A MON PÈRE
Que le livre lui soit dédie.
Comme l'auteur lui est dévoué (2).
Le drame qu'on va lire n'a rien qui le recommande à l'attention ou à la bienveillance du public.
(1) Sur la valeur professionnelle du général, cf. dans la Revue Encyclopédique du 15 avril 1892 le Victor Hugo raconté par Alexandre Dumas, col. 561 ; Albert Duruy, Etudes d'histoire militaire sur la Révolution et l'Empire, p. 136, 165-166. Pour les relations du père et de son fils, cf. Victor Hugo raconté , t. I, passim, et t. II, p. 97-98 ; E. Biré, Victor Hugo avant 1830, passim, notamment p. 447 et suivantes; enfin la Correspondance, p. 33-34, et 72.
Quant à l'influence du général sur l'esprit de notre poète, on peut lire la très curieuse « Etude d'atavisme » de M. Macé de Challe8 sur les Ascendants de Victor Hugo, dans le Figaro, numéros des 15 et 22 août 1888. En voici la conclusion : « Il semble que le prosateur dans Victor Hugo procède du père, et le poète de la mère. Le père lui a donné la ténacité vosgienne, etc.. » — Cf. Bondois, Victor Hugo, sa vie, ses œuvres, p. 9 —
(2) Dana le manuscrit on lit : « A mon père, mort le 29 janvier 1828.
Que ce livre lui soit dédié Gomme l'auteur lui fut dévoué. »
Puis V. Hugo biffe ce simili-distique, et ajoute en marge : « ôter ces deux lignes dans les réimpressions. *
Il n'a point, pour attirer sur lui l'intérêt des opinions politiques, l'avantage du veto de la censure administrative (1), ni même, pour lui concilier tout d'abord la sympathie littéraire des hommes de goût, l'honneur d'avoir été officiellement rejeté par un comité de lecture infaillible.
Il s'offre donc aux regards, seul, pauvre et nu, comme l'infirme de l'Evangile, solus, paaper, nu» dus (2).
12. V. Hugo a dédié ou consacré un grand nombre de ses poésies à son père, notamment, dans les Odes et Ballades, I, 137 :
Quoi ! toujours une lyre, et jamais une épée ! etc.
Cette ode a paru d'abord dans la Muse Française, t. I, p. 141, troisième livraison, septembre 1823. Elle était alors suivie d'une notice assez étendue sur les états de services du général Hugo, notice tirée du Dictionnaire historique des généraux français, par M. le chevalier de Courcelles.
(1) Le 3 janvier de cette même année 1827, Chateaubriand avait adressé au Journal des Débats une fort belle lettre sur la liberté de lapresse et la censure ; cî.\e% Débats du 4 janvier 1827.
(2) Ce début ne figure pas dans le manuscrit qui commence ainsi : « Ce n'est pas sans quelque hésitation, etc. » ; il existe pourtant dans l'édition princeps — Il n'y a pas, à ma connaissance, ni à celle d'un pasteur et d'un prêtre consultés là-dessus, il n'y a pas dans tout l'Evangile d'infirme qui s'offre aux regards seul, pauvre et nu. On voit, aux Actes des Apôtres, ch. m, un infirme, qui est seul, à la porte La Belle, et qui est pauvre. V. Hugo, citant de souvenir, a peut-être commis une légère inexactitude ; à moins qu'il n'ait dans la mémoire ce passage de l'Apocalypse, ch. ni, verset 17 : « vous dites : je Buis riche, je suis comblé de biens, et je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes malheureux, et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu. » (Rapprochement communiqué par M. Etienne Knell.)
Ce n'est pas du reste sans quelque hésitation que l'auteur de ce drame s'est déterminé à le charger de notes et d'avant-propos. Ces choses sont d'ordinaire fort indifférentes aux lecteurs. Ils s'informent plutôt du talent d'un écrivain que de ses façons de voir ; et qu'un ouvrage soit bon ou mauvais, peu leur importe sur quelles idées il est assis, dans quel esprit il a germé. On ne visite guère les caves d'un édifice dont on a parcouru les salles, et, quand on mange le fruit de l'arbre, on se soucie peu de la racine.
D'un autre côté, notes et préface sont quelquefois un moyen commode d'augmenter le poids d'un livre et d'accroître, en apparence du moins, l'im portance d'un travail; c'est une tactique semblable à celle de ces généraux d'armée qui, pour rendre plus imposant leur front de bataille, mettent en ligne jusqu'à leurs bagages. Puis, tandis que les critiques s'acharnent sur la préface et les érudits sur les notes, il peut arriver que l'ouvrage lui-même leur échappe, et passe intact à travers leurs feux croisés, comme une armée qui se tire d'un mauvais pas entre deux combats d'avant-postes et d'arrièregarde.
Ces motifs, si considérables qu'ils soient, ne sont pas ceux qui ont décidé l' auteur. Ce volume n'avait pas besoin d'être enflé, il n'est déjà que trop gros. Ensuite, et Fauteur ne sait comment cela se fait, ses préfaces, franches et naïves, ont toujours servi près des critiques plutôt à le compromettre qu'à le
protéger (1). Loin de lui être de bons et de fidèles boucliers, elles lui ont joué le mauvais tour de ces costumes étranges qui, signalant dans la bataille le soldat qui les porte, lui attirent tous les coups et ne sont à l'épreuve d'aucun (2).
