‹ La Préface de CromwellChapitre 16 sur 22 · TEXTE DE LA · texte numérisé non relu

TEXTE DE LA

de le relever (1). Voici, dans les pages qui vont suivre, les observations qu'il pourraitleur opposer; voici sa fronde et sa pierre ; mais d'autres, s'ils veulent, les jetteront à la tête des Goliaths classiques.

Gela dit, passons.

Partons d'un fait. La même nature de civilisation, ou, pour employer une expression plus précise, quoique plus étendue, la même société n'a pas toujours occupé la terre. Le genre humain dans son ensemble a grandi, s'est développé, a mûri

de gloire. » Victor-M. Hugo, La Muse Française, 11» livraison.

(1) C'était déjà fait, et bien fait. Le 14 juin 1824, Hoffman avait fait paraître dans le Journal des Débats politiques et littéraires, sur les Nouvelles 0<!es, un article signé Z ; V. Hugo répondit par une lettre charmante et convaincante, insérée au n° du 16 juillet suivant, et que j'ai longuement analysée dans mon Introduction. Rien n'est plus curieux que de lire la riposte sèche, impertinente, du critique rendu furibond par les solides raisons du poète : «... Ne sais- je pas que dans l'école romantique 1 esprit se passe fort bien du bon sens ?... Un écrivain qui sera sans doute une grave autorité pour M. Hugo, le P. du Cerceau, Jésuite... etc. » Le mot de la fin surtout montrera jusqu'à quel point V. Hugo avait raison d'accuser, dans la préface, l'ancienne critique d'être frivole : Hoffman cite, en terminant, deux vers d'une strophe sur le cauchemar :

Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelle!, Tantôt dans une eau morte il traîne son corps bleu,

et ajoute cette réflexion, qn'il croyait probablement très piquante : a Est-il beaucoup de journalistes qui se fussent refusé le plaisir de rire du corps bleu du cauchemar ? et n'avais-je pas le arou de m'écrier : c Corbleu 1 ce n'est pas là du classique ? i

comme un de nous. lia été enfant, il a été homme; nous assistons maintenant à son imposante vieillesse. Avant l'époque que la société moderne a nommée antique, il existe une autre ère, que les anciens appelaient fabuleuse, et qu'il serait plus exact d'appeler 'primitive. Voilà donc trois grands ordres de choses successifs dans la civilisation, depuis son origine jusqu'à nos jours. Or, comme la poésie se superpose toujours à la société, nous allons essayer de démêler, d'après la forme de celleci, quel a dû être le caractère de l'autre, à ces trois grands âges du monde, — les temps primitifs, les temps antiques, les temps modernes.

Aux temps primitifs, quand l'homme s'éveille dans un monde qui vient de naître, la poésie s'éveille avec lui (1). En présence des merveilles qui Téblouissent et qui l'enivrent, sa première parole n'est qu'un hymne. Il touche encore de si près à Dieu que toutes ses méditations sont des extases, tous ses rêves des visions. Il s'épanche, il chante comme il respire. Sa lyre n'a que trois cordes, Dieu, l'âme, la création ; mais ce triple mystère enveloppe tout, mais cette triple idée comprend tout. La terre est encore à peu près déserte. Il y a

(1) On voit que, à ce moment, V. Hugo accepte encore l'explication de la Genèse, et conçoit l'état d'esprit du premier homme, tel qu'il l'a décrit dans le sacre de la femme (Légende des siècles, I, 37). On trouvera une hypothèse scientifique sur cette littérature préhistorique dans l'étude de M. Létourneau : l'Évolution littéraire dans les diverses races humain»».

- des familles, et pas de peuples, des pères et pas de rois. Chaque race existe à Taise; point de propriété, point de loi, point de froissements, point de guerres Tout est à chacun et à tous. La société est une communauté. Rien n'y gêne l'homme. Il mène cette vie pastorale et nomade par laquelle commencent toutes les civilisations, et qui est si propice aux contemplations solitaires, aux capricieuses rêveries. Il se laisse faire, il se laisse aller. Sa pensée, comme sa vie, ressemble au nuage qui change de forme et de route, selon le vent qui le pousse. Voilà le premier homme; voilà le premier poète. Il est jeune, il est lyrique. La prière est toute sa religion, l'ode est toute sa poésie.

