PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUï(5^>''**N.^
82, RUE BONAPARTE, 82 j>. j USRARV 1
HOLY REBEEIȣR LIBRARY, WinDSOR
La prédication contemporaine a des responsabilités redoutables ; elle rencontre des difficultés graves, de graves périls. Que cette considération nous soit un titre à l'indulgence de nos frères dans le sacerdoce. Par là, s'il plaît à Dieu, nous leur semblerons moins présomptueux de leur offrir quelques indications pratiques, nous n'oserions dire quelques conseils.
D'autres s'attacheront aux moyens de ressaisir la multitude qui fuit l'église et la chaire. Nos études ne vont pas là directement ; elles se préoccupent avant tout d'assurer le bien des âmes restées soumises au ministère enseignant du prêtre. N'est-il pas vrai, du reste, que mieux on instruira les fidèles, plus on aura chance de ramener les déserteurs ?
Ce livre n'est donc pas un manuel d'industries apostoliques. Il n'est pas non plus ce qu'on appelle une rhétorique sacrée. Venant après tant de bons ouvrages sur la matière, s'il ne se flatte pas de les dépasser, au moins en diffère-t-il en deux points.
Tout d'abord, il joint à l'énoncé des lois du genre une étude des maîtres essentiels du genre ; ou plutôt c'est par l'étude des maîtres qu'il s'achemine à l'énoncé des lois.
Mais encore, de cet énoncé même il écarte ce qui est rhétorique pure. Il suppose l'esprit initié à l'art élémentaire de la composition oratoire et n'ayant plus que le souci de l'appliquer à un objet spécial qui est ici l'objet suprême, la parole de Dieu.
C'est dire qu'il se divise en deux parties, l'une d'histoire ou
de critique, mais tournée tout entière à l'imitation et à l'usag-e ; l'autre de théorie, mais restreinte aux exigences particulières de la prédication.
Peut-être le lecteur nous saura- t-il gré de lui présenter dès maintenant une vue générale de l'une et de l'autre. N'aimet-il pas à savoir où on le mène et par quels chemins ?
Les maîtres. — Pourquoi en parler tout d'abord. — L'iustitutiou même. — L'Homme-Dieu et les hommes de Dieu. — Parole prophétique, théaudrique, apostolique. — Quels maîtres nous étudierons et pourquoi pas d'autres. — Etude avant tout pratique. — Esprit qui doit la diriger.
Pourquoi mettre l'exemple avant le précepte, les modèles avant la théorie ?
Nous pourrions rappeler que tel estbien l'ordre de nature et défait. Dansl'histoire del'esprithumain. la critique vient après les chefs-d'œuvre, la rhétorique après l'éloquence. Mais voici deux raisons plus décisives. Cette marche est plus sûre, elle nous défend mieux contre l'esprit de système et les conceptions ajiriori. Assurément, étant donné l'institution et l'objet de la parole sacrée, on peut, sans trop de hardiesse, en déduire immédiatement les lois générales de la chaire. D'ailleurs, en étudiant les grands maîtres, nous n'entendons point procéder rigoureusement par voie de doute méthodique ni découvrir pas à pas la prédication comme chose qui nous serait entièrement nouvelle. Mais en fin de compte, la théorie succédant à l'histoire en sera plus assurée, plus lumineuse, et il est bon, croyons-nous, de voir l'idéal avant de le raisonner.
Ajoutons que ce grand art ne s'apprend pas froidement et de tête comme un métier mécanique. Il faut l'aimer d'abord, l'aimer d'une passion réfléchie mais ardente, et, pour cela, commencer par l'admirer dans ceux qui l'ont porté à sa perfection. Admiration, leçon exquise et la seule vraiment féconde, surtout quand on la dirige tout entière vers la reproduction du modèle. Or voilà bien notre but. Dieu merci ! la
gloire des maîtres est établie, et nous n'avons pas l'outrecuidance de prétendre y ajouter un seul rayon. Tout notre eiïort sera de la rendre plus profitable en la rendant plus accessible et, pour ainsi dire, plus populaire. En les étudiant, nous chercherons par-dessus tout le moyen de les suivre selon nos forces, notre tour d'esprit et les besoins de notre époque. C'est par leurs côtés les plus imitables que nous voulons les admirer.