Des considérations d'un autre ordre ont influé sur l'auteur. Il lui a semblé que si, en effet, on ne visite guère par plaisir les caves d'un édifice, on
(1) Allusion probable à sa discussion si curieuse avec Hoffman dans les Débats, 14 juin, 26 et 31 juillet 1824, et à une attaque plus récente encore. Le 8 janvier 1827, les Débats publiaient, sous la signature J. V., un article sur la 3* édition des Odes et Ballades ; il y était surtout question des « petites préfaces de l'auteur », et cela se terminait ainsi : « Que M. Hugo, fidèle à son titre et à sa vocation de poète, interroge sa Muse, c'est-àdire la voix secrète de sa conscience, et il pourra se fier à cet oracle. Qu'il cesse de s'abuser lui-même, en voulant éblouir les autres ; qu'il s'instruise, lui et ses mélancoliques amis ; qu'il apprenne à distinguer le vrai du faux, le sublime du gigantesque ; qu'il ne prenne plus le vertige pour de l'enthousiasme, et les points d'exclamation pour du génie ; et un si heureux naturel, dirigé par le bon sens, pourra bien n'être point perdu pour notre gloire littéraire. Qu'il se garde surtout d'exposer complaisamment, dans de petites préfaces, ce qu'il appelle ses principes, son système. Jeunes disciples des Muses nouvelles, vos poétiques ne prouvent rien. Soyez d'abord poètes ; nous verrons ensuite. » V. Hugo du reste ne tint pas rigueur au journal, qui publia le 9 février suivant son ode à la colonne Vendôme, et le 1« décembre 1827 un fragment de son Ode sur Navarin, en annonçant « que cette nouvelle production d'un talent original va être mise en vente chez Ambroise Dupont dans trois ou quatre jours, en même temps que son drame de Oromtoell. »
(2) « Certainement M. Victor Hugo, avec sa prose éloquente; vigoureuse, mais trop tatouée et blasonnée d'images, avait écrit là des pages où se retrouve quelquefois la couleur effrénée de Rubens. » Labitte, Etudes littéraires, II, 321.
n'est pas fâché quelquefois d'en examiner les fondements. Il se livrera donc, encore une fois, avec une préface, àla colère des feuilletons. Che sara sara (1). Il n'a jamais pris grand souci de la fortune de sesouvrages (2), et il s'effraye peu du qu'en dirat-on littéraire. Dans cette flagrante discussion qui met aux prises les théâtres et l'école, le public et les académies, on n'entendra peut-être pas sans quelque intérêt la voix d'un solitaire apprenti/ (3) de nature et de vérité, qui s'est de bonne heure retiré du monde littéraire par amour des lettres, et qui apporte de la bonne foi à défaut de bon goût, delà conviction à défaut détalent, des études à défaut de science.
Il se bornera, du reste, à des considérations générales surl'art, sans en faire le moins dumonde un boulevard à son propre ouvrage, sans prétendre écrire un réquisitoire ni un plaidoyer pour ou
(1) « Che sara, sara est italien, et semble vouloir dire : advienne que pourra. Cette phrase aujourd'hui ne serait pas correcte, et je doute qu'elle l'ait jamais été. Il faudrait dire cio che sara, ou quel che sara. Che tout seul ne veut pas dire ce qui. » (Communication de M. de Tréverret, professeur à l'Université de Bordeaux.) Nous avons vu du reste dans l'intreduction que V. Hugo connaissait seulement l'italien des îles.
(2) C'est peut-être beaucoup dire : cf. M. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 296-301.
(3) V. Hugo reproduit l'ancienne orthographe du mot, telle qu'il l'a trouvée dans la Lettre de M. de Scudéry à Villustre Académie, lettre citée plus loin : « les estrangerà croyroient que nos plus grands maiatres ne sont que des apprentifs. » Ed. Gasté, p. 11.
contre qui que soit. L'attaque ou la défense de son livre est pour lui moins que pour tout autre la chose importante. Et puis les luttes personnelles ne lui conviennent pas. C'est toujours un spectacle misérable que de voir ferrailler les amours propres. Il proteste donc d'avance contre toute interpétation de ses idées, toute application de ses paroles (1), disant avec le fabuliste espagnol:
Quien haga aplicaciones Con su pan se lo coma (2).
A la vérité, plusieurs des principaux champions des « saines doctrines littéraires » lui ont fait l'honneur de lui jeter le gant, jusque dans sa profonde obscurité, à lui simple et imperceptible spectateur de cette curieuse mêlée (3). Il n'aura pas la fatuité
(1) Le lecteur, après avoir parcouru les notes de cette édition, se rendra compte lui-même de ce qu'il y n de plus ou moins bien fondé dans cette protestation.
(2) « Se trouve à la fin de la première fable d'Yriarte. Ces deux vers signifient mot à mot : Celui qui fera des applications, qu'il se le mange avec son pain — c'est-à-dire, qu'il garde cela pour lui, c'est son affaire. — Je pense bien que cette locution proverbiale existait longtemps avant 1782, année où parurent les Fabulas literariax de Tomas de Yriarte. » (Communication de M. de Tréverret.)
(3) Dès le début, c'est une habitude chea V. Hugo de parler de lui-même avec une modestie superbe. En mai 1824, il publie, sur YEloa d'Alfred de Vigny, une curieuse étude, qui se termine ainsi : « qu'il ioit permis, en finissant, à l'auteur de cet article, de se féliciter de l'obscurité de son nom. Chose étrange f les louanges si méritées que nous venons de donner à M. de Vigny, seront moins contestées de nos censeurs du jour, parce qu'elles ne lui viendront pas de l'un de ses émules de talent et
de le relever (4). Voici, dans les pages qui vont suivre, les observations qu'il pourrait leur opposer; voici sa fronde et sa pierre ; mais d'autres, s'ils veulent, les jetteront à la tête des Goliaths classiques.
