‹ La précellence du langage françoisChapitre 70 sur 183 · VllI, II · texte numérisé non relu

VllI, II

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termes requis es choses maintenant mentionnées : mais adjoustent que si leur Italie eust esté une France, et leur Venise ou Milan eust esté un Paris (où le gouvernement d'un petit monde et les tant diverses actions et façons de vivre requièrent plus grande diversité de termes), leur langage eust eu aussi bonne provision que le nostre : je leur nieray formellement ce poinct.

Car je di que leur langage n'est si heureux à forger des vocables que le nostre : lequel de toute ancienneté a imité aucunement la liberté des Grecs, en ce qui concerne la composition des mots : voire jusques à faire ceste imitation en aucuns de mesme signification. Pour exemple, ce que les Grecs disent Prodromos, nous l'appelons avantcoureur *, usans d'une composition du tout semblable. Pareillement ce qu'ils disent KayLom-r^chanos nous l'exprimons par ce vocable composé songemalice '.

Mais quant à ce poinct, et plusieurs autres appartenans à ce que je vien de mettre en avant,

1. Avant-coureu?^ est un com- ses de ce genre sont extrêmeposé formé d'un adverbe déter- ment fréquents. Voir Darmeminant et d'un substantif dé- steter, ouvr. cité, p. 168 et terminé, comme avant-garde, suivantes, en particulier p. 218 annère-cour, etc. Voir À. Dar- et p. 224. La Pléiade a formé mesteter, De la formation des beaucoup de composés de ce mots composés en français, genre. Ronsard emploie : aimC' 2* édition, revue par G. Paris, laine, aime-fil, aime-rochers, p. 151. brise 'tombe, couvre -cerveau^

2. Songe-malice est un com- inange-sujet, ronge-poumon, etc. posé formé d'un impératif et Voirie Lexique de Ronsard, patr d'un complément. Les compo- Mellerio.

je les renvoyray au livre que j'ay intitulé, De la conformité du langage François avec le Grec : et les prieray de considérer encore pne autre chose : à sçavoir, comment nostre langage a bien sceu s'aider de quelques petites particules Latines pour faire des excellens verbes composez. L'une d'icelles est Foras, car quand (pour exemple) de Voye il eut faict Envoyer^ Renvoyer, Convoyer, il didjonsia, F orvoyer, comme si on disoit Aller for la voye, estant For pour Foras : comme si on disoit Foras viam ire. Et faut noter que ce For, mesmement sans estre en composition, ha ceste signification en quelques pays des lisières de France. Ainsi donc a esté faict aussi Forligner : ainsi Forelorre, fort usité en la prattique *. Tel est aussi Forconter : quand on dit Se forconter et Un forconte. Autant en faut-il dire de Forsené : auquel on prendroit encore moins garde qu'aux precedens. car c'est celuy qui est for du sens, c'est-à-dire, hors du sens : en usant de ce For comme j'ay dict qu'on en usoit en quelque lieu. Et s'il plaist à nostre langage faire la recherche de ses anciens mots, il trouvera de fort beaux composez de ceste mesme sorte ' : entre lesquels seront Forjuger, pour Mal

1. Voltaire regrette forclos, forbatre, forbeverie (excès de « Ce mot très expressif n'est boissonj, forboter (mettre dedemeuré qu'au barreau. » (Cité hors), forchargier, forchaucier par Godefroy.) (fouler aux pieds), forcomman-

2, Estienne aurait pu citer der (contraindre), forcoi*re^ etc. un grand nombre de vieux ^Voir le Dictionnaire de Godemots : entre autres, forùanir, iroy.)

