‹ La prédicationChapitre 2 sur 218 · Math., jx · texte numérisé non relu

Math., jx

3. Et poterant utique omnia per angelum fieri, sed abjecta esset humana conditio, si per homiues hominibus Deus Verbum suum ministrare nolle videretur. (Saint Augustin, de Doctrina chrisliana, Prolog, n» 6.)

l'égard de cette parole dans une situation singulière, mêlée d'indépendance et de dépendance. Elle en est indépendante, car refficacité naturelle du moyen est et demeure en disproportion absolue avec l'edet poursuivi. Dieu ne veut pas qu'on l'ignore ; il permet que lasimplicitc soit féconde et l'éloquence stérile; le curé d'Ars convertissait, et tel parleur de génie ne convertit pas.

Et cependant la grâce en est parfois dépendante ; car un autre ordre de faits nous la montre acceptée ou non, suivant notre façon de la présenter et de l'introduire, et c'est l'expérience commune qu'on obtient plus en prêchant bien qu'en prêchant mal.

Ainsi paraît tout le plan de la Providence. Elle tient à marquer le caractère surhumain de l'œuvre, mais tout ensemble à honorer l'instrument humain qu'elle y emploie. Par là se fonde et se justifie notre double devoir : ne rien attendre des puissances naturelles de notre parole, et cependant travailler à la parfaire comme si nous n'attendions rien que de là.

Mais le monde a vu mieux encore que l'homme de Dieu ; il a vu l'Homme-Dieu. 11 a entendu mieux que des voix d'hommes devenues voix de Dieu par délégation et par ministère. Il a eu cette gloire d'entendre une parole humaine, bien humaine, qui était à la fois la parole propre, immédiate, originale, d'un vrai homme, de cet homme, et la parole propre, immédiate, personnelle de Dieu. Jésus Christ est le type du prêtre : sa parole sera l'exemplaire, l'idéal de la nôtre.

L'Homme-Dieu parrail à l'heure qu'il a choisie, entouré d'un double cortège d'hommes de Dieu. Les uns le préparent et le figurent, les autres le représentent et le continuent. Et dans le tableau mouvant des générations humaines, rien n'est beau comme de voir passer cette double phalange rayonnant autour de Celui qui est le centre de l'histoire.

Tout de même, le Verbe incarné s'exprimant en langage humain éveille comme deux séries d'échos, l'une miraculeusement antérieure et prophétique , l'autre postérieure et catholique. Et dans l'ordre de la parole, rien n'égale ce concert qui commence avec le premier des Prophètes et ne se

taira, quoi qu'on puisse faire, que devant la trompette du jug^ement. Heureux qui pourrait le suivre à travers les peuples et les âg'es, le noter, pour ainsi dire, avec ses nuances multiples fondues dans une harmonie constante qui est à elle seule un témoig-nage de vérité! Quelle histoire littéraire vaudrait celle-là? Histoire incomparable par son objet, par son fonds toujours un, immuable, divin ; présentant d'ailleurs un intérêt hors de pair dans sa variété infinie; car si la prédication fait les mœurs, d'autre part elle les reflète et trop souvent, hélas 1 elle est exposée à les subir.

Heureux donc celui qui pourrait écrire une histoire générale . de la prédication catholique! N'en ayant pas plus l'ambition que la puissance, détachons au moins quelques traits dominants de ce magnifique ensemble. Écoutons les maîtres, les grands maîtres; étudions-les quelquefois comme théoriciens, mais surtout comme modèles, et non pas même tous, mais ceux-là seuls dont le commerce nous est indispensable, à nous prédicateurs et prédicateurs de langue française. Ce seront d'abord les Prophètes, puis le Maître des maîtres, Jésus-Christ, Notre-Seigneur; à sa suite, les Apôtres, surtout saint Paul ; parmi les Pères, saint Chrysostome et saint Augustin; dans l'âge moderne, Bossuet et Bourdaloue. Voilà nos grands classiques, et c'est à eux qu'il faut revenir toujours pour apprendre, avec les secrets éternels de notre art, celui de la nouveauté, de l'actualité la meilleure. Mais ce dernier mot appartient plutôt à la théorie et nous ne devons pas anticiper.

