‹ La préface de Cromwell: introduction, texte et notesChapitre 19 sur 24 · CHIMÈNE · texte numérisé non relu

CHIMÈNE

Ce sang seul saura vous dire ce que je ne puis exprimer ; c'est

Un dernier mot. On a pu remarquer que dans cette course un peu longue à travers tant de questions diverses, l'auteur s'est généralement abstenu d'étayer son opinion personnelle sur des textes, des citations, des autorités. Ce n'est pas cependant qu'elles lui eussent fait faute. — « Si le poète établit des choses impossibles selon les règles de son art, il commet une faute sans contredit ; mais elle cesse d'être faute, lorsque par ce moyen il arrive à la fin qu'il s'est proposée ; car il a trouvé ce qu'il cherchait (i). » — « Ils prennent pour galimatias tout ce que la faiblesse de leurs lumières ne leur permet pas de comprendre. Ils traitent surtout de ridicules ces endroits merveilleux où le poète, afin de mieux entrer dans la raison, sort, s'il faut ainsi parler, de la raison même. Ce précepte effectivement, qui donne pour règle de ne point garder

par lui que je vous demanderai justice. Je ne puis qu'y mêler mes larmes. Je vis de mes propres yeux l'acier étincelant rougi de ce sang noble. J'arrivai presque sans vie près de mon père expiré ; il me parla par sa. blessure. La mort cruelle avait arrêté ses paroles ; mais son sang a écrit ici mon devoir. » (Traduction La Beaumelle.) — Peut-être Victor Hugo ne s'eet-il pas tout à fait conformé à son adage. Car dans ses répliques à Nisard, il semble bien avoir parlé « par la bouche de sa blessure ». Il indique la cause de sa rancune dans son livre, Depuis Y exil t it,

(1) Poétique, en. xxv : « av xà irpoç aux-ïjv ttjv xé^VTjv àôuvaxa ireitoiTjxat, ^jxapxtjxai. AXX' opÔSx; e'^et û xuYxavet xoo xsXooç xoo a6x^ç. » — a Après avoir cité cette remarquable observation, M. V. Hugo en a judicieusement rapproché uno pensée de Boileau, » (Egger, Poétique {lS!Q)t p. 131.)

quelquefois de règles, est un mystère de l'art qu'il n'est pas aisé de faire entendre à des hommes sans aucun goût. . . et qu'une espèce de bizarrerie d'esprit rend insensibles à ce qui frappe ordinairement les hommes (1). » Qui dit cela? c'est Aristo te. Qui dit ceci ? c'est Boileau. On voit à ce seul échantillon que l'auteur de ce drame aurait pu comme un autre se cuirasser de noms propres et se réfugier derrière des réputations. Mais il a voulu laisser ce mode d'argumentation à ceux qui le croient invincible, universel et souverain. Quant à lui, il préfère

(1) « Boileau, il est vrai, ne parle pas tout à fait aussi nettement que le laisserait croire cette habile citation, » dit Egger (ibid.). La seule habileté de V. Hugo consiste à mettre le pluriel là où Boileau parle au singulier ; à écrire des hommes sang goût, quand Boileau écrit Perrault; à appliquer à toute la poésie ce que Boileau dit de l'Ode. Mais les observations de Boileau ont bien un caractère de généralité. Cf. son Discours sur VOde. — Boileau emprunte cette théorie audacieuse à Longin : « uti Ar,jjt.oa9sv7)<;, SeivoxaTOÇ wv èv xa7<; àvTtôiaeaiv, oux àe.t ttj ts^vti èp.fxévEt, aXX' auxôç ^ivexat ^jyt\ iroÀÀaxtç. t> (Egger, Longini qaœ supersunt, p. 232.) — L'éditeur rapproche de ce passage : 1° la pensée de La Bruyère : « 11 y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent ; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes ; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles, si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours eurs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. > (Des ouvrages de l'esprit, § 61) ; 2° Art poétique, ch. iv, v. 78 ; 3° Taschereau, Histoire de lavie et des ouvrages de MûUère^ 2« édition, p. 141.)

des raisons à des autorités ; il a toujours mieux aimé des armes que des armoiries (i ).

Octobre 18<27 (2).

(1) Cf. pourtant Victor Hugo avant 1830, p. 28. — V. Hugo ne dédaigne pas les armoiries : il a € décoré son blason de cette devise assez hautaine :

Ego, Hugo,

de même que les souverains espagnols signent : Moi, le Roi. » (H. Lucas, Portraits et souvenirs littéraires, p. 107.) « Il aimait les titres, le faste, les costumes imposants. Il s'appela assez longtemps le vicomte Hugo, et il voulut être pair de France. M. Henry Houssaye avait remarqué à Haute ville-House ses deux habits de pair de France et d'académicien, soigneusement conservés, avec ses décorations. J'y ai vu moi-même, en place d'honneur, dans la cellule où il couchait, l'épée qui complétait ces deux costumes. » (Larroumet, La maison de Victor Hugo, p. 51.) On connaît le fauteuil des ancêtres à Guernese.y (id., ibid., p. 37-39.) Son papier à lettres porte longtemps une grande H surmontée d'une couronne de perles. Cf. A. Houssaye, Confessions, t. V, Appendice, p iy. — On a quelquefois plaisanté ses prétentions nobiliaires, et prétendu qu'il ne remontait pas à l'antique maison des Hugo. Ce serait tant pis pour lesdits Hugo. Et s'il restait quelque descendant authentique de ces différentes branches, c'est lui qui aurait intérêt à établir sa parenté avec V. Hugo.

(2) C'est exactement le 30 septembre 1827, d'après le manuscrit, que V. Hugo a commencé à écrire sa préface. — Le 24 septembre 1827, il écrit à Victor Pavie : « Dans quinze jours vous recevrez Cromwell. H ne me reste plus qu'à écrire la préface et quelques notes. Je ferai tout cela aussi court que possible ; moins de lignes, moins d'ennui. » (Correspondance, p. 67.) — A la dernière page du manuscrit, après la table, V. Hugo, méditant probablement déjà de nouvelles œuvres, met ceci : « resver au resvoir. dit Rabelais. »

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