LES DISCUSSIONS ACTUELLES SUR LA THÉORIE DE LA LICHÉNIFICATION
« Le mot de lichénisation ne veut pas dire transformation en lichen, ou état de lichen, mais simplement état de la peau, désigné autrefois sous le nom de lichen, d’état lichénoïde; c’est une lésion, étiologiquement et anatomiquement banale, el non une maladie^).... »
Il est vrai que dans l'article Eczéma de la Pratique dermatologique P), notre maître semble adopter plus complètement nos idées : « Personnellement nous avons proposé simplement le mot de lichénisation au lieu de lichénification par abréviation et euphonie ».
Si l’on considère la constitution des deux mots lichénification et lichénisation, on ne peut en faire purement et simplement deux synonymes. Lichénification, qui comporte, de par la volonté bien arrêtée de son créateur, le radical facere , indique nettement que la pathogénie de la lésion est le traumatisme: ce mot sert donc à la fois à désigner objectivement un processus morbide banal et à en préciser le mode de production. Lichénisation indique seulement un aspect objectif, une lésion cutanée ressemblant à ce que l’on désignait autrefois sous le nom de lichen.
Si nous insistons sur ces différences qui paraissent au premier abord bien subtiles, c’est pour expliquer certains travaux ultérieurs.
Torok(5) se déclare partisan de la théorie de la lichénification qu’il admet en entier dans son principe, mais il veut étendre cette conception, et il pense qu’il n’a pas été établi qu'il n’y ait que des agents mécaniques qui puissent produire ces lésions. Il croit qu’elles peuvent se développer aussi sous l’action chronique et modérée de causes chimiques diverses. Aussi emploie-t-il dans ce sens le terme de lichénisation : « Toute irritation mécanique ou chimique convenablement modérée et durable, chronique, produit comme réaction la lichénisation de la peau(4) ».
Avec IL Sabouraud (3), la question prend une autre face. Pour lui le streptocoque peut à lui seul créer ce qu’il appelle une papule Hellénisée de la même forme et de la même grandeur que l’érosion impétigineuse qu’elle remplace. Il est juste de dire que ce processus particulier avait été décrit bien avant lui au point de vue objectif par L. Jacquet. Cet auteur a en effet minutieusement étudié dès 1886 cette formation de semis papuleux post-érosifs que Sabouraud considère
(3) E. Besxier, Annales de Dermat. et de syphil., 1832, p. 617.
(â) Voir l. II, p. 53-54.
'(5) Tôrôk, Quelques remarques sur la signification des lésions eczémateuses et sur les réactions générales de la peau. Ann. de dermat. el de syphil., 1 836, p. 1397.
(4) Cette proposition de Tôrôk est à vérifier. Mais tout ce que nous avons observé jusqu’ici nous conduit à penser qu’elle n’est pas parfaitement vraie. Les irritations chimiques par simple contact de corps irritants produisent, elles aussi, des lésions cutanées diverses, pouvant avoir des aspects variables suivant la nature de l’agent, assez analogues parfois à celles de la lichénification, mais qui en diffèrent cependant d’une manière notable pour un œil tant soit peu exercé. Nous en avons étudié une variété d’une manière précise en 1899 avec notre élève Léon Bernard (L. Brocq el L. Bernard, Nouvelles recherches sur les lésions intertrigineuses de la femme. Annales de dermat. et de syphil., 1899). Nous renvoyons à ce travail. On y verra que chez les femmes qui ont des écoulements irritants aux parties génitales, les fossettes génito-crurales qui sont baignées de ces liquides, mais qui sont soustraites à tout frottement habituel, ont des lésions velvétiques très particulières, totalement différentes comme aspect des lésions des parties proéminentes de la face interne des cuisses, lesquelles frottent sans cesse l’une contre l’autre et prennent l’apparence extérieure des lichénifications.
