‹ La précellence du langage françoisChapitre 49 sur 183 · Cf. Dialogues, I · texte numérisé non relu

Cf. Dialogues, I

comme quand ils disent Empito pour Impeto. Et aucunesfois outre la transposition y-a du changement : comme en Agnoli pour Angeli.

Il y-a d'avantage, et pis : c'est qu'ils ostent à quelques mots une consonante du milieu : comme quand ils disent Mai pour Mali, et Natia pour Nativa, et Nolaio pour Notario, et Loica pour Logica, Etusans de hardiesse encore plus grande, ostent à aucuns la première syllabe : disans (pour exemple) Nemico ou Nimico plustost que Inimico : pareillement Micidio que Homicidio. Aimans aussi mieux dire Rede que Herede, et Rena que Harena,

Encore n'est-ce pas tout, car ils font des syncopes estranges : comme quand ils disent Amista pour Amicilia, et Disio pour Desiderio, Mais plus estrange, et non seulement estrange mais horrible est celle du mot Horrevole, quand ils luy donnent la place de Honorevole,

Il est vray qu'en recompense de ce qu'ils ostent ainsi des lettres à quelques mots, ils en adjoustent à aucuns : et principalement la voyelle I, laquelle ils mettent devant plusieurs : luy adjoustans aucunesfois un G. comme quand ils disent Ignudo pour Nudo. Il y-a aussi des vocables devant lesquels ils ne mettent pas ceste lettre I, mais l'insèrent dedans, comme quand ils disent Biasimare pour Biasmare, et Rifiutare pour Rifutare, et Cervio pour Cervo, On la trouve aussi insérée en la première syllabe : comme en Triemo

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pour Tremo *. Lequel Triemo tient de la façon du langage Espagnol, qui trouve plus beau Miembro que Membro.

Ces vocables ainsi dépravez' en diverses manières (aucuns desquels peuvent causer des équivoques dangereux) sont plus usitez les uns que les autres : mais tant y-a que ceux qui font profession de mieux parler, sont ceux qui plus en usent. Et aucuns sont tellement en usage, qu'ils confesseront (comme je croy) qu'on n'oit point parler autrement. Du nombre desquels je pense estre Maninconia et Maninconico. Aussi je croy que peu de gens disent autrement que Cagione et Aria : desquels mots je n'ay point faict de mention, non plus que de plusieurs autres, pour ce qu^ils sont communs.

Or comment est-il possible de persuader que ce langage qui déprave ainsi sa belle origine, demeure aussi beau, et ait aussi bonne grâce que

1. Cf. Dialogues, H, 265. Sans les vrais mots d'une langue. Ils parler des autres cas, où Vi peuvent avoir subi des transs'introduit pour diverses rai- formations profondes, qui pensons dans les mots français, la dent souvent leur origine médiphtongaison de Te bref latin connaissable; mais ils ont vécu en ie nous offre bien des avec la nation, lui ont toujours exemples à opposer aux exem- été familiers, el c'est la propies italiens. H. Estienne re- nonciation populaire qui les a marque le fait dans les Hypo- insensiblement transformés . mneses, p. 117, mais sans Les mots savants, qui plaisonger à le reprocher au fran- raient davantage à H. Estienne, çais. sont des nouveaux venus dans

2. Ces vocables dépravés, la langue, et c'est parce qu'ils dont H. Estienne parle avec n'ont pas vécu qu'ils n'ont pas tant de dédain, sont en réalité changé.

le nostre, qui se garde bien de luy faire ce tort? Car ce qu'il change les terminaisons des mots Latins plus que le leur, ou use de quelques autres sortes de changemens, on ne peut dire que ce soit une telle dépravation.

S'ils disent, non-obstant ceci, que la pesle se veut moquer du fourgon *, et que nous commettons en nostre langue une semblable faute, en quelques paroles : je respondray que ceste faute ha d'autant plus mauvaise grâce en leur langue qu'en la nostre, et est moins pardonnable, qu'ils sont quant à icelle comme subjects naturels des Rommains (ainsi que j'ay dict cy-dessus) et pourtant ne se peuvent tant permettre que nous, dont lesancestres se donnèrent à leur empire. Et qui les voudra rechercher de plus près, trouvera quelques autres sortes d'abus à eux peculiers, lesquels ne doivent moins rendre leur langue mal-plaisante : comme quand ils disent Testimonio aussi bien pour Tesmotn que pour Tesmoignage : et Prigione, aussi bien pour Prisonnier que pour Prison,

Je mettray en avant un troisième poinct, quant à ce qui oste beaucoup de la grâce de leur langage, et ne se trouve pareillement au nostre. C'est quant au changement, ouplustostaux changemens

1. Cf. De latinitate falso sus- Voir Littré, qui cite un exemple

pecta, p. 91. Le Roux de Lincy de Montaigne. — De Méry (His-

(le Livre des proverbes français, toire des proverbes, 1, 276) cite

II, 466) renvoie au Dic^îownafrc l'équivalent en italien et en

comique de P.-J. Le Roux. — espagnol.

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qu'ils font en la prononciation des Latins, car ils la changent en trois sortes, pour le moins (es mots pris de leur langage) changeans quantetquant Tescriture : qui est le pis. Et premièrement nous voyons comme ils changent la lettre L en I, quand» au lieu de ce que les Latins disent Plaga, Pluma^ Flamma, ils disent Piaga, Piuma, Fiamma : pareillement Fiume, Fiato, Fiore, Piombo, Pioggia\ au lieu de ces paroles Latines, F lumen, Flatus, Flos, Plumbum, Pluvia : bannissans pareillement ceste lettre d'une infinité d'autres vocables, et mesmement en autres places : comme quand ils disent Tempio pour Templum, Sempio pour Simplex : au lieu que nous, tant es uns qu'es autres retenons et prononçons bravement la lettre L, suivans les Latins. Quant aux deux autres sortes de changemens qu'ils font en la prononciation, en une d'icelles ils la rendent rude : en l'autre, ils la rendent comme efféminée. Car il est tout évident que Huomo, Fuoco, Luogo, Buono, Fuora, et autres mots, ausquels est insérée ceste lettre U, contre leur origine Latine, sont beaucoup plus rudes que ne seroyent Homo, Foco, et les autres, escrits pareillement. En l'autre sorte de changement, on peut dire qu'ils font le contraire, car ils usent d'une autre escriture, suivant laquelle la prononciation est plus douce : voire jusques à estre

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