Ce poème, cette ode des temps primitifs, c'est la Genèse (1). Peu à peu cependant cette adolescence du monde s'en va. Toutes les sphères s'agrandissent ; la famille devient tribu, la tribu devient nation. Chacun de ces groupes d'hommes se parque autour d'un centre commun, et voilà les royaumes L'instinct social succède à l'instinct nomade. Le camp fait place à la cité, la tente au palais, l'arche au temple. Les chefs de ces naissants Etats sont bien encore pasteurs, mais pasteurs de peuples ; leur bâton pastoral a déjà forme de sceptre. Tout s'arrête et se fixe. La religion prend une forme ; les rites règlent la prière ; le dogme vient encadrer le culte.

(1) Ce8 théories sont empruntées à Chateaubriand, dont le poète subit encore l'influence. Cf. Victor Hugo raconté, II, 99-100.

Ainsi le prêtre et le roi se partagent la paternité du peuple ; ainsi à la communauté patriarcale succède la société théocratique.

Cependant les nations commencent à être trop serrées sur le globe. Elles se gênent et se froissent ; de là les chocs d'empire, la guerre (1). Elles débordent les unes sur les autres; de là les migrations

(1) L'Iliade. (Note de Victor Hugo.) — Cette note et les suivantes ont été ajoutées à la préface par le poète dans l'édition de 1828 ; mais elles ont été écrites, d'après le manuscrit, le 28 octobre 1827. On lit en tête cet avertissement :

Note sur ces notes.

« Ces notes ont été, comme l'avant-propos, arrachées a l'auteur. Il en est pourtant dans le nombre qui dépendent de I* préface, qui en font partie intégrante, et qu'elle amenait naturellement avec elle ; celles-là, 1 auteur ne regrette point de les avoir écrites. Toutes les autres, qui ne se rattachent qu'au drame, sont de trop. Il est peu de vers de cette pièce qui ne puissent donner lieu à des extraits d'histoire, à des étalages de science locale, quelquefois à des rectifications. Avec quelque bonne volonté, l'auteur eût pu facilement élargir et dilater cet ouvrage jusqu'à trois tomes in-8°. Mais à quoi bon faire, des quatre-vingts ou cent volumes " qu'il a dû lire et pressurer dans celui-ci, les caudataires de ce livre ? Ce qu'il prétend donner ici, c'est œuvre de poète, non labeur d érudit. Après qu'on a exposé devant le spectateur la décoration du théâtre, pourquoi le traîner derrière la toile et lui en montrer les équipes et les poulies ? Le mérite

a * Sans compter tous les Mémoires sur la révolution d'Angleterre, Staf 'Panera, Mémo i s of the protectorat Home, Hudibrat, Acts of tke Pa'Uament, Eykon Basïnkc, etc., etc., l'auteur a pu consulter quelques documents originaux, les uns fort rares, les autres même inédits, CromweH politique, pamphlet flamand, el Hombre île demomo, pamphlet espagnol, .Crotriwll ■■■ni Cronnvell, et le Connaugkl Réguler, qu'a bien voulu lui communiquer un noble pair d'Irlande, auquel il en adresse ici de publics remerctments. » (Note de Victor Hugo.) — Cette note ne figure pas dans le manuscrit.

de peuples , les voyages (1). La poésie reflète ces grands événements ; des idées elle passe aux choses. Elle chante les siècles, les peuples, les empires. Elle devient épique, elle enfante Homère. Homère, en effet, domine la société antique. Dans cette société, tout est simple, tout est épique. La poésie est religion, la religion est loi. A la virginité du premier âge a succédé la chasteté du second. Une sorte de gravité solennelle s'est empreinte partout, dans les mœurs domestiques, comme dans les moeurs publiques. Les peuples n ont conservé de la vie errante que le respect de l'étranger et du voyageur. La famille a une patrie ; tout l'y attache; ilyale te il foyer, le culte du tombeau (2).

poétique de l'œuvre gagne-t-il grand'chose à ces preuves testimoniales de l'histoire ? Qui doutera cherchera. Dans les productions de l'imagination, il n'est pas de pièces juttificativet. La poésie fait peine à voir, ainsi hermétiquement enterrée soud des notes; c'est le plomb du cercueil.