La liste de ces grands noms est courte; c'est tout d'abord que nous voulons nous-même être court. Si l'on s'étonnait de n'y pas voir figurer Massillon par exemple, nous avouerions sans hésiter qu'il ne remplit pas assez bien l'idée d'un maître telle que nous la concevons; c'est-à-dire encore une fois d'un guide sûr, d'un prédicateur dont il nous faille, non pas seulement goûter le talent, mais accepter l'influence. Une doctrine parfois contestable, une morale souvent trop philosophique et naturelle, l'Écriture quelque peu négligée ou même interprétée de fantaisie : voilà déjà pour diminuer notre confiance dans

cet auteur, éminent du reste. Mais encore y a-t-il chez lui trop d'art visible et cherché, ce qui est une faute habituelle contre le grand art lui-même. Dans l'orateur quelquefois puissant, dans l'écrivain toujours habile, nous ne sentons pas assez bien l'ùme qui se communique et s'épanche en toute ardeur et pro bile. Qu'on le lise, à la bonne heure, et nous n'en voudrions dispenser personne, qu'on l'admire par certaines parties, soit ; mais finalement et à notre point de vue tout pratique, ce nom illustre, glorieux si l'on y tient, ne saurait marcher de pair avec ceux que nous avons cités *.

Au reste il importe de ne point prendre le chang-e et d'appliquer à plusieurs ce qui vient d'être dit pour un seul. Qu'on veuille bien ne point nous imputer l'irrévérence et l'injustice d'écarter comme gens d'utilité nulle ou médiocre tous ceux que nous n'étudions pas. Oserions-nous faire cette injure à saint Basile ou à saint Grég'oire de Nazianze, à saint Ambroise ou à saint Léon le Grand, à saint François de Sales ou à Fénelon? Mais autres sont les auteurs vraiment utiles et qu'aucun lettré n'ignore, autres les classiques proprement dits sur lesquels tout écrivain se forme. Le lecteur voudra bien nous accorder le bénéfice de cette distinction.

Peut-être encore eût-il désiré de se voir présenter un contemporain, ne fût-ce que pour étudier dans un modèle plus proche de nous les nuances propres, le ton de la prédication du jour; et déjà il a nommé Lacordaire. Certes la g'ioire du g'rand Dominicain n'est pas en cause et, avec tous les catholiques, nous en jouissons comme d'un bien de famille. Qu'on nous permette cependant de ne point le ranger parmi les classiques de la chaire. Orateur admirable suscité de Dieu pour une mission providentielle, mais modèle imparfait au g-ré de ses amis les plus justement enthousiastes - ; mais modèle étrangement difficile, périlleux même à plusieurs; par-dessus tout, modèle incomplet car il ne représente qu'un genre, et,

1. J'ai étudié Massillon dans un autre ouvrage : Histoire de la Littéra' ture française au XVII' siècle, t. IV.

2. Moatalembert. Le R, P. Lacordaire, n" iv. Œuvres polémiques, t. III.

malgré la nécessité de la Conférence^ qui voudrait la tenir pour l'unique genre désormais possible?

Il y a plus, et ici nous prions le lecteur équitable de ne pas outrer notre pensée. Adapter la prédication aux besoins actuels n'est point un fait de légère importance, un problème secondaire au sens habituel du mot, mais c'est — chose très différente — une préoccupation qui ne doit venir qu'en second lieu. Le premier travail consiste à dégager bien des grands maîtres les lois profondes, toujours les mêmes, et qui, nous osons le croire, mènent toujours au vrai succès. Quant aux modifications de détail et de circonstance, la suite fera voir que nous nous en occupons toujours ; mais cela même nous dispensera de les étudier à part et comme ex professa.

Voilà pourquoi nous nous en tenons aux classiques du genre, à ceux que nous avons nommés. Il est trop clair aussi que, dans ces esquisses rapides, nous ne saurions tout dire. On a écrit sur eux des volumes sans épuiser la matière. On peut d'ailleurs n'être pas complet dans un livre et l'être suffisamment dans un chapitre. Nous nous y efforcerons, Dieu aidant, mais encore plus à être pratique. Hors de là ce travail ne mériterait pas un moment d'attention.