Cela dit, passons.
Partons d'un fait. La même nature de civilisation, ou, pour employer une expression plus précise, quoique plus étendue, la même société n'a pas toujours occupé la terre. Le genre humain dans son ensemble a grandi, s'est développé, a mûri
de gloire. x> Victor-M. Hugo, La Muse Française, 11e livraison.
(1) C'était déjà fait, et bien fait. Le 14 juin 1824, Hoffman avait fait paraître dans le Journal des Débats politiques et littéraires, sur les Nouvelles Odes, un article signé Z ; V. Hugo répondit par une lettre charmante et convaincante, insérée au n° du 16 juillet suivant, et que j'ai longuement analysée dans mon Introduction. Rien n'est plus curieux que de lire la riposte sèche, impertinente, du critique rendu furibond par les solides raisons du poète : «... Ne sais-je pas que dans l'école romantique l'esprit se passe fort bien du bon sens ?... Un écrivain qui sera sans doute une grave autorité pour M. Hugo, le P. du Cerceau, Jésuite... etc. » Le mot de la fin surtout montrera jusqu'à quel point V. Hugo avait raison d'accuser, dans la préface, l'ancienne critique d'être frivole : Horïman cite, en terminant, deux vers d'une strophe sur le cauchemar :
Ce monstre aux élément» prend vingt formes nouvelles, Tantôt dans une eau morte il traîne son corps bleu,
et ajoute cette réflexion, qu'il croyait probablement très piquante : <l Est-il beaucoup de journalistes qui se fussent refusé le plaisir de rire du corps bleu du cauchemar ? et n'a vais- je pas ie aroit de m'écrier : c Corbleu 1 ce n'est pas là du classique ? »
comme un de nous. Il a été enfant, il a été homme; nous assistons maintenant à son imposante vieillesse. Avant l'époque que la société moderne a nommée antique, il existe une autre ère, que les anciens appelaient fabuleuse, et qu'il serait plus exact d'appeler 'primitive. Voilà donc trois grands ordres de choses successifs dans la civilisation, depuis son origine jusqu'à nos jours. Or, comme la poésie se superpose toujours à la société, nous allons essayer de démêler, d'après la forme de celleci, quel a dû être le caractère de l'autre, à ces trois grands âges du monde, — les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes.
Aux temps primitifs, quand l'homme s'éveille dans un monde qui vient de naître, la poésie s'éveille avec lui (1). En présence des merveilles qui Téblouissent et qui l'enivrent, sa première parole n'est qu'un hymne. Il touche encore de si près à Dieu que toutes ses méditations sont des extases, tous ses rêves des visions. Il s'épanche, il chante comme il respire. Sa lyre na que trois cordes, Dieu, l'âme, la création ; mais ce triple mystère enveloppe tout, mais cette triple idée comprend tout. La terre est encore à peu près déserte. Il y a
(1) On voit que, à ce moment, V. Hugo accepte encore l'explication de la Genèse, et conçoit l'état d'esprit du premier homme, tel qu'il l'a décrit dans le sacre de la femme (Légende des siècles, I, 37). On trouvera une hypothèse scientifique sur cet te littérature préhistorique dans l'étude de M. Létourneau : V Évolution littéraire dans les diverses races humaines.
des familles, et pas de peuples, des pères et pas de rois. Chaque race existe à Taise; point de propriété, point de loi, point de froissements, point de guerres. Tout est à chacun et à tous. La société est une communauté. Rien n'y gêne l'homme. Il mène cette vie pastorale et nomade par laquelle commencent toutes les civilisations, et qui est si propice aux contemplations solitaires, aux capricieuses k'êveries. Il se laisse faire, il se laisse aller. Sa pensée, comme sa vie, ressemble au nuage qui change de forme et de route, selon le vent qui le pousse. Voilà le premier homme; voilà le premier poète. Il est jeune, il est lyrique. La prière est toute sa religion, l'ode est toute sa poésie.
Ce poème, cette ode des temps primitifs, c'est la Genèse (1). Peu à peu cependant cette adolescence du monde s'en va. Toutes les sphères s'agrandissent ; la famille devient tribu, la tribu devient nation. Chacun de ces groupes d'hommes se parque autour d'un centre commun, et voilà les royaumes. L'instinct social succède à l'instinct nomade. Le camp fait place à la cité, la tente au palais, l'arche au temple. Les chefs de ces naissants Etats sont bien encore pasteurs, mais pasteurs de peuples ; leur bâton pastoral a déjà forme de sceptre. Tout s'arrête et se fixe. La religion prend une forme ; les rites règlent la prière ; le dogme vient encadrer le culte.
(1) Ces théories sont empruntées à Chateaubriand, dont le poète subit encore l'influence. Cf. Victor Hugo raconté, II, 99-100.
PRÉFACE I>E CROMWEIX. 12
Ainsi le prêtre et le roi se partagent la paternité du peuple ; ainsi à la communauté patriarcale succède la société théocratique.
Cependant les nations commencent à être trop serrées sur le globe. Elles se gênent et se froissent ; de là les chocs d'empire, la guerre (1). Elles débordent les unes sur les autres; de là les migrations
(1) U Iliade. (Note de Victor Hugo.) — Cette note et les suivantes ont été ajoutées à la préface par le poète dans l'édition de 1828 ; mais elles ont été écrites, d'après le manuscrit, le 28 octobre 1827. On lit en tête cet avertissement :
Note sur ces notes.
