‹ La précellence du langage françoisChapitre 17 sur 183 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Qui se voudra rendre neutre.

Entre les beaux et grands avantages que Dieu a donnez aux hommes pardessus tous les autres animaux, cestuy-ci estant un, qu'ils peuvent s*entrexppser leurs conceptions par le moyen du langage : il est certain que ceux qui sçavent mieux faire cela, n'ont seulement cest avantage gênerai, ains sont aussi avantagez pardessus les autres hommes. Mais d'autant que le langage est comme l'instrument duquel ils usent, et qu'un bon ouvrier fait d'autant meilleur ouvrage qu'il ha meilleur instrument, il importe beaucoup, pour parvenir à ceste excellence, d'user d'un langage accompli en toutes sortes. Voyla pourquoy, si je puis gangner ce poinct, que nostre langue Françoise surmonte toutes les vulgaires, et pourtant mérite le titre de precellence, il s'ensuivra aussi que nostre nation ha un plus grand preparatif à l'éloquence qu'aucune des autres. Or estant ceste entreprise non moins haute que belle, et autant qu'elle est haute, autant importante à l'honneur et

au proufît de nostre nation, de faire que nostre langue soit jugée excellente pardessus les excellentes, s'il vous semble, lecteur, que je n'aye pas bien debatu ceste cause, je vous prie vous souvenir du proverbe Latin, qui dit qu'en grandes entreprises on a beaucoup faict quand on a monstre sa bonne volonté *. Joinct que j'ay espérance que ce plaidoyer ne sera qu'un coup d'essay *.

Mais en tout événement vous plaise considérer outre cela, que comme une bonne cause, estant mal plaidee, est en danger d'estre perdue, aussi elle ne peut estre gangnee si on ne la met au hazard du plaidoyer. Si donc après avoir long temps attendu que quelcun de ces fameux et heureux advocats la vousist entreprendre, voyant ce retardement estre fort préjudiciable, je Tay bazardée, il me semble que si je n'en ay telle issue que j'ay non seulement désiré mais aussi espéré, je ne laisse pas d'avoir faict le devoir d'un personnage vrayement amateur de sa patrie. Je puis alléguer encores autre raison, qui mérite n'estre moins considérée : c'est qu'ayant congneu que le roy prendroit plaisir à ce plaidoyer, si je l'accelerois, et luy ayant promis de ce faire, je me suis aucunement persuadé que l'audience, laquelle sa Majesté me vouloit donner, porteroit si bon heur à ceste cause, que cela pourroit recompenser le défaut d'un plus suffisant advocat. Quoy

1. Properce, II, X : i4di4i/<;M5- souvent par les poètes. (Voir

tum : A. Otto : Die Sprichwôrter und

Quod si deflciant vires, audaciacertc sprichwôrtlichen Redensarlen

Laus erit : in magnis et voluisse sat der RÔmer. Leipzig, 1890. Page

[est. 362.) La même idée a été exprimée 2. Voir VEpistre au Roy.

qu'il en soit et qu'il en puisse advenir, bien peu de jours après luy avoir faict la promesse, je m'en suis aquilté : sçachant bien que nostre proverbe, Qui tost donne deux fois donne *, se vérifie principalement à l'endroit des princes, et spécialement des rois. Il est vray que j'ay usé d'une façon un peu nouvelle, c'est, de faire un plaider sommaire comme par provision, en attendant la commodité d'un second (par lequel je pourrois déduire mes raisons plus au long, en faisant aussi production d'autres pièces) mais en ayant adverti sadicte Majesté, et voyant qu'elle l'avoit approuvée, j'ay estimé que son aveu me seroit une tresbonne garentie.

Or pource que je prevoy que vous désirerez sçavoir de quels mémoires et de quelles instructions je me suis aidé en ce plaidoyer : je confesse que celles que j'avois autresfois mises à part, m'ont failli au besoin, et qu'il a falu que ma mémoire ait suppléé le défaut de tous ces mémoires : lesquels si j'eusse pu avoir, je me fusse bazardé de plaider la cause tout à faict *. Car pour dire franchement tout ce que j'en pense, comme je recongnois que nostre France ha un grand nombre d'hommes plus suffisans que moy pour ce faire, aussi ne me veux-je pas mettre au nombre des plus insuffisans : où me réngeroyent voulontiers ceux qui disent que parler Grec est mieux

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