‹ La prédicationChapitre 65 sur 218 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dans les trois siècles qui séparent saint Paul de saint Jeaa Chrysostome, deux faits se sont accomplis, d'une importance majeure pour l'histoire de la prédication, pour les conditions pratiques de son rôle.

Avec le dernier des Apôtres, l'inspiration habituelle a disparu de l'Église. Dès lors et jusqu'à la fin des temps, la parole sacrée n'est plus soutenue que par une assistance d'en haut, qui ne prévient pas les écarts individuels, mais qui, préservant d'erreurs la tète et le corps de la sainte hiérarchie, le Pape et l'épiscopat uni au Pape, maintient dans le vrai, par une suite nécessaire, la prédication placée sous leur surveillance et leur autorité. D'ailleurs le cercle des Écritures est fermé. Après la parole personnellement divine, après la parole inspirée, c'est bien encore la parole de Dieu qu'entend le monde, mais plus strictement c'est le commentaire authentique de la parole propre de Dieu, Les prédicateurs ne disent rien de leur fonds personnel; tout leur rôle est désormais de publier et de commenter ce que Dieu a dit par lui-même et parles Apôtres-.

1. Dom Ceillier, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, édition Vives, t. VII. — L'abbé Martin (d'Agde), Saint Jean Chrysostome, ses œuvres et son siècle, 3 vol. in-8, — L'abbé Piochel. Histoire de saint Jean Chrysostome, 2 vol in-8. — Paul Albert, Saint Jean Chrysostome considéré comme orateur populaire, 1 vol in-8. Dans cet ouvrage, l'auteur n affichait pas encore 1 incrédulité haineuse et de mauvais ton que laissent voir ses publications ultérieures.

2. Freppel, les Pères apostoliques, leçon I. — Discours d ouverture du Cours d'éloquence sacrée, 1855. — Œuvres oratoires, discours et panégyriques, t. \",

En même temps, ils se trouvent établis, à l'égard de l'art humain, dans une situation nouvelle. Le monde a été converti par une prédication simple, inculte, sans agrément ni prestige. La Providence a voulu ce miracle, et maintenant elle rentre dans les voies ordinaires, qui sont ses voies préférées. C'est un fait acquis à l'histoire, que la nature et sa puissance de persuader n'ont été pour rien dans le grand œuvre. Désormais la nature, l'éloquence, l'art, peuvent et doivent reprendre leur fonction normale d'auxiliaires de la grâce. En fait, la prédication n'attendra son succès que de Dieu, mais elle se fera cultivée, docte, éloquente, comme si elle n'attendait son succès que de là. C'est son droit, c'est son devoir même : la suite de ces études nous dirait au besoin qu'elle n'y a pas failli.

Comment Chrysostome s'est formé. — Sa prédication à Antioche. Fécondité. — Succès.

De la vie de Chrysostome ne rappelons que les traits indispensables à notre dessein tout pratique.

On est frappé d'abord de sa lente et laborieuse formation. Non, les grands talents ne s'improvisent pas. C'est un axiome de rhétorique vraie, que l'orateur se fait par le temps et le travail; à quoi il faut joindre, pour l'orateur sacré, un élément de sainteté indispensable. Rien de tout cela ne manque au plus éloquent des Pères grecs. — Les premières influences de famille sont pour lui toutes pieuses, et c'est sa mère Anthusa qui arrache un jour au païen Libanius un cri d'admiration demeuré célèbre : « Quelles femmes chez ces chrétiens! » — Après l'éloquence apprise de ce même Libanius, l'ascétisme aura son tour. Jean vit en moine, d'abord dans la maison maternelle, puis au désert, près d'Antioche. Durant six années, la Bible fait toute son étude, et, selon Palladius, il linit par la savoir toute par cœur. Elle sera toujours le premier fonds de la théologie; elle était alors la théologie presque

entière. Comptons encore, parmi les éléments de cette éducation sacerdotale et oratoire, la douloureuse expérience des malheurs, des persécutions, des dissensions qui éprouvent alors l'Église d'Antiociie. Fort de toutes ces leçons, à quarante-deux ans, le moine est ordonné prêtre et chargé de suppléer Flavien dans l'instruction du peuple, sorte de grand-vicaire prédicateur sous un vieil évêque devenu incapahle de ce ministère (386).