« Ces notes ont été, comme l'avant-propos, arrachées à l'auteur. Il en est pourtant dans le nombre qui dépendent de la préface, qui en font partie intégrante, et qu'elle amenait naturellement avec elle ; celles-là, l'auteur ne regrette point de les avoir écrites. Toutes les autres, qui ne se rattachent qu'au drame, sont de trop. Il est peu de vers de cette pièce qui ne puissent donner lieu à des extraits d'histoire, à des étalages de science locale, quelquefois à des rectifications. Avec quelque bonne volonté, l'auteur eût pu facilement élargir et dilater cet ouvrage jusqu'à trois tomes in-8°. Mais à quoi bon faire, des quatre-vingts ou cent volumes * qu'il a dû lire et pressurer dans celui-ci, les caudataires de ce livre ? Ce qu'il prétend donner ici, c'est œuvre de poète, non labeur d erudit. Après qu'on a exposé devant le spectateur la décoration du théâtre, pourquoi le traîner derrière la toile et lui en montrer les équipes et les poulies ? Le mérite
<r * Sans compter tous les Mémoires sur la révolution d'Angleterre, State Papers, Memoirs of the protectorat Home, Hudibrtts, Acts of tke Parliament, Eykpn Basilikè, etc., etc., l'auteur a pu consulter quelques documents-ojjiginaux, les uns fort rares, les autres même inédits, CretnweU politique, pamphlet flamand, el Hombre de demonto, pamphlet espagnol, Cromwell and Cromivélt, et le Connaugkl Regitter] qu'a bien voulu lui communiquer un noble pair d'Irlande, auquel il en. adresse ici de publics remercîments. a (Nota de Victor Hugo.) — Cette £yt«? ne fleure pM dan* )a mftnwscril*
de peuples , les voyages (1). La poésie reflète ces grands événements ; des idées elle passjB aux choses. Elle chante les siècles, les peuples, les empires. Elle devient épique, elle enfante Homère. Homère, en effet, domine la société antique. Dans cette société, tout est simple, tout est épique. La poésie est religion, la religion est loi. A la virginité du premier âge a succédé la chasteté du second. Une sorte de gravité solennelle s'est empreinte partout, dans les mœurs domestiques, comme dans les mœurs publiques. Les peuples n'ont conservé de la vie errante que le respect de l'étranger et du voyageur. La fa mille a une patrie ; tout l'y attache; il y a le ente du foyer, le culte du tombeau (2).
•poétique de l'œuvre gagne-t-il grand'chose à ces preuves testimoniales de l'histoire ? Qui doutera cherchera. Dans les productions de l'imagination, il n'est pas de pièces justificatives. La poésie fait peine à voir, ainsi hermétiquement enterrée sous des notes; c'est le plomb du cercueil.
On ne trouvera donc probablement pas dans ces notes ce qu'on y cherchera. Elles sont numériquement fort incomplètes. L'auteur les a tirées au hasard d'un amas énorme de déblais et de matériaux ; il a pris, non les plus importantes, mais les premières venues. Peu propre à ce travail, il l'a fort mal fait. N'importe, les voilà telles qu'elles sont. On verra, après les avoir lues, qu'il eût mieux valu brûler tous ces copeaux. » (Note de Victor Hugo.)
(1) L'Odyssée. (Note de Victor Hugo.) — Dans le manuscrit original de la préface, quelques-unes de ces notes sont écrites, d'autres sont déjà imprimées, et sont probablement des fragments d'épreuves. Cf. A. Jullien, le Romantisme, p. 78.
(2) V. Hugo indique là une idée neuve qui ne devait trouver exra plein développement que dans la Cité Antique de Fustcl dh dtwlangese
Nous le répétons, l'expression d'une pareille civilisation ne peut être que l'épopée. L'épopée y prendra plusieurs formes, mais ne perdra jamais son caractère. Pindare est plus sacerdotal que patriarcal, plus épique que lyrique (1). Si les annalistes, contemporains nécessaires de ce second âge du monde, se mettent à recueillir les traditions et commencent à compter avec les siècles, ils ont beau faire, la chronologie ne peut chasser la poésie ; l'histoire reste épopée. Hérodote est un Homère.
Mais c'est surtout dans la tragédie antique que l'épopée ressort de partout. Elle monte sur la scène grecque sans rien perdre en quelque sorte de ses proportions gigantesques et démesurées. Ses personnages sont encore des héros, des demi-dieux,
(1) En somme, V. Hugo se rapproche sensiblement des théories les plus récentes : « Les grandes cérémonies du culte... trouvaient dans le lyrisme un instrument approprié à leurs besoins. Le rôle naturel de la poésie chorale était d'animer ces grandes réunions, de leur prêter une âme et une voix, d'en ex> primer les émotions. » (Croiset, la Poésie de Pindare, 2e édition, p. 103 ; cf. p. 165-166.) Comme restriction, il faut reconnaître que « les idées théologiques tiennent assurément une très grande place dans les œuvres des poètes lyriques. Mais... un Pindare n'est pour cela... un théologien : c'est un poète lyrique... Par métier, pour ainsi dire, il est tenu de partager la foi de la foule... [1 ne faudrait pas exagérer d'ailleurs la rigidité de ces croyances nationales. » (Id., ibid., p. 138-140; cf. p. 168-174.) La seconde partie du jugement de V. Hugo paraît plus contestable encore : « tandis que l'épopée, de bonne heure séparée de la musique, raconte des aventures, la poésie lyrique chante des émotions. C'est une occasion présente qui l'éveille ; c'est un sentiment actuel et contemporain... qu'elle traduit par les accents qui lui sont propres. » (Id. ibid., p. 102.)
des dieux ; ses ressorts, des songes, des oracles, des fatalités ; ses tableaux, des dénombrements, des funérailles, des combats. Ce que chantaient les rhapsodes, les acteurs le déclament, voilà tout.
