LE CHANCRE EXISTE
En 1850 (Gaz. méd. de Paris, p. 817) j'écrivais : « Le chancre induré est déjà de la vérole constitutionnelle. » En 1855, M. Clerc prouva expérimentalement ce principe, en montrant que « lorsqu'un malade porte un chancre infectant depuis peu de jours, si on l'inocule à la lancette avec le pus de ce chancre, dans la très grande majorité des cas l'inoculation est négative ».
Peut-on espérer, en détruisant le chancre naissant, d'empêcher la vérole ?
Comme il y a des exemples de chancre tout à fait au début réinoculé à son porteur avec résultat positif (Diday, Sperino, Bumm, Pontoppidan), il n'est pas interdit de penser que l'imprégnation constitutionnelle n'est pas toujours pleinement réalisée au moment où le chancre apparaît.
Sur cet indice, d'après cette présomption théorique, on a excisé beaucoup de chancres» On les a excisés largement, profondément , vingt-quatre et même six ou huit heures seulement après leur apparition. Mais les succès de cette pratique, garantis d'abord par J.-L. Petit autrefois, puis récemment par plusieurs médecins allemands, ne se sont pas reproduits entre les mains des spécialistes français.
.Ip ne conseille donc à aucun médecin de l'entreprendre, e\
TUAI ri M i M SELON LES LÉSIONS.
surtout - - s"il croyail devoir le faire de promettre au ma lade que, à ce prix, il sera exempté de la Byphilis.
Le chancre, en général, est peu douloureux, peu ii m-
mode. D'autre part, il ne aubil qu'une Faible influence du traitement local. Enfin il guérit toujours au bout <le quatre ou cinq semaines, et même spontanément. Aussi est-il à peu près indifférent d'j appliquer tels ou tels topiques. Par l'effel d'un préjugé fondé sur des motifs assez spécieux, rusai:!' a prévalu de préférer pour ce pansement les composés mercuriels de ta charpie imbibée de liqueur de Van Swieten, pure ou diluée, ou enduite d'une pommade au calomel, au dixième . On peut faire ainsi afin que les gens ne vous reprochent pas par la suite d'avoir rien négligé; mais le pansement ordinaire de la chancrellc (nitrate d'argent, vin aromatique) suffit comme topique.
La déviation phagédénique, rare dans le chancre qui n'est pas compliqué de chancrellc, suscite les mêmes indications, exige la même médication que le phagédénisme de la ehancrelle.
A la langue, aux lèvre?, aux paupières, au mamelon, à la fourchette, le chancre est dangereux comme plus transmisùble par contacts accidentels, compromettant par son aspect, gênant pour les mouvements de ces parties, surtout en raison de- frottements auxquels elles sont exposées. Quelques attouchements avec la pierre infernale, réitérés de trois en trois jours, en hâteront la terminaison.
Mais ordinairement, dans le chancre, ce n'est pas l'ulcère qui incommode, c'est l'induration dont il se complique. Outre que ces reliefs, «le consistance cartilagineuse, parfois énormes constituent une difformité, s'ils sont situés entre les deux feuillets du prépuce il^ en empêchent le glissement; parla pression qu'ils exercent, ils interceptent la circulation,
d' m œdème spécial très fréquent aux grandes lèvres
Ils diminuent le calibre de certains «anaux : par le rétrécis-
sèment qu'ils produisent (ceux du méat urinaire gênent la miction); par la rigidité qu'engendre la transformation scléreuse des tissus, ceux du col utérin peuvent entraver le travail de l'accouchement en empêchant la dilatation régulière de l'orifice (Doléris). Disons, en passant, que le même obstacle peut résulter d'une sclérose secondaire (Chiardoni). Enfin, ùtant à la partie du tégument qu'ils ont envahie sa souplesse normale, ils la prédisposent longtemps ensuite, durant le coït, à des excoriations désagréables pour qui les subit et dangereuses pour qui les a causées.
