‹ La prédicationChapitre 126 sur 218 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

BOUBDALOUE *

Formation. — • Ministère. — Pas de progrès appréciable ni d'époques à distinguer. ^ — Force que garde Bourdaloue après deux siècles. — Authenticité suffisante de ses sermons.

Si, parmi les maîtres que nous étudions, les écrivains sacrés étant mis à part, il fallait, non pas fixer des rangs, mais marquer des différences et préciser des caractères, nous le ferions volontiers ainsi. Ghrysostome serait surtout à nos yeux l'imagination et la sensibilité oratoires. Augustin aurait comme traits dominants la richesse féconde de l'esprit et la communication ardente. Bossuet nous montrerait la popularité de bon aloi, l'éloquence pour tout dire, naissant de l'harmonie parfaite entre des facultés d'ailleurs admirables. Bourdaloue serait une vivante preuve de la souveraineté de la raison, de sa puissance à maîtriser, à enlever par elle-même l'àme tout entière. Et comme tous représentent diversement la beauté d'une même doctrine, il nous semblerait que le dernier en a plus excellement personnifié la force, le sérieux, la sévérité tempérée mais ex.acte et inflexible.

Au reste, gardons-nous bien de refuser à aucun d'eux la qualité qui fait l'honneur éminent de tel autre. Quant aux comparaisons proprement dites, écartons-les comme un exercice d'esprit plus dangereux peut-être qu'utile. Osons l'avouer : tous ceux qui ont voulu décider entre Bossuet et Bourdaloue nous ont paru injustes en quelque point ; et pour nous personnellement, si nous voyons comme tout le monde où fonder une distinction, nous n'avons jamais pu

1. R. P. Lauras, Bourdaloue, sa vie et ses œuvres. 2 iii-8. — A. Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son Temps, in-18, etc.

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nous déterminer à une préférence absolue. Qu'importe d'ailleurs? Libre à chacun d'admirer plus passionnément l'un ou l'autre, pourvu qu'on sache mettre à profil l'un et l'autre : encore une fois, tout est là. Il n'est besoin, Dieu merci, ni de conquérir à Bourdaloue une gloire que personne, ou à peu près, ne lui conteste *, ni de le défendre, comme Bossuet, contre sa gloire même. Après tant de travaux excellents surle mérite du prédicateur, nous sommes à l'aise pour étudier le modèle pratique : c'est notre unique dessein.

Bourdaloue aborde la chaire, ou tout au moins les chaires parisiennes, en pleine maturité d'âge et d'esprit. En 1669, il a trente-sept ans ; depuis vingt et un ans déjà il vit sous la discipline religieuse et scolastique. Il a étudié, il a enseigné les belles-lettres, la philosophie, la théologie morale ; il a prêché en province, à la ville d'Eu, où il a été distingué par mademoiselle de Montpensier, comme Bossuet l'avait été à Metz par Anne d'Autriche, puis à Amiens, à Rennes, à Rouen. Quand ses supérieurs l'appellent à Paris, c'est déjà l'homme formé, complet, heureux d'ailleurs de venir à un moment oii la langue est fixée et le goût moins hésitant qu'aux débuts de Bossuet par exemple. Voilà pourquoi l'on serait fort en peine de trouver en lui des inégalités ou de marquer un progrès appréciable. Point d'époques à distinguer dans sa manière ; et, bien qu'il ne soit pas impossible de reconstituer en partie la chronologie de ses discours, nous n'avons que faire de cette donnée pour assurer notre jugement. Bourdaloue marche dans sa voie et se développe dans son genre ; mais il ne change pas, on ne le voit ni monter ni descendre, il est tout lui-même du premier coup, et il reste lui-même plus de trente ans.

1. Dans le concert contemporain de louanges motivées, nous ne connaissons qu'une voix discordante, celle de M. l'abbé Hurel (les Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV. 2 in-18). L'auteur semble pousser le culte de Bossuet jusqu'à une antipathie d instinct pour Bourdaloue. Ne saurait-on cependant jouir pleinement de ces deux gloires sans éprouver le besoin de sacrifier l'une à l'autre ?

Or, pendant ce long- espace, le succès ne décline pas plus que l'éloquence de l'iiomme. Les témoignages en sont partout. Bourdaloue prêche dix stations devant le roi, et Louis XIV déclare préférer ses redites aux nouveautés de beaucoup d'autres *. La ville n'est pas moins fidèle que la cour, et, après trente-quatre ans, à peine interrompus par une courte absence ^, Paris n'est point lassé de cette parole si invariable dans ses formes et si austère dans son fond. Voilà qui honore le sérieux et la foi de l'auditoire ; mais voilà qui atteste chez le prédicateur une puissance à part et des ressources vraiment infinies. Le temps n'est plus où l'on cherchait à ce long triomphe des explications qui n'expliquaient rien, allusions hardies, portraits satiriques et le reste. Une renommée ne vit pas longtemps sur un pareil fonds. Aujourd'hui, d'ailleurs, ces actualités, ces personnalités prétendues nous laisseraient froids ou nous échapperaient absolument. Or, c'est un fait que Bourdaloue garde, après deux siècles, une puissance à laquelle tout rend hommage, et les catholiques comme Louis Veuillot^ ou Silvestre de Sacy ^, et les protestants comme Vinet^, et même les sceptiques à la façon de Sainte-Beuve *^. Le succès tenait donc à des mérites éminents, et ces mérites vivent encore dans ses sermons tels qu'on les a recueillis et publiés de bonne heure, avantage considérable qui avait manqué à ceux de Bossuet.

1. Bourdaloue prêcha l'Avent à la cour en 1670, 1684, 1686, 1689, 1693. Il y prêcha les carêmes de 1672, 1674, 1675, 1680, 1682.

2. En 1685-1686, Bourdaloue est envoyé à Montpellier évangcliser les nouveaux convertis.

3. Louis Veuillot, Rome et Lorettc, xv. — Molière et Bourdaloue.

4. S. de Sacy, préface des Pensées de Bourdaloue , édition Techener.

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