Il y a mieux. Quand toute l'action, tout le spectacle du poème épique ont passé sur la scène, ce qui reste, le chœur le prend. Le chœur commente la tragédie, encourage les héros, fait des descriptions, appelle et chasse le jour, se réjouit, se lamente, quelquefois donne la décoration, explique le sens moral du sujet, flatte le peuple qui l'écoute. Or qu'est-ce que le chœur, ce bizarre personnage placé entre le spectacle et le spectateur, sinon le poète complétant son épopée (1)?
Le théâtre des anciens est, comme leur drame, grandiose, pontifical, épique. Il peut contenir trente mille spectateurs ; on y joue en plein air, en plein soleil ; les représentations durent tout le jour. Les acteurs grossissent leur voix,masquent leurs traits, haussent leur stature ; ils se font géants, comme leurs rôles. La scène est immense. Elle peut représenter tout à la fois l'intérieur et l'extérieur d'un temple, d'un palais, d'un camp, d'une ville. On y déroule de vastes spectacles. C'est, et nous ne citons ici que de mémoire, c'est Prométhée sur sa montagne (2) ; c'est Antigone cherchant du sommet d'une tour son frère Polynice dans l'armée ennemie (les
(1) On sait de reste que toute cette explication du chœur est fausse.
(2) Cf. le Prométhée enchaîné d'Eschyle, v. 88 et suivant?.
Phéniciennes) (1) ; c'est Evadné se jetant du haut d'un rocher dans les flammes où brûle le corps de Capanée (les Suppliantes d'Euripide) ; c'est un vaisseau qu'on voit surgir au port, et qui débarque sur la scène cinquante princesses avec leur suite (les Suppliantes d'Eschyle) (2). Architecture et poésie, là, tout porte un caractère monumental. L'antiquité n'a rien de plus solennel, rien de plus majestueux. Son culte et son histoire se mêlent à son théâtre. Ses premiers comédiens sont des prê très ; ses jeux scéniques sont des cérémonies religieuses, des fêtes nationales.
Une dernière observation qui achève de marquer le caractère épique de ces temps, c'est que par les sujets qu'elle traite, non moins que par les formes qu'elle adopte, la tragédie ne fait que répéter l'épopée.Tousles tragiques anciens détaillent Homère (3).
(1) Euripide, les Phéniciennes, v. 156 et suiv. V. Hugo suppose à la pièce grecque un intérêt qu'elle ne présente pas : il pense que le spectateur aperçoit tout ce qu'Antigone décrit, Polynice en particulier : « qu'il est beau, sous ses armes d'or, ô vieillard, brillant de tout l'éclat des feux naissants du soleil ! »
(2) Rien ne permet de supposer cette mise en scène : cf. Patin. : « la première scène de la tragédie nous les montre qui viennent de quitter leur vaisseau. » (Tragiques grecs, 1841, I, 163.) D'après Croiset (Histoire de la littérature grecque, III, 167, 193 et note), Eschyle aurait soigné le côté décors, sans que la chose pût, en quoi que ce fût, se rapprocher de la pratique actuelle. (Cf. id.ibid., III, 67-69.)
(3) N'y aurait-il pas là un souvenir du Mémorial de Sainte- Hélène? c Homère... était poète, orateur, historien, législateur, géographe, théologien : c'était l'encyclopédiste de son époque. » (Mémorial, 7 mai 1816, 1, 106.)
Mêmes fables, mêmes catastrophes, mêmes héros. Tous puisent au fleuve homérique. C'est toujours 1 Iliade et Y Odyssée. Comme Achille traînant Hector, la tragédie grecque tourne autour de Troie.
Cependant l'âge de l'épopée touche à sa fin. Ainsi que la société qu'elle représente, cette poésie s'use en pivotant sur elle-même. Rome calque la Grèce, Virgile copie Homère ; et, comme pour hnir dignement, la poésie épique expire dans ce dernier enfantement.
Il était temps. Une autre ère va commencer pour le monde et pour la poésie.
Une religion spiritualiste, supplantant le paganisme matériel et extérieur, se glisse au cœur de la société antique, la tue, et dans ce cadavre d'une civilisation décrépite dépose le germe delà civilisation moderne. Cette religion est complète, parce qu'elle est vraie ; entre son dogme et son culte, elle scelle profondément la morale. £t d'abord, pour premières vérités, elle enseigne à l'homme qu'il a deux vies à vivre, l'une passagère, l'autre immortelle ; l'une de la terre, l'autre du ciel. Elle lui montre qu'il est double comme sa destinés, qu'il y a en lui un animal et une intelligence, une âme et un corps ; en un mot, qu'il est le point d'intersection, l'anneau commun des deux chaînes d'êtres qui embrassent la création, delà série des êtres matériels et de la série des êtres incorporels, la première partant de la pierre pour arriver à l'homme,
la seconde partant de l'homme pour finir àDieu(l).
Une partie de ces vérités avait peut-être été soupçonnée par certains sages de l'antiquité, mais c'est de l'Evangile que date leur pleine, lumineuse et large révélation (2). Les écoles païennes marchaient à tâtons dans la nuit, s'attachant aux mensonges comme aux vérités dans leur route de hasard. Quelques-uns de leurs philosophes jetaient parfois sur les objets de faibles lumières qui n'en éclairaient qu'un côté, et rendaient plus grande l'ombre de l'autre. De là tous ces fantômes créés par la philosophie ancienne. Il n'y avait que la sagesse divine qui pût substituer une vaste et égale clarté à toutes ces illuminations vacillantes de la sagesse humaine. Pythagore, Epicure, Socrate, Platon, sont des flambeaux ; le Christ, c'est le jour.