On ne trouvera donc probablement pas dans ces notes ce qu'en y cherchera. Elles sont numériquement fort incomplètes. L'auteur les a tirées au hasard d'un amas énorme de déblais et de matériaux ; il a pris, non les plus importantes, mais les premières venues. Peu propre à ce travail, il l'a fort mal fait. N'importe, les voilà telles qu'elles sont. On verra, après les avoir lues, qu'il eût mieux vain brûler tous ces copeaux. » (Note de Victor Hugo.j

(1) UOdystèe. (Note de Victor Hugo.) — Dans le manuscrit original de la préface, quelques-unes de ces notes sont écrites, d'autres sont déjà imprimées, et sont probablement des fragments d'épreuves. Cf. A. Jullien, le Romantisme, p. 78.

(2) V. Hugo indique là une idée neuve qui ne devait trouver son plein dévelsppement que dans la Cité Antique de Fustel d« Cualauges.

Nous le répétons, l'expression d'une pareille civilisation ne peut être que l'épopée. L'épopée y prendra plusieurs formes, mais ne perdra jamais son caractère. Pindare est plus sacerdotal que patriarcal, plus épique que lyrique (1). Si les annalistes, contemporains nécessaires de ce second âge du monde, se mettent à recueillir les traditions et commencent à compter avec les siècles, ils ont beau faire, la chronologie ne peut chasser la poésie ; l'histoire reste épopée. Hérodote est un Homère.

Mais c'est surtout dans la tragédie antique que l'épopée ressort de partout. Elle monte sur la scène grecque sans rien perdre en quelque sorte de ses proportions gigantesques et démesurées. Ses personnages sont encore des héros, des demi-dieux,

(1) En somme, V. Hugo se rapproche sensiblement des théories les plua récentes : « Les grandes cérémonies du culte... trouvaient dans le lyrisme un instrument approprié à leurs be- Boins. Le rôle naturel de la poésie chorale était d'animer cet grandes réunions, de leur prêter une âme et une voix, d'en exprimer les émotions. » (Croiset, la Poésie de Pindare, 2« édition, p. 103 ; cf. p. 165-166.) Comme restriction, il faut reconnaître que « les idées théologiques tiennent assurément une très g'-ande place dans les œuvres des poètes lyriques. Mais... un Pindare n'est pour cela... un théologien : c'est un poète lyrique... Par métier, pour ainsi dire, il est tenu de partager la foi de la foule... Il ne faudrait pas exagérer d'ailleurs la rigidité de ces croyances nationales. » (Id., ibid., p. 138-140; cf. p. 168-174.) La seconde partie du jugement de V. Hugo paraît plus contestable encore :« tandis que l'épopée, de bonne heure séparée de la musique, raconte des aventures, la poésie lyrique chante des émotions. C'est une occasion présente qui l'éveille ; c'est un sentiment actuel et contemporain... qu'elle traduit par les accents qui lui sont propres. » (Id. ibid., p. 102 )

des dieux ; ses ressorts, des songes, des oracles, des fatalités ; ses tableaux, des dénombrements, des funérailles, des combats. Ce que chantaient les rhapsodes, les acteurs le déclament, voilà tout.

Il y a mieux. Quand toute l'action, tout ie spectacle du poème épique ont passé sur la scène, ce qui reste, le choeur le prend. Le chœur commente la tragédie, encourage les héros, fait des descriptions, appelle et chasse le jour, se réjouit, se lamente, quelquefois donne la décoration, explique le sens moral du sujet, flatte le peuple qui l'écoute. Or qu'est-ce que le chœur, ce bizarre personnage placé entre le spectacle et le spectateur, sinon le poète complétant son épopée (1)?

Le théâtre des anciens est, comme leur drame, grandiose, pontifical, épique. Il peut contenir trente mille spectateurs ; on y joue en plein air, en plein soleil ; les représentations durent tout le jour. Les acteurs grossissent leur voix, masquent leurs traits, haussent leur stature ; ils se font géants, comme leurs rôles. La scène est immense. Elle peut représenter tout à la fois l'intérieur et l'extérieur d'un temple, d'un palais, d'un camp, d'une ville. On y déroule de vastes spectacles. C'est, et nous ne citons ici que de mémoire, c'est Prométhée sur sa montagne (2) ; c'est Antigone cherchant du sommet d'une tour son frère Polynice dans l'armée ennemie (les

(1) On sait de reste que toute cette explication dn chœur est fauBse.