Patriarche de Constantinople en 398, il sera encore pendant huit ans le prédicateur infatigable ; il sera surtout l'intrépide gardien de la foi et des mœurs contre les corruptions de la cour byzantine, si bien qu'il mourra à la peine, en exil (407).

Mais c'est à Antioche surtout qu'il fait beau le voir, parce que la prédication est là tout son emploi, toute sa vie. Nous savons quelle maturité d'àgo et de savoir il y apporte ; mais lui s'estime trop jeune, il n'aborde la chaire que contraint par autorité. C'est nous apprendre que, si la force des choses nous y pousse quelquefois bien plus tôt et avec une préparation bien inférieure, au moins devonsnous travailler sans relâche à regagner ce qui nous manque, comme des soldats improvisés qui font leur éducation militaire devant l'ennemi. Armé comme il l'est, Jean peut suffire douze ans à une prédication presque incessante, devant un auditoire toujours à peu près le même. Il parle régulièrement le dimanche et le samedi, plus souvent encore à l'approche des fêtes. Ses discours ne sont pas écrits d'avance, mais des tachygraphes les recueillent, et leurs notes sont ensuite revues par lui-même. Ainsi jouissonsnous d'un double avantage : nous avons un texte bien authentique, et ce texte est la parole vive et spontanée, telle que l'ont faite la méditation et la prière, mais aussi les dispositions actuelles des auditeurs et l'inspiration du moment.

Parole féconde, inépuisable, toujours goûtée, qui devient vite et demeure longtemps, pour la communauté chrétienne d' Antioche, un élément majeur de sa vie chrétienne et mo-

raie. Il est telle circonstance, comme la grande sédition de 387, où elle fait la consolation et la force de tout un peuple dans l'épouvante et le deuiU.

Mais les épisodes d'exception nous intéressent moins encore, à notre point de vue, que cette magistrature religieuse exercée par le prédicateur ordinaire, par le catéchiste apôtre, et avec un incomparable succès. L'enthousiasme ne languit pas durant ces douze années ; ou plutôt c'est mieux que l'enthousiasme, c'est l'affection profonde et fidèle de toute une multitude qui en vient de bonne heure à ne pouvoir se passer de Chrysostome. Est-il absent un jour, on en souffre, et il en soufTre lui-même ; quelquefois on le poursuit et on le ramène pour l'entendre encore. Le prédicateur jouit de cette affection universelle, mais il en jouit saintement et s'applique à en épurer les motifs. Il réprime les applaudissements, les acclamations bruyantes;, il se plaint que l'on vienne au sermon et qu'on ne reste pasà la Liturgie. Curieuse étude à faire que celle de ses relations avec son peuple ! On y verrait de la part de l'orateur sacré un mélange touchant de douceur, de tendresse, de force, de sévérité même. Il y apparaîtrait, non comme un harangueur apportant à jour fixe des dissertations étudiées et solennelles, mais comme le père des esprits et des cœurs,

1. Selon Villemain, ce spectacle ue vaut pas celui d'Athènes soutenue contre Philippe par l'éloquence d'uu seul homme {Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle). Assurément la durée de l'effort est moindre et les résultats politiques moins étendus. Mais à considérer 1 action sur les âmes, vrai triomphe de la parole, nous ne voyons pas bien comment le rôle de Chrysostome pâlirait ici devant celui de Démosthèno. — Avouons, à l'occasion, que nous emprunterons peu de chose au livre de Villemain. Sans en contester le mériteni refuser le certificat de littérature décerné aux Pères par cet écrivain brillant mais un peu vide, nous ne les en tenons pas honorés plus que de raison. Nous souffrons plutôt de les voir couronnés de fleurs bien profanes, le plus souvent mal compris, quelquefois cruellement défigurés par le naturalisme, peut-être inconscient, de l'auteur. Pourjuger les maîtres de l'éloquence chrétienne, c'est trop peu de la sagacité lillé" raire, trop peu même d'une courtoisie élégante : il y faut le sens chrelicn.

en communication toute vive et paternelle avec des auditeurs qui sont vraiment ses enfants. On y retrouverait par ailleurs l'empire exercé par cette grande âme, incessamjnent livrée et prodiguée tout entière aux âmes qui l'écoutent. Le temps nous prive d'entrer dans le détail, et du Teste nous avons mieux à faire que de constater le succès. Hâtons-nous d'en chercher les causes et d'entendre du même coup les leçons pratiques du maître.