Du reste, rien de plus matériel que la théogonie antique. Loin qu'elle ait songé, comme le christianisme, à diviser l'esprit du corps, elle donne forme et visage à tout, même aux essences, même aux intelligences. Tout chez elle est visible, palpable, charnel. Ses dieux ont besoin d'un nuage pour se
(1) Peut-être y a-t-il là une réminiscence du système de Pascal, l'homme placé entre deux infinis.
(2) La critique actuelle va plus loin ; cf. E. Havet, Le Christianisme et ses origines: « J'étudie le christianisme dans ses origines, non pas seulement dans ses origines immédiates, c'est-àdire la prédication de celui qu'on nomme le Christ et de ses apôtres, mais dans ses sources premières et plus profondes, celles de l'antiquité hellénique, dont il est sorti presque tout entier, etc. » 2« édition, 1. 1, préface, p. v et guiv.
dérober aux yeux. Ils boivent, mangent, dorment. On les blesse, et leur sang coule ; on les estropie, et les voilà qui boitent éternellement. Cette religion a des dieux et des moitiés de dieux. Sa foudre se forge sur une enclume, et l'on y fait entrer, entre autres ingrédients, trois rayons de pluie tordue, très imbris torti radios (4). Son Jupiter suspend le
(1) His informatum mambus jam parte politâ
Fulmen erat ; toto genitor quae pluriraa cœlo Dejicit in terras ; pars imperfecta nianebat. Très imbris torti radios, très nubis aquosae Addiderant, rutili très ignis, et alitis austri, etc.
{Enéide, vin, 426, sqq.1)
C'est un souvenir de sa polémique avec Hoffman, auquel il oppose ce passage comme équivalent classique des locutions romantiques stigmatisées par le critique des Débats : € Virgile, dans sa belle peinture de V Antre des Cy dopes, nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le Bruit, trois rayons de flamme, et la Peur. Voilà certainement une singulière fusion de réalités et d'abstractions, et ce n'est malheureusement pas du Baal romantique que les cyclopes de Virgile tiennent le secret de cette composition, où il n'entre pas moins d'éléments métaphysiques que d'éléments chimiques, d Tout jeune, son attention avait déjà été frappée par ces beautés étranges, puisque, pendant les trois années qu'il passa à la pension Cordier, de 1815 à 1818, il traduisit, entre autres morceaux de Virgile, précisément cet épisode :
Ils y mêlaient déjà, l'éclair et le courroux,
Et trois rayoos de grêle, et trois rayons de flamme,
Et le bruit, et la peur qui terrasse notre âme.
{Victor Hugo raconté, I, 233 ; cf. I, 210, et mon Victor Hugo rédacteur du Conservateur littéraire, II, 10.)
monde à une chaîne d'or (1) ; son soleil monte un char à quatre chevaux ; son enfer est un précipice dont la géographie marque la bouche sur le globe ; son ciel est une montagne (2).
Aussi le paganisme, qui pétrit toutes ses créations de la même argile, rapetisse la divinité et grandit l'homme (3). Les héros d'Homère sont presque de la même taille que ses dieux. Ajax défie Jupiter. Achille vaut Mars. Nous venons de voir comme au contraire le christianisme sépare profondément le souffle delà matière. Il met un abîme entre l'âme et le corps, un abîme entre l'homme et Dieu.
A cette époque, et pour n'olnettre aucun trait de l'esquisse à laquelle nous nous sommes aventurés, nous ferons remarquer qu'avec le christianisme et par lui, s'introduisait dans l'esprit des peuples un
(1) Pour donner une idée des corrections et des ratures du manuscrit, je prends ce paragraphe, un des plus remaniés. V. Hugo avait écrit d'abord : palpable, visible ; il intervertit l'ordre des mots. Il avait mis : son ciel eut un Olympe ; il biffe Olympe, et met : une montagne .
Il ajoute en marge : ils boivent, mangent, dorment. — Sa foudre se forge sur une enclume, et Von y fait entrer entre autres ingrédients trois rayons de pluie tordue.
Il ajoute en interligne : Cette religion a des dieux et des moitiés de dieux. — Son soleil monte sur un char à quatre cAevaux.
(2) Cf. Decharme, Mythologie dé la Grèce Antique, p. 19 ; cf. Iliade, ch. vin, V. 18 sqq.
(3) Cette parodie de la mythologie antique est due à l'influence de Chateaubriand, Génie du Christianisme, 2* partie, 1. IV, ch. ï : « le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature, etc. »
sentiment nouveau, inconnu des anciens et singulièrement développé chez les modernes, un sentiment qui est plus que la gravité et moins que la tristesse, la mélancolie (1). Et en effet, le cœur de l'homme, jusqu'alors engourdi par des cultes purement hiérarchiques et sacerdotaux, pouvait-il ne pas s'éveiller et sentir germer en lui quelque faculté inattendue, au souffle d'une religion humaine parce qu'elle est divine, d'une religion qui fait de la prière du pauvre la richesse du riche, d'une religion d'égalité, de liberté, de charité ? Pouvait-il ne pas voir toutes choses sous un aspect nouveau, depuis que l'Evangile lui avait montré l'âme à travers les sens, l'éternité derrière la vie ?
