‹ La précellence du langage françoisChapitre 11 sur 183 · XXXII PREFACE · texte numérisé non relu

XXXII PREFACE

embarrassée pour donner ses raisons. Or Henri Estienne s'est tenu strictement dans le domaine grammatical; il n'a pas dit un mot de la littérature et des écrivains. Voilà pourquoi le parallèle entrepris manque de base solide.

Mais il reste à l'auteur le grand honneur d'avoir écrit, le premier, des pages excellentes sur les ressources infinies dont dispose la langue française; et d'avoir éveillé ainsi, chez ses contemporains, le goût du scrupule et de l'attention sur les mots. Rien n'était plus nouveau, le procédé commun du moyen âge ayant été une continuelle improvisation. Rien n'était plus fécond, plus propre à préparer une langue classique, et à frayer la voie aux grands écrivains du XVII*' siècle.

Quoique l'analyse que nous en avons faite indique une sorte de plan, l'ouvrage d'Henri Estienne est, il faut l'avouer, très désordonné : les digressions abondent, sans que l'auteur se mette en peine pour les rattacher au sujet : il suffit qu'une idée, qui s'offre à lui en passant, lui plaise pour qu'il s'y abandonne; quitte à la laisser là, lorsqu'il voit qu'elle l'entraîne trop loin. Il rentre alors brusquement dans son sujet, mais sans s'excuser, en homme qui croit qu'un auteur doit seulement au lecteur de l'instruire et de l'intéresser, mais qu'il est toujours maître de choisir ses moyens et de tracer son itinéraire.

Nous aimons à présent dans les ouvrages de science un procédé plus scientifique, et ce mélange un peu capricieux de la science et de l'agrément, qui ne déplaisait pas encore, il y a un demi-siècle, dans la

PREFACE. XXXUI

philologie de Charles Nodier ou de Génin, risquerait aujourd'hui de paraître trop austère aux gens du monde et trop frivole aux gens studieux. Nous aimons que la science aille droit son chemin, sans s'amuser à faire des bouquets en route. Mais Tancienne méthode avait aussi ses avantages : ces livres, d'où l'agrément n'était pas banni, trouvaient plus de lecteurs, et des lecteurs plus variés. Aujourd'hui, qui s'astreint à lire d'un bout k l'autre un livre de philologie pure, comme V Histoire de la prononciation de Thurot ou le Traité de la formation des mots cornposés de Darmesteter? Vingt personnes en Europe, qui travaillent sur les mêmes questions. Les autres connaissent le livre, le consultent, s'en servent au besoin; mais le lisent-ils, à proprement parler? Disons au moins que l'ancienne méthode a été bonne en son temps et même la meilleure au xvie siècle, à l'époque d'Henri Estienne. Alors il était avant tout nécessaire de faire aimer la langue française aux Français, et de leur persuader que cette langue était belle, riche, harmonieuse, et capable des plus grandes œuvres. Pour faire entendre ces choses, alors neuves et hardies, à un plus grand nombre de lecteurs, il était bien permis, et peutêtre était-il sage, de mêler à beaucoup de science un peu d'agrément, et même (ce qui ne gâte rien) beaucoup d'esprit.

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