‹ La Préface de CromwellChapitre 15 sur 22 · A MON PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE

Que le livre lui soit dédie.

Comme l'auteur lui est dévoué 3).

Le drame qu'on va lire n'a rien qui le recommande à l'attention ou à la bienveillance du public.

(1) Sur la valeur professionnelle du général, cf. dans la Revu* Encyclopédique du 15 avril 1892 le Victor Hugo raconté par Ahzandrs Dumas, col. 561 ; Albert Duruy, Etudes d 'histoire militaire eur la Révolution et l'Empire, p. 136, 1C5-166. Pour lea relations du père et de son fils, cf. Victor Hugo raconté , t. I, paseim, et t. II, p. 97-98 ; E. Biré, Victor Hugo avant 1830, passira, notamment p 447 et suivantes; enfin la Correspondance, p. 33-34, et 72.

Quant à l'influence du général sur l'esprit de notre poète, on peut lire la très curieuse « Etude d'atavisme » de M. Macé de Cnalles sur lei Ascendants de Victor Hugo, dans le Figaro, numéros des 15 et 22 août 1888. En voici la conclusion : t II semble que le prosateur dan3 Victor Hugo procède du père, et le poète de la mère. Le père lui a donné la ténacité vosgienne, etc . » — Cf. Bondois, Victor Hugo, sa vie, ses œuvres, p. 9 —

(2) Dans le manuscrit on lit : c A mon [ère, mort le 29 janvier 1828.

Que ce livre lui soit dédié Gomme l'auteur lui fut dévoué. >

Puis V. Hugo biffe ee simili-distique, et ajoute en marçe : • ôter Ma deux ligaes dais les réiapres«iom. »

Il n'a point, pour attirer sur lui l'intérêt des opi nions politiques, l'avantage du veto de la censure administrative (1), ni même, pour lui concilier tout d'abord la sympathie littéraire des hommes de goût, l'honneur d'avoir été officiellement rejeté par un comité de lecture infaillible.

Il s'offre donc aux regards, seul, pauvre et nu, comme l'infirme de l'Evangile, solus, pauper, nudus{2).

12. V. Hugo a dédié on consacré un grand nombre de ses poésies à son père, notamment, dans les Odes et Ballades, I, 137 :

Quoi t toujours une lyre, et jamais une épée I etc.

Cette ode a paru d'abord dans la Muse Française, t. I, p. 141, troisième livraison, septembre 1823. Elle était alors suivie d'une notice assez étendue sur les états de services du général Hugo, notice tirée du Dictionnaire historique des généraux français, par Al. le chevalier de Courcelles.

(1) Le 3 janvier de cette même année 1827, Chateaubriand avait adressé au Journal des Débats une fort belle lettre sur la liberté de la presse et la censure ; cf. les Débats du 4 janvier 1827.

(2) Ce début ne figure pas dans le manuscrit qui commence ainsi : « Ce n'est pa* sans quelque hésitation, eto. > ; il existe pourtant dans l'édition princeps — Il n'y a pas, a ma connaissance, ni à celle d'un pasteur et d'un prêtre consultés là-dessus, il n'y a pas dans tout l'Evangile d'infirme qui s'offre aux regards 6eul, pauvre et nu. On voit, aux Acte» des Apôtres, ch. ni, un infirme, qui est seul, à la porte La Belle, et qui est pauvre. V. Hugo, citant de souvenir, a peut-être commis une légère inexactitude ; à moins qu'ii n'ait dans la mémoire ce passage de l'Apocalypse, ch. m, verset 17 : « vous dites : je suis riche, je suis comblé de biens, et je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes malheureux, et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu. • (Rapprochement coramunique par M. Etienne Enell.)

Ce n'est pas du reste sans quelque hésitation que l'auteur de ce drame s'est déterminé à le charger de notes et d'avant-propos. Ces choses sont d'ordinaire fortindifférentes aux lecteurs. Ils s'informent plutôt du talent d'un écrivain que de ses façons de voir ; et qu'un ouvrage soit bon ou mauvais, peu leur importe sur quelles idées il est assis, dans quel esprit il a germé. On ne visite guère les caves d'un édifice dont on a parcouru les salles, et, quand on mange le fruit de l'arbre, on se soucie peu de la racine.

D'un autre côté, notes et préface sont quelquefois un moyen commode d'augmenter le poids d'un livre et d'accroître, en apparence du moins, l'im portance d'un travail; c'est une tactique semblable à celle de ces généraux d'armée qui. pour rendre plus imposant leur front de bataille, mettent en ligne jusqu'à leurs bagages. Puis, tandis que les critiques s'acharnent sur la préface et les érudits sur les notes, il peut arriver que l'ouvrage lui-même leur échappe, et passe intact à travers leurs feux croisés, comme une armée qui se tire d'un mauvais pas entre deux combats d'avant-postes et d'arrièregarde.

Ces motifs, si considérables qu'ils soient, ne sont pas ceux qui ont décidé l'auteur. Ce volume n'avait pas besoin d'être enflé, il n'est déjà que trop gros. Ensuite, et l'auteur ne sait comment cela se fait, ses préfaces, franches et naïves, ont toujours servi près des critiques plutôt à le compromettre qu'à le

protéger (1). Loin de lui être de bons et de fidèles boucliers, elles lui ont joué le mauvais tour de ces costumes étranges qui, signalant dans la bataille le soldat qui les porte, lui attirent tous les coups et ne sont àFépreuve d'aucun (2).