D'ailleurs, en ce moment-là même, le monde subissait une si profonde révolution, qu'il était impossible qu'il ne s'en fît pas une dans les esprits. Jusqu'alors les catastrophes des empires avaient été rarement jusqu'au cœur des populations : c'étaient des rois qui tombaient, des majestés qui s'évanouissaient, rien de plus. La foudre n'éclatait
(1) C'est le résumé de la théorie de Chateaubriand sur le vague des passions, dans le Génie du Christianisme, 2e partie, 1. III, ch. ix. Mais cette théorie est-elle bien juste ? « Cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous fut pas d'une digestion facile. Quoi t disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n'ont pas ressenti quelque tristesse ? Le vieux Priam redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s'écriant : « Souviens-toi de ton père, ô Achille ! » n'éprouvait point quelque mélancolie ? etc. » (Alfred de Musset, Lettre» de Dupuiset CotoneU lTe lettre.)
que dans les hautes régions, et, comme nous l'avons déjà indiqué, les événements semblaient se dérouler avec toute la solennité de l'épopée. Dans la société antique, l'individu était placé si bas, que, pour qu'il fût frappé, il fallait que l'adversité descendît jusque dans sa famille. Aussi ne connaissait-il guère l'infortune, hors des douleurs domestiques. Il était presque inouï que les malheurs généraux de l'Etat dérangeassent sa Vie. Mais à l'instant où vint s'établir la société chrétienne, l'ancien continent était bouleversé. Tout était remué jusqu'à la racine. Les événements, chargés de ruiner l'ancienne Europe et d'en rebâtir une nouvelle, se heurtaient, se précipitaient sans relâche et poussaient les nations pêle-mêle, celles-ci au jour, celles-là dans la nuit. Il se faisait tant de bruit sur la terre, qu'il était impossible que quelque chose de ce tumulte n'arrivât pas jusqu'au cœur des peuples. Ce fut plus qu'un écho, ce fut un contrecoup. L'hcmme, se repliant sur lui-même en présence de ces hautes vicissitudes, commença à prendre en pitié l'humanité, à méditer sur les amères dérisions de la vie. De ce sentiment, qui avait été pour Gaton païen le désespoir, le christianisme fit la mélancolie.
En même temps naissait l'esprit d'examen et de curiosité (1). Ces grandes catastrophes étaient aussi
(1) Cette théorie semble imaginée pour faire antithèse à l'esprit de mélancolie, car l'esprit d'examen et de curiosité paraît bien antérieur à la naissance du christianisme. D'abord il est né
de grands spectacles; de frappantes péripéties. C'était le nord se ruant sur le midi, l'univers romain changeant de forme, les dernières convulsions de tout un monde à l'agonie. Dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes, viennent s'abattre, comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction. C'est à qui examinera, commentera, discutera. Chaque membre, chaque muscle, chaque fibre du grand corps gisant est retourné en tout sens. Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée, que de pouvoir, dès leur coup d'essai, faire des expériences en grand ; que d'avoir, pour premier sujet, une société morte à disséquer.
Ainsi, nous voyons poindre à la fois et comme se donnant la main, le génie de la mélancolie et de la méditation, le démon de l'analyse et de la controverse. A l'une des extrémités de cette ère de transition estLongin (1), aFautresaintAugustin.il faut
le jour où le premier penseur a commencé à réfléchir. Ensuite la philosophie grecque ne doit pas grand'chose à l'Orient, ou aux doctrines orientales. Cf. Zeller, La Philosophie des Grecs, trad. Boutroux, t. I, p. 24 et suiv.
(1) Longin peut-il être considéré comme «le démon de l'analyse et de la controverse » ? Tel ne paraît pas être l'avis de Boileau qui l'avait beaucoup pratiqué : ef . toute la préface de sa traduction du Traité du Sublime, et la dissertation de Huet, t. [Il, p. 319 sqq. de l'éd. d'Amsterdam, 1729 — Cf. l'article Longin dans YEncyclopœdia Britannica, et surtout Egger, Longiniquœ
se garder de jeter un œil dédaigneux sur cette époque où était en germe tout ce qui depuis a porté fruit, sur ce temps dont les moindres écrivains, si Ton nous passe une expression triviale mais franche, ont fait fumier pour la moisson qui devait suivre. Le moyen âge est enté sur le Bas-Empire.
Voilà donc une nouvelle religion, une société nouvelle ; sur cette double base, il faut que nous voyions grandir une nouvelle poésie. Jusqu'alors, et qu'on nous pardonne d'exposer un résultat que de lui-même le lecteur a déjà dû tirer de ce qui a été dit plus haut, jusqu'alors, agissant en cela comme le polythéisme et la philosophie antique, la muse purement épique des anciens n'avait étudié la nature que sous une seule face, rejetant sans pitié de l'art presque tout ce qui, dans le monde soumis à son imitation, ne se rapportait pas à un certain type du beau (1). Type d'abord magnifique, mais, comme il arrive toujours de ce qui est systématique, devenu dans les derniers
ëupersunt (1837). — Sur la philosophie de Longin et son éloignement pour les subtilités d'Origène et de Plotin, cf. Schardam, Dissertatio de vitâ et icripti» Longini, dans Egger, p. xiv 8qq. V. Hugo du reste s'appuie sur une opinion très établie : cf. Egger, p. xxvin sqq. Longin a été rangé parmi les « demi-chrétiens. » (Egger, p. xl-xli.) Cf. l'article de Boissonade, dans la Biographie Universelle, cité par Egger, p. li sqq. (1) V. Hugo supprime, pour les besoins de sa thèse, le grotesque dans V Iliade : « Thersitès... était louche et boiteux, et ses épaules recourbées se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques cheveux épars poussaient sur sa tête pointue ■ etc. » Traduction Leconte de Lisle, p. 2(>.