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juger : F or conseiller y pour Mal conseiller : lequel mot ayant trouvé un certain moine, et ayant voulu comme représenter la figure d'iceluy a (lict Forconsiliare. Entre ses anciens vocables il trouvera aussi Forpaj/ser, pour Errer hors son pays, d'où vient qu'en vénerie on use encor de ce mot quand on parle d'une beste qui s'eslongne du lieu de son repaire, et se jette aux campagnes. Il y trouvera pareillement quelques Noms : comme Formariage, dict du mariage qui est faict contre la la loy ou la coustume. Et à propos des Noms faicts par une telle composition, nous en avons aussi qui sont plus communs que le Verbe duquel ils viennent. Car nous usons de Forfaict et de Forfaicture, ForfaicteuVy plus souvent que de Forfaire. Geste sorte de composition considérée nous peut faire entendre des mots, qui autrement nous pourroyent donner beaucoup de peine. Entre lesquels est Forbeu, car un cheval forbeu c'est celuy qui a beu ayant trop chaud, et pourtant a beu for le temps qu'il devoit boire. Aussi voyons-nous qu'il y-a grande apparence d'escrire Forbourg, plustost ([{x^Faux-bourg. car ce qu'on appelle ainsi, est for le bourg: (c'est-à-dire, extra burgum), en prenant ce mot en la signification qu'il ha en son dérivé Bourgeois, Or veux-je bien advertir le lecteur, quant aux vocables precedens,queFor en aucuns, (à sçavoir, en Forfaire, F or conseiller, Forjuger, Formariage) se prend tellement pour Mal, qu'il ne

laisse pas d'estre rapporté à ceste première signification, comme (pour exemple) F or conseiller^ c'est Mal conseiller : pource que celuy qui conseille ce qui est hors de raison, conseille mal.

Mais le principal poinct pour lequel je désire que le lecteur considère ceste composition, et quelques autres que je luy proposeray quand je mettray en lumière Tœuvre entier, c'est pour luy monstrer que nous pouvons encore forger des mots , en un besoin , à l'imitation de ceux-là : après avoir descouvert comment ceux-là ont esté forgez. Et di (pour exemple) que comme nous trouvons avoir esté dict F or conseiller ^ Forjuger, pour Mal conseiller. Mal juger, et que nous usons encore aujourd'huy Aq For faire y pareillement pour Mal faire : aussi je ne doute point que nous ne puissions dire Forparler *, pour Mal parler : voire qu'il n'ait esté dict. Or pourroit estre mis ce mot en la place de l'Italien Straparlar.

Quant aux mots qui sont appelez Noms, nous sommes encores en plus beau chemin, s'il nous plaist d'en forger de nouveaux par composition : veu mesmement la prérogative que nous donne ceste ancienne imitation de quelques composez Grecs, dont j'ay faict mention naguère. Car si nos ancestres ont pris ceste liberté et hardiesse d'imiter certaines compositions de la langue

1. Godefroy ne donne pas forparler. Lacurne le cite d'après Cotgrave et Oudin.

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Greque, jusques à rendre mot pour mot : comme Avantcoureury pour ProdromoSy et Songemalice, pour Kay(,omrichanos : (et ne doute point que Songecreuxn a.ii esté faict pour respondre pareillement à quelcun des leurs) * aurions-nous pas trop peu de courage si nous demeurions en si beau chemin? Car ce que nos ancestres ont faict en ceux-ci, ils l'ont faict aussi en autres (comme j'ay monstre ailleurs) je di quant à représenter la composition Greque. De quoy j'adverti pourceque quant à ceux-ci, je confesse que si les Latins avoyent aussi bien des mots respondans kSongemaliee et à Songecreux, comme ils en ont un qui respond à Avantcoui^eur, on pourroit dire que nous aurions imité leur composition, non pas celle des Grecs : mais outre ce que nous avons d'autres exemples de telle imitation es Noms, quelques Verbes aussi nous en fournissent, entre lesquels est Contrefaire. car on sçait bien que les Latins n'ont point de mot auquel cestuy-ci puisse respondre, comme il respond au Grec Parapoiein. Aussi les Italiens ont faict ici comme en plusieurs autres endroits où ils se sont veus destituez de l'aide des Latins.

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