Mais comme il s'agit ici d'imitation et d'usage, est-il superflu d'écarter encore certains préjugés, certaines impressions qui arrêtent ou égarent quelquefois le bon vouloir ?

Il y a — nous le savons d'expérience — des esprits timides ou trop modestes qui prennent frayeur des grands génies et se croiraient présomptueux de les pratiquer à titre de modèles. « Nous voulons, disent-ils, des exemples à notre portée. » Modestie regrettable, car elle amoindrit les forces et elle suppose plus d'une erreur. Sans entrer dans une discussion que nous retrouverons sur notre chemin, en parlant de Bossuet par exemple, disons simplement qu'imiter n'est pas égaler; qu'il n'y a donc nulle présomption à se mesurer avec un plus fort que soi ; que c'est là tout au contraire Tunique moyen d'étendre ses forces natives. Disons encore que, en dehors des spécialités, dans les matières qui intéressent le commun des hommes, les génies, précisément parce qu'ils

sont génies, se tiennent habituellement à la portée de tous. C'est là leur g-loire, leur mission et un de leurs traits absolument essentiels. Quoi qu'il en soit du préjugé, voilà un point que la fréquentation sérieuse de saint Augustin et de Bossuet mettrait victorieusement en lumière.

Est-il besoin d'ajouter que nous ne préconisons point l'imitation quand même, l'engouement irréfléchi, la fidélité servile ? Tout n'est pas à prendre dans les plus parfaits. Mettons à part le Maître divin, inimitable en un sens à raison de sa perfection même. Chez tous les autres nous trouverons bien des éléments divers. Ce sera d'abord l'esprit et l'àme de leur parole ; ce seront les qualités profondes, essentielles, partout valables et bonnes à reproduire. Appliquons notre discernement à les démêler, puis essayons-nous à les faire nôtres selon nos forces. Mais avec ces traits de beauté universelle, impérissable, nous rencontrerons des formes extérieures, accidentelles, marques originales du caractère de l'homme ou des mœurs de l'époque. En ce point, notre devoir sera de comprendre et non de calquer. Disons plus, nous nous heurterons à des défauts, à de vrais et visibles défauts, car le plus grand des hommes est toujours homme. Il faudra donc allier le profond et loyal respect à la fermeté du jugement, au courage du vrai. Et de grâce, quelles convenances viole-t-on pour s'avouer à soimême que saint Ghrysostome se laisse parfois emporter à sa propre verve; que saint Augustin a des endroits subtils et çà et là un goût étrange d'allégories ; que le premier Bossuet, le Bossuet de Metz, est surabondant à ses heures ; que Bourdaloue gagnerait à jeter quelque poésie dans son argumentation, quelques fils d'or dans sa trame d'acier? Si chétifs que nous soyons, il nous est trop aisé de marquer à coup sûr chez nos maîtres les traces de la faiblesse humaine, et nous devons le faire avec modestie mais sans peur ni désenchantement. Qu'un respect mal entendu ne nous mène pas à Tillusion volontaire ; mais ne soyons pas, s'il plaît à Dieu, de ces caractères entiers, absolus, prompts à 1 enthousiasme sans réserve et par contre au dégoût sans indulgence; qui, une fois engoués d'un homme, veulent que tout y soit merveilleux, ou qui, au pre-

mier défaut rencontré, ferment le livre et retirent leur confiance à l'auteur. Dieu nous donne des vues plus fermes et plus larges, une critique à la fois libre, sensée, généreuse ! Piésignons-nous à n'admirer pas toujours, et, passant légèrement sur les imperfections que nous saurons reconnaître, goûtons pleinement et en toute joie d'intelligence et de cœur les incomparables beautés de nos grands hommes. Ce sera commencer d'être pratiques, et l'on sait que nous y tenons par-dessus tout.

