‹ La prédicationChapitre 39 sur 218 · Saint Augustin, Sermon xL au peuple, n · texte numérisé non relu

Saint Augustin, Sermon xL au peuple, n

Mais avec quel succès le fera-t-elle? Hélas ! elle ne le saura jamais absolument. On pourra craindre d'éloigner les pusillanimes. On se dira quelquefois, l'angoisse au cœur : « Si je parle, ils ne reviendront plus. ^) Jésus-Christ se l'est dit un jour, et avec pleine certitude, et il a parlé cependant. Ce jour-là, il ne menaçait pas, il ne tonnait pas ; il annonçait le grand mystère d'amour, la sainte Eucharistie. On s'écria : « C'est trop fort, et qui peut supporter de pareilles choses ? » Le vide se fit autour du Maître. « A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples se retirèrent et cessèrent de marcher avec Lui ^ » Voilà pour nous rassurer et nous consoler, si jamais la conscience nous fait une loi de braver le môme péril. Aujourd'hui surtout, le cas n'est point chimérique, et notre ministère peut, d'un jour à l'autre, nous mettre dans cette douloureuse alternative de décourager ce qui reste de bon vouloir ou de prévariquer en autorisant l'illusion volontaire. Que faire alors ? Prendre conseil du divin Prédicateur par la méditation et plus encore par la prière ; nous rappeler ses exemples et lui crier du fond de l'âme : « Que feriez-

vous? »

On vient de voir la parole de Jésus-Christ donnant pleme satisfaction à la volonté, considérée surtout comme l'appétit généreux du grand, du noble, du délicat, du bien sous toutes les formes. Déjà même, en Tétudiant comme polémiste, nous avons pris sur le fait sa sensibilité. Elle nous est apparue souverainement forte et sage, faite pour contenter sainement la nôtre en lui apportant l'émotion puissante et mesurée. A cet égard, l'éloquence de Notre-Seigneur déploie toutes les ressources naturelles et touche à l'occasion toutes les cordes.

Elle a ce pathétique indirect qui consiste surtout dans la peinture vive de l'âme, peinture agréable à l'esprit par la piquante justesse de l'analyse, — agréable au cœur et com-

1 Mulli ergo audienles ex discipulis cjus dixerunt : Durus est hic scrmo et quis potesl eum audirc ?... Ex' hoc mulli discipulorum ejus abierunl rétro eljam non cnm illo aml.ulabant. (Joan., vi, 61, 67.)

N -s. JESLS-CHRIST il

mençant de l'éinouvoir par l'effet contag-ieux des passions représentées. De là, dans les récits ou paraboles,, une continuité de mouvement, de drame, de vie, moins saillante peut-être que chez les Prophètes, parce qu'elle est moins brusque d'allures, mais tout aussi réelle et attachante *. Les exemples s'offrent d'eux-mêmes, et ils sont partout.

Mais Jésus-Christ nous saisit mieux encore par le pathétique direct, par l'émotion, la passion personnelle qui respire dans ses discours et vient provoquer la nôtre. Chez lui, sans doute, la passion ne peut ni s'ég'arer sur un objet indigne, ni dépasser la juste mesure ; elle est si parfaitement dans sa main et sous la dépendance de la raison, qu'elle fait comme une espèce hors ligne et que la théologie lui a trouvé un nom à part. Mais elle existe, bien vraie, bien humaine, et, dans son mouvement propre, toute semblable à la nôtre ; sinon Jésus-Christ n'aurait pas de sensibilité, pas de cœur à notre manière ; il ne serait pas l'homme parfait que nous fait connaître la foi. Il a donc la passion dans l'àme, et il la met nécessairement dans sa parole. Par là il éveille en nous la passion correspondante, mais autant qu'il le faut pour atteindre et déterminer la volonté. Comme il ne s'attarde jamais au plaisir de peindre, ainsi ne s'abandonne-t-il jamais au charme pur et simple de sentir pour lui-même ou de faire tressaillir sous une touche victorieuse la sensibilité d'autrui. Ni violence ni mollesse. L'homme parfait, l'Homme- Dieu, ne cherche pas l'effet ; il ne veut ni brusquer les âmes sous prétexte de les émouvoir, ni les détendre et les amollir par un sentimentalisme de mauvais aloi.

