se raille, on s'intrigue.

C'est une nuit de rire.

Un domino couleur de deuil

est entré seul ;

comme un sombre fantôme il traverse les groupes,

et sur son passage on s'attroupe.

— Qui donc es-tu, tout de noir vêtu?

Dis-nous ton nom, inconnue ou inconnu. —

Mais le passant n'a pas répondu,

pas même par un rire.

J'ai suivi le silencieux

de galerie en galerie,

et nous sommes entrés tous deux

dans les boudoirs secrets où s'étreignaient des couples

et dans les salons où la foule

tournait au son fiévreux des violons.

Je lui disais : — Réponds :

qui t'osa convier, hôte funèbre ?

Que viens-tu faire ici ? Tu portes le mystère

dans les plis de ta robe de ténèbres.

Ce n'est point ton nom que je veux savoir, ce n'est point ton visage que je voudrais voir; oh, par pitié, que je t'entende rire. —

Il ne m'a répondu qu'au matin

(les habits de satin étaient fripés

et les perruques dépoudrées ;

les flambeaux mouraient, un à un,

et l'on ne distinguait dans la pâleur des glaces

que le lent va et vient de quelques ombres vagues) ;

il ne m'a répondu qu'au matin

quand le souffle de l'aube triste et grise

eut dissipé le bruit des rires.

— Je suis entré ici comme roi de la fête

et je n'y montre pas mon visage ambigu,

car chacun l'a connu

en contemplant le sien maintenant comme hier

dans les miroirs sincères.

Mais, au lendemain de la fête,

je ne tais plus mon nom à qui s'en inquiète

et je puis te le dire :

je suis le Rire.

Page 1