Enfin puisque les plus grands sont imparfaits, il suit que pas un d'entre eux ne saurait être à lui seul le modèle suffisant, unique ; et c'est pour cela même qu'il nous est bon de les envisager tous à la fois. On aura des prédilections, rien de mieux; l'un s'attachera de préférence à l'auteur qui s'ajuste le plus aisément à ses aptitudes ; un autre, à celui qui peut les étendre en les contrariant. Mais préférer n'est pas exclure, et, le choix fait d'une influence maîtresse, il est bon de la compléter, de la balancer par d'autres également mais diversement éminentes. En effet si aucun des maîtres humains n'a dit le dernier mot du grand art, tous réunis nous olfrent un idéal où l'on peut dire que rien ne manque, un merveilleux faisceau de lumière où chacun apporte son rayon. Lumière d'ensemble, idéal collectif, qu'il importait, croyons-nous, de remettre tout d'abord sous les yeux. C'est avec une assurance d'autant plus ferme et une admiration d'autant plus fière, que nous pourrons ensuite dégager et fixer les lois vraiment fondamentales de la prédication.

Les lois du r/enre. — Ce que vaut la distinction entre l'orateur et le prédicateur. — Fond premier de toute éloquence : dire quelque chose à quelqu'un, parler selon la nature de l'objet et les dispositions de l'auditoire. — L'ubjel de l'éloquence sacrée : la Religion, Jésus-Christ. — L'auditeur : rhomme actuel et l'homme éternel. — Comment l'ajcunir la prédication. — Impressions découragées. — Si l'auditeur moderne est incapable d'une prédication solide et vivante.

La critique distingue parfois l'orateur et le prédicateur; elle les oppose même l'un à l'autre. Nous n'acceptons la distinction

qu'à charge de la bien entendre, et quant à l'opposilion, nous V avouons ne l'entendre pas du tout. Qu'est-ce donc que le prédicateur, sinon l'orateur qui prêche? S'il prêche bien, par où n'est-il pas bon orateur, et s il est bon orateur, qui l'empêche de bien prêcher? Veut-on dire que, dans un intérêt apostolique, en raison de son objet spécial et des besoins des âmes, il doit sacrifier çà et là quelques habitudes oratoires, quelques élégances traditionnelles de style ou de composition? A la bonne heure ! Mais avons-nous tort de penser que, par le fait et dans l'acte même de ces sacrifices, il se montre orateur excellent? Une des premières lois de l'éloquence n'est-elle pas de mesurer la parole aux dispositions des écoutants et à la nature spéciale de la matière? Imaginez Gicéron haranguant par occasion les citoyens d'une colonie ou d'un municipe : l'art lui commandera de se mettre à leur portée. Nous ne comprenons pas davantage que Bossuet, par exemple, ait cessé d'être orateur alors que, dans ses tournées pastorales, il parlait simplement aux paysans de son diocèse. A penser d'une autre façon, nous craindrions de confondre l'art véritable et sa libre souplesse avec une rhétorique formaliste, ou du moins avec les exigences particulières aux genres les plus relevés. Qu'est-ce, après tout, que l'orateur? Une âme qui, pleine de son objet, s'efforce de le faire passer dans d'autres âmes; — une âme qui, pour communiquer son objet, déploie en concours et en ordre toutes ses puissances d'expansion ; — une âme qui arrive par cet efl'ort à présenter vivement l'objet marqué de son empreinte à elle-même, teint de ses couleurs, échauffé de son feu ; — une âme qui se met tout entière dans sa parole communicative pour mieux y mettre son objet.

Et maintenant donnez-lui pour objet la révélation divine et l'enseignement de l'Église, la religion tout entière, dogmes, morale et pratiques ; donnez-lui pour auditeurs, non plus des juges à convaincre ou des votants à décider, mais des chrétiens à convertir : ni cet objet ni cet auditoire ne changeront pour lui les conditions premières de la parole. Devenu prédicateur, il fera tout ce que l'orateur a dû faire ; encore une fois, il sera l'orateur qui prêche, ni plus ni moins.

L'éloquence a mille tours et mille formes; elle est par nature souple, diverse, inégale ; mais ses variétés infinies ne sont que l'épanouissement rationnel d'un fond commun, l'application multiple d'une loi unique. Or ce fond, cette loi, nous les traduirions volontiers dans une formule plus que simple : dire quelque chose à quelqu'un, le dire suivant la nature de ce quelque chose et les dispositions de ce quelqu'un.

