Chagriner, inquiéter. ploient pour dire un peu
3. Amant, marque, venger, 6. En outre, pour quelques juger, approcher, envier, écla- mots provençaux qui sont en ter (se fendre) ; — louche, gros- quelque partie différents des sier, forcené, présomption, ou- mots toscans, il a employé plus trecuidance, présomptueux. volontiers et plus souvent la
Pétrarque use plus volontiers de Aima, que de Anima : de Fora, que Saria : de Ancidere, que Uccidere : de Augello, que Uccello * : item, de Primiero (où il peut), que de Primo. Quant à Conquiso, qui est un vocable Provençal, qu'il en a souvent usé : de Conquistato, qui estThoscan, jamais. Iladjouste Havia,,Solia, Credia^, qu'il dit aussi estre pris des Provençaux. Il parle puis d'un certain usage de ce mot Ha, et de quelques façons de parler, prises pareillement du langage Provençal.
Mais, avant qu'adjouster cela, je veux monstrer qu'il s'en faut beaucoup qu'il confesse toute la debte : voire qu'il n'en confesse pas la centième partie, si on veut mettre en avant tous les mots que son langage a pris du nostre, sans spécifier ceux des Provençaux.
Et je suis délibéré de commencer par les anciens : encore que luy (je di le Cardinal Bembo) en son dénombrement ait meslé non seulement des mots d'autre contrée, mais aussi des modernes parmi des anciens. Et pource que nous sommes demourez sur Pétrarque, je veux retourner à luy mesme. Voyci donc un de ses vers en son Triomphe d'Amour, près du commancement, Quattro destrier via piii che neve bianchi ^. On
forme provençale que la forme 2. Avait, avait coutume, toscane. croyait,
i. Ame, serait, tuer, oiseau. 3. Quatre destriers plus
262 DE LA PRECELLEXCE
ne peut nier que Destrier ne soit un des vocables de nos Rommans, pour signifier Un cheval de guerre : que nous appelons autrement Un cheval d'armes. Comme aussi il est certain que leur Palafren ou Palafreno est sorti de nostre ancien Palefroy^ dont est venu Palefreniei^^ . Orcemesme poète use de Lusingar, tant ailleurs qu'en cest endroit,
Amor con sue promesse lusingando Mi ricondusse à la prigine antica '.
Il a falu que Pétrarque, ayant ici besoin d'un beau mot et bien choisi, le soit venu emprunter de nos Rommans, qui disent Losengery pour Décevoir, ou pour le moins attraire par blandissemens et flatteries : et usent aussi de Losengier et de Losenge, (lesquels se trouvent mesmement en l'interprète de Guillelmus Tyrius ' : interprétant blun-
blancs que la neige. Edit. cit., mon ancienne prison.» Ed. cit.,
Del Trionfo dCAmore, I, 22. Sonnet LVII.
1. Cf. Dialogues^ I, 189. Il 3. Guillaume, dit Guillaume suffit de rappeler une fois pour de Tyr, naquit soit en Syrie, toutes que les accusations por- soit à Jérusalem, vers 1127, étutées par H. Estienne sont tout dia en Occident, fut nommé à fait puériles. La ressem- en 1167 précepteur de Baublance qui peut exister entre douin, fils du roi de Jérusalem un mot italien et un mot fran- Amaury, et la même année çais n'atteste le plus souvent archidiacre de la métropole
âu'une communauté d'origine, de Tyr. Après avoir rempli
n pourrait retourner contre plusieurs missions à Gonstan-
H. Estienne la plupart des tinople et à Rome, il devint
argumentsdont ilsesert. (Voir archevêque de Tyr en 1174,
rintroduction.) assista en 1177 au concile de
2. « Amour, en m'attirant par Latran, dont il écrivit une hisses promesses, me ramena à toire aujourd'hui perdue, prô-
dimenta par ce mot Losenges) comme aussi les Italiens ne se sont pas contentez du verbe LusingaVy mais ont faict pareillement un Nom Lusinghe, du nostre. Et Pétrarque a aussi dict Lusinghier (pour Lusinghiero) en ce vers,
Per servir questo lusinghier crudeîe *.
Les Espagnols aussi ont voulu avoir part au butin : et ont dict Lisongear^ pour Flatter, et Lisongero, pour Flatteur.
