‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 6 sur 55 · LA VÉNUS ORIGINELLE · texte numérisé non relu

LA VÉNUS ORIGINELLE

Telle qu'en mon sommeil une nuit tu parus aux yeux intérieurs que j'ouvrais sur le songe, telle je t'ai sculptée au bloc d'un marbre dur.

Tu n'es pas la Vénus, ouvrière de honte, dont l'astuce emprisonne en la soie de ses rets nos aveugles désirs tourbillonnant dans l'ombre.

Tu n'es pas la Vénus qui laisse des regrets sur nos lèvres encore humides du baiser, prêtresse du mensonge et des rites mauvais.

Surgissant de l'écume au bord du flot salé, telle tu m'apparus, telle je t'ai sculptée, belle de ta splendide et chaste nudité.

Tu souris à la vie et tu es étonnée

de voir sur les galets glissants courir vers toi

tout un troupeau de créatures affolées.

Car tu ne connais pas le magique pouvoir de ta bouche entr'ouverte en rose coquillage, de tes cheveux, lit d'algues où dormir le soir,

de tes yeux transparents comme l'eau du rivage et de tes seins menus et durs qui se soulèvent avec un rythme égal comme celui des vagues.

Et tu es étonnée et t'ignorant toi-même

tu souris à la vie et regardes venir

ce troupeau bestial qui hurle sur la grève.

Bientôt tu apprendras en écoutant ces cris ce qu'ils veulent de toi, et bientôt tu pourras, consciente, régner sur des sujets soumis.

Tu riras de mépris et tu tendras les bras et tu te souviendras de la voix des Sirènes pour que de son butin la mer ne manque pas.

Tu seras la Vénus, implacable déesse,

qui puise sa jeunesse aux entrailles des morts,

cortège corrompu échoué autour d'elle.

Mais tu m'as épargné et fus clémente alors que tu t'es contemplée une nuit dans mon rêve. En te montrant à moi comme tu fus d'abord

tu m'enseignas pourquoi tu nous es si cruelle : la faute en est à nous qui t'avons révélé jadis par nos appels, accourus sur la grève,

le dangereux' pouvoir né de ta nudité.

AUX ÉCOUTKS !f)

CANTILENE

C'était un lac aux eaux limpides...

(le cœur de celle qu'il aima)

Nul vent ne le fronçait de rides...

(le cœur de celle qu'il aima)

Ses bords étaient frais et tranquilles, (le cœur de celle qu'il aima)

Mais il était plein de reptiles...

(le cœur de celle qu'il aima)

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