Dire quelque chose à quelqu'un ! BanaUté, pensera-t-on peut-être. Hélas! n'est-il pas vrai pourtant que, de ces deux éléments del'éloquence, nous autres prédicateurs nous sommes en péril d'esquiver quelquefois le premier et bien plus souvent d'oublier le second? Un critique sag-e, respectueux, catholique de cœur et de croyance, a pu écrire ces mots : « C'est dans la chaire qu'il est le plus facile de parler sans rien dire'. » N'y a-t-il là qu'une épig'ramme et une hyperbole? Est-il sans exemple que des dehors brillants cachent un fond pauvre, une parole vide? D'autre part, où le fond est riche, l'expression tout entière, style, ton, débit, n'est-elle pas trop souvent impersonnelle, deux fois impersonnelle, et parce qu'on ne la sent pas sortir d'une âme, et parce que, — suite inévitable, — elle ne va pas à l'âme de l'auditeur? Dissertation flottant dans le vag-ue ou, si l'on veut souffrir cette expression, symphonie religieuse exécutée entre ciel et terre, sans chercher ni atteindre personne. En vérité, nous ne croyons pas avoir été trop banal de réduire le capital de l'éloquence, de la prédication surtout, à cet aphorisme d'apparence naïve : dire quelque chose à quelqu'un.

Mais encore faut-il parler selon les dispositions de ce quelqu'un et la nature de ce quelque chose. L'objet, l'auditoire : deux influences déterminantes qui ag-iront sur l'orateur pour mesurer la forme dernière de sa parole. — L'objet, l'auditoire : circonstances décisives qui le rangent et le fixent dans un genre spécial, mais qui en outre le guideront parmi les variétés infinies d'ensemble et de détail que le genre comporte

\. A Feugère, Bourdaloue. Sa prédicalion et son temps.

et que l'occasion commande. — L'objet, l'auditoire : titres des deux livres qui partagent notre étude théorique.

Or l'objet spécial du prédicateur est le plus vaste, le plus haut qui se conçoive, le plus inépuisable, le plus nouveau d"une nouveauté éternelle. C'est la révélation divine, l'Evangile, avec tout son commentaire authentique, formulé dans le reste de l'Écriture, dans les définitions de l'Ég-lise, dans les écrits des Pères, des théologiens et des ascètes, mis en drame dans la liturg-ie et en pratique vivante dans l'histoire des saints ; l'Évangile abrégé, résumé, personnifié en Jésus-Christ Notre- Seigneur, lequel devient, de toute nécessité, l'objet central et suprême de notre parole. Voilà ce dont nous devons être pénétrés, remplis, ravis, transportés jusqu'au besoin et à la passion de le répandre. Hors de là, sans la possession suffisante et l'amour passionné de tout cela, comment nous figurer le prédicateur? Non pas même comme un écho sonore, car enfin de quoi serait-il l'écho? Être éloquent, c'est avant tout dire quelque chose. Pour nous, c'est avant tout dire cela.

Mais c'est aussi parler à quelqu'un, et de manière à s'en faire entendre. L'objet une fois reconnu, envisageons l'auditeur. Tout le problème est de lui dire ces choses jusqu'à les lui faire aimer comme nous les aimons nous-mêmes; et, par suite, ses dispositions vont influer sur notre parole et la déterminer à leur tour. Voici donc devant notre chaire cet auditeur auquel appartient pour Dieu notre vie de prêtre ; cet auditeur trop souvent oublié de fait dans là composition de nos discours, et qui pourtant nous saurait gré de l'attaquer en face ; cet auditeur à la fois aimé et redouté, trop redouté peutêtre, alors qu'il nous supplie tout bas d'être plus hardis, de compter plus sur lui-même et sur la grâce de notre ministère ; — ce cher auditeur^ comme disait Bourdaloue, et qu'il faut connaître à fond pour le manifestera lui-même, mais surtout qu'il faut toucher d'une main douce et ferme pour le saisir, le dominer et le conduire à Dieu. Et qui est-il enfin ? C'est l'homme du jour, le chrétien du jour, avec tous les éléments accidentels, bons ou mauvais, de son pays et de son temps, de son caractère et de ses dispositions présentes. Mais