(2) Cf. le Prométhée enchaîné d'Eschyle, v. US ft suivants.

Phéniciennes) (1) ; c'est Evadnê se jetant du haut d'un rocher dans les flammes où brûle le corps de Gapanée (les Suppliantes d'Euripide) ; c'est un vaisseau qu'on voit surgir au port, et qui débarque sur la scène cinquante princesses avec leur suite (les Suppliantes d'Eschyle) (2). Architecture et poésie, là, tout porte un caractère monumental. L'antiquité n'a rien de plus solennel, rien de plus majestueux. Son culte et son histoire se mêlent à son théâtre. Ses premiers comédiens sont des prê très ; ses jeux scéniques sont des cérémonies religieuses, des fêtes nationales.

Une dernière observation qui achève d,e marquer le caractère épique de ces temps, c'est que par les sujets qu'elle traite, non moins que par les formes qu'elle adopte, la tragédie ne fait que répéter l'épopée.Tous les tragiques anciens détaillent Homère (3).

(1) Euripide, les Phéniciennes, v. 156 et sniv. V. Hugo suppose à la pièce grecque un intérêt qu'elle ne présente pas : il pense que le spectateur aperçoit tout ce qu'Antigono décrit, Polynice en particulier : « qu'il est beau, sous ses armes d'or, 6 vieillard, brillant de tout l'éclat des feux naissants dn soleil ! »

(2) Rien ne permet de supposer cette mise en scène : cf. Patin : « la première scène de la tragédie nous les montre qui viennent de quitter leur vaisseau. » (Tragiques grecs, 1841, I, 163.) D'après Croiset (Histoire de la littérature grecque, III, 167, 193 et note), Eschyle aurait soigné le côté décors, sacs que la chose pût, en quoi que ce fût, se rapprocher de la pratique actuelle. (Cf. id.ibid., 111,67-69.)

(3) N'y aurait-il pas là un souvenir du Mémorial dt Sainte- Hélène .» « Homère... était poète, orateur, historien, législateur, géographe, théologien: c'était l'encyclopédiste de son époque. » (Mémorial, 7 mai 1816, 1, 106.)

TKXTI DE LA PRÉFACB 183

MèmM fables, mêmes catastrophe*, mêmes héros. Tous puisent au fleuve homérique. C'est toujours l'Iliade et Y Odyssée. Gomme Achille traînant Hector, la tragédie grecque tourne autour de Troie.

Cependant l'âge de l'épopée touche à sa fin. Ainsi que la société qu'elle représente, cette poésie s'use en pivotant sur elle-même. Rome calque la Grèce, Virgile copie Homère; et, comme pour iinir dignement, la poésie épique expire dans ce dernier enfantement.

Il était temps. Une autre ère va commencer pour le monde et pour la poésie.

Lne religion spiritualistc, supplantant le paganisme matériel et extérieur, se glisse au cœur de la société antique, la tue, et dans ce cadavre d'une civilisation décrépite dépose le germe delà civilisation moderne. Cette religion est complète, parce qu'elle est vraie ; entre son dogme et son culte, elle scelle profondément la morale. Et d'abord, pour premières vérités, elle enseigne à l'homme qu'il a deux vies à vivre, l'une passagère, l'autre immortelle ; l'une de la terre, l'autre du ciel. Elle lui montre qu'il est double comme sa destinée, qu'il y a en lui un animal et une intelligence, une âme et un corps ; en un mot, qu'il est le point d'intersection, l'anneau commun des deux chaînes d'êtres qui embrassent la création, de la série des êtres matériels et de la série des êtres incorporels, la première partant delà pierre pour arriver à l'homme,

la seconde partant de l'homme pour finir àDieu(l).

Une partie de ces vérités avait peut-être été soupçonnée par certains sages de l'antiquité, mais c'est de 1 Evangile que date leur pleine, lumineuse et large révélation (2). Les écoles païennes marchaient à tâtons dans la nuit, s'attachant aux mensonges comme aux vérités dans leur route de hasard. Quelques-uns de leurs philosophes jetaient parfois sur les objets de faibles lumières qui n'en éclairaient qu'un côté, et rendaient plus grande l'ombre de l'autre. De là tous ces fantômes créés par la philosophie ancienne. Il n'y avait que la sagesse divine qui pût substituer une vaste et égale clarté à toutes ces illuminations vacillantes de la sagesse humaine. Pythagore, Epicure, Socrate, Platon, sont des flambeaux; le Christ, c'est le jour.