Donc lorsqu'une induration a ces inconvénients et lorsqu'elle ne tend que lentement à disparaître à mesure que le chancre guérit, il est indiqué de provoquer sa fonte. Pour obtenir ce résiliât, comptez peu sur les cataplasmes, pommades, applications de sparadrap de Yigo, bains tièdes, compression, etc.
Le traitement mercuriel interne a seul cette puissance : c'est une de ses spécialités, et à coup sûr, l'une des plus certaines.
Mais le mercure n'a-t-il pas ici une indication plus générale et plus importante ? Beaucoup de médecins le croient, et ils administrent ce remède à tous leurs malades, dès celte période delà syphilis, en vue d'empêcher les accidents ultérieurs ou tout au moins d'en atténuer la gravité.
Ma statistique (voy. ci-dessus, p. 391) nous a appris quel fond il y a à faire sur cette propriété préventive attribuée au spécifique. En fait démontré, on l'a vu, le mercure, donné dès le début du chancre, n'affaiblit point les accidents à venir; et s'il en retarde l'apparition, il ne la retarderait que de six jours !
Mais comme chacune des manifestations de la vérole indique par son degré relatif d'intensité si le malade qui l'offre sera faiblement ou fortement touché, si par conséquent l'on devra, oui ou non, lui donner dès lors du mercure, et le
TRAITEMENT SELOIS LES l ! SIONS. LOI
chancre étant l'une de ces manifestations, je conclus qu'il convient, en effet, d'administrer le mercure duranl la phase où le chancre existe seul, mais seulement lorsque cechancre esl fortement induré.
A ces motifs une autre considération B'ajoute, qui a bien son poids, si vous ne donnez pas de mercure au chancreux, el que la syphilis ail ensuite une certaine intensité, le malade, le même malade qui aujour l'hui esl prél a vous traiter d'empoisonneur quand vous lui en prescrivez, vous accusera alors. Boyez-en sûr, de n'avoir pas connu son mal} et le [tins souvent, hélas I vos confrères lui donneronl raison.
Donc, en cas d'induration accentuée, faites la prescription suivante :
N 32. « Prendre, le matin à jeun et le soir après la digestion du dernier repas, une des pilules suivantes :
Proto-iodure bydrargyrique ) „ ,
T,, . , j . i I gramme.
Thndace s
Extrait thebaïque 15 centigrammes.
— de gaïac 2 grammes.
Pour 20 pilules.
Api -chaque pilule, avaler un demi-verre d'eau ou d'une tisane quelconque.
Cesser les pilules pendant trois ou quatre jours >i 1rs gencives deviennent irritées, ou s'il y a pesanteur d'estomac, perte d'appétit, dévoiement prononcé. Les recommencer, à une d'abord par jour, lorsque ces accidents seronl passés, el
se tenir prêt à les cesser encore nentanément ou à en
réduire le nombre quotidien des que l'intolérance de la
muqueuse gingival i gastro-intestinale se manifesterait île
nouveau. ■■
Administré pour ces motifs, duranl l'existence du chancre, le mercure doil être continué, à dose plu- ou moins forte, pendant un moi- on gj* semaines en tout.
Dans nia pratique, les cas où j'ordonne le mercure durant
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Je chancre sont une exception. Mais, hors de ces cas, faut-il cependant laisser le client sans secours? Après lui avoir dit, avec tous les ménagements possibles, mais explicitement : « Vous avez un mal qui infecte le sang, et qui durera au moins huit ou dix mois, » faut-il, quand il demande — puisque le mal existe dès à présent — à être traité tout de suite, faut-il lui avouer que l'art est ici impuissant, que le prétendu spécifique n'est que curatif du mal réalisé et non préventif du mal à venir?