Ce mot que les Espagnols nous ont pris, aussi bien que les Italiens, me fait souvenir d'un autre qui nous a esté ainsi pillé par toutes ces deux nations. C'est Escharnir, pour. Se moquer de quelcun. Et toutesfois ce mot Escharnir semble estre aucunement différent : veu que l'interprète de Tyrius met tous les deux, quand pour ces paroles Latines, Probris afftciebat et contumeliis, il met celles-ci, Ne finoit d'escharnir et moquer. Les Italiens en ont faict leur Schernire, les Espagnols leur Escarnecer : qui usent aussi de Burlar, comme les Italiens *. auquel mot d'autant que nous ne
cha en Europe une croisade Le nom de son plus ancien
en 1188 et mourut vers 1193. traducteur n'est pas connu. Il
11 a laissé un ouvrage en la- avait écrit aussi une His^toire
tin : Historia rerum in parlibus des Arabes qui est perdue. transmarinis gestarum a tem- 1:« Pour servir ce séducteur
pore successorum Mahometis cruel. » Canzone XLVIII, 19. usque ad annum Domini 4184. 2. Cf. Dialogues, I, 4; II, 186.
264 DE LÀ PRECELLENCE
prétendons rien, j'en laisse le débat à ces deux nations.
Je ne diray pas le mesmé touchant ce mot Merci, car il est aussi un de nos anciens, duquel toutes ces deux nations ont faict leur proufit. Quant à l'Espagnole, il n'en faut point demander d'exemples, veu qu'il luy est si fréquent : quant à l'Italienne, elle en a encore plus usé (ce me semble) qu'elle n'en use : et tousjours en changeant la voyelle i en e. (au lieu que quelques Espagnols semblent le prononcer comme nous, encore qu'ils usent de ceste mesme mutation en escrivant) comme en ce passage du second livre des Azolains de Bembo, sua dolce merce, dict par forme de parenthèse. Et en cestuy-ci de Boccace, Ch'ella, Iddio merce, anchora non mi bisogna *. En cest autre de luy mesme, Voi, la vostra merce, havete honorato il mio convito *. Ils disent aussi, La buona merce. Or combien que merce soit estimé signifier gratta en tels endroits, si est-ce que Bembo met tous les deux (mais joignant buona avec gratia) en la fin de son epistre devant ses Azolains, Alla cui buona gratia e merce inchinevolmente mi raccommando ' : escrivant à madonna Lucretia Estense org ia , duchessa illustrissiîna di Ferrara. Quant à nostre merci François, lequel je di que ces deux autres
1. Je n'ai pas besoin d'elle, 3. A la bonne grâce et merci Dieu merci. de laquelle je me recommande
2. Le sens est : Merci, vous avec respect, avez honoré mon festin.
nations ont imité, nous en avons des exemples en nos Rommans, et nommément en celuy dé Perceforest. Quant aux deux autres usages de ce mot merci, l'un quand nous disons Grand merci, l'autre quand on dit Je vous crie merci, il n'est besoin d'en aller chercher les exemples si loing, veu que nous les oyons tous les jours : et faut noter que Boccace n'a pas moins faict son proufit de ces deux usages, que de cest autre, car il a dict, Dicendo gran mer ce à messer lo fraie ^ Item Gli gridava merce. Et, Lei gridando merce et ajuto *. Il y-a encore d'autres de nos paroles que nous pouvons trouver en tous ces deux langages, je di, tant des Espagnols que des Italiens : (comme je monstreray ci-apres) et aucunes aussi dont les Espagnols seuls ont faict leur proufit (j'enten, outre celles que chacun peut aisément remarquer) mais maintenant, me contentant de poursuivre le discours commancé, je retourneray aux emprunts que Pétrarque a faicts de nos prédécesseurs (avant que parler des vocables dont nous usons aujourdhuy: aucuns desquels, voire plusieurs, nous sont communs avec eux) et allegueray ces vers,
Per le camere tue fanciulle e çecc/ti Vanno trescando ^ , , .
1. En disant grand merci à 3. « Par tes appartements, messire le frère. jeunes filles et vieillards vont
2. Il lui criait merci. — Lui folâtrant. » Edit. citée, Sonnet criant merci et secours. CVI.
Car je di que ce trescando vient de nos Rommans. Et qu'ainsi soit, nous lisons au Romman d'Alexandre,
Qui nuit ménestrels sonner maint instrument^ Et danser et tresquer bien et açenamment.
