DEUXIÈME PARTIE
§ ! .— Victor Hugo, rédacteur du • Conservateur littéraire ».
Victor Hugo s'est préparé aux polémiques de la Préface, en collaborant à un certain nombre de journaux ou revues. Le moins connu de ces journaux, même pour les admirateurs du poète¥ est certainement le Conservateurlittéraire, qui a été étudié surtout par M. Biré,dans deux chapitres de son Victor Hugo avant i 830 (1).
î. — Le « Conservateur littéraire » et le « Journal d'un jeune Jacobite ».
Qu'était ce recueil ? Le témoin de la vie de Victor Hugo nous le dit : en 1819, son frère Abel eut « ridée d'une revue qui paraîtrait deux fois par mois ; il fonda avec ses deux frères et quelques amis, le Conservateur
(1) Ces deux chapitres sont en partie reproduits dans l'Année 4817 du même auteur. — J'ai fait paraître dans les Annales de la Faculté des Lettres de Caen, en 1887, une discussion de ces deux chapitres de M. Biré. Les pages qui suivent sont en partie tirées de cette étude. J'ai supprimé les références, assez inutiles, puisque le Conservateur est presque introuvable. Elles figurent du reste dans l'étude complète publiée dans les Annales.
littéraire. Victor y collabora activement. Il y publia Bug Jargal ; il y fit des vers et de la prose. Tout cela fort royaliste (1} ».
En effet, les frères Hugo avaient eu la pensée d'adjoindre au grand Conservateur politique, rédigé par ChaLeaubriand, un petit journal combattant le bon combat en littérature comme son aîné le faisait en politique ; le cadet survécut à l'autre, car en tête du second volume du Conservateur littéraire, on lit ces lignes probablement écrites par Victor Hugo : « Puisque notre redoutable aîné, le Conservateur, a cessé de paraître, nous promettons de conserver intact l'héritage des sains principes qu'il nous a légués avec son titre ; nous espérons que ses honorables rédacteurs reconnaîtront entre eux et nous une confraternité, sinon de talent, du moins de zèle et d'opinions ; et nous croyons dire assez quel haut prix nous attachons à ce titre de royalistes, en ajoutant que cette seconde confraternité ne nous paraît pas moins glorieuse que la première. » On voit quel était l'esprit du journal.
La collaboration de Victor Hugo était extrêmement active : sur les deux cent soixante-douze articles que renferment les trois volumes du Conservateur, il en
(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, ch. xxxii. — On sait que ce livre est de M™' Hugo, et non du poète qui refusa de le corriger avant l'impression, et ne le lut qu'après son apparition. (Cf. Rivet, Victor Hugo chez lui, p. 2-6.)
Du coup, tombe un des arguments les plus plausibles de M. Biré : « M. Victor Hugo, en lui donnant place dans Y édition définitive de ses Œuvres, a reconnu par là même que cet ouvrage était son œuvre personnelle. Nous sommes donc autorisés à y voir de véritables Mémoires écrits à la troisième personne. a> [Victor Hugo avant 1830, p. 8, note 2.)
écrivit cinquante dans le premier volume, trente-sept dans le second, vingt-sept dans le troisième, sans compter les variétés et nouvelles littéraires qui terminent chaque livraison : aucune d'elles n'est signée, mais Victor Hugo en a certainement rédigé plus d'une, car on y retrouve souvent son style ; voici de plus une preuve plus certaine : l'extrait du Courrier français qui figure à la page soixante du Journal d'un jeunt Jacobite est tiré des variétés de la page trois cent quatre-vingt-dix-neuf du tome II du Conservateur.
Quant aux articles signés, ils le sont rarement du nom même de Victor Hugo. Craignant probablement que ses lecteurs ne prissent pas au sérieux une revue écrite presque uniquement par deux frères, et surtout par le plus jeune, Victor Hugo avait grand soin de varier sa signature : il en a au moins onze : Victor- Marie Hugo, — V. M. Hugo, — M. V. d'Auverney (1), Aristide, B., E., H., M., M***., U., V; il déguise jusqu'à son âge, et essaye de se faire passer pour un vieil érudit : « Moi, dit-il, pauvre hère qui ayant passé toute ma vie dans les livres, suis en quelque sorte devenu comme un livre ambulant, et qui n'étais dans le principe chargé que de la partie mémoire du Conservateur. Or, si les années viennent souvent sans la science et la sagesse, la science et la sagesse viennent rarement sans les années : cela veut dire que je suis vieux ; et comme Mm* de M*** le sait, plus on est vieux, moins on est galant ; moins on est galant, plus on es sincère. Il est vrai que Mmo de M*** n'a pas beaucou à craindre de ma sincérité ; et que, s'il faut en croir
(1) Cette signature est reprise en novembre 1858 par un des fils de Victor Hugo, dans l'Illustration; cf. Asseline, Vider Uugo intime, p. 180.
ma vieille voisine, la politesse des vieillards de notre temps valait encore mieux que la galanterie des jeunes gens d'aujourd'hui. »
Il va même jusqu'à se donner la goutte, par pure coquetterie, et termine ainsi l'étude dont nous venons de citer un fragment : « Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que des prolégomènes de l'ouvrage de M?9 de M*** ; nous examinerons les opinions de cette dame sur la monarchie, dans un article suivant, qui ne se fera pas attendre si dame Arthritis nous le permet. »
Victor Hugo n'a pas voulu laisser enfouies dans le Conservateur toutes ces œuvres de jeunesse, et en 1834, il en a reproduit quelques-unes dans le Journal d'un jeune Jacobite de 1819. Mais les différents fragments qui composent le Journal sont loin de représenter exactement la collaboration de Victor Hugo au Conservateur. Les fragments sur l'histoire de Russie, sur le style épistoJaire, sur les formules toutes faites, l'Envie, le Respect de l'enfance, la Vendée et la Politique, ne figurent pas dans le Conservateur, et ont été ajoutés après coup en 1834. Quant aux autres morceaux, qui sont tous tirés du Conservateur, nous remarquons qu'ils sont empruntés seulement à une trentaine d'articles, alors que Victor Hugo en a écrit plus de cent : ils ne représentent même pas le tiers de sa collaboration effective au Conservateur. De plus, le Journal n'est composé que de pièces et de lambeaux, car Victor Hugo a dépecé ses articles du Conservateur de la plus curieuse façon : les fragments sur Voltaire historien, sur V Hermine du premier président, et sur Sindbad le Marin, sont tirés d'un seul article sur V Histoire générale de France par Véiy, V. Caret, etc. : nous en retrouvons le début, page 43* le milieu à
la page 57, et la fin page 164 de l'édition ne varietur; je pourrais multiplier de pareils exemples.
Pour avoir la pensée première du poète parfaitement claire, parfaitement limpide, il vaut mieux puiser directement à la source : nous chercherons donc de précieuses et complètes indications sur les opinions politiques, religieuses et littéraires du poète débutant, dans ces nombreux articles qu'il a dédaignés et qui renferment pourtant de véritables trésors.