Ce serait là à la fois une mauvaise action et une erreur : car la médecine peut du moins et doit, dès le premier moment, travailler à augmenter la force de résistance du sujet. Ce but, je l'ai montré, elle le réalise par l'hygiène en scrutant l'existence du client et le prémunissant contre toutes les causes aggravatrices auxquelles il est exposé. Elle le réalise d'autre part, grâce à un agent médicamenteux aussi inoffensif qu'efficace. L'iode et le fer — nous allons le spécifier — combattent très avantageusement l'altération des globules sanguins, qui marque l'invasion de la phase secondaire. Or, cet état du sang s'éfablit-il seulement au moment où, clans six semaines éclateront ses symptômes, les accidents nerveux dits prodromigues?... Non, sans doute; il était préparé de longue main, il existait par conséquent pendant toute la période où le chancre existe seul.
Les recherches de Grassi le prouvent péremptoirement. 11 a constaté que, pendant la durée du chancre, la proportion des globules diminue d'un quart environ ; que l'iodure de potassium rétablit leur chiffre normal en quinze ou vingt jours ; que le proto-iodure de mercure « est loin de produire les mêmes effets bienfaisants ». C'est donc avec l'espoir fondé de pouvoir, tandis qu'elle n'est encore qu'à l'état naissant, agir sur cette modification du sang, que je fais à Ions les chancreux la prescription suivante :
NMITEMI \ l SBLON LES I ÊSIONS. M I
N ■'!■'!. " Boire, matin el soir, un verre d'eau avec une cuillerée à bouche de :
i i distillée gramme .
lodure île potassium 2fl
Citrate de fer I
Uôlcz.
H .uni' fortifiant; com ncer à se déshabituer de veiller
el de fumer. - A pari cela, continuer ses occupations el son genre de vie ordinaires. »
l> - qu'on lui a dil que son chancre esl la vérole, le client justement terrifié vous accable de questions sur la nature de ce mat, ses suites, sa durée, sa curabilité surtout. N'éludez aucun.' de ces questions. Provoquez-les, au contraire, pour y répondre; et, sans altérer en rien la vérité, attachez-vous à présenter les choses sous l'aspecl le plus rassurant : car, ne l'oubliez pas, un état de dépression morale aggraverait le mal, el c'est dès l*1 début qu'il importe d'y veiller. Expliquez donc clairement que la syphilis est, à la vérité, une viciation
du sang, mais que, com dans tous les empoisonnements
accidentels, la nature travaille incessamment, el en général s, à l'expulsion du principe délétère. Avertissez bien que ce n'esl pas l'œuvre d'un jour, mais de plusieurs mois; — qu'il y aura très probablement plusieurs poussées successives, mais quec'esl là le cours régulier de la maladie, et non un accident imprévu; — que la syphilis n'entrave en rien \i-< actes ordinaires de la vie, n'empêche pas de continuer à paraître en ercer sa profession; — que sions envahissent rarement des régions à découvert el que, dans ce cas, elles peuvent être promptcmenl répi in — enfin que les cas de syphilis grave dégénérée, exemples qu'on se plait à raconter en les exagérant, ne se voienl que chez les malades qui ont négligé leur traitement ou méconnu les règles de l'hygii ne; — que, bien au contraire, la
iiii SYPHILIS.
syphilis est essentiellement guérissable ; — que, après l'avoir eue, on est aussi bien portant qu'avant; — qu'on peut alors se marier et avoir des enfants sains... Dites, répétez ceci ; citez des exemples; insistez sur les points qui semblent intéresser plus vivement le client, et ne le laissez partir que tranquillisé sur son avenir. Recommandez-lui, enfin, s'il conserve quelque inquiétude ou désire de nouveaux éclaircissements, de ne s'adresser qu'à un médecin et non à des amis, qui toujours, voyant ses transes, se font un jeu de les augmenter; ou à des livres à la pointée des gens du monde, livres dont le vrai but est d'assombrir la peinture du mal pour pousser à la consultation !