Quant à Carolar pareillement on sçait que les Italiens Font pris de nous (duquel use Boccace tant ailleurs qu'ici, Concio fosse cosa che tutte le donne carolar sapessero) * aussi bien que Danser ^ qui est aujourdhuy beaucoup plus en usage. Et de tous les deux ensemble (de peur de faillir) a usé le cardinal Bembo en ses Azolains, au second livre. Voyla comment la langue Italienne a pris de la nostre trois vocables pour signifier une mesme chose : et si aujourdhuy nous en prenons seulement un d'eux, asçavoir leur Ballar, il semble que nous leur facions grand tort*. Et je suis bien d'avis qu'on s'en passe, sinon en poésie, où la ryme nous rend subjects.
Je croy que ce mesme poète aura usé aussi de Baliay pour Puissance, comme nous le trouvons en Boccace, /?^a77imi in sua balia '. Que si quelcun doute que ce soit un vocable de nos Rommans, voyci un passage de celuy du bon roy Perceforest, Madame {dit le chevalier) par ma foy il me peseroit moult si
1. Attendu que toutes les 2.V.Diaiog'Mff«, 1,269; II, 112. dames savaient danser. 3. Il m'a en sa puissance.
je disoye ou faisoye chose qui vous tournast à desplaisir. Et si faict favoye, sachez que Amour le me auroit faict faire, qui ma en sa baillie. Car qui m'a en sa baillie ne peut signifier autre chose que cela, Qui m'a en sa puissance : ou, en sa seigneurie et domination. Aujourdhuy Bailli est à peu près le mesme qui es autres contrées de la France est appelé Seneschal.
Ce mesme endroit de ce Romman me fournira deux exemples de mots anciens , qui sont du nombre de ceux dont il s'agit. Car nous lisons là. Mais que jamais j)ar gabs ne autrement de ce ne me ji^arfe^. Et un peu auparavant elle avoit dict, Mais je croy que vous le dites ])ar soûlas. Et bientost après, pour signifier la mesme chose, elle use du mot esbatement. Je di donc premièrement que le Gabbo des Italiens est venu de ce Gabs. Duquel Gabbo use Boccace en cest endroit, Intese il motto, et quello in festa et in gabbo preso, mise mano in altre novelle ^ Et comme de ce Gabs est venu Gaber, aussi Gabbar, de Gabbo. Mais quant à ce verbe Gaber, il est encore aujourdhuy en usage en quelques lieux, comme aussi Gabeur, plustost que Gabs : au lieu duquel on use plus volontiers de Gaberie. L'autre mot. Soûlas , est encore moins en usage que Gabs : duquel Soûlas (je dis Soûlas signifiant Esbatement, Passetemps)
1. II comprit le bon mot, le prit gaîment et en plaisanterie, et passa à d'autres nouvelles.
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les Italiens ont faict leur Solazzo ou SollazzOy et ont dict aussi Solazzar, voyans que nos ancestres avoyent faict Soulasser ou Soulassier, de Soûlas. Or comme on ne pourroit user de ce mot ancien Soûlas en ceste signification -là, sans danger de reprehension, pource qu'on le penseroit estre de ceux qu'on escorche aujourdhuy du langage Italien à tors et à travers : ainsi en avons -nous autres desquels on peut dire le mesme. De ce nombre sont non seulement aucuns des precedens, mais aussi trois que j'ay gardez pour la fin : lesquels seroyent encore plus suspects de ce que je vien de dire que les autres, et par conséquent plus subjects à reprehension. Le premier sera Brigade ' . car nous trouvons ce mot en quelques Rommans, et nommément en celuy de Perceforest : Ils s'en partirent de celle brigade, c'est à dire de celle compagnie. Voyla comment nous pouvons mieux de droit user de Brigade que Boccace de Brigata, en le prenant de nostre ancien langage. Le second lieu sera donné à Enamouré, car plusieurs pourroyent penser pareillement qu'ils fust tiré de l'Italien InamoratOj ou pour le moins faict à son exemple : et toutesfois nous lisons es Rommans non seulement Enamouré, mais aussi S'énamourer*, comme en ce passage,