LE RIRE
Sous l'éclat rayonnant des lustres
répercuté de glace en glace,
la foule des invités, dominos et masques,
passe et repasse et se bouscule
de galerie en galerie.
C'est une nuit de rire.
Mousquetaires à panaches,
doges, mignons fardés, reîtres bravaches,
truands, Arlequins, Scaramouches,
petits-maîtres, cardinaux rouges,
Fils du ciel en robes de soie,
coudoient
marquises à paniers, gitanes,
dames à hennin, courtisanes orientales,
Pierrettes, Colombines
et princesses de féerie.
Visage sous le masque ou le loup de dentelle,
on se devine, on s'interpelle,
on se raille, on s'intrigue.
C'est une nuit de rire.
Un domino couleur de deuil
est entré seul ;
comme un sombre fantôme il traverse les groupes,
et sur son passage on s'attroupe.
— Qui donc es-tu, tout de noir vêtu?
Dis-nous ton nom, inconnue ou inconnu. —
Mais le passant n'a pas répondu,
pas même par un rire.
J'ai suivi le silencieux
de galerie en galerie,
et nous sommes entrés tous deux
dans les boudoirs secrets où s'étreignaient des couples
et dans les salons où la foule
tournait au son fiévreux des violons.
Je lui disais : — Réponds :
qui t'osa convier, hôte funèbre ?
Que viens-tu faire ici ? Tu portes le mystère
dans les plis de ta robe de ténèbres.
Ce n'est point ton nom que je veux savoir, ce n'est point ton visage que je voudrais voir; oh, par pitié, que je t'entende rire. —
Il ne m'a répondu qu'au matin
(les habits de satin étaient fripés
et les perruques dépoudrées ;
les flambeaux mouraient, un à un,
et l'on ne distinguait dans la pâleur des glaces
que le lent va et vient de quelques ombres vagues) ;
il ne m'a répondu qu'au matin
quand le souffle de l'aube triste et grise
eut dissipé le bruit des rires.
— Je suis entré ici comme roi de la fête
et je n'y montre pas mon visage ambigu,
car chacun l'a connu
en contemplant le sien maintenant comme hier
dans les miroirs sincères.
Mais, au lendemain de la fête,
je ne tais plus mon nom à qui s'en inquiète
et je puis te le dire :
je suis le Rire.