Du reste, rien de plus matériel que la théogonie antique. Loin qu'elle ait songé, comme le christianisme, à diviser l'esprit du corps, elle donne forme et visage à tout, même aux essences, même aux intelligences. Tout chez elle est visible, palpable, charnel. Ses dieux ont besoin d'un nuage pour se

(1) Peut-être y a-t-il là une réminiscence du système de Pascal, l'homme placé entre deux infinis.

(2) La critique actuelle va plus loin ; cf. E. Havet, LeChristianisme et set originel: € J'étudie le christianisme dans ses origines, non pas seulement dans ses origines immédiates, c'e-t-àdire la prédication do celui qu'on nomme le Christ et de ses ap6tres, mais dans ses sources premières et plus profondes, celles de l'antiquité hellénique, dont il est sorti presque tout entier, etc. * 2« édition, t. I, préface, p. v et miv.

dérober aux yeux. Ils boivent, mangent, dorment. On les blesse, et leur sang coule ; on les estropie, et les voilà qui boitent éternellement. Cette religion a des dieux et des moitiés de dieux. Sa foudre se forge sur une enclume, et l'on y fait entrer, entre autres ingrédients, trois rayons de pluie tordue, très imbris torti radios (1). Son Jupiter suspend le

(1) His informatum manibus jam parte politâ

Fulmen erat ; toto penitor quae plurima cœlo Dejii:it in torras ; pars imperfeeta manebat. Très imbris torti radios, très nubis aquosae Addiderant, rutili très igois, et alitis austri, etc.

(Enéide, vin, 426, sqq.)

Cest un souvenir de sa polémique arec Hoffman, auquel il oppose ce passage comme équivalent classique des locutions romantiques stigmatisées par le critique des Débate : n Virgile, dans sa belle peinture de l' Antre des Cyclopes, nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le Bruit, trois rayons de flamme, et la Pecr. Voilà certainement une singulière fusion de réalités et d'abstractions, et ce n'est malheureusement pas du Baal romantique, que les c37clopes de Virgile tiennent le secret de cette composition, où il n'entre pas moins d'éléments métaphysiques que d'éléments chimiques. » Tout jeune, son attention avait déjà été frappée par ces beautés étranges, puisque, pendant les trois années qu'il passa à la pen- Bion Cordier, de 1815 à 1818, il traduisit, entre autres moreeaux de Virgile, précisément cet épisode :

Ils y mêlaient déjà l'écltir et le courroux,

Et trois rayons de grêle, et trois rayons de flamme,

Et le bruit, et la peur qui terrasse notre âme.

{Victor Hugo raconté, I, 233 ; cf. I, 210, ot mon Victor Hugo rédacteur du Conservateur littéraire, II, 10.)

monde à une chaîne d'or (1) ; son soleil monte un char à quatre chevaux ; son enfer est un précipice dont la géographie marque la bouche sur le globe ; son ciel est une montagne (2).

Aussi le paganisme, qui pétrit toutes ses créations de la même argile, rapetisse la divinité et grandit l'homme (3). Les héros d'Homère sont presque de la même taille que ses dieux. Ajax défie Jupiter. Achille vaut Mars Nous venons de voir comme au contraire le christianisme sépare profondément le souffle delà matière. Il met un abîme entre l'âme et le corps, un abîme entre l'homme et Dieu.

A cette époque, et pour n'omettre aucun trait de l'esquisse à laquelle nous nous sommes aventurés, nous ferons remarquer qu'avec le christianisme et par lui, s'introduisait dans l'esprit des peuples un

(1) Pour donner nne idée des corrections et des ratures du manuscrit, je prends ce paragraphe, un des plus remaniés. V. Hugo avait écrit d'abord : palpable, visible ; il intervertit l'ordre des mots. Il avait mis : son ciel e»t un Olympe ; il biffe Olympe, et met : une montagne.

Il ajoute en marge : ils boivent, mangent, dorment. — Se foudre se forge sur une enclume, et Von y fait entrer entre autres ingrédients trois rayons de pluie tordue.

11 ajoute en interligne : Cette religion a des dieux et des moitiés de dieux. — Son soleil monte sur un char à quatre chevaux.