c'est aussi Ihomme, l'homme immuable, éternel, pourrait-on dire, avec son fond de nature invariable ; c'est le chrétien partout le même, dont les aptitudes surnaturelles ne changent pas, non plus, hélas ! que ses convoitises. — On pensera peut-être: « Cet homme-là, ce chrétien-là, fantôme de l'esprit, abstraction qui n'existe nulle part. » — Oui, dans cette forme d'abstraction pure. Mais qu'on y prenne garde : nous pouvons dire tout aussi bien : réalité qui existe partout sous les modifications individuelles, substance et fond qui toujours se retrouvent sous les accidents et phénomènes. Cet homme éternel, ce chrétien immuable, il n'est nulle part, mais il est partout, et c'est lui qu'il faut viser à travers l'autre. Connaissons l'homme du siècle, le chrétien du siècle, et traitons-le comme il a besoin de l'être, mais pour atteindre et saisir en lui l'homme éternel. Sans cela, point de parole qui aille au but.

On sent la prédication languissante, et l'on se préoccupe de l'aviver, de la rajeunir. Quelques-uns s'en tiennent à une inquiétude vague de mieux faire, à des regrets découragés et stériles. D'autres plus hardis tentent bravement l'aventure et se lancent à la conquête de la nouveauté, fallût-il la chercher sur des routes périlleuses, dans la concession à outrance, dans des effets littéraires contestables, dans la bizarrerie, dans l'excentricité, sinon plus loin encore. Eh bien! cette nouveauté souverainement désirable, efficace et victorieuse autant que chose peut compter de l'être, nous sommes profondément convaincu d'en avoir, non pas certes inventé, mais formulé la condition souveraine. Et quelle est-elle? Encore une fois: dire quelque chose à quelqu'un. La nouveauté sera dans un retour sérieux, énergique, d'une part à l'objet véritable et intégral de la prédication, c'est-à-dire à l'Evangile et à Jésus- Christ ; — de l'autre à une parole simple, vraie, vivante, allant droit de l'âme à l'âme; elle sera dans cette éloquence de nature dont tout homme convaincu porte en soi le germe, germe plus ou moins fécond suivant le talent et l'effort.

Nous voulons être neufs, intéressants, vraiment utiles : possédons mieux, exploitons mieux l'inépuisable trésor de la doc-

triae, les insondables richesses du Christ; prêchons par-dessus tout et en tout Jésus-Christ même, le grand inconnu, l'éternelle nouveauté.

Nous voulons être neufs, saisissants, tout-puissants sur un auditoire : osons le dire avec une liberté respectueuse, ne prêchons plus, parlons, parlons en hommes de foi qui veulent rendre leur foi contag'ieuse. Credidi lyi^opter quod locutus sum. Ecartons les théories hasardées, le sentiment faux, le lang-age factice, le ton convenu. Ne soyons pas prédicateurs au sens courant du mot; soyons hommes, soyons prêtres; sachons, croyons, aimons, et après cela, quoi qu'il nous en coûte, parlons français, mais de l'abondance du cœur.

Il y a peu d'apparence que ce programme de nouveauté soulève une opposition raisonnée, systématique. Mais si la raison y consent, il se peut que l'impression proteste, impression triste et découragée. Non que le prog-ramme soit en luimême trop haut, trop vaste et bon pour quelques talents supérieurs. Si nous avions le droit et l'honneur de conseiller le g'énie, nous ne lui en offririons pas d'autre, et par ailleurs il est à la mesure des esprits les plus modestes. — Mais les auditoires, certains auditoires au moins, sont devenus si étrangement dég-oûtés et difficiles 1 Le sérieux est si loin et avec lui le sens des beautés sobres et naturelles! Pourra~t-on faire accepter partout une prédication de ce caractère? — Voilà ce que nous avons entendu plus d'une fois.

