LES TRAVAUX RK VIDAL, DE BROCQ ET I)E JACQUET
Ou’il nous suffise de dire qu’elles sont d’une extrême fréquence, qu’elles sont tellement banales qu’elles oui jusqu’ici attiré presque exclusivement l’attention des observateurs, et qu’elles ont en quelque sorle fait méconnaître l’existence des lichénifications primitives.
Nous avons établi que pour que ces états lichénoïdes secondaires puissent se produire, il faut que les conditions pathogéniques productrices des états lichénoïdes primitifs se trouvent remplies.
Il faut que l’affection cutanée primitive soit prurigineuse, qu’elle occupe une même région des téguments pendant un espace de temps suffisant pour que cette région soit assez longtemps soumise aux actions traumatiques lichénifiantes; enfin il faut que le sujet soit lui-même prédisposé à la lichénification.
Ces conditions diverses se rencontrent très fréquemment dans l’eczéma chronique, surtout lorsqu’il est localisé au cou, aux parties génitales, au podex, à la face externe des membres, «à la face antéro-inférieure des avant-bras (dans les eczémas dits professionnels), etc. L’éruption vésiculeusc suintante se produit, elle est prurigineuse, le malade se frotte, se gratte presque incessamment; peu à peu les téguments traumatisés s’enflamment de plus en plus, s’épaississent, s’indurent, se lichénifient, et il se produit ainsi des plaques dures, rugueuses, sans souplesse, épaisses, sillonnées de quadrillages plus ou moins complets et réguliers, lichénifiées en un mot, mais sur lesquelles existent en même temps çà et là disséminées, des vésicules,- du suintement, des croùlelles, etc., en somme de l’eczématisation. C’est l’eczéma lichénoïde des auteurs, que l’on devrait appeler eczéma lichénifîé (*).
On observe le même processus dans certaines éruptions artificielles, dans les séborrhéides pityriasiques ou psoriasiformes, eczématisées ou non, surtout au cuir chevelu, dans certains psoriasis, dans le lichen planus où la lichénification peut transformer tellement l’éruption primitive qu’elle devient méconnaissable (2). Mais c’est surtout dans le prurigo type de Hebra et dans les prurigos diathésiques à forme objective eczémato-lichénienne d’E. Besnier <[ue les lichénifications secondaires jouent le rôle le plus important.
Il nous paraît oiseux, surtout dans un ouvrage de cette nature, d’essayer de pénétrer plus avant dans la pathogénie et dans la nature réelle des dermatoses dont nous venons de parler. Nous avons dit plus haut que l’on pourrait se demander, lorsqu’un processus de lichénification vient compliquer une dermatose antérieure, si ce n’est là réellement qu’une modification banale, conséquence du grattage, ou si l’on ne doit pas considérer ce cas comme un fait de superposition d’une véritable névrodermite à une dermatose préexistante.
Cette manière simple et large de concevoir les faits permettrait de comprendre toutes les variétés cliniques objectives que l’on observe dans la pratique : il s'agirait simplement de la superposition ou de la combinaison chez un même sujet de deux ou de plusieurs dermatoses, et ces combinaisons pourraient varier suivant les circonstances et les phases de la vie.
(*) L. Brocq, loc. cil. Gazelle des hôpitaux, 1892, p. 200.
(2) L. Brocq, loc. cit. Ann. de dermat., 1896, p. 936-957.
Donc on peut constater chez un môme malade, tantôt une lichénification primitive pure, lichen simplex chronique ou névrodermite chronique circonscrite, tantôt une lichénification primitive pure compliquée d’eczématisation, de séborrhéides (‘), etc.
Inversement un malade atteint primitivement d’eczéma, de séborrhéides, etc., peut voir une névrodermite se 'superposer à son affection primitive (2).
Si nous faisons abstraction de toutes les lichénifications secondaires dont l’élude de détail doit être rattachée à celle des affections primitives, nous nous trouvons en présence de toute une série de faits qui ne sont plus à l’heure actuelle décrits dans les ouvrages classiques de l’étranger, et qui sont caractérisés au point de vue objectif par le développement d’emblée sur une peau primitivement saine, du moins en apparence, des lésions de la lichénification.
C) C’est ce que nous avons appelé autrefois la psoriasisation des dermatoses. Sans pouvoir prendre de position ferme dans le débat, il est permis de croire qu’un malade atteint de lichen simplex circonscrit et qui se gratte peut inoculer cette dermatose d’une séborrhéide, alors qu’il porte en d’autres points du corps des plaques de cette dernière affection. Des faits récents que nous avons observés semblent confirmer cliniquement cette manière de voir.
p) Toutes ces questions sont en discussion. Pour se rendre compte de leur complexité, il suffira de lire ce que nous en disions nous-mème il y a quelques années: on verra que nous en avions alors une conception beaucoup moins large : « Pour savoir où il faut placer une dermatose dans laquelle on observe la lichénification, il faut rechercher l’élément primitif, la lésion élémentaire, le mode de début de l’affection. Il faut, par les commémoratifs, par l’exploration patiente de l’éruption eL de toute la surface des téguments, s’efforcer de préciser si l’élément lichénification est surajouté à une dermatose antérieure et à quelle dermatose.
•< Nous ne nous dissimulons pas d’ailleurs que cette enquête est souvent des plus difficiles et qu’il y a des causes d’erreur de diagnostic dont il faut être prévenu. L’est ainsi qu’on aurait tort d’après nous de ranger indistinctement dans les lichénifications secondaires et dans les eczémas lichénifiés, tous les cas dans lesquels à un moment quelconque de l’évolution de la dermatose on a vu survenir de l’eczématisation.