Les aptitudes oratoires de Chrysostome. — Intelligence. — Toutes les puissances d'esprit sacrifiées au ministère. — Imagination ; richesse, grandeur et grâce. — Légers excès, usage admirable <l'ordiuaire. — Sensibilité. Puissance à peindre la passion, à la sentir, à la communiquer — Eloquence de Chrysostome. Souplesse <l'àme. Un exemple.

Il nous faut d'abord prendre une idée précise de ses aptitudes oratoires, de ce qu'on appellerait aujourd'hui son Valent.

L'intelligence de Chrysostome est assurément fine et haute. La finesse éclate dans l'observation morale dont ses homélies sont pleines, comme aussi dans ses délicates -analyses du texte sacré. La hauteur de son esprit se montre par les grands aperçus, par les considérations élevées -qu'il sème çà et là dans ses discours, si familiers du Teste.

Quoi de plus large et de plus noble que ces développements sur la fuite en Egypte! « Considère comment, parmi les humiliations, la divinité se manifeste. Quand l'Ange dit: Fuis en Egypte, il ne promet pas sa compagnie aux voyageurs, ni pour l'aller ni pour le retour. C'est faire entendre qu'ils ont un compagnon plus grand dans cet enfant né d'hier qui, dès son apparition, change toutes choses et fait de ses ennemis même les plus puissants auxiliaires de sa Providence. Des Mages, des païens, viennent l'adorer, abjurant leurs superstitions traditionnelles. Auguste, en décrétant le dénombrement, sert et procure sa

naissance à Bethléem. L'Egypte, qui le reçoit fugitif et menacé, entre par là en relations avec lui; et quand elle l'entendra prêcher par les Apôtres, elle se glorifiera de l'avoir accueilli la première... Et maintenant, si tu vas dans le désert égyptien, tu trouveras la solitude plus riante aux yeux que les jardins les plus magnifiques ; mille chœurs d'anges à face humaine, des peuples de martyrs, des troupes de vierges, la tyrannie du démon partout détruite, la royauté du Christ éclatant partout. Cette Egypte, mère des poètes, des philosophes et des magiciens, elle qui avait inventé et mis au monde tous les genres de sortilèges, tu la verras se glorifier dans nos pêcheurs apôtres, désabusée de ses anciennes folies, portant partoutcomme en triomphe Matthieu le publicain, Paul le faiseur de tentes, partout arborant la croix. Nobles spectacles, que ses villes n'offrent pas seules, mais ses déserts encore plus que ses villes. C'est sur tous les points de cette terre qu'on peut voir l'armée du Christ, le troupeau royal, la cité des vertus célestes... Oui, si quelqu'un a visité cette vieille Egypte, cetle folle ennemie de Dieu, jadis adoratrice des chats, jadis tremblante et prosternée devant les oignons, celui-là aura de la puissance du Christ une juste idée *. »

Grande et belle conception assurément, que de rattacher ainsi aux humiliations de l'Enfant-Dieu, par manière de contraste ou même d'effet, les triomphes qu'il remporte aujourd'hui dans la terre de son exil.

3Iais ce qu'il y a de finesse et de hauteur natives dans l'intelligence du prédicateur est sacrifié ou simplement tourné, si l'on veut, à la communication populaire. Jamais esprit d'élite ne songea moins à jouir de lui-même et ne se dévoua plus complètement à ses auditeurs.

Comme il débutait, une femme du peuple, venue pour l'entendre, s'en retourna un jour, disant : « Voilà des paroles perdues; je n'ai pas compris, w Chrysostouie le sut

Page 1