L. Petit de Julle ville
PRblECT DV LIVRE iotiiulé
De la precellence
du langage François.
LcUurcauïc£teur, Itfms ioyeux de fournir autmt flaire ^HX bons français , qu'aux mauuais "^eitxdethlaire.
Par Mamcil PalilTon Imprimeur JuRoy.
M.D.a^XXIX.
^uicpriiàlegrêidiBfeiffUur.
Sire, pour m'aquitter de la promesse faicle dernièrement à vostre Majesté \ je luy présente un project et comme un modelle d'un œuvre que je délibère intituler DE LA PRECELLENCE DU LANGAGE FRANÇOIS '. Lequel
project je la supplie treshumblement vouloir favoriser non moins de sa censure que de sa lecture. A quoy j'espère qu'elle sera incitée, quand il luy plaira considérer de quelle importance est ceste entreprise pour l'honneur de son royaume : comme aussi je la
i. À la fin (le 1578, Henri pu lui servir. Ce livre n'était,
Ëstienne se sentant menacé à dans sa pensée, que l'ébauche
Genève à cause de quelques d'une œuvre plus importante,
hardiesses contenues dans ses plus solidement construite.
Dialogues du nouveau langage Mais son projet ne fut jamais
français italianizé s'était ré- exécuté. (Voir Frémy, VAcadé-
fugié en France où il avait mie des derniers Valois, p. 129.)
reçu d'Henri HI le meilleur 2. Le mot précellence, criti-
accueil. H nous a raconté dans que par La Monnoie, approuvé
sa Musa principum monitrix par Goujet, exprime à la fois
comment il entreprit, sur les l'idée de supériorité et l'idée
instances du roi, le livre de d'excellence, qui sont deux
la Précellence, et Facheva en idées très distinctes. L'ancienne
trois mois, sans autre secours langue avait d'ailleurs preceU
que celui de sa mémoire : il /e/i?etprecci/er.(VoirGodefroy,
avait laissé à Genève les ma- Dictionnaire de ^ancienne lan-
lériaux, les notes, qui auraient gue française.)
puis asseurer qu'elle est procedee d'un cueur qui s*est lousjours monstre zélateur et comme jaloux de Thonneur de sa nation. Ce qui a esté congneu en divers temps par les ambassadeurs tant vostres que de vos prédécesseurs, père et frères : premièrement en Angleterre , puis en Italie , en Allemagne et en Suisse : outre-ce-que je Tay tesmoigné il-y-a plus de douze ans, par un traitté De la conformité du langage François avec le Grec *. Je puis dire d'avantage, Sire, que ceux qui auront veu les escrits de mes père et oncle, appercevront que ceste ardante affection d'honorer ma patrie m'est tellement héréditaire, que je ne pourrois me la desraciner, sans forligner totalement *. Et pourtant si l'effect est inférieur à un si grand désir, j'ay espérance, Sire, que vostre Majesté le supportera, et ne me voudra imputer ceste hardiesse k présomption : veu que d'ailleurs je m'estois ja obligé à une telle entreprise par mes œuvres precedens, qui appartiennent à l'illustration des langues Greque et Latine : ne pouvant raisonnablement denier à celle qui m'est naturelle autant de bien que j'en avois faict à ces estrangeres.
1. La Conformité parut au plil d'immenses travaux, entre plus tard en 1565. autres son Thésaurus linguse
2. Le fondateur de la dy- latinse, son Dictionarium lanastie des Estienne est Henri Hno-gallicum, sa Grammaire Estienne, dit Henri I*', grand- française. Trois de ses fils ont père de l'auteur de la Précel- eu, comme savants et comme lence. 11 eut trois fils : Fran- imprimeurs, une célébrité inéçois, mort jeune et sans en- gale. Le plus illustre est Henri fants, Robert, dit Robert I", et Estienne, dit Henri H. Ses Charles, qui ne laissa qu'une frères Robert, dit Robert H, et fille. Charles est l'oncle dont François, dit François H, ont parle ici Henri Estienne. Les fait d'assez importants tratrois frères furent imprimeurs, vaux. (Voir la Biographie géné- Le second, Robert I", accom- raie publiée par Firmin- Didot.
Or me sen-je infiniment heureux, Sire, que Tedition de ce livre ail ceste bonne rencontre, de se trouver soubs le règne de vostre Majesté : pourceque Teloquence d'icelle luy sera un tres-honorable tesmoignage de la louange qu'il donne à nostre langue \ Duquel don vous ne devez moins rendre grâces à Dieu (selon mon jugement) que de plusieurs autres qui toutesfois de prime face pourroyent sembler plus proufitables : ne moins afiFectueusemént requérir Taugmentation d'iceluy. Car si l'éloquence est de si grande efficace, qu'elle puisse souventesfois commander mieux aux cueurs des hommes que la force des armes, voire ployer les plus endurcis courages : si elle peut quelquesfois donner si bien le fil aux paroles qu'elle les rend plus trenchantes que l'espee : il est certain que le roy à qui Dieu fait la grâce d'un si pretieux don, est comme doublement roy, et par conséquent doublement obligé à sa bonté et benefîcence. Et ceste obligation est encore d'autant plus grande, que l'éloquence d'un roy est trouvée plus éloquente que celle de toute autre personne, laquelle Dieu n'a exaltée jusques à ce degré. Car si Euripide, excellent entre les poètes Grecs, a bien dict.
L'homme d'autorité^ l'homme qui n'en a point, Venans à haranguer touchant un mesme poinct.
\. Voir Frémy, ouvrage cité, avait beaucoup de goût non
ch. IV. L*auteur cite en parti- seulement pour l'éloquence,
culier le Traité de l'Eloquence mais aussi pour la grammaire,
royale, composé par Amyot et que sa vive passion pour
pour l'usage d'Henri III et sur les discours lui faisait recher-
ses instances. Il montre par cher même les traités des rhé-
divers témoignages que le roi teurs.
Encore que tous deux tiennent mesme langage y Celuy de l'un sera bien pezé d'avantage *.
Si (di-je) Euripide a bien dict cela et véritablement, combien plus de vertu et d'efficace doivent avoir les mesmes mots sortans de la bouche de celuy auquel Dieu a donné ce qui est pardessus toute autorité, que s'ils venoyent de la bouche d'un autre, en quelque dignité et honneur qu'il pust estre constitué?
Quant à ceste sentence d'Euripide, nous avons une fort belle histoire que nous y pouvons rapporter. Car nous lisons en iEschine *, orateur Grec, qu'un homme qui avoit mauvais bruit, ayant proposé un bon avis au conseil des Lacedemoniens, ils le firent proposer par un autre, qui estoit en bonne réputation : comme ayans opinion que cest avis, encore qu'il fust bon, ne pouvoit estre heureusement suivi et mis à exécution, sinon qu'il fust autorizé par la bouche de cest autre personnage, voire comme emologué et authentiqué.
Et si on veut d'abondant confermer le dire de ce poète Grec par celuy d'un Latin, non moins excellent en son endroit, nous avons un passage fort propre pour ce faire. Car Virgile, parlant de celuy qui se doit présenter pour appaiser une sédition esmeue en un grand peuple, requiert qu'il soit tel que sa pieté et ses bienfaicts luy puissent donner une gravité et autorité, qui le rendent respectable. Voyci qu'il dit