Mais avant eux et plus haut qu'eux, il y a une chose merveilleusement belle et grande ; c'est l'institution même de leur ministère et du nôtre, le dessein providentiel d'où la prédication est sortie. Ce ne sera ni lieu commun ni hors-d'œuvre que de nous en souvenir au début de ce travail. Quoi de plus propre à nous relever l'esprit et le cœur ? Quoi de plus fort contre l'accoutumance qui désenchanterait peu à peu cette fonction sainte, jusqu'à nous en faire une routine et presque un métier? « On ne peut assez admirer, disait Bossuet, l'usage de la parole dans les affaires humaines. Qu'elle soit, si vous voulez, l'interprète de tous les conseils, la médiatrice de tous les traités, le g-age de la bonne foi et le lien de tout le commerce ; elle est et plus nécessaire et plus efficace dans le ministère de la relig-ion, et en voici la preuve sensible. C'est une vérité fondamentale que l'on ne peut obtenir la g-râce que par les moyens établis de Dieu. Or est-il que le Fils de Dieu, l'unique médiateur de notre salut, a voulu choisir la parole pour être l'instrument de sa g-râce et l'org-ane universel de son esprit dans la sanctification des âmes *. »
Il est étrang-e vraiment de voir les détracteurs de la religion s'emparer de la notion de solidarité humaine et s'en faire un mot d'ordre, comme si elle était chose étrangère à l'idée chrétienne. Mais elle se retrouve partout dans le christianisme : et dans le péché originel, et dans la Rédemption, et dans la distribution des grâces! Il a plu à Dieu que l'activité libre de l'homme concourût à ses desseins comme instrument ordinaire ; si bien qu'il s'est fait jusqu'à un certain point dépen-
i. Prédication évangélique, m" point, début.
dant de notre concours. La Foi vient par l'ouïe ; mais qui entendra sans prédicateurs et qui prêchera sans être envoyé? * De là cette injonction si étonnante en soi : « Priez le Maître d'envoyer des ouvriers dans sa moisson '-. » Dieu veut avoir en quelque sorte besoin de notre aide, et il veut encore attendre qu'on le supplie de nous envoyer. « Assurément tout pouvait se faire par les anges, mais la nature humaine serait avilie si Dieu dédaignait de transmettre son Verbe aux hommes par le ministère de 1 homme ^. » Et voilà notre gloire, avec le plus haut exercice de la solidarité.
Dès lors un type est créé, l'homme de Dieu. L'homme de Dieu, titre sans égal, admirable génitif de noblesse, à en juger surtout par comparaison avec les aulres : homme de lettres, homme de science, homme de guerre, homme de loi, homme d'État, voire même homme de bien. L'homme de Dieu, création à part; l'homme qui, demeurant homme, devient le représentant, l'espèce sensible, le sacrement de Dieu; l'homme obligé par état d'employer toutes ses puissances naturelles à la sanctification des âmes, c'est-à-dire à l'œuvre surnaturelle de Dieu.
Or toutes les puissances naturelles de l'homme se traduisent et se résument dans la parole. Donc s'il y a désormais un homme qui, restant homme, est cependant l'homme de Dieu; de même y a-t-il une parole qui, demeurant parole humaine, parole originale de cet homme ou de cet autre, écho fidèle, trop fidèle parfois, de cet esprit, de ce cœur, de ce tempérament, de ce caractère, s'appelle de plein droit parole de Dieu; étant devenue par institution le véhicule normal, l'espèce sensible et comme le sacrement de la parole personnelle de Dieu. Ainsi dans ce petit souffle, dans cet air battu, comme dit Bossuet traduisant saint Basile, ce n'est plus seulement une âme qui s'incorpore, c'est la grâce même, c'est Dieu.
Et par une admirable dispensation, la grâce est établie à