(s) R. Sabouraud, Étude clinique et bactériologique de l'impétigo. Ann. de dermat. et de syphil., 1900, p. 358, 359, 360, 367, 368, etc.
LES LICHENS
comme élantde la lichénisation (*). Une fois cette lichénisation constituée, chaque placard prend l’aspect symptomatique si connu du placard de lichen eircumscriptus d’E. Vidal « avec cette différence anamnestique, toutefois, que dans l’histoire des névrodermites on retrouve une phase de prurit sans lésion, quelquefois une phase urticarienne, mais jamais de stade érosif avec suintement, tandis que dans la dermite chronique, dont je fais ici la description, ce stade érosif m’a toujours semblé nécessaire et constant, sans qu’il soit pourtant toujours très marqué. Ainsi à la place de chaque placard érosif (d’impétigo) existe un placard papuleux et hellénisé. Les papules grosses, larges, quadrangulaires, à angles mousses ou ovales, n'ont pas la surface piale et lis'se qu'on leur voit acquérir dans les névrodermites typiques , leur surface reste finement grumeleuse , etc. (â).
« Je sais que l’existence du prurit préalable dans l’évolution sèche île certaines dermites papuleuses et lichéniennes a été invoquée comme cause même de la lichénisation. Je suppose donc que les partisans exclusifs de l’origine nerveuse de nos anciens lichens français, de nos lichénisations d’aujourd’hui, 11e seront pas sans penser et sans dire que la lichénisation consécutive aux lésions é rosi vos prurigineuses dans la dermite dont je parle est une suite du prurigo et du grattage, et non pas une suite microbienne. Je leur montrerai tout à l’heure le microbisme qui préside à la genèse de toutes ces lésions, mais surtout je leur rappellerai ce que je viens de dire, que la papule de lichen désigne an microbiologiste la surface microbienne elle-même, née sur la place, dans les dimensions et dans la forme de l’érosion microbienne qui l’a précédée. Cela me suffit pour croire et dire que la lichénisation qui suit d’une façon constante l’infection primaire, restée permanente à sa surface, ne serait pas survenue sans le microbe, puisqu’à côté d’elle, où le microbe n’était pas, elle ne s'est pas produite.
« Je ne nie pas le rôle du prurit dans cette maladie, quoique je l’aie pu voir se produire en l’absence de tout prurigo antérieur; je 11e nie pas davantage le rôle du traumatisme ; je vais plus loin, je ne crois pas que cette lichénisation, le même microbe l'eût indifféremment pu produire sur toutes les peaux. Mais que cette lichénisation post-érosive soit microbienne d’origine, c’est ce que les faits que je vais examiner me paraissent prouver manifestement. »
Etudiant ensuite la bactériologie et l’anatomie pathologique de cette dermite chronique à streptocoques, Sabouraud ajoute « que la lésion anatomique qu’il vise n’est nullement une papillomatose, comme Brocq l’a prétendu, mais bien une lichénisation ou lichénification vraie, la plus typique que l’on puisse rencontrer.
« Ici ce qui est devenu d’abord la chose importante, c'est l’énormité du processus lichénien. Les papilles sont allongées en doigts de gant; quelques-unes sont amincies au point d’être devenues filiformes. Les espaces épithéliaux interpapillaires sont semblablement allongés, contournés, ils ont pris les formes les plus inattendues et le développement le plus colossal; c’est là la caractéristique grossière de la lichénisation.
« Dès lors il est possible de conserver par devers soi toutes les causes étiologiques que la clinique nous force d’envisager comme efficientes :
« 1° Le prurit, qui dissémine les lésions microbiennes, qui les déchire, les renouvelle, et provoque au-dessous d’elles une congestion permanente;
(') L. Jacquet, Des érythèmes papuleux fessiers post-érosifs. Revue des maladies de Venfance , 1880, p. 208, et la Pratique dermatologique, t. I, p. 870.
(2) R. Sabouiîaud, loc. cit., p. 559.
[L. BBOCQ ]