(2) Cf. Decharme, Mythologie de la Grèce Antique, p. 19 ; cf. Iliade, ch. VIII, v. 18 sqq.

(3) Cette parodie de la mythologie antique est due à l'influence de Chateaubriand, Génie du Christianisme, 2* partie, 1. IV, ch. i : « le plus grand et le premier vice de la mythologie «tait d'abord de rapetisser la nature, «te. »

TEXTE DE LA PREFACE iô'J

sentiment nouveau, inconnu des anciens et singulièrement développé chez les modernes, un sentiment qui esl plus que la gravité et moins que la tristesse, la mélancolie (1). Et en effet, le cœur de l'homme, jusqu'alors engourdi par des cultes purement hiérarchiques et sacerdotaux, pouvait-il ne pas s'éveiller et sentir germer en lui quelque faculté inattendue, au souffle d'une religion humaine parce qu'elle est divine, d'une religion qui fait de laprière du pauvre la richesse du riche, d'une religion d'égalité, de liberté, de charité ? Pouvait-il ne pas voir toutes choses sous un aspect nouveau, depuis que l'Evangile lui avait montré l'âme à travers les sens, l'éternité derrière la vie?

D'ailleurs, en ce moment-là même, le monde subissait une si profonde révolution, qu'il était impossible qu'il ne s'en fît pas une dans les esprits. Jusqu'alors les catastrophes des empires avaient été rarement jusqu'au cœur des populations : c'étaient des rois qui tombaient, des majestés qui s'évanouissaient, rien de plus. La foudre n'éclatait

(1) C'est le résumé de la théorie de Chateaubriand sur le vague des passions, dans le Génie du Christianisme, 2« partie, 1. III, ch. ix. Mais cette théorie est-elle bien juste ? « Cette mélancolie inconnue aux anciens ne nous fut pas d'une digestion facile. Quoi ! disions-nous, Sapho expirante, Platon regardant le ciel, n'ont pas ressenti quelque tristesse ? Le vieux Priarn redemandant son fils mort, à genoux devant le meurtrier, et s'écriant : « Souviens-toi de ton père, ô Achille ! » n'éprouvait point quelque mélancolie ? etc. » (Alfred de Musset, Lettre» de Dupw's et Coio-iet, Ve lettre.)

que dans les hautes régions, et, comme nous l'avons déjà indiqué, les événements semblaient se dérouler avec toute la solennité de l'épopée. Dans la société antique, l'individu était placé si bas, que, pour qu'il fût frappé, il fallait que l'adversité descendît jusque dans sa famille. Aussi ne connaissait-il guère l'infortune, hors des douleurs domestiques. Il était presque inouï que les malheurs généraux de l'Etat dérangeassent sa vie. Mais à l'instant où vint s'établir la société chrétienne, l'ancien continent était bouleversé. Tout était remué jusqu'à la racine. Les événements, chargés de ruiner l'ancienne Europe et d'en rebâtir une nouvelle, se heurtaient, se précipitaient sans relâche et poussaient les nations pêle-mêle, celles-ci au jour, celles-là dans la nuit. Il se faisait tant de bruit sur la terre, qu'il était impossible que quelque chose de ce tumulte n'arrivât pas jusqu'au cœur des peuples. Ce fut plus qu'un écho, ce fut un contrecoup. L'homme, se repliant sur lui-même en présence de ces hautes vicissitudes, commença à prendre en pitié l'humanité, à méditer sur les amères dérisions de la vie. De ce sentiment, qui avait été pour Caton païen le désespoir, le christianisme fit la mélancolie.

En même temps naissait l'esprit d'examen et de curiosité (1). Ces grandes catastrophes étaient aussi

(1) Cette théorie semble imaginée pour faire antithèse à l'esprit de mélancolie, car l'esprit d examen et de curiosité paraît bien antérieur à la naissance du christianisme. D'abord il est né

de grands spectacles, de frappantes péripéties. C'était le nord se ruant sur le midi, l'univers romain changeant de forme, les dernières convulsions de tout un monde à l'agonie. Dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes, viennent s'abattre, comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction. C'est à qui examinera, commentera, discutera. Chaque membre, chaque muscle, chaque fibre du grand corps gisant est retourné en tout sens. Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée, que de pouvoir, dès leur coup d'essai, faire des expériences en grand ; que d'avoir, pour premier sujet, une société morte à disséquer.