temps faux, mesquin et conventionnel. Le christianisme amène la poésie à la mérité. Gomme lui, la muse moderne verra les choses d'un coup d'œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière. Elle se demandera si la raison étroite et relative de l'artiste doit avoir gain de cause sur la raison infinie, absolue, du créateur ; si c'est à l'homme à rectifier Dieu ; si une nature mutilée en sera plus belle ; si l'art a le droit de dédoubler, pour ainsi dire, l'homme, la vie, la création ; si chaque chose marchera mieux quand on lui aura ôté son muscle et son ressort ; si, enfin, c'est le moyen d'être harmonieux que d'être incomplet. C'est alors que, l'œil fixé sur des événements tout à la fois risibles et formidables, et sous l'influence de cet esprit de mélancolie chrétienne et de critique philosophique que nous observions tout à l'heure, la poésie fera un grand pas, un pas décisif, un pas qui, pareil à la secousse d'un tremblement de terre, changera toute la face du monde intellectuel. Elle se mettra à faire comme la nature, à mêler dans ses créations, sans pourtant les confondre, l'ombre à la lumière, le grotesque au sublime, en d'autres termes, le corps à l'âme, la bête à l'esprit ; car le point de départ de la religion est toujours le point «le départ de la poésie. Tout se tient*
Aussi voilà un principe étranger à l'antiquité, un type nouveau introduit dans la poésie ; et, comme une condition de plus dans l'être modifie l'être tout entier, voilà une forme nouvelle qui se développe dans l'art. Ce type, c'est le grotesque. Cette forme, c'est la comédie.
Et ici qu'il nous soit permis d'insister ; car nous venons d'indiquer le trait caractéristique, la différence fondamentale qui sépare, à notre avis, Fart moderne de l'art antique, la forme actuelle de la forme morte, ou, pour nous servir de mots plus vagues, mais plus accrédités, la littérature romantique de la littérature classique (1).
— Enfin ! vont dire ici les gens qui, depuis quel-
(1) On voit que V. Hugo ne se faisait guère d'illusion sur la précision du mot romantisme ; il ne méritait donc pas les railleries d'Alfred de Musset : « nous n'avons jamais pu comprendre, ni mon ami Cotonet ni moi, ce que c'était que le romantisme, et cependant nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car nous ne sommes pas de Falaise, nous savons bien que c'est le principal, et que le reste n'est que pour enfler la chose. » (Lettres de Dupuis et Cotonet, 1" lettre.) — On n'est pas encore très fixé sur le sens de ces deux mots, malgré l'article de Sainte-Beuve, et celui de M. Brunetière, dans ses Etudes critiques sur Vhistoire de la littérature française, S* série : Classiques et romantiques.
Dans son Evolution de la poésie lyriqne (Haohette, 1895), t. I, p. 172, M. Brunetière voit dans le romantisme le contraire du classicisme. Je trouve cette définition d'autant plus juste que je l'avais déjà donnée dans ma Convention, p. vu et passim. — Quel que eoit le sens de ce mot, il est assez peu probable que V. Hugo ait pu déclarer, « dans la dernière partie de sa vie, qu'il ne l'avait iamais employé ». Cf. Soubies, p. 76,
que temps, nous voient venir, nous vous tenons ! vous voilà pris sur le fait ! Donc, vous faites du laid un type d'imitation, du grotesque un élément de Part (1) ! Mais les grâces... mais le bon goût...
(1) « Oui sans doute, oui encore, et toujours oui ! C'est ici le lieu de remercier un illustre écrivain étranger qui a bien voulu s'occuper de l'auteur de ce livre, et de lui prouver notre estime et notre reconnaissance en relevant une erreur où il nous semble être tombé. L'honorable critique prend acte, telles sont ses textuelles expressions, de la déclaration faite par l'auteur dans la préface d'un autre ouvrage, que: « il n'y a ni classique mromantique ; mais, en littérature comme en toutes choses, deux seules divisions, le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux \ » Tant de solennité à constater cette profession de fei n'était pas nécessaire **. L'auteur n'en a jamais dévié et n'en déviera jamais. Elle peut se concilier à merveille avec celle c qui fait du laid un type d'imitation, du grotesque un élément de l'art. J> L'une ne contredit pas l'autre. La division du beau et du laid dans l'art ne symétrise pas avec celle de la nature. Rien n'est beau ou laid dans les arts que par l'exécution. Une chose difforme, horrible, hideuse, transportée avec vérité et poésie dans le domaine de l'art, deviendra, belle, admirable, sublime ***, sans rien perdre de sa monstruosité "" ; et, d'une autre part, leB plus belles choses du monde, faussement et systématiquement arrangées dans une composition artificielle, seront ridicules, burlesques, hybrides, laides. Les orgies de Callot, la Tentation de Salvator Rosa avec son épouvantable démon, sa Mêlée avec toutes ses formes repoussantes de mort et de carnage, le Triboulet de Bonifacio, le mendiant rongé de vermine de Murillo,
* Victor Hugo résume une idée de la préface des Odes et Ballades (1824) : < en littérature, comme en toute chose, il ny a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. » (Poésie, I, 11.)
** Quel est ce critique étranger? Je ne sais. M. le docteur 0. Heuer, de l'Académie de Francfort, ne croit pas qu'il s'agisse de Goethe ni de Boerne.
*** C'est une allusion au mot bien connu de Voltaire sur Racine.
**** C'est la pure doctrine de Boileau, Art Poétique, eh. hi,v. 1 et