1. C est ce qui ravissait particulièrement Saint-Marc-Girardin. Ce laïque, cet universitaire, qui fut, malgré plus d une idée fausse, un croyant sincère et souvent, dans sa chaire de Sorbonne, un prédicateur courageux, a très dignement et chrétiennement parlé des paraboles évangéliques. Il en cite trois surtout comme tj*pes de vie dramatique : le Riche présomptueux (Luc, xu, 16 et suiv.), le Mauvais riche (Luc, XVI. 19 et suiv.). le Pharisien et le publicain (Luc, xviii. 10 et suiv.) (Saint-Marc-Girardin, La Fontaine et les fabulistes. Leçon v. — Cf. Pauvert, livre XI, eh. vi.)

A cela près, toutes les passions vivent dans ses discours ; passions fortes, désir, ardeur, indignation, sainte colère ; passions douces et tendres, amour, tristesse, pitié. Qu'on ne nous demande pas ici d'analyse. Il faut lire l'Évangile, le lire avec le cœur autant au moins qu'avec l'intelligence, le lire avec ce sens de l'âme et de la vie que nous fait l'expérience de nous-mêmes et des autres ; et ainsi, en écoutant vibrer le cœur de l'homme parfait, reconstituer note à note, si l'on nous permet cette expression, toute la gamme des sentiments humains, depuis l'éclat formidable contre les Pharisiens jusqu'au discours après la Cène et à l'incomparable prière qui le termine. Pour ce dernier morceau en particulier, qu'on le lise, qu'on le relise, qu'on le savoure, puis qu'on recommence. Tout au plus pourrait-on, après cela, se rendre présent ce que l'on connaît déplus touchant dans toutes les poésies ou éloquences profanes ou même sacrées ; on verrait alors, on sentirait plutôt que cette prière est sortie d'un vrai cœur humain, et tout ensemble que ce cœur-là parle comme jamais cœur n'a parlé : Nurtiquam lociitus est homo siciit hic homo.

Certes, en étudiant Jésus-Christ, il ne faut pas s'arrêter à l'homme ; le Verbe ne s'est uni à une nature visible que pour nous entraîner à l'amour de l'invisible ; l'homme ne subsiste en lui que pour nous introduire jusqu'au Dieu. Mais, pourtant, n'est-il pas vrai qu'un des plus doux fruits du mystère et des plus glorieux tout ensemble, c'est de retrouver dans le Verbe incarné tous les traits premiers et légitimes de notre nature, une tête, un cœur faits comme les nôtres et authentiquement exprimés dans un langage qui devient le type du nôtre?

Voilà ce qu'aurait voulu indiquer au moins cette étude. Mais que de choses resteraient à dire ! Après avoir ainsi décomposé la manière du Prédicateur céleste et isolé ses facultés pour les mieux voir, encore faudrait-il les remettre par la pensée dans l'harmonieuse unité de l'ensemble. Le musée d'Avignon possède un crucifix d'ivoire qui est, d'après Ganova, l'une des merveilles du monde. Le côté

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droit du visage, incliné sur l'épaule, dit la souffrance la plus extrême ; le côté gauche saisit par une incomparable majesté. Placez-vous de face ; tout s'est fondu dans une troisième expression, moins frappante que les deux autres à qui n'y regarderait pas de si près. Ainsi en va-t-il de l'àme du Sauveur manifestée dans sa parole. Étudiez à part tous les éléments, vous serez frappé de leur puissance ; envisagez l'ensemble, et l'éclat de la puissance vous paraîtra s'adoucir, pâlir presque dans la perfection égale du tout. C'est la beauté sereine de l'âme ordonnée, beauté qui saisit moins qu'elle ne pénètre, mais dont le charme, plus doux et plus lent, nous envahit jusqu'aux dernières profondeurs. Beauté vivante aussi, non pas froide et inerte comme celle de la statue composée d'après les proportions mathématiques; beauté caractérisée, personnelle, originale, propre à nous rappeler au besoin que, pour sortir de la foule, on n'a que faire de la bizarrerie ni de Texcès. Oui vraiment, l'éloquence de Jésus-Christ trahit l'homme parfait, original entre les hommes et à leur manière. Mais elle a encore une autre originalité supérieure, mystérieuse, et qui nous introduit à voir en lui plus qu'un homme.

Côte surhumain : la puissance. — Puissance double ou quadruple.

— Puissance sur les âmes et sur l'avenir. — Jésus-Christ n argumente pas. — Sa logique à part. — La fête des Enaenia. — Jésus- Christ affirme en son propre nom. — ■ Il sait que sa doctrine lui survivra immuable. — Puissance sur lui-même et sur la vérité. — Simplicité dans le sublime. — L entretien avec Nicodcme, le Sermon sur la montagne. — Les pauvres sont évangélisés. — Sérénité dans le sublime : Jésus-Christ n'en parait ni ébloui ni embarrassé.

