‹ La préface de Cromwell: introduction, texte et notesChapitre 16 sur 24 · SUIT · texte numérisé non relu

SUIT

i94 LA PRÉFACE DE CROMWELL

Ne savez-vous pas que l'art doit rectifier la nature? qu'il faut l ennoblir 1 qu'il faut choisir (l)?Les anciens ont-ils jamais mis en œuvre le laid et le grotesque ? ont-ils jamais mêlé la comédie à la tragédie ? L'exemple des anciens, Messieurs ! D'ailleurs, Aristote... D'ailleurs, Boileau... D'ailleurs, La Harpe... (2). — En vérité (3)!

les ciselures où Benvenuto Cellini fait rire de si hideuses figures dans les arabesques et les acanthes, sont des choses laides selon la nature, belles selon l'art ; tandis que rien n'est plus laid que tous ces profils grecs et romains, que ce beau idéal de pièces de rapport qu'étale, sous ses couleurs violâtres et cotonneuses, la seconde école de David. Job et Philoctète, avec leurs plaies sanieuses et fétides, sont beaux; les rois et reines de Campistron sont fort laids dans leur pourpre et sous leur couronne d'oripeau. Une chose bien faite, une chose mal faite, voilà le beau et le laid de l'art. L'auteur avait déjà expliqué sa pensée en assimilant cette distinction à celle du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Du reste, dans l'art comme dans la nature, le grotesque est un élément, mais non le but. Ce qui n'est que grotesque n'est pas complet. » (Note de Victor Hugo.)

(1) V. Hugo se sépare de son maître, car on retrouve cette idée, que le poète semble considérer comme une pauvreté, dans Chateaubriand, lettre à Fontanes : « Les poètes, toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant..., se trouvèrent peu àpeii dans des formes qui n'étaient plus naturelleë, mais qui étaient plus belles que celles de la nature ; et les artistes appelèrent ces formes le beau idéal. On peut donc définir le beau idéal Fart de choisir et de cacher. » (Ed. Didot, 1843, III, 294.)

(2) Cette haine pour la Harpe est un legs de Stendhal : « la lecture de Schlegel et de Dennis m'a porté au mépris des critiques français, la Harpe, etc. » (Racine et Shakespeare, p. 26-27.)

(3) Tout cela est un soutenir du Conservateur Littéraire. V. Hugo, protestant contre « l'ineptie ou l'ignorance 3> de la critique, ajoute : « Vous dites à un poète tout ce qui vous passe par la tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez dea

Ces arguments sont solides, sans doute, et surtout d'une rare nouveauté. Mais notre rôle n'est pas d'y répondre. Nous ne bâtissons pas ici de système, parce que Dieu nous garde des systèmes. Nous constatons un fait. Nous sommes historien et non critique. Quece fait plaise ou déplaise, peu importe! il est. — Revenons donc, et essayons de faire voir que c'est de la féconde union du type grotesque au type sublime que naît le génie moderne, si complexe, si varié dans ses formes, si inépuisable dans ses créations, et bien opposé en cela à l'uniforme simplicité du génie antique ; montrons que c'est de là qu'il faut partir pour établir la différence radicale et réelle des deux littératures (1). Ce n'est pas qu'il fût vrai de dire que la comédie et le grotesque étaient absolument inconnus des anciens. La chose serait d'ailleurs impossible. Rien ne vient sans racine ; la seconde époque est toujours en germe dans la première. Dès l'Iliade, Thersite et Vulcain donnent la comédie, l'un aux hommes, l'autre aux dieux (2). Il y a trop de nature et d'originalité dans

défauts; s'il se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau. » (11,372.)

(1) Tout ce passage, depuis Enfin vont dire les gens, etc., est écrit en marge dans le manuscrit.

(2) « Il parla ainsi, et la divine Héré aux bras blancs s&urit, et elle reçut la coupe de son fil3. Et il versait par la droite, à tous les autres dieux, puisant le doux nektar dans le kratère. Et un rire inextinguible s'éleva parmi les dieux heureux, quand ils virent Héphaistos s'agiter dans la demeure. y> (Traduction Leconte de Lisle, p. 19.)

la tragédie grecque, pour qu'il ny ait pas quelquefois de la comédie. Ainsi, pour ne citer toujours que ce que notre mémoire nous rappelle, la scène de Ménélas avec la portière du palais {Hélène, actel)(l) ; la scène du Phrygien {Oreste, acte IV) (2).

(i) LA VIEILLE FEMME.

Va-t'en : c'est moi que regarde le soin, étranger, De ne laisser aucun Grec s'approcher de ces portes.

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