Ainsi, nous voyons poindre à la fois et comme se donnant la main, le génie de la mélancolie et de la méditation, le démon de l'analyse et de la controverse. A l'une des extrémités de cette ère de transition estLongin (1), à l'autre saint Augustin. Il faut

le jour où le premier penseur a commencé à réfléchir. Ensuite la philosophie grecque ne doit pas grand'chose à l'Orient, ou aux doctrines orientales. Cf. Zeller, La Philosophie des Grecs, trad. Boutroux, t. I, p. 24 et suiv.

(ï) Longin peut-il être considéré comme «le démonde l'analyse et de la controverse » ? Tel ne paraît pas être l'avis de Boileau qui l'avait beaucoup pratiqué : cf. toute la préface de 6a traduction du Traité du Sublime, et la dissertation de Huet, t. [II, p. 319 sqq. de l'éd. d'Amsterdam, 1729 — Cf. l'article Longin dans V Encyclopœdia Britannica, et surtout Egger, Longiniquœ

se garder de jeter un œil dédaigneux sur cette époque où était en germe tout ce qui depuis a porté fruit, sur ce temps dont les moindres écrivains, si l'on nous passe une expression triviale mais franche, ont fait fumier pour la moisson qui devait suivre. Le moyen âge est enté sur le Bas-Empire.

Voilà donc une nouvelle religion, une société nouvelle ; sur cette double base, il faut que nous voyions grandir une nouvelle poésie. Jusqu'alors, et qu'on nous pardonne d'exposer un résultat que de lui-même le lecteur a déjà dû tirer de ce qui a été dit plus haut, jusqu'alors, agissant en cela comme le polythéisme et la philosophie antique, la muse purement épique des anciens n'avait étudié la nature que sous une seule face, rejetant sans pitié de l'art presque tout ce qui, dans le monde soumis à son imitation, ne se rapportait pas à un certain type du beau (4). Type d'abord magnifique, mais, comme il arrive toujours de ce qui est systématique, devenu dans les derniers

euperaunt (1837). — Sur la philosophie de Longin et son éloignement pour les subtilités d'Origène et de Plotin, cf. Schardam, Ditsertatio de vitâ et tcriptit Longini, dans Egger, p. xiv sqq. V. Hugo du reste s'appuie sur une opinion très établie: cf. Egger, p. xxvm eqq. Longin a été rangé parmi les « demi-chrétiens. » (Egger, p. xl-xli.) Cf. l'article de Boiesonade, dans la Biographie Universelle, cité par Egger, p. u B^q. (1) V. Hugo supprime, pour les besoins de sa thèse, le grotesque dans V Iliade : c Thersitès... était louche et boiteux, et ses épaules recourbées se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques cheveux épars poussaient sur sa tête pointue, etc. » Traduction Leconte de Lisle, p. 26.

l<;mps faux, mesquin et conventionnel. Le christianisme amène la poésie à la vérité. Comme lui, la muse moderne verra les choses d'un coup d'œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière. Elle se demandera si la raison étroite et relative de l'artiste doit avoir gain de cause sur la raison infinie, absolue, du créateur ; si c'est à l'homme à rectifier Dieu ; si une nature mutilée en sera plus belle ; si l'art a le droit de dédoubler, pour ainsi dire, l'homme, la vie, la création ; si chaque chose marchera mieux quand on lui aura ôté son muscle et son ressort ; si, enfin, c'est le moyen d'être harmonieux que d'être incomplet. C'est alors que, l'œil fixé sur des événements tout à la fois risibles et formidables, et sous l'influence de cet esprit de mélancolie chrétienne et de critique philosophique que nous observions tout à l'heure, la poésie fera un grand pas, un pas décisif, un pas qui, pareil à la secousse d'un tremblement de terre, changera toute la face du monde intellectuel. Elle se mettra à faire comme la nature, à mêler dans ses créations, sans pourtant les confondre, l'ombre à la lumière, le grotesque au sublime, en d'autres termes, le corps à l'âme, la bête à l'esprit ; car le point de départ de la religion est toujours le point de départ de la poésie. Tout se tient.