— En quoi tout cela nous est imitable.

a Les foules étaient en admiration de sa doctrine parce qu'il les enseignait comme ayant puissance et non pas à la façon de leurs scribes et de leurs pharisiens ^. » Le bon

1. Admirabantur turbae super doctrina cjus. Erat enim docens eos sicut potestatem habens et non sicut Scribse eorum et Pharisiei. (Mat., VII, 28, 29.)

sens populaire ne nous aurait-il pas montré là, dans une formule toute simple et naïvement profonde, le côté transcendant, surhumain de la parole théandrique ?

Les scribes et les pharisiens pouvaient bien être impérieux, altiers, superbes ; mais pour dominer la foule ils devaient la flatter ; tout ensemble courtisans et despotes : c'est le caractère de l'orgueil ; — tour à tour hésitants ou tranchants dans leur doctrine : c'est la marque de toute parole qui n'est ni humble ni sûre d'elle-même. Jésus, l'humble Jésus, ne parlait pas de la sorte ; ses discours avaient un caractère à part, et ce caractère incommunicable s'appelait de son vrai nom la puissance.

Puissance double ou quadruple, comme on voudra l'entendre. Par la forme autant que par le fond, en tout ce qu'il dit, mais encore dans la manière de le dire, il se montre puissant sur les âmes et sur Favenir des âmes, sur lui-même et, chose plus étrange encore, sur la vérité.

Maître des âmes, il s'impose à elles avec une autorité souveraine, absolue, oij l'on sent l'exercice paisible d'un droit. De même on le sent paisiblement assuré qu'en fait l'avenir est à lui, c'est-à-dire que son immuable enseignement aura toujours des fidèles. Voilà le premier aspect de sa puissance, ou les deux premiers, si l'on veut.

Par ailleurs en présence de la vérité, de la vérité la plus sublime, il se gouverne avec une tranquille aisance ; il traite les plus *auts mystères sur le pied d'une familiarité parfaite : marque d'un empire exceptionnel sur les impressions que le sublime donne à tout homme ; preuve que la vérité n'est pas pour lui une force étrangère et supérieure, mais plutôt qu'il la domine comme chose qui relève de lui. Voilà qui achève et couronne la puissance de sa parole.

Essayons de mieux entendre et de pénétrer plus avant dans le détail.

Jésus-Christ se pose comme étant de droit maître souverain des âmes. De là, dans son affirmation, une autorité unique, absolument incomparable. Le don d'affirmation, l'accent non pas impérieux, mais fort et profond, qui

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courbe tout d'abord les esprits et les rend dociles, est pour tout orateur un don enviable. C'est vigueur de tempérament, fierté native d'intelligence, force expansive de la conviction passionnée. Beaucoup l'ont eu et nous devons tous y aspirer pour notre compte ; mais qui Taura jamais à l'égal ou plutôt à la façon de l'Homme-Dieu? Nous n'écoutons pas ici un orateur convaincu, véiiément, intimant son dire avec l'ascendant d'une nature supérieure. C'est bien tout cela, mais il y a plus. Regardons de près les différences.

Yoici la première. Le plus autoritaire des dogmatistes ne se dispense jamais d'argumenter. Que ce soit hommage à la force des choses ou secrète conscience de son faible, il lui faut étayer l'affirmation par un grand et visible effort de logique. Interprète d'une vérité supérieure, il a besoin de raisonner pour s'accréditer lui-même autant que pour aider les écoutants, pour se prouver à lui-même autant qu'aux autres l'exactitude fidèle de son interprétation. En Jésus-Christ rien de semblable, et c'est le lieu d'étudier sa logique : elle n'est qu'à lui.

Or il explique bien plus qu'il ne prouve, et en outre l'exphcation même ne fait guère que renforcer l'assertion et la produire à nouveau sous une forme plus pressante *. Quant à la preuve, si preuve il y a, elle porte droit sur l'autorité de sa personne et non sur l'évidence de ses dires. La preuve est dans ses œuvres ; c'est oii il revient constamment ^. De fait, il ne s'appuie pas sur le raisonnement, mais sur le témoignage. Et quel témoignage encore? Non pas le sien propre^ : si véridique soit-il, on pourrait le récuser; — non pas même, absolument du moins, celui de Jean-Baptiste, car s'il l'invoque devant les Juifs en manière d'argument ad hominem^ il a soin de protester qu'il ne reçoit pas sa gloire des hommes '*. Les grands témoins

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