■< Si l’on posait en principe que toute éruption lichénoïde qui, à un moment quelconque de son évolution, a présenté de l’eczématisation, doit être considérée comme un eczéma compliqué de lichénification secondaire, ce serait un schéma vraiment bien commode; malheureusement il ne serait pas exact.
•< Une lichénification primitive, une plaque vraiment digne du nom de lichen simplex chronique ou de névrodermite circonscrite, peut fort bien, à un moment donné de son évolution, chez des sujets prédisposés, se compliquer d’eczématisation, mais ce n’est là qu’une complication accidentelle, qu’un épiphénomène,, s’il est bien prouvé que l’éruption a suivi le prurit, s’est développée tout d’abord insensiblement à l’état sec sous l’influence des traumatismes.
<« En d’autres termes, de même qu’un eczéma primitif peut se compliquer de lichénifications secondaires, de même des lichénifications primitives peuvent à certains moments s’eezématiser.
« Le problème est donc un peu plus complexe qu’il ne le parait au premier abord.
« Pour arriver à le résoudre, il faut surtout tenir compte du mode de début de l’affection, puis de son ensemble, de ses symptômes prédominants, de sa pathogénie, de son évolution, etc., et décider d’après la résultante générale de ces données. Comme nous l’avons souvent dit, on ne doit pas faire œuvre aveugle d’analystes minutieux de la lésion locale à un scnl moment de la dermatose, il faut remonter plus haut, faire abstraction des éruptions surajoutées, tâcher de retrouver la lésion élémentaire primitive et démêler ainsi, par une élude intelligente et approfondie du cas, la nature réelle de la maladie »
[L BROCQ
LES TRAVAUX DE VIDAL, DE BllOCQ ET DE JACQUET.
Ce sont nos Lichénifications primitives ou pures. On peut les diviser au point de vue objectif et évolutif en deux variétés selon qu'elles sont circonscrites ou diffuses. 11 est facile de comprendre que ce ne sont pas là deux affections nettement distinctes, mais seulement deux aspects un peu différents d’un seul et même type morbide.
Il serait légitime de donner le nom de lichen à celle dermatose : elle répond d’ailleurs au lichen circumscriptus des anciens auteurs, au lichen simplex chronique d’E. Vidal. C’est là vraiment la dermatose qui est digne du nom de lichen, si les droits de priorité scientifique ont réellement quelque valeur : le mot de lichen lui a été attribué à une époque où il n’était nullement question dans les auteurs de la maladie à laquelle Erasmus Wilson a donné plus tard le nom de lichen planus; et d’ailleurs, comme nous l’avons déjà établi, si l’on conservait à ces deux affections le nom de lichen, il n’y aurait aucune confusion à redouter, puisque les épithètes de simplex ou de planus viendraient préciser ce dont il s’agit. Il y a certes beaucoup plus de différence entre le pityriasis vcrsicolor et le pityriasis rubra qu’il n'y en a entre le lichen simplex chronique et le lichen planus, et cependant ces noms sont acceptés.
Mais, pour ne pas éterniser un débat (pii semblait n’être qu’une querelle de mots, pour montrer toute notre bonne volonté et faire preuve d’esprit de conciliation, nous avons consenti à ne plus appeler lichen celte dermatose. Nous lui avons donné avec L. Jacquet (’) le nom de névrodermite , en nous fondant sur la constance et l’intensité du prurit qui est dans ces cas pré-éruptif, et sur le nervosisme des sujets qui en sont atteints. Certes, ce mol n’est pas à l’abri de sérieuses objections. 11 indique probablement beaucoup trop au point de vue pathogénique : nous ne voulons point dire en effet qu’il y a dans ces cas une lésion quelconque histologiquement appréciable du système nerveux central ou périphérique (2); nous n’avons même pas voulu signifier en le créant que les conditions pathogéniques de cette dermatose consistent uniquement dans des troubles généraux du système nerveux, mais simplement que les personnes qui en sont atteintes sont des nerveux dans l’immense majorité des cas, que très souvent ces affections se développent à la suite de secousses morales, qu’elles sont avant tout caractérisées par des crises de prurit, qu'elles ont les allures des véritables névroses, pouvant apparaître ou disparaître assez rapidement par suite de modifications encore inconnues du système nerveux. D’ailleurs tout fait croire que ces modifications portent surtout, du moins primitivement, sur le système nerveux central : les localisations, la configuration des lésions semblent le prouver; dès lors on voit combien l'hypothèse d’une lésion possible des filets nerveux qui se distribuent aux plaques malades devient des plus aléatoires (').
fi) L. Büocq el L. Jacquet, Noies pour servir à l’histoire des névrodermites : du lichen circumscriptus des anciens auteurs, ou lichen simplex chronique d’E. Vidal. Ann. de dermat. et de syphil., 2e série, t. Il, p. 97 et suiv. et 207.
fi) Voir pour plus de détails sur ce point notre mémoire de 1890. Annales de derrnalol., j). 784.
f3) Voir les nouvelles recherches de Brissaud.
Il est vrai qu’en tenant compte de ces considérations d’autres dermatoses sont également dignes du nom de névrodermites; nous le savons et nous l’avons écrit ('); mais, en ajoutant les épithètes soit de chronique circonscrite, soit de diffuse, suivant leur forme objective, on précise suffisamment la manifestation morbide dont il s’agit.
Cependant cette question de la dénomination définitive de ces dermatoses reste ouverte, et nous sommes prêts à adopter celle qui paraîtra la meilleure. Peut-être vaudrait-il mieux en faire des prurit x, ce qu’elles sont en réalité, et les dénommer prurits circonscrits ou prurits di/fus avec lichénifications. L’essentiel pour nous est d’avoir démontré leur existence, et de leur avoir assigné de nouveau une place à part dans le cadre nosologique.