192 LA PRfiFACE DE CROMWEIX

Aussi voilà un principe- étranger à l'antiquité, un type nouveau introduit dans la poésie ; et, comme une condition de plus dans 1 être modifie l'être tout entier, voilà une forme nouvelle qui se développe dans l'art. Ce type, c'est le grotesque. Cette forme, c'est la comédie.

Et ici qu'il nous soit permis d'insister ; car nous venons d'indiquer le trait caractéristique, la différence fondamentale qui sépare, à notre avis, l'art moderne de l'art antique, la forme actuelle de la forme morte, ou, pour nous servir de mots plus vagues, mais plus accrédités, la littérature romantique de la littérature classique (1).

— Enfin ! vont dire ici les gens qui, depuis quel-

(1) On voit que V. Hugo ne se faisait guère d'illusion sur la précision du mot romantisme ; il ne méritait donc pas les railleries d'Alfred de Musset : « nous n'avons jamais pu comprendre, ni mon ami Cotonet ni moi, ce que c'était que le romantisme, et cependant nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car nous ne sommes pas de Falaise, nous savons bien que c'est le principal, et que le reste n'est que pour enfler la chose. » {Lettres de Dupuis fit Cotonet, 1" lettre.) — On n'est pas encore très fixé sur le sens de ces deax mots, malgré l'article de Sainte-Beuve, et celui de M. Brunetière, dans ses Etudes critiques sur l'histoire de la littérature français*, 3* série : Classiques et romantiques.

Dans son Evolution de la poésie lyrique (Hachette, 1895), t. I, p. 172, M. Brunetière voit dans le romantisme le contraire du classicisme. Je trouve cette définition d'autant pluB juste que je l'avais déjà donnée dans ma Convention, p. vil et passim. — Quel que soit le sens de ce mot, il est assez peu probable que V. Hugo ait pu déclarer, « dans la dernière partie de 6a vie, qu'il ne l'avait iamais employé ». Cf. Soubies. p. 75.

que temps, nous voient venir, nous vous tenons 1 vous voilà pris sur le fait ! Donc, vous faite du laid un type d'imitation, du grotesque un élément île l'art (1) ! Mais les grâces... mais le bon goût...

(1) « Oui sans doute, oui encore, et toujours oui 1 C'est ici le lieu do remercier un illustre écrivain étranger qui a bien voulu s'occuper de l'auteur de ce livre, et de lui prouver notre estime et notre reconnaissance en relevant une erreur où il nous semble être tombé. L'honorable critique prend acte, telles sont ses textuelles expressions, de la déclaration faite par l'auteur dans la préface d'un autre ouvrage, que: • il n'y a ni eiaê$içu4 niromantique ; mais, en littérature comme en toutes chose, den seules divisions, le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux *. » Tant de solennité à constater cette profession de foi n'était pas nécessaire *". L'auteur n'en a jamais dévié et n'en déviera jamais. Elle peut se concilier à merveille avec celle « qui fait du laid un type d'imitation, du grotesque un élément de l'art. » L'une ne coutredit pas l'autre. La division du beau et du laid dans l'art ne syinémse pas avec celle de la nature. Rien n'est beau ou laid dans les art6 que par l'exécution. Une chose difforme, horrible, hideuse, transportée avec vérité et poésie dans le domaine de l'art, deviendra belle, admirable, sublime *"*, sans rien perdre de sa monstruosité "** ; et, d'une autre part, les plus belles choses du monde, faussement et systématiquement arrangées dans une composition artificielle, serour ridicules, burlesques, hybrides, laides Les orgies de Callot, la Tentation de Salvator Rosa avec son épouvantable démon, sa Hélée avec toutes ses formes repoussantes da mort et de carnage, le Triboulet de Bonifacio, le mendiant rongé de vermi e de liorillo,

* Victor Hugo résume une idée de 1* préface des Oies et Ballades (1824) : i en littérature, co • me en toute chose, il n'y a que le bou et le mauvais, le beau et le diff>rme, le vrai et lo faux. » {Poésie I. il.)

** Quel et ce critique étranger? Je ne sais. M le docteur 0. liguer, de l'Académie de Francfort, ue croit pas qu'il s'agisse de Gunhe ui de Buerne.

*** C'c?t une allusion au mot bien connu de Voltaire sur Racine.

*"* C'est la pure doctrine de Bjileuu, Art l'oeliqie, ch. m,v. 1 et

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