LES TRAVAUX DE VIDAL, DE BROGQ ET DE JACQUET
Or ccl aspect des téguments qui a conduit les auteurs anciens à donner aux affections dans lesquelles il se rencontre le nom générique de lichen, cet aspect, disons-nous, ne peut nullement être regardé comme pathognomonique d'un étal morbide bien défini; c'est un syndrome banal , un processus général qui se développe dans le cours d'une dermatose quelconque ou sans dermatose antérieure aux
points gui sont soumis à d'incessants traumatismes chez des individus prédisposés.
En effet, lorsqu’on exerce des frottements ou des grattages incessants sur un point précis de la peau, celle peau ainsi traumatisée subit peu à peu dans la majorité des cas des modifications plus ou moins notables suivant les susceptibilités individuelles, modifications qui portent sur son aspect, sa texture, son fonctionnement. Quand sur¬
Fig. 22. — Lichénification accentuée de l’avant-bras conséculive à un eczéma récidivant chez une femme de ménage intoxiquée par le café. On y voit avec netteté l’épaississement du derme, les sillons, l’exagération des papilles dermiques formant des sortes de saillies papuleuses. (Photographie sans retouches prise par Belot à l’hôpital Broca, service de L. Brocq.)
tout on n’a pas affaire à une peau normale, mais «à une peau en état morbide, les trauma¬
tismes que l’on exerce sur elle produisent parfois des lésions considérables avec une étonnante rapidité. En particulier, dans les cas si fréquents où le malade éprouve des démangeaisons, si l’on gratte sans cesse l’endroit prurigineux soit avec les ongles, soit avec les vêtements, soit avec un instrument quelconque, on peut déterminer, comme l’a fort bien prouvé Jacquet, des altérations cutanées qui consistent essentiellement en une inflammation chronique des téguments.
Le derme s’infiltre peu à peu d’éléments embryonnaires, mais cette modification est en réalité assez peu importante; il s’épaissit, devient dur et rugueux, les papilles s’hyperlrophient, se groupent même parfois de façon à simuler des
LES LICHENS
papules assez irrégulières et inégales n’ayant aucune relation précise ni avec l’appareil sébacéo-pilaire, ni avec l’appareil sudoripare. Bientôt la peau offre un aspect assez spécial, caractérisé par de l’exagération de ses plis naturels, qui forment une sorte de quadrillage à mailles plus ou moins larges el régulières, et par une infiltration plus ou moins accentuée des téguments, qui ont perdu leur souplesse et leur consistance normales. Tel est le processus morbide auquel nous avons donné le nom de lichénification , et qu’E. Besnicr appelle lichénisation (*).
Mais toutes les personnes qui oui du prurit el qui se grattent, n’arrivent pas à lichénifîer leurs régions malades avec une égale rapidité. Il semble d’une pari qu'il y ail des affections cutanées qui modifient la vitalité ou la nutrition des tissus de telle sorte que la lichénification setproduise avec la plus grande facilité, alors que dans d'autres affections prurigineuses la résistance des téguments aux traumatismes semble être normale ou môme augmentée. D’autre part, il y a des sujets qui paraissent être plus prédisposés que d’autres à voir leurs téguments subir les modifications que nous venons de décrire; peut-être même sont-ce ces prédispositions individuelles qui jouent le rôle capital et qui créent tel ou tel type morbide.
Donc, par cela seul qu’un malade est atteint de prurit en un point du corps et qu’il se gratte pendant un certain temps, il ne faut pas croire que les régions atteintes vont sûrement se lichénifîer; il faut de plus, pour que le processus de la lichénification se produise, que la maladie, cause du prurit, prédispose à la lichénification, et que le malade y soit prédisposé.
Or, et c’est là le point capital pour l’intelligence du lichen des anciens auteurs, la lichénification peut se produire soit d’emblée sur une peau saine, du moins objectivement, soit sur une peau déjà atteinte d’une dermatose antérieure. Dans le premier cas, elle constitue par elle-même toute la lésion cutanée; elle est pure ou primitive] dans le second cas, elle est secondaire à une éruption antérieure.
Ainsi que nous le disions plus haut, on ne doit donc la considérer que comme un syndrome qui peut être symptomatique des états morbides les plus divers, et par suite elle ne peut. caractériser un type morbide; elle ne peut servir de base à la constitution d’un groupe autonome qui serait les anciens lichens, et c’est pour ne pas avoir compris la réelle valeur de ce syndrome que les dermatologistes ont commis tant d’erreurs à son égard. Les uns, le voyant fréquemment coïncider avec de l’eczéma, ont cru que dans tous les cas il se reliait à celte dermatose, et ils en ont fait une simple variété d’eczéma; les autres ayant observé des faits incontestables dans lesquels ce processus s’était produit d’emblée sans autre dermatose antérieure, lui ont attribué trop d’importance intrinsèque, et ont eu trop de tendance à faire de tous les cas divers dans lesquels ils le rencontraient des variétés à part d’un type spécial auquel ils donnaient le nom de lichen.
(’j Voir Ann. de devinai, et de syyhil., 1892, p. 041, 044 et 1102.
PRATIQUE DERMATOLOGIQUE. — III. 9
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