Nous savons les difficultés et nous ne les oublierons point. Mais encore, allons jusqu'au bout de notre pensée et avançons hardiment que ce n'est point chose si difficile. Car enfin de quoi donc serait incapable un auditoire moderne et le plus moderne de tous? De recevoir et de g-oùter en son entier la pure substance de la doctrine? — A ce compte, il serait incapable du christianisme, du salut. Nous n'aurions plus^ nous prêtres, qu'à nous retirer en secouant la poussière de nos pieds. Qui l'osera dire? Qui osera pousser à cette extrémité la logique du découragement? Les faits y résistent d'ailleurs. Pendant vingt ans, le R. P. Monsabré a fait à Notre-Dame un grand et admirable catéchisme, et cela prouve au moins que les contempo-

rains n'ont pas une si grande horreur du sérieux. — De quoi donc les ferons-nous incapables? De reconnaître et d'aimer la parole naturelle, vraiment et sagement communicative, l'accent d'une âme ardente mais disciplinée et raisonnable? — Ils auraient cessé d'être hommes ; la vraie nature humaine serait tuée en eux, et sans résurrection possible, par une fausse éducation littéraire, par les habitudes et préjugés dont se compose le goût régnant. — Ici encore bien des faits nous dispensent de leur infliger cette injure.

Il y a cinquante ans, Ozanaraet ses jeunes amis allaient, non sans quelque naïveté, demander à l'archevêque de Paris, Mgr de Quéien, d'instituer une prédication mieux appropriée au besoin du siècle, et ce fut, on le sait, comme un premier signe de la mission providentielle de Lacordaire. Aujourd'hui pareille demande pourrait se reproduire en plus d'un lieu, et, pour notre part, nous ne refuserions pas tout à fait d'y souscrire. Mnis est-on bien sûr que, l'occasion étant donnée, un vœu tout autre ne se produirait pas là même où la prédication contemporaine a poussé le plus loin ses complaisances? Eston sûr que nombre de chrétiens ne sont pas las, douloureusement las, de philosophie aventureuse, de christianisme amoindri et comme naturalisé, de poésie fade, d'émotions fiévreuses ou molles? Dieu merci! les modes passent et la nature demeure. Qu'on lui fasse entendre son accent natal, l'accent delà vérité ardente et simple; elle s'étonnera peutêtre, mais nous osons croire qu'elle se reconnaîtra vite ellemême et que le vrai lui apparaîtra bientôt comme la plus charmante des nouveautés.

Que si l'auditeur moderne a quelquefois ses engouements, ses préjugés, ses faiblesses, faisons-lui l'honneur de ne pas les estimer incurables, et n'oublions pas que notre devoir est de travailler à l'en guérir. Touchons à tout cela d'une main respectueuse et délicate, mais aussi ferme qu'aimante. Prêtonsnous à ses fantaisies de malade, mais avec mesure et pour un temps, mais dans l'intention et avec l'assurance de refaire peu à peu son tempérament intellectuel et moral. Nous serions criminels d'amoindrir pour lui com]ilaire l'objet sacré que

nous lui présentons de par Dieu même, et nous l'honorerions vraiment trop peu de penser lui être longtemps agréables en sacrifiant à son goût prétendu quelque chose du bon sens de la nature ou de la dignité du ministère.

A tout prendre, le prédicateur du dix-neuvième siècle se trouve, comme ses devanciers, en présence de l'àme humaine, toujours sensible au vrai proposé avec chaleur par une âme convaincue, en présence de l'âme baptisée toujours inclinée, qu'elle en ait ou non conscience, vers le pur Christianisme et le vrai Jésus-Christ. Pour exploiter celte double sympathie, pour écarter les oppositions éternelles de la mauvaise nature et les difficultés bien plus légères qui tiennent aux circonstances, il a tout ce qu'avaient ses devanciers : la grâce de Dieu, l'inépuisable richesse de la doctrine, les ressources de son âme d'iiomme et de prêtre. Que lui manque-t-il ?

Et que lui souhaitons-nous enfin? Que voulons-nous lui rappeler respectueusement dans la seconde partie de nos études? La formule en est courte et simple. Qu'il se pénètre de son objet jusqu'à s'en passionner; qu'il connaisse, qu'il aime saintement et pour Dieu l'homme auquel il s'adresse; qu'il sache parler, parler français. En trois mois, qu'il se fasse une science, une langue, une âme, et qu'il prêche hardiment Jésus-Christ.

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