‹ La prédicationChapitre 125 sur 218 · Isaïe, Li · texte numérisé non relu

Isaïe, Li

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mine la première, c'est encore là que Bossuet va chercher un point d appui pour prendre tout de nouveau son essor. On aime à voir ainsi la parole sainte dans son double rôle de premier principe et d'argument décisif. L'orateur se repose avec une complaisance visible en récitant, sans un mol de commentaire, la parabole du Serviteur vigilant, et, qu'il y ait songé ou non, la gravité sereine de 1 Évangile fait un frappant contraste avec les impétuosités lyriques du Prophète. Or, la parabole nous apprend deux choses : la première, que la mort nous surprendra; la seconde, que, à rencontre de cette surprise inévitable, il n'est point d'autre remède que de veiller. Deux vérités où l'âme du prédicateur va s'attacher tout de nouveau avec sa triple puissance déraisonner, d'imaginer et de sentir.

La mort nous surprendra. Quoi de plus vraisemblable, à ne considérer que l'illusion oij le temps nous jette? Singe de l'éternité, « s'il nous dérobe un jour, il nous en rend subtilement un semblable... et l'année qui est écoulée semble ressusciter dans la suivante. » A la vérité, « une longue suite nous découvre toute l'imposture. Les rides sur notre front, les cheveux gris, les infirmités, ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de notre être est déjà abîmée et engloutie. » Mais, après tout, le temps « ne nous dépouille que peu à peu et nous mène aux extrémités opposées par une pente si douce et tellement insensible, que nous nous trouvons engagés au miheu des ombres de la mort avant que d'avoir songé comme il faut à notre conversion. » Vous entendez le poète, le poète populaire, qui rend tout vivant et visible.

La mort nous surprendra, car Jésus-Christ nous le déclare. Et nous, plus téméraires que saint Pierre à l'annonce du reniement, nous osons démentir la Vérité même ! Il est de foi que le dernier jugement, malgré tant d'avant-coureurs terribles, sera pour le monde une surprise ; et la mort le serait moins? La mort ! Mais elle « ne viendra pas de loin avec un grand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons, avec l'air que

nous respirons, avec les remèdes même par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans notre sang- et dans nos veines ; c'est là qu'elle a mis ses secrètes et mévitables embûches, dans la source même de la vie. C'est de là qu'elle sortira, tantôt soudaine, tantôt à la suite d'une maladie déclarée, mais toujours surprenante et trop peu prévue. » — Voilà le poète encore, et combien simple ! Croit-on que les plus humbles esprits ne l'entendraient pas ? Mais Bossuet nest poète que par le mouvement naturel et spontané de son âme ; il n'est poète qu'au bénéfice de l'apostolat, et c'est l'apôtre surtout que nous allons entendre dans cette seconde partie du discours, l'apolre pressant, rapide, nerveux, livrant à son auditoire ce duel à mort dont a parlé madame de Sévigné.

Contre la surprise du dernier jour, l'unique remède est la vigilance continuelle, et c'est folie de rêver dans l'avenir une conversion plus facile. Pourquoi ? Parce que l'habitude aura fortifié tous les vices, et Bossuet le dit en moraliste profond et pratique, semant à pleines mamsles exemples, les détails précis. Pourquoi encore? Parce que, si l'habitude est plus forte, par contre, les motifs de changement n^auront rien alors de plus décisif. « Y aura-t-il un autre Jésus-Clirist, un autre Évangile, une autre foi, une autre espérance, un autre paradis, un autre enfer? «—Pourquoi enfin? Parce que tel qui se flatte de se convertira son heure est menacé ou plutôt déjà puni par l'insensibihte grandissante, par lendurcissement que produit le pèche a mesure qu'il se multiplie.

« C'est que ces hommes corrompus perdent toute crainte de Dieu, c'est-à-dire toutle frein de leur licence ; ces femmes achèvent de perdre tout ce qui leur reste de modestie, c'est-à-dire tout l'ornement de leur sexe. Enfin, le crime n'a plus pour nous une face étrange qui nous épouvante ; mais il est devenu malheureusement familier et n'étonne plus notre âme endurcie. »

Et Bossuet pousse droit à l'auditoire ; il invoque 1 expérience :

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« Songez à vos premières chutes... Vos remords étaient plus vifs et vos retours à Dieu plus fréquents. Vous périssiez, mais souvent vous versiez des larmes sur votre perte, et vos tristes funérailles étaient du moins honorées de quelque deuil. »

Craignez d'être le bois aride, encore debout, mais dont la cognée va toucher la racine, ou le vase brisé dont les éclats ne sont plus même bons à porter quelques charbons ou quelques gouttes d'eau, « l'àme cassée et rompue » qui ne sait plus garder ni l'eau salutaire de la pénitence, ni l'étincelle de grâce qu'y ont jetée les bons discours.

Après la menace, un cri d'espérance ; après le zèle ardent, le zèle charitable et attendri. Mais tout n"est pas fait encore, et le prédicateur ne nous tient pas quittes. Il ne veut pas avoir produit une émotion passagère, un bon désir vite oublié. Comme Chrysostome entendait que la sainte leçon fût repassée en famille, Bossuet nous adjure de penser souvent à ce dont il vient de nous entretenir, à notre salut, à Dieu. C'était la loi des Juifs, c'est celle des mahométans eux-mêmes ; et les chrétiens en voudraient dispense ! Que faudrait-il d'ailleurs pour nous rendre possible et charmante cette assiduité du souvenir ? Un peu de charité dans l'âme.

« Tout ce que nous avons à cœur nous revient assez de soi-même, sans forcer notre attention, sans tourmenter notre esprit et notre mémoire. Demandez à une mère s'il faut la faire souvenir de son fils unique. Faut-il vous avertir de songer à votre fortune et à vos affaires '? Lorsqu'il semble que votre esprit soit ailleurs, n'ètes-vous pas toujours vigilants, toujours trop vifs et secrètement attentifs sur celte matière, sur laquelle le moindre mot vous éveille? Si vous pouviez prendre à cœur votre salut éternel et vous faire une fois une grande affaire de celle qui devrait être la seule, nos salutaires avertissements ne vous seraient pas un suppHce, et vous penseriez de vous-mêmes mille fois le jour à un intérêt de cette importance. Mais, certes, ni nous n'aimons Dieu, ni nous ne songeons à nous-mêmes, et ne

sommes chrétiens que de nom. Excitons-nous enfin et prenons à cœur notre éternité. »

Yoilà comment Bossuet se bat à outrance avec son auditoire, comme dit encore madame de Sévigné. Le roi, le grand roi tant adulé, qui est là et qui écoute, après bien des traits qu'il n'a pu manquer de s'appliquer à lui-même, aura sa part directe de la leçon. Qu'on le loue d'abord, c'est un usage que nous n'avons pas plus à discuter qu'à reproduire. Mais la louange tourne vite à cette conclusion : que vous servira de remplir l'histoire, si vos actions ne sont écrites au livre de vie ? Au dernier jour annoncé dans notre Evangile, « que deviendront les ouvrages qu'auront élevés des mains mortelles?» Un grand feu et, peu après, un amas de cendres. Donc, « peut-on s'imaginer de la grandeur dans ce qui ne sera un jour que de la poussière? Il faut emplir d'autres fastes et d'autres annales. » A entendre ces graves paroles, on conçoit Lacordaire demandant un jour à ses auditeurs, et non sans quelque ironie, la permission de les traiter comme le grand siècle traitait son grand roi.

Les critiques ont observé que l'art grec, après les grandes passions puissamment soulevées, aime à finir par une sorte d'apaisement et d'accalmie. Méthode peu familière aux chercheurs d'effet, mais bien conforme à la vérité comme à la dignité humaine. Il est bon que l'âme émue se détende et se repose en prenant une dernière fois possession du vrai. Voilà pourquoi Bossuet, qui apparemment pensaitpeu aux Grecs dans le moment môme, termine son discours par une sorte d'avertissement paisible et grave qui en ramasse toute la force. Force contenue et sereine, oiila modération garantit le sérieux, la profondeur, la probité.

En achevant cette esquisse, nous demanderions volontiers au lecteur ce qu'il pense de Bossuet. Est-ce bien là le spéculatif sublime, l'aigle planant à des hauteurs inaccessibles, le génie qu'on admire mais qu'on serait téméraire de prendre pour modèle ? Est-ce bien là le Bossuet d'un certain préjugé, d'une certaine légende autrefois assez répandue et peut-être encore en possession de quelques esprits ? Qu'on

y prenne garde : si nous avons choisi ce chef-d'œuvre entre plusieurs autres, il est également vrai que, sauf le progrès indiqué plus haut, les débuts du prédicateur offrent les mêmes traits, les mêmes qualités, au moins éparses. Il est également vrai que la perfection, une fois atteinte, se soutient sans déchéance; que, depuis iG62 surtout, Bossuet demeure tel que nous venons de le dire.

Qu'avons-nous donc vu qui ne soit imitable aux talents ordinaires, qui ne soit propre, non certes à nous égarer dans des voies trop hautes pour notre faiblesse, mais à nous guider dans la nôtre, en nous donnant une conscience plus ferme de nos aptitudes et de leur emploi possible? Qu'y a-t-il, au fond, dans ce chef-d'œuvre? Tous les éléments de popularité sérieuse que le plus humble des prédicateurs peut et doit mettre dans sa parole : l'ampleur patiente, lumineuse, progressive, qui naît de la réflexion achevée et porte aux esprits la lumière facile; — la vérité abstraite sans cesse revêtue d'images exactes et voyantes, prenant corps et figure par un perpétuel rapprochement avec le monde sensible et les objets d'expérience quotidienne ; — le sentiment continuel souple animant toutes choses, mais d'ailleurs montant ou descendant au gré des objets. Tout cela est-il donc un secret réservé au génie? Mais non, c'est le mouvement naturel de l'âme, de toute âme, quand elle prend la peine de s'appliquer fortement. Celle de Bossuet est plus puissante, qui en doute ? mais elle ne peut agir autrement que la nôtre, et, à la voir faire, nous apprenons à raisonner et à conduire le mouvement de la nôtre : c'est commencer de nous rendre moins impuissants.

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