Des considérations d'un autre ordre ont influé sur l'auteur. Il lui a semblé que si, en effet, on ne visite guère par plaisir les caves d'un édifice, on

(1) Allusion probable à sa discussion si curieuse arec Hoffman dans les Débat», 14 juin, 26 et 31 juillet 1824, et à une attaque plus récente encore. Le 8 janvier 1827, les Débats publiaient, sous la signature J. V., un article sur la 3* édition des Odes et Ballades ; il y était surtout question des « petites préfaces de l'auteur », et cela se terminait ainsi : « Que M. Hugo, fidèle à «on titre et à 6a vocation de poète, interroge sa Muse, c'est-àdire la voix secrète de sa conscience, et il pourra se fier à cet eracle. Qu'il cesse de 6'abuser lui-même, en voulant éblouir les autres; qu'il s'instruise, lui et ses mélancoliques amis; qu'il apprenne à distinguer le vrai du faux, le sublime du gigantesque ; qu'il ne prenne plus le vertige pour de l'enthousiasme, et les points d'exclamation pour du génie ; et un si heureux naturel, dirigé par le bon sens, pourra bien n'être point perdu pour notre gloire littéraire. Qu'il 6e garde surtout d'exposer complaisamment, dans de petites préfaces, ce qu'il appelle ses principes, son système. Jeunes disciples des Muses nouvelles, vos poétiques ne prouvent rien. Soyez d'abord poètes ; nous verrons ensuite. » V. Hugo du reste ne tint pas rigueur au journal, qui publia le 9 février suivant son ode a la colonne Vendôme, et le ler décembre 1827 un fragment de Bon Ode sur Navarin, en annonçant « que cette nouvelle production d'un talent original va être mise en vente chei Ambroise Dupont dans trois ou quatre jours, en même temps que son drame de Oromwell. »

(2) « Certainement M. Victor Hugo, avec sa prose éloquent*; vigoureuse, mais trop tatouée et blasonnée d'images, avait écrit là des pages où se retrouve quelquefois la couleur effrénée de Rubeni. » Labitte, Etudes littéraires, II, 321.

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n'est pas fâché quelquefois d'en examiner les fondements. Il se livrera donc, encore une fois, avec une préface. à la colère des feuilletons. Che sara sara (4). Il n'a jamais pris grand souci de la fortune de ses ouvrages (2), et il s'effraye peu du qu'en dirat-on littéraire. Dans cette flagrante discussion qui met aux prises les théâtres et l'école, le public et les académies, on n'entendra peut-être pas sans quelque intérêt la voix d'un solitaire apprenti f (3) de nature et de vérité, qui s'est de bonne heure retiré du monde littéraire par amour des lettres, el qui apporte de la bonne foi à défaut de bon goût, de la conviction à défaut détalent, des études à défaut de science.

Il se bornera, du reste, à des considérations générales surl'art, sans en faire le moins dumonde un boulevard à son propre ouvrage, sans prétendre écrire un réquisitoire ni un plaidoyer pour ou

(1) « Che tara, tara est italien, et semble vouloir dire : advienne que pourra. Cette phrase aujourd'hui ne serait pas correcte, et je doute qu'elle l'ait jamais été. Il faudrait dire cio che sara, on quel che sara. Che tout Beul ne veut pas dire et qui. » (Communication de M. de Tréverret, professeur à l'Université de Bordeaux.) Nous avons vu du reste dans l'introduction que V. Hugo connaissait seulement l'italien des îles.

(2) C'est peut-être beaucoup dire : cf. M. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 296-301.

(3) V. Hugo reproduit l'ancienne orthographe du mot, telle qu'il l'a trouvée dans la Lettre de M. de Scudéry à Vilîvstre Académie, lettre citée plus loin : * les estrangers croyroieat que nos plus grands maistres ne sont que des apprentifs. » Ed. Gasté, p. 11.

contre qui que soit. L'attaque ou la défense de son livre est pour lui moins que pour tout autre la chose importante. Et puis les luttes personnelles ne lui conviennent pas. C'est toujours un spectacle misérable que de voir ferrailler les amours-propres. Il proteste donc d'avance contre toute interpétation de ses idées, toute application de ses paroles (1), disant avec le fabuliste espagnol:

Quien haga aplicaciones Con bu pan ee lo coma (2).

A la vérité, plusieurs des principaux champions des « saines doctrines littéraires » lui ont fait l'honneur de lui jeter le gant, jusque dans sa profonde obscurité, à lui simple et imperceptible spectateur de cette curieuse mêlée (3). Il n'aura pas la fatuité

(1) Le lecteur, après avoir parcouru les notes de cette édition, se rendra compte lui-même de ce qu'il y a de plus ou moins bien fondé dans cette protestation.

(2) « Se trouve à la fin de la première fable d'Yriarte. Ces deux vers signifient mot à mot : Celui qui fera des applications, qu'il se le mange avec son pain — c'est à-dire, qu'il garde cela pour lui, c'estson affaire. — Je pense bien que cette locution proverbiale existait longtemps avant 1782, année où parurent les Fabulas literariaa de Toraas de Yriarte. ï (Communication de M. de Tréverret.)

(3) Dès le début, c'est une habitude che» V. Hugo de parler de lui-même avec une modestie superbe. En mai 1824, il publie, ■ur VEloa d'Alfred de Vigny, une curieuse étude, qui se termine ainsi : < qu'il ioit permis, en finissant, à l'auteur de cet article, de se féliciter de l'obscurité de sou nom. Chose étrange! les louanges si méritées que noua venons de donner à M. de Vigny, ieront moins contestées de nos censeurs du jour, parce qu'elles ne lui viendront pas de l'un de ses émules de talent et

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