‹ La prédicationChapitre 38 sur 218 · Joan,, VIII, 31 seqq · texte numérisé non relu

Joan,, VIII, 31 seqq

-N.-S. JESLS-CHRIST (J7

II leur prouve qu'ils ne sont pas de Dieu par leur obstination à le repousser, lui que Dieu envoie ; puis enfin la vérité sort de ses lèvres, complète, terrible, mais sereine. « Vous êtes les fils du diable, du menteur, de l'homicide, et je suis, moi, l'homme sans péché, celui qu'on écoute quand on est de Dieu. »

Ici linjure éclate, mais elle fait jaillir de 1 ame blessée du Maître des beautés nouvelles et comme des rayons plus éblouissants. Traité de samaritain et de démoniaque, Jésus ne s'emporte pas; il s'humilie même, laissant au Père céleste le soin de sa renommée, puis soudain, du même ton simple, devant l'orgueil en révolte, il pose une de ces affirmations souveraines dont on a remarqué justement qu elles seraient dun fou si elles n'étaient d un Dieu. « Ea vérité, en vérité je vous le dis ; si quelqu'un garde mes paroles, il ne verra jamais la mort. « N'est-ce pas provoquer la risée ? Elle vient en effet, avec ce ton de faux bon sens qui la rend plus amère. « Voilà bien où nous te voyons démoniaque. Abraham est mort et les Prophètes, et tu nous dis : si l'on garde ma parole, on ne goûtera pas la mort! Es-tu donc plus grand que notre père Abraham qui est mort, que les Prophètes qui sont morts ? Pour qui te prends-tu ? » A cette interpellation directe, Jésus se recueille une fois de plus dans son humilité, il s'abrite une fois de plus derrière le Père qui fait toute sa gloire ; mais prenez-y garde, c'est pour poser une seconde affirmation non moins étonnante que la première. « Abraham, votre père, a tressaiUi du désir de voir mon jour; il l'a vu et c'a été son bonheur. » Un ricanement lui répond. « Tu n'as pas cinquante ans, et tu as vu Abraham! ;> La fureur des opposants grandit ; il faut que l'affirmation grandisse avec elle, et Jésus toujours tranquille : « En vérité, en vérité, je vous le déclare, avant qu'Abraham fût fait. Je suis. « Le voilà éternel, le voilà Dieu. Il ny a plus qu'à lapider le blasphémateur; mais ce n'est pas l'heure où il a résolu de mourir.

Belle, royale, divine attitude que le Polémiste trois fois

gg LES MAÎTRES

saint donne à Ja vérité méconnue. Ainsi le flot des négations la soulève et la contraint de monter toujours ; ainsi la lumière éclate et rayonne à mesure qu'autour d'elle les ténèbres volontaires se font plus épaisses, Lwx 27Me;ie6m lucet. Elle ne gagnera rien peut-être, du moins elle ne o-ao-nera rien sur le moment ; parlons plus juste : elle aura cel°te gloire inappréciable de se maintenir et de dégager son honneur, l'honneur de Dieu. Et nous, les continuateurs du Maître, bien que notre mission, comme la sienne, soit d'offrir la vérité aux âmes, bien que nous devions les aimer jusqu'à mourir, s'il le faut, pour elles ; nous saurons que par delà leur intérêt, il y a un intérêt plus haut encore, celui de la vérité dont nous sommes dépositaires. Si malgré tout, l'homme veut périr, c'est un deuil a briser le cœur de l'apôtre ; mais si la vérité périssait entre nos mains, alors Dieu serait vaincu, et il nous en demanderait compte : ce serait notre perte, le seul deuil irréparable, éternel. ,

Il y a plus : dans la bouclie de Notre-beigneur, la vente s'indigne quelquefois. Non contente de se soutenir avec ce calme victorieux, elle prend l'offensive, démasque 1 adversaire déloyal et l'humilie jusqu'à l'atterrer. C'est que, pour lui-même d'abord, il n'v a guère d'autre chance de salut. Au mal d'orgueil, qui est le sien, l'humiliation est l'umque remède. Il peut se révolter contre elle, mais il peut fléchir aussi, tout comme le malade peut mourir ou guérir d une opération jugée indispensable. En outre, et quoi qu il advienne de lui par sa faute, il importe de sauver les faibles même aux dépens de celui qui les perdrait. Jesus-Umst mourra pour les Pharisiens comme pour nous tous ; mais, avant de leur donner son sang, de quelle vigueur il les tavelle ' Hypocrites, sépulcres blanchis, vipères, fils du diable . Et tout pâlit encore devant la série d'anathèmes qu il leur lance au chapitre xxm" de saint Matthieu.

Certes, le prédicateur catholique serait bien foUemen coupable d'amoindrir la miséricorde du Sauveur, quand li en a si grand besoin pour lui-même. Du moins ne permet-

tra-t-il pas qu'on se fig-ure un Jésus-Christ toujours souriant, toujours bénissant, tranchons le mot, ridiculement et pitoyablement sentimental. Il est manifeste que la pente de son cœur serait de bénir toujours, que sa mission est de sauver, et non de juger le monde *. Mais il ne l'est pas moins que, pour sauver, il se voit contraint de reprendre, de menacer, parfois même de tonner et de maudire.

Ne l'oublions pas, au reste. Étant le Maître, il porte dans ses sévérités un droit à part. De plus, étant sans erreur ni péché, il se sent incapable du zèle amer qu'il reprocheras! gravement aux Apôtres ; pour tout dire, il n'incline pas à traiter les intérêts divins comme une question d'amourpropre personnel. D'oii il suit que nous serions téméraires de le prendre purement et simplement pour modèle. « Je ne veux pas, dit quelque part Bossuet, contrefaire ici la voix de Dieu, ni imiter son tonnerre. » Mais il reste, après tout, que l'esprit de la prédication n'est point une douceur molle, épargnant les susceptibilités jusqu'à la connivence. Il reste que, par amour et dévouement, elle doit être sévère au besoin.

Dans quelle mesure le sera-t-elle ? Dans la mesure indiquée par Jésus-Christ. Il est accueillant à ceux qui veulent sortir du péché; bien plus, il va les chercher, pauvres brebis perdues, parmi les ronces et les épines ; mais à ceux qui veulent y rester, il est inexorable. Il facilite le repentir, il le provoque, mais il n'en dispense jamais. N'est-ce pas pourtant ce que lui demanderait, et à nous aussi, plus d'un cœur faible et à demi chrétien ?

De quelle façon le sera-t-elle? En s'autorisant des sévérités de Jésus-Christ, en les rappelant, en les appliquant discrètement aux nécessités de l'heure présente ; en s'abritant toujours derrière elles, comme Jésus-Christ même derrière la justice de son Père ; en disant le mot si cordial et si vrai de saint Augustin : Territus terreo ; c'est parce que je